Correspondance de Voltaire/1753/Lettre 2570

Correspondance de Voltaire/1753
Correspondance : année 1753GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 38 (p. 46-47).
2570. — DE MILORD MARÉCHAL[1] À MADAME DENIS[2].

J’espère, madame, que vous aurez vu votre oncle pour votre satisfaction et son profit. Votre bon sens et douceur le calmeront et le remettront, je me flatte, à la raison. N’oubliez pas surtout le contrat. J’ai répondu au roi mon maître de votre honnêteté, je ne m’en repens pas ; mais je suis embarrassé du retardement, et si je ne l’ai pas bientôt, je ne saurai que dire. Il y a aussi certains écrits ou poësies qu’il me faut ; je compte sur votre bon esprit, et permettez-moi de vous représenter encore que votre oncle, s’il se conduit sagement, non-seulement évitera le blâme de tout le monde, mais qu’en homme sensé il le doit par intérêt. Les rois ont les bras longs.

Voyons les pays (et ceci sans vous offenser) où M. de Voltaire ne s’est pas fait quelque affaire ou beaucoup d’ennemis. Tout pays d’Inquisition lui doit être suspect ; il y entrerait tôt ou tard. Les musulmans doivent être aussi peu contents de son Mahomet que l’ont été les bons chrétiens. Il est trop vieux pour aller à la Chine et devenir mandarin. En un mot, s’il est sage, il n’y a que la France qui lui convienne. Il y a des amis ; vous l’aurez avec vous pour le reste de ses jours : ne permettez pas qu’il s’exclue de la douceur d’y revenir. Et vous sentez bien, s’il lâchait des discours ou des épigrammes offensantes envers le roi mon maître, un mot qu’il m’ordonnerait de dire à la cour de France suffirait pour empêcher M. de Voltaire de revenir, et il s’en repentirait quand il serait trop tard. Genus irritabile vatum ; votre oncle ne dément pas le proverbe. Modérez-le ; ce n’est pas assez de lui faire entendre raison, forcez-le de la suivre. Horace, me semble, dit quelque part que les vieillards sont babillards ; sur son autorité, je vais vous faire un conte. Quand la discorde se mit parmi les Espagnols conquérants du Pérou, il y avait à Cusco une dame (je voudrais que ce fût plutôt un poëte pour mon histoire) qui se déchaînait contre Pizarro. Un certain Caravajal, partisan de Pizarro et ami de la dame, vint lui conseiller de se modérer dans ses discours ; elle se déchaîna encore plus. Caravajal, après avoir tâché inutilement de l’apaiser, lui dit : Comadre, via que para hazer callar una muger es menester apretar la garganta (ma commère, je vois que pour faire taire une femme il faut lui serrer le gosier), et il la fit dans le même moment pendre au balcon. Le roi mon maître n’a jamais fait de méchancetés, je défie ses ennemis d’en dire une seule ; mais si quelque grand et fort Preisser, offensé des discours de votre oncle, lui donnait un coup de poing sur la tête, il l’écraserait. Je me flatte que, quand vous aurez pensé à ce que je vous écris, vous serez convaincue que le meilleur ami de votre oncle lui conseillerait comme je fais, et que c’est par vraie amitié et sincère attachement pour vous que je vous parle si franchement. Je voudrais vous servir, je voudrais adoucir le roi. Empêchez votre oncle de faire des folies, il les fait aussi bien que des vers, et qu’il ne détruise pas ce que je pourrais faire pour vous, à qui je suis fidèlement dévoué. Bonsoir. Ne montrez pas ma lettre à votre oncle, brùlez-la, mais dites-lui-en bien la substance comme de vous-même.

  1. Georges Keith, connu sous le nom de milord Maréchal, appartenait à une ancienne famille écossaise, et avait servi dès sa jeunesse la cause des Stuarts avec une intrépide ardeur. Son frère, le maréchal Keith, au service de la Prusse, réussit à l’attirer à Berlin. Lord Maréchal fut successivement ambassadeur en France, en Espagne, et gouverneur de Neufchâtel, où il eut occasion de protéger Jean-Jacques Rousseau. On connaît les tendres paroles que lui adresse Jean-Jacques à la fin des Confessions : « Ô bon milord ! ô mon père ! » D’Alembert a écrit son éloge. Lord Maréchal, ne en 1685, mourut à Potsdam en 1778. Il avait soixante-huit ans au moment de l’aventure de Francfort.
  2. Mme Denis avait écrit à l’envoyé de Prusse pour réclamer ses bons offices. Cette réponse de milord Maréchal a été publiée par M. Varnhagen von Ense.