Correspondance de Frédéric le Grand avec le maréchal de Grumbkow

Correspondance de Frédéric le Grand avec le maréchal de Grumbkow
Revue des Deux Mondes4e période, tome 152 (p. 213-224).
La correspondance de Frédéric le Grand avec le maréchal de Grumbkow


Le 22 octobre 1735, le maréchal de Grumbkow écrivait au Prince royal de Prusse qui fut plus tard le Grand Frédéric : « Monseigneur, j’ai été si enthousiasmé, après avoir lu la lettre que Votre Altesse Royale m’a fait l’honneur de m’écrire du 16 d’octobre, que moi, qui n’ai pas une teinture de poésie, fis sur-le-champ le couplet suivant, dont le sens est très véritable et la poésie très mauvaise :

Second Titus, notre espérance
et nos délices,
Ciel, exauce nos vœux,
Sois-lui propice !

« Comme les deux lettres sont déjà fermées et envoyées à Ruhstädt, j’ai mis sur le paquet cacheté le susdit couplet. J’ai dans ce même endroit un coffre-fort où j’ai une infinité de choses curieuses. Mes campagnes y sont décrites, les négociations où j’ai été employé et une infinité de lettres et anecdotes. J’en fais confidence unique à Votre Altesse Royale, pour que, si elle me survit, comme Dieu m’en fera la grâce, elle en soit instruite, et, en mettant les papiers entre les mains d’un homme fidèle et entendu, on en pourrait former des mémoires assez curieux. »

Le maréchal mourut en 1739. Quoiqu’il eût détruit beaucoup de ses papiers, on trouva dans son coffre-fort quarante-deux liasses, avec des chemises ouvertes, contenant un grand nombre de lettres du Prince royal, qui, devenu roi dans l’intervalle, fit déposer le tout aux archives secrètes. Nous connaissions déjà une partie de la correspondance que, sept années durant, il avait entretenue en français avec Grumbkow. M. Koser, directeur des Archives royales de Prusse, vient de la publier en son entier ; à soixante-dix lettres parues, il en a ajouté soixante-neuf encore inédites [1].

Cette correspondance est curieuse. Il y a dans la vie de la plupart des grands hommes des années critiques où, encore incertains d’eux-mêmes, ils s’appliquent à débrouiller leur chaos. Frédéric nous apparaît dans sa première jeunesse comme un fils de famille tenu de très court, maudissant la tyrannie d’un père dont l’esprit est aussi borné que sa main est dure et lourde. Il ne faut pas lui demander de baiser les verges dont on le frappe ; il proteste, il s’insurge, il entend sortir de servitude, il n’a d’autre règle de conduite que son humeur et son plaisir. Lorsque, en 1731, il écrit ses premières lettres au maréchal de Grumbkow, il a dix-neuf ans, et, quoique de cruelles expériences aient brisé son orgueil, il n’a pas encore achevé de jeter sa gourme. Dès 1733, la correspondance change de ton. Cet insoumis semble être rentré en lui-même, il prend goût à la discipline, il songe à l’avenir, il veut faire son apprentissage du métier de roi, et ses affaires personnelles l’intéressent moins que les affaires publiques. Il continue d’aimer passionnément les lettres, les vers, la philosophie et la flûte, mais il a le sentiment confus de sa destinée, et désormais la politique et la Prusse tiennent une grande place dans ses pensées. Il éprouve ces mystérieuses agitations de l’oiseau migrateur, que hante la vision de la terre lointaine où son destin l’appelle.

Le maréchal de Grumbkow, comme le remarque M. Koser, n’avait pas eu à se plaindre de la fortune ; elle l’avait comblé de ses faveurs. Ce filleul du Grand-Électeur fut nommé général à trente et un ans, et deux ans plus tard, il était ministre. Mais la fortune n’avait pas tout fait, il s’était beaucoup aidé. Ses ennemis avaient beau dire « que tout son mérite consistait à être un bon arlequin et un agréable débauché, » il joignait au génie de l’intrigue une instruction peu commune et des aptitudes variées : soldat, courtisan, diplomate, administrateur, il avait tous les talens, et, si laborieuses ou si délicates que fussent les missions dont on le chargeait, il s’en tira toujours à son honneur. Il disait lui-même que pour réussir il faut avoir beaucoup d’esprit et une forte dose de brutalité ; l’esprit ne lui manquait point, et, le cas échéant, il donnait carrière à ses instincts brutaux. Poussant la faculté de boire jusqu’à l’héroïsme, on l’avait surnommé Biberius. Il porta un audacieux défi au plus grand buveur de son temps, le roi Auguste, et sortit vainqueur de cette aventure : « Le roi de Pologne, écrira Pöllnitz, en tomba malade et n’en revint pas, et la santé de M. Grumbkow en fut toujours altérée depuis. »

Mais cet ivrogne, quand il le voulait bien, était le plus engageant, le plus séduisant et le plus astucieux des hommes. Selon les occurrences, il se faisait aimer ou se faisait craindre ; pouvait-on lui en demander davantage ? Après avoir achevé ses études aux universités de Halle et de Leyde, il avait, pendant la guerre de la succession d’Espagne, fait un séjour de plusieurs années au quartier général de Marlborough, où il avait lié commerce avec tous les grands personnages du temps, étudié de près les rouages, les ressorts secrets de la diplomatie européenne.

