Correspondance de Voltaire/1744/Lettre 1659

Correspondance de Voltaire/1744
Correspondance : année 1744GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 36 (p. 302-304).

1659. — À M. LE DUC DE RICHELIEU.
Cirey, ce 5 juin.

Vous êtes un grand critique, et on ne peut prendre son thé avec plus d’esprit. Je vous admire, monseigneur, de raisonner si bien sur mon barbouillage quand on ouvre des tranchées. Il est vrai que vous écrivez comme un chat ; mais aussi je me flatte que vous commandez les armées comme le maréchal de Villars ; car, en vérité, votre écriture ressemble à la sienne, et cela va tous les jours en embellissant ; bientôt je ne pourrai plus vous déchiffrer passons.

Vous avez grande raison : le tyran de Madrid, quoique ce soit don Pèdre, est malsonnant, et vous jugez bien que cela est corrigé sur-le-champ. Il en sera de même du reste. Mais comment avez-vous pu donner mes brouillons à M. d’Argenson et au président ? Vous me faites périr à petit feu. Un malheureux croquis, informe, dont il ne subsistera peut-être pas cent vers, qui n’était que pour vous, une idée à peine jetée sur le papier, seulement pour vous obéir, et pour savoir de vous si vous approuviez l’esquisse du batiment ! Ils prendront cela pour la maison toute faite, et ils me trouveront ridicule. Comment montrer un premier acte qui finit par A, V, G, R, C, G ? C’est se moquer du monde c’est me désespérer. L’ouvrage ne ressemble déjà plus à celui que je vous ai envoyé.

A, V, G, R, C, G, cette énigme me gêne,
Je veux la deviner avant la fin du jour ;
Ah ! je n’aurai pas grande peine
Le mot de l’énigme est amour.

Cela clôt un acte du moins ; cela peut se présenter. Et quand Léonor dit à la princesse

Mais un homme ridicule
Vaut peut-être encor mieux que rien,

la princesse répond :

Souvent, dans le loisir d’une heureuse fortune,
Le ridicule amuse, on se prête à ses traits ;

Mais il fatigue, il importune
Les cœurs infortunés et les esprits bien faits[1].

Et puis suit le portrait d’Alamir. Et croyez-vous encore que j’aie laissé subsister les plats compliments de Morillo, et les sottes réponses de la princesse, quand on lui donne la pomme ? Elle disait :

Mais il me siérait mal d’accepter ce présent.

C’est répondre en bégueule sans esprit. Voici ce qu’elle dit :

Il me siérait bien mal d’accepter ce présent ;
Pâris l’offrit moins galamment
À l’objet dangereux qui de son cœur fut maître.
Hélène fut séduite, et je ne veux pas l’être[2].

C’est un peu plus tourné, cela. Vous me demanderez, monseigneur, pourquoi je ne vous ai pas envoyé tout l’ouvrage dans ce goût. C’est, ne vous déplaise, que je ne trouve pas l’esprit en écrivant, aussi vite que vous en parlant ; c’est que j’aimerais mieux faire deux tragédies qu’une pièce où il entre de tout, et où il faut que les genres opposés ne se nuisent point. Vous avez ordonné ce mélange : cela peut faire une fête charmante ; mais, encore une fois, il faut beaucoup de temps. Je vais à présent travailler avec un peu plus de confiance ce qui regarde la comédie et je me flatte que je remplirai vos vues autant que mes faibles talents le permettront. Il s’agit à présent des divertissements que j’ai tâché de faire de façon qu’ils puissent convenir à tous les changements que je me réservais de faire dans la comédie.

Voyez si vous voulez que j’envoie à Rameau ceux des premier et troisième actes : j’attends sur cela vos ordres, et je vous avoue d’avance que je ne crois pas avoir dans mon magasin rien de plus convenable que ces deux divertissements. À l’égard du second acte, je ferai, comme de raison, ce que vous voudrez mais ayez la bonté d’examiner si le duc de Foix, ayant intention de se cacher jusqu’au bout, peut donner une fête qui réponde mieux au dessein ? Songez que les divertissements du premier et du second acte sont des fêtes entrecoupées, et qu’il faut au milieu une espèce de petit opéra complet, d’autant plus que, pendant ce temps-là, il faut que la princesse soit supposée tout voir d’un bosquet dans lequel elle est cachée, et dans lequel elle change d’habits. Mme du Châtelet est fort sévère, et jusqu’à présent je ne l’ai jamais vue se tromper en fait d’ouvrages d’esprit.

  1. La Princesse de Navarre, acte I, scène i.
  2. Ces vers n’ont pas été conservés.