Correspondance littéraire, philosophique et critique/Édition Furne/Tome 1/Préliminaires

AVERTISSEMENT.



Lorsque parut la Correspondance littéraire de La Harpe, on se récria avec raison contre ses jugemens, presque toujours dictes par la prévention ou l’amour propre, contre ses vues étroites, le sentiment tout personnel qui dominait chez lui, son soin minutieux de rapporter ses petits vers, et d’enregistrer les grands complimens qu’ils lui valaient. Ces défauts frappèrent tous les yeux, mais le livre n’en fut pas moins recherché avec empressement : c’étaient les premiers mémoires littéraires, rédigés avec quelque soin, sur cette époque animée dont la littérature appartient à l’histoire, sur cette fin du dix-huitième siècle, où les ouvrages de l’esprit exercèrent une si puissante influence et concoururent à de si grands événemens.

Onze ans après, on publia cinq volumes d’une Correspondance du baron de Grimm. Des aperçus entièrement neufs, des vues étendues, des jugemens exprimés d’une manière originale, enfin toutes les qualités que laissait désirer l’ouvrage de La Harpe distinguaient celui-ci, et tout d’abord lui firent donner une juste préférence. La faveur du public encouragea les éditeurs : une réimpression des volumes publiés devint bientôt nécessaire, et ils ne tardèrent pas à être suivis de cinq autres, qui menaient jusqu’aux jours de la révolution naissante ce procès-verbal des progrès de l’esprit et de la philosophie. Enfin le commencement de ce recueil fut également retrouvé, et, à quelques courtes interruptions près, Ton eut y grâce à ces découvertes successives, un tableau littéraire de 1753 à 1790, c’est-à-dire plus complet de douze ans que les Mémoires secrets de Bachaumont, de vingt-deux ans que la Correspondance littéraire de La Harpe, de vingt-sept ans que la Correspondance secrète de Métra.

De 1 753 à 1 790 on vit finir Fontenelle et Montesquieu ; Buffon publier ses titres à l’immortalité et descendre au tombeau ; on vit se poursuivre et s’achever le monument encyclopédique ; Rousseau à ses débuts et à la fin d’une carrière volontairement abrégée peut-être ; Voltaire publiant plus d’un grand ouvrage historique, et mainte fois applaudi à la scène ; ses restes obtenant dans l’ombre un peu de terre, malgré la défense d’un évêque, puis tout un peuple se disposant à les porter en triomphe aux caveaux du Panthéon ; de 1753 à 1790 on vit cette guerre de billets de confession, où combattirent le parlement, la cour, le clergé ; puis à ces débats ridicules, à ces champions impuissans, succéder une lutte imposante, et Mirabeau.

On comprend tout ce que renfermait d’élémens de succès l’histoire quotidienne d’une époque si pleine d’événemens, si mouvante, si contrastée ; mais, pour tout faire apprécier, disons comment fut composée cette chronique et comment elle fut publiée.

Grimm entretenait avec plusieurs souverains du Nord une correspondance qui les mît au courant de ce qui appelait l’attention de Paris[1]. Comme la tâche était étendue, il pria souvent Diderot, son ami, de le seconder. Celui-ci se chargea notamment de plusieurs Expositions de peinture ; non pas que Grimm n’en fût lui-même fort bon juge y car Diderot disait que s’il avait, sur cette partie des beaux-arts, quelques notions réfléchies, c’était à lui qu’il les devait[2] ; mais parce que le compte à rendre des Salons était une surcharge de travail qui eût forcé Grimm, si elle eût toujours pesé sur lui, à tronquer ou à négliger tout le surplus du sien. Quelquefois encore il fut forcé par ses affaires personnelles, ou par des négociations qui lui furent confiées, de s’absenter momentanément de Paris. Il avait à cœur que sa Correspondance n’en souffrit pas : aussi s’arrangea-t-il presque toujours pour qu’un ami tînt la plume en son absence. Diderot lui fut encore plus d’une fois utile en ces circonstances[3] y et l’on pense généralement que Raynal[4], d’autres ajoutent Suard[5], lui prêtèrent aussi leur secours.