C’est là qu’il s’était fait sa philosophie de la vie, sa doctrine des choses humaines, et le premier point de cette doctrine, ainsi qu’il l’expliquera plus tard au Prince royal, était que « la politique consiste à user de toute sorte d’expédiens illicites pour s’entre-nuire, » qu’il y a sans doute un décorum à garder, qu’il faut sauver les apparences, mais « que ceux qui blâmaient Louis XIV d’avoir fait la distinction entre la lettre et l’esprit d’un traité, font presque toujours la même chose, c’est-à-dire qu’on ne croit aucun traité valable qu’autant qu’il est conforme à l’intérêt du contractant, que c’est une convention tacite entre les souverains, qu’un prince qui se pique d’intégrité passe pour une bonne dupe et s’expose au ridicule. »

Sans doute les souverains qui l’employaient ne trouvaient rien à redire à sa doctrine politique ; mais ils lui reprochaient d’appliquer les mêmes maximes aux affaires publiques et à ses affaires particulières, d’user d’expédiens très illicites pour avancer sa fortune. Libre de tout scrupule, il lui suffisait pour se mettre en règle avec sa conscience d’observer un certain décorum. Le roi Frédéric Ier s’en était avisé ; on racontait qu’à son lit de mort, il l’avait fait venir et lui avait dit : « Vous êtes un grand fripon ; corrigez-vous, ou vous n’aurez jamais part au bonheur éternel que je goûterai avant peu. » La reine Sophie-Dorothée avait pour lui tant d’aversion qu’on osait à peine prononcer son nom devant elle. La margrave de Bayreuth l’a représenté dans ses Mémoires comme un habile intrigant, au cœur traître, qui inspirait une antipathie instinctive aux gens de bien. Frédéric-Guillaume Ier savait à quoi s’en tenir sur sa vertu ; il ne laissait pas de lui conter toutes ses affaires, il le mettait dans la confidence de ses peines et de ses projets, le consultait sans cesse, se gouvernait par ses conseils. Il y a des charmes qu’on ne rompt pas : on méprise la femme qu’on aime, on s’obstine à l’aimer ; on se dit vingt fois le jour que Grumbkow est un fripon, on l’écoute et on l’emploie.

Les premières relations que Frédéric, prisonnier d’État pour cause de désertion et de crime de lèse-majesté, entretint malgré lui avec le maréchal, n’étaient pas propres à recommander à sa confiance cet habile homme, qui était peut-être pour quelque chose dans son malheur. « La catastrophe du Prince royal en 1730, dit M. Koser, la découverte de ses projets de fuite, son arrestation, son procès, et toutes les humiliations, toutes les misères auxquelles furent exposées la Reine et la princesse Wilhelmine, avaient été pour Grumbkow autant de triomphes. » Il fut un des juges d’instruction qui, le 2 septembre, firent subir au prince un long et cruel interrogatoire. Il n’eut pas facilement raison de cet accusé, qui, paraît-il, le déconcerta par son attitude hautaine, provocante, et par l’insolence de ses réponses. Il le revit à Küstrin et il eut le plaisir de constater que Frédéric n’était plus le même. On l’avait contraint d’assister à l’exécution de Katt, ce cher confident de ses folies de jeunesse, et l’horreur de ce spectacle l’avait comme terrassé ; il ne lui restait plus qu’à se rendre sans résistance, sans condition. L’été de l’année suivante, Grumbkow fut témoin de la première entrevue du père et du fils ; on s’était réconcilié, mais ce n’était qu’une paix plâtrée.

Quelques jours après, Grumbkow rédigeait pour le prince des instructions, destinées à lui apprendre par quels moyens il pouvait se flatter de rentrer en grâce, de désarmer les implacables ressentimens de celui qui avait écrit : « J’ai fait arrêter Fritz, et je le traiterai comme le méritent son crime et sa lâcheté. Je ne le reconnais plus pour mon fils, il m’a déshonoré, moi et ma maison ; un tel misérable ne mérite plus de vivre. » Le maréchal recommandait à Frédéric « d’avoir une conduite unie, naturelle et respectueuse, le visage serein, le port assuré, » comme il convient à un jeune homme qui se sent la conscience nette et qui ne nourrit dans son cœur aucun souvenir criminel. Il l’exhortait à éviter avec soin « l’esprit railleur, les expressions badines » et à se défaire aussi « des airs austères, réservés et sombres dont son père s’était si souvent plaint ; » il l’engageait à affecter en toute rencontre une grande modestie, à réserver ses attentions pour les personnes qui agréaient au Roi, à ne témoigner aucun intérêt à celles qui avaient le malheur de lui déplaire, à mesurer les marques d’affection qu’il était tenté de donner à sa mère et sa sœur : « Quelque tendresse, confiance et amitié que l’incomparable Princesse royale ait droit de prétendre, je crois pourtant que, dans le commencement, il y faudra mettre de certaines bornes. » Il l’engageait aussi à trouver quelque occasion d’exprimer, en présence des généraux et de tous les officiers de la garnison de Berlin, son sincère repentir : « Le prince pourrait finir en levant les deux doigts et disant : « Moi, Frédéric de Prusse, je jure au Dieu tout-puissant que je demeurerai jusqu’à ma mort fidèle à mon roi, seigneur et père, aussi vrai que Dieu puisse m’assister par l’intermédiaire de Jésus-Christ ! » Il terminait son prêche en ces termes : « Toute la récompense que je demande au Prince royal de ces avis désintéressés, c’est de me croire fidèle serviteur du Roi et par conséquent le sien, et qu’en cas que de méchantes gens lui voudront donner de sinistres idées de moi, de n’y pas ajouter foi, avant de m’avoir écouté. Pour le reste, je ne mets ma confiance qu’en Dieu. »

Croirons-nous que Frédéric n’ajoutât jamais foi aux méchantes gens qui voulaient lui donner de sinistres idées de Grumbkow, qu’il tînt sa parole pour de l’argent en barres ? A la vérité, il lui prodigue dans sa correspondance les flatteries, les caresses, les protestations de dévouement et de gratitude, il l’assure qu’il est cordialement à lui, qu’il lui découvre ses