Si ce changement de mains rendit nécessairement le ton de cette Correspondance moins monotone, et lui donna plus de mouvement et de variété, nécessairement aussi son ordre et son ensemble en durent souffrir. Œuvre de plusieurs auteurs, elle avait besoin d’un unique éditeur pour être coordonnée. Il en fut autrement. Quatre hommes de lettres se trouvèrent chargés de sa publication ; et, comme pour jeter plus de confusion encore dans ce chaos, l’ordre chronologique ne fut pas observé pour la livraison de l’ouvrage. Le second tiers fut imprimé d’abord (1812) ; vint ensuite le troisième ; le premier ne fut retrouvé et mis sous presse qu’en dernier lieu (1813). De là des transpositions de dates et des erreurs sans nombre.

Un bibliographe dont la Science a naguère eu à déplorer la perle, Barbier a dit : a La célérité que Grimm a dû mettre dans la rédaction de ses lettres l’a exposé souvent à transmettre à ses correspondans de fausses indications sur les auteurs de plusieurs ouvrages ; et fréquemment, malgré le zèle qu’il a mis à découvrir la vérité, il hésite dans les renseignemens qu’il fournit. De courtes notes devaient relever les fautes qui lui sont échappées, et fixer ses incertitudes ; il eût été à désirer que des notes du même genre indiquassent les auteurs dés ouvrages que Grimm n’avait pu connaître. Ces éclaircissemens, joints à ceux dont on lui est redevable, eussent donné plus de prix à sa Correspondance. Il était difficile aussi que Grimm ne commît pas plusieurs erreurs de faits, par la difficulté de se procurer tous les ouvrages où il eût trouvé à éclaircir ses doutes : ces erreurs devaient être relevées avec tous les ménagemens dus à la position de l’auteur. »

Les premiers éditeurs ont, pour ainsi dire, porté les managemens jusqu’à n’en relever aucune ; mais ils ont poussé trop loin la délicatesse, s’ils ont cru devoir justifier la négligence de Grimm par la leur[6] ; c’est une abnégation, un sacrifice dont personne ne peut leur savoir gré, l’ombre de Grimm moins peut-être encore que ses lecteurs.

Barbier publia, en 1814, un volume de Supplément à cette Correspondance, qu’il termina par un relevé assez étendu, quoique bien incomplet, des inexactitudes et des fautes qu’une lecture sans doute fort rapide lui avait permis d’entrevoir dans cette publication. M. Beuchot, dans un excellent article, inséré au Mercure de France de mai 1814, en signala d’autres encore : mais ces travaux, si précieux pour une édition nouvelle, et que notre tâche devait être de recueillir et de compléter d’une manière qui ne fût pas trop indigne de leurs auteurs, n’ont guère pu servir jusqu’ici qu’à démontrer l’insuffisance de la première édition.

Nous devions donc nous attacher à rectifier, par des notes concises, les faits que Grimm a altérés ; à expliquer les allusions à des événemens contemporains que ses lettres renferment ; à indiquer les véritables titres et à donner le nom des auteurs des ouvrages dont il rend compte. Quant à ses jugemens, il n’entrait pas dans notre plan de les examiner : ce ne sont point des discussions littéraires, ce sont des éclaircissemens que nous nous sommes proposé de donner.

Naigeon a reproché à Grimm d’avoir dénaturé quelquefois les articles que lui remettait Diderot. De la part de Grimm le parti pouvait être sage. Il est sorti de la plume du philosophe plus d’une maxime assez malsonnante pour l’oreille d’un souverain, et les correspondans de Grimm eussent bien pu lui retourner ses lettres, s’il eût laissé une trop libre carrière à l’auteur des Pensées philosophiques. Pour nous qui n’adressons notre travail qu’au public, notre devoir est de collationner les articles de cet auteur sur le texte de ses Œuvres, et de consigner dans des notes les suppressions que le calcul bien entendu de son ami put leur faire subir. Nous devons dire toutefois que l’assertion de Naigeon est à peu près sans aucun fondement ; car ces changemens sont fort rares et en général insignifians.

Grimm, censeur prétendu de Diderot, fut censuré à son tour : par là nous n’entendons pas parler des retranchemens bien naturels que ses éditeurs opérèrent dans sa Correspondance, d’analyses de pièces de théâtre qu’on représente tous les jours ou que nous possédons dans nos bibliothèques, et de vers ou de morceaux de prose qu’il citait et qui avaient été reproduits textuellement dans les Œuvres de leurs auteurs[7]. L’ombrageuse censure impériale y trouva autre chose à reprendre que cette surabondance. Elle signala dans le manuscrit bon nombre d’articles et de phrases dont la liberté et la hardiesse lui parurent dangereuses : malgré cette opération préalable, elle crut devoir encore, après l’impression, exiger quelques cartons. Cette édition renfermera les phrases ou fragmens d’articles dont la suppression avait été ordonnée ; quant aux articles complets condamnés par ces nouveaux inquisiteurs, ils seront publiés par les soins d’un autre éditeur, dans un volume séparé, du même format et du même caractère que les nôtres.

Cette édition, dans laquelle l’ordre chronologique se trouve rétabli, renfermera donc

1° Des notes et éclaircissemens qui, nous pouvons l’assurer, sont le fruit de recherches nombreuses, souvent pénibles ;

2° Trois mois de la Correspondance omis dans la précédente édition, et publiés par Barbier dans son Supplément ;

3° Les remarques de ce bibliographe comprises dans le même volume, et, qu’on trouvera dans notre travail signées de son initiale ;

4° Enfin des rétablissemens nombreux du texte altéré par les premiers éditeurs, et des articles tronqués par la censure.

Si ce travail nous vaut quelques suffrages, il nous sera doux d’en voir reporter une part sur le savant éditeur de Bayle et de Voltaire, M. Beuchot, dont nous avons souvent mis à contribution la complaisance, aussi infatigable que ses lumières sont étendues, et sur M. J. Ravenel, dont les recherches bien dirigées nous ont plus d’une fois mis sur la voie d’utiles documens, et qui recevra bientôt plus de renom des travaux estimables qu’il prépare que de ce faible hommage de notre gratitude et de notre amitié.

Jules TASCHEREAU.

20 janvier 1829.

NOTE BIOGRAPHIQUE

SUR GRIMM.


Grimm (Frédéric-Melchior) naquit à Ratisbonne le 26 décembre 1723. Son père, surintendant ou doyen des Églises luthériennes de cette ville, n’ayant aucun patrimoine à transmettre à son fils, voulut lui laisser du moins une éducation soignée. Le jeune Grimm, envoyé de bonne heure à l’université de Leipzig, répondit par son travail aux sacrifices de ses parens ; il suivit avec ardeur le cours du savant Ernesti, et l’instruction qu’il acquit, mise en œuvre par son savoir-faire, devint plus tard l’instrument de sa fortune.

À la sortie du collège, son goût pour les lettres, bien plutôt qu’une secrète influence, le porta à composer une tragédie en cinq actes de Banise, qui, sifflée par le parterre, ne fut pas traitée avec beaucoup plus de ménagemens par Lessing et d’autres critiques de ce temps, mais qui se trouve cependant comprise dans le théâtre allemand publié par le célèbre Gottsched, tant la scène de cette nation était pauvre avant les grandes conceptions dont Schiller et quelques-uns de ses contemporains l’ont enrichie. Ce premier échec, loin de décourager Grimm, eut le bon effet de lui faire comprendre qu’il devait s’attacher à compléter ses études.

Il nourrissait depuis quelque temps un vif désir de voir la France, quand une occasion s’offrit à lui. Il accompagna à Paris, comme gouverneur, les enfans du comte de Schomberg. Peu de temps après il s’attacha au prince héréditaire de Saxe-Gotha en qualité de lecteur, a en attendant, » dit Rousseau, qui le rencontra à cette époque chez le prince (1749), « en attendant quelque place dont son équipage très-mince annonçait le pressant besoin[8]. »

Rousseau, séduit par l’enthousiasme avec lequel Grimm parlait de musique, se sentit porté à se lier avec lui. L’étude de cet art, qu’ils chérissaient tous les deux, acheva de former une amitié dont Grimm, quoiqu’il ait voulu faire croire le contraire, n’eut qu’à se louer, et dont Rousseau prétend, avec’plus de raison, n’avoir eu qu’à se plaindre.

Grimm, étranger et dans une position fort précaire, n’avait à Paris aucune relation sociale. Rousseau le mit en rapport avec Diderot, d’Alembert, d’Holbach, madame d’Houdetot, et plusieurs autres personnes que distinguaient leur esprit ou leur naissance. Vers cette même époque, une circonstance également heureuse le vint tirer d’embarras. Le jeune comte de Frièse, neveu du maréchal de Saxe, se prit d’amitié pour lui et se l’attacha comme secrétaire, avec des appointemens qui lui permirent de satisfaire son goût pour la dépense. Il recevait ses amis chaque semaine, et Marmontel, qui était de ce nombre, se rappelle avec plaisir, dans ses Mémoires[9], ces dîners de garçons.

Si Grimm avait cultivé la société des gens de lettres et des artistes, il avait aussi recherché la haute société. Persuadé qu’il était que les femmes sont un des plus sûrs, moyens de parvenir dans cette sorte de monde, il ne négligea rien pour leur plaire. Il n’était pas beau ; il avait les yeux gros et saillans, la hanche et l’épaule un peu de travers, le nez très-fort et un peu tourné ; et quoiqu’une femme de son temps assurât que c’était toujours du bon côté[10], il n’y avait pas là de ressources bien puissantes de séduction. Appelant l’art au secours de la nature, Grimm prit un grand soin de sa personne ; sa toilette devint une importante affaire. Il eut recours au blanc de céruse pour remplir le creux, de ses joues ; mais comme cette précaution, quelque adroitement qu’elle fût prise, ne laissait pas d’être encore apparente, Gauffecourt[11], un des habitués de ses dîners d’amis, par allusion à ce soin et à l’opiniâtreté de son caractère, l’avait assez plaisamment surnommé Tyran-le-Blanc.

Une singulière aventure, dont nous emprunterons le récit à Rousseau, lui donna, vers ce même temps, un grand renom : « Grimm, après avoir vu quelque temps de bonne amitié mademoiselle Fel (actrice de l’Opéra), s’avisa tout d’un coup, d’en devenir éperduement amoureux, et de vouloir supplanter Cahusac[12]. La belle, se piquant de constance, éconduisit ce nouveau prétendant. Celui-ci prit l’affaire au tragique, et s’avisa d’en vouloir mourir. Il tomba tout subitement dans la plus étrange maladie dont jamais peut-être on ait ouï parler. Il passait les jours et les nuits dans une continuelle léthargie, les yeux bien ouverts, le pouls bien battant, mais sans parler, sans manger, sans bouger, paraissant quelquefois entendre, mais ne répondant jamais, pas même par signe, et du reste sans agitation, sans douleur, sans fièvre, et restant là comme s’il eût été mort. L’abbé Raynal et moi nous partageâmes sa garde ; l’abbé, plus robuste et mieux portant, y passait les nuits, moi les jours, sans le quitter, jamais ensemble ; et l’un ne partait jamais que l’autre ne fût arrivé. Le comte de Frièse, alarmé, lui amena Senac, qui, après l’avoir bien examiné, dit que ce ne serait rien, et n’ordonna rien. Mon effroi pour mon ami me fit observer avec soin la contenance du médecin, et je le vis sourire en sortant. Cependant le malade resta plusieurs jours immobile, sans prendre ni bouillon, ni quoi que ce fût, que des cerises confites que je lui mettais de temps en temps sur la langue, et qu’il avalait fort bien. Un beau matin il se leva, s’habilla, et reprit son train de vie ordinaire, sans que jamais il m’ait reparlé, ni, que je sache, à l’abbé Raynal, ni à personne, de cette singulière léthargie, ni des soins que nous lui avions rendus tandis ce qu’elle avait duré[13]. »

Du reste, si ce tranquille désespoir n’avança pas les affaires de Grimm auprès de l’actrice, qui avait l’habitude des scènes de comédie, parmi les femmes du monde il fut regardé comme constant que Grimm était le modèle des amans passionnés.

Quand M. de Frièse, entraîné par la dissipation et l’amour immodéré des plaisirs, eut fini d’escompter sa vie, Grimm se mit en devoir de soutenir sa réputation de sensibilité. « Il fallut, dit Rousseau[14], l’entraîner à l’hôtel de Castries, où il joua dignement son rôle, livré à la plus mortelle affliction. Là, tous les matins, il allait dans le jardin pleurer à son aise, tenant sur ses yeux son mouchoir baigné de larmes, tant qu’il était en vue de l’hôtel ; mais au détour d’une certaine allée, des gens auxquels il ne songeait pas le virent mettre à l’instant le mouchoir dans sa poche, et tirer un livre. » Le duc d’Orléans, auquel le comte de Frièse l’avait recommandé en mourant, crut ne pouvoir mieux faire que d’admettre dans sa maison ce héros d’amitié et de reconnaissance. Il le nomma secrétaire de ses commandemens. Mais soit que le prince lui en ait bientôt préféré un autre, soit que Grimm se soit promptement dégoûté de ces fonctions, il ne les remplit pas très-long-temps.

D’assez faibles Lettres sur la littérature allemande, insérées au Mercure de 1750 ; une Lettre sur Omphale, publiée en 1750, lors de la reprise de cet opéra, avaient peu attiré l’attention du public sur Grimm, quand la querelle des partisans de la musique française et de la musique italienne, que fit naître le début des bouffons à Paris, lui fournit l’occasion de combattre à coté de Rousseau contre les ennemis de la musique importée. Son Petit Prophète de Boehmischbroda (1753) fut regardé comme le plus piquant manifeste du coin de la Reine[15], et le coin du Roi demeura percé de ses traits jusqu’au moment où Jean-Jacques vint l’écraser par sa Lettre sur la Musique française. Le Petit Prophète a survécu à cette lutte oubliée, et, en le lisant, on peut dire avec Voltaire : ce De quoi s’avise donc ce Bohémien d’avoir plus d’esprit que nous[16] ? »

Ce fut aussi en 1753 que Grimm commença à entretenir avec quelques cours du nord et du midi de l’Allemagne cette Correspondance littéraire qui fit sa fortune de son vivant, et sa réputation après sa mort. Répandu comme il l’était dans les sociétés les plus attachantes, il lui était facile, avec sa tournure d’esprit et l’originalité de ses vues, d’en faire une gazette pleine d’intérêt ; et il sut trop bien y réussir pour qu’on puisse regretter que ce travail continu l’ait détourné d’entreprendre aucun ouvrage.

Une aventure nouvelle vint encore attirer les regards du public sur Grimm. Parmi les personnes chez lesquelles Rousseau l’avait introduit, nous aurions dû citer madame d’Épinay. Cette femme, dont la maison était aussi ouverte à Duclos, avait, lorsque Grimm commença à la connaître, beaucoup à se plaindre de son mari, et s’en consolait avec M. de Francueil. Grimm sut lui plaire assez dès la première entrevue, s’en fit aimer en se battant pour elle, et se rendit si complètement maître de la place, que Duclos, Francueil et Rousseau furent succèssivement forcés de l’abandonner[17].

Grimm qui, dans la première moitié de sa vie, avait, comme on le vient de voir, exercé ses talens pour la comédie et l’intrigue, pensa plus tard en pouvoir faire une utile application : il se fit diplomate. Ses rapports épistolaires lui avaient donné quelque crédit à Francfort ; cette ville lui confia le soin de ses intérêts auprès de la cour de France. Mais une dépêche, dans laquelle il avait laissé échapper une plaisanterie sur la conduite de je ne sais quel ministre de Louis XV, avant d’arriver à son adresse fut ouverte dans les bureaux secrets de la poste, et remise à l’Excellence attaquée. On exigea de la ville de Francfort qu’elle fît choix d’un autre chargé d’affaires moins bon plaisant. Ce mérite fit perdre à Grimm un traitement de 24,000 livres ; peut-être trouva-t-il qu’il lui coûtait un peu cher.

Songeant à réparer cet échec, il entreprit une tournée dans le Nord, et visita ses illustres correspondans. Toutes ses démarches ne furent pas vaines, et si on dut peu le féliciter d’avoir obtenu de la cour de Vienne le diplôme de baron du Saint-Empire, que les épigrammes de l’abbé Galiani lui firent bien payer ; si le titre de conseiller d’État, et le grand-cordon de seconde classe de Saint-Wladimir, que lui accorda peu après l’impératrice Catherine, doivent n’être regardés que comme une triste indemnité de ses frais de poste, du moins il en recueillit un avantage plus réel en se voyant nommer ministre plénipotentiaire du duc de Saxe-Gotha près le cabinet de Versailles.

Cette dignité, loin de le détourner du soin de continuer sa Correspondance y lui en facilita les moyens en étendant encore ses relations. Il mena de front ce travail littéraire et ses fonctions jusqu’au moment où les événemens précurseurs de la révolution le forcèrent à quitter Paris avec les autres membres du corps diplomatique. Il se retira alors à la cour de Gotha, où il trouva un honorable asile. En 1795, l’impératrice de Russie le nomma son ministre près des Etats du cercle de Basse-Saxe. Il fut confirmé par Paul Ier dans cette mission, qu’il remplit jusqu’à ce qu’une maladie cruelle, par suite de laquelle il perdit un œil, l’obligea de renoncer entièrement aux affaires. Gotha fut encore la retraite qu’il choisit, et c’est là qu’il passa les dernières années d’une vie dont l’étude et les soins de l’amitié pouvaient à peine alors alléger le fardeau. Plus d’une fois il exprima le regret d’avoir manqué le moment de se faire enterrer, et la mort, trop lente à son gré, ne l’enleva qu’à l’âge de quatre-vingt-quatre ans, le 19 décembre 1807.

  1. L’Impératrice de Russie, la reine de Suède, le roi de Pologne, la duchesse de Saxe-Gotha, le duc des Deux-Ponts, la princesse héréditaire de Hesse-Darmstadt, le prince George de Hesse-Darmstadt, la princesse de Nassau- Saarbruck. M. Barbier nous a aussi appris que « Grimm, avant d’expédier à ses augustes correspondans les lettres dans lesquelles il leur rendait compte de notre littérature, en ftiisait faire quelques copies en faveur des particuliers assez riches ou assez curieux pour lui payer un abonnement de trois cents francs. Cela explique assez bien la facilité avec laquelle on a pu réunir en peu de temps, et au gré de l’empressement du public, de quoi composer seize volumes de ces lettres. »
  2. Première phrase du Salon de 1765.
  3. C’est notamment Diderot qui se chargea de le remplacer pendant le voyage qu’il fit à Genève avec madame d’Épinay à la fin de 1757. Cela résulte d’une lettre sans date, mais de cette époque, adressée par Diderot à Grimm, et qui se trouve dans les Œuvres du premier.
  4. Les éditeurs des six premiers volumes de la précédente édition ont même avancé que les trois premières années (1753, 1754, 1755) étaient de l’abbé Raynal, et que ce ne fut qu’en 1756 que Grimm prit la plume. Cette assertion ne peut pas avoir le moindre fondement, 1° parce que nous voyons dans la lettre à Saint-Lambert, du 15 août 1755, que celui qui l’écrit n’était pas présent à la scène du curé du Montchauvet, et que dans une autre lettre sur le même sujet, janvier 1790, d’Holbach, en en citant les témoins, nomme Raynal comme s’y trouvant, tandis qu’il résulte de son silence que Grimm n’y était pas ; 2° parce que le premier article de cette Correspondance est consacré a un ouvrage de Raynal, et renferme des critiques et des éloges qu’un auteur ne s’adresse point ; car un auteur se critique rarement, et s’il en est qui soignent leurs succès, c’est lorsqu’ils peuvent espérer le faire en secret ; et telle n’était pas la position de Raynal, dont le nom eût nécessairement été connu de ses correspondans ; 3° parce que l’esprit de Grimm, ses haines et ses affections se font remarquer dans ces trois années comme dans toutes les autres ; que la page 96 de ce volume, qui est entièrement consacrée à rapporter des usages d’Allemagne, ne peut être que d’un Allemand ; 4° enfin, parce que les éditeurs qui ont attribué dans leur préface ces trois années à Raynal, se réfutant ensuite eux-mêmes sans y prendre garde, les attribuent à Grimm dans la plupart de leurs notes. (Voir celles des pag. 62, 94 et 165 de ce volume.)
  5. Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau par M. de Musset-Pathay, 1er édit., tom. II, p. 130, note.
  6. Nous croyons en devoir rapporter un exemple ; si les lecteurs ne trouvent pas que, malgré nos efforts, nous ayons mieux fait que nos devanciers, ils s’expliqueront du moins pourquoi nous avons fait autrement. On lisait tom. I, p. 9 de la première édition (p. 8 de celle-ci), au sujet du Traité des légions publié sous le nom du maréchal de Saxe, ce passage imprimé ainsi : « Ce Traité doit nécessairement augmenter la patience qu’on a de voir les rêveries de cet homme illustre. » Était-il facile à tous les lecteurs de deviner qu’il fallait : « Ce Traité doit nécessairement augmenter I’impatience qu’on a de voir les Réveries de cet homme illustre ? » Car les Rêveries sont le titre d’un ouvrage du maréchal dont Grimm fait l’éloge plus tard, et non pas un terme de dédain comme l’ont cru les premiers éditeurs. Il nous serait facile de citer bon nombre de phrases travesties de la sorte et de noms propres rendus méconnaissables ; mais on nous saura plus de gré de ne pas tomber dans ces fautes que d’en donner le relevé.
  7. C’est ainsi qu’ils en ont retranché avec raison le roman tout entier de la Religieuse, Jacques le fataliste, et ceux des Salons de Diderot qui avaient été déjà publiés. Nous devons faire observer qu’on trouvera encore dans la Correspondance de Grimm un grand nombre de morceaux d’écrivains célèbres, que tous les éditeurs de leurs Œuvres ont omis d’y comprendre. Ainsi, par exemple, dans les deux premiers volumes on trouvera de d’Alembert un Discours pour Le Kain, t. 1, p. 24, des vers sur le roi de Prusse, t. II, p. 265 ; de Diderot un article sur le Salon de 1759, t. II, p. 352, et un autre sur le monument de la place de Reims, ibidem, p. 407 ; de Fontenelle une Lettre piquante sur la Vallée de Josaphat, t. II, p. 159. Les volumes suivans renferment également des lettres inédites de Voltaire, et d’autres morceaux non moins curieux.
  8. Les Confessions, part. II, liv. viii.
  9. Livre IV.
  10. Mélanges de Meister, tom. II, p. 103.
  11. Gauffecourt figure dans la scène du curé de Montchauvet, p. 358 de ce volume. Il fut un des premiers amis de Rousseau, et de ceux que celui-ci conserva, quoiqu’il eût voulu séduire Thérèse.
  12. Voir une note sur lui, p. 92 de ce volume. Grimm rend compte d’un de ses ouvrages, p. 103 et suiv.
  13. M. de Meister, qui fut secrétaire de Grimm, et qui à ce titre prend au sérieux la farce jouée par celui-ci, dit, dans une notice sur l’auteur de la Correspondance, que l’objet de son amour était une princesse. Cela est plus relevé sans doute ; mais comme il n’oppose aucune preuve à la version de Rousseau généralement admise, et qu’il feint même d’ignorer que Rousseau en ait jamais parlé, nous nous en tenons à la princesse de théâtre. Le morceau de M. de Meister, auquel nous avons du reste emprunté quelques détails, est compris dans ses Mélanges de philosophie, de morale et de littérature, 2 vol. in-8° ; Genève, Paschoud, 1822.
  14. Les Confessions, part. II, liv. ix.
  15. Voir la note de la page 48 de ce volume.
  16. On a encore de Grimm un article sur le poëme lyrique, inséré dans l’Encyclopédie, des Lettres de Frédéric II, roi de Prusse ; le tout réimprimé dans le Supplément à la Correspondance publié par Barbier. On cite aussi de lui une Dissertation (en latin) sur l’Histoire de Maximilien Ier et Meusel, dans son Dictionnaire des littérateurs allemands, lui attribue quelques autres écrits dans cette langue.
  17. Voir pour ces intrigues les Confessions, l’Histoire de la vie et des ouvrages de Rousseau, et même les Mémoires de madame d’Épinay ; c’est à ces ouvrages, ainsi qu’aux Mélanges de Meisteret à la Biographie universelle, que nous avons emprunté les faits rapporté dans cette note biographique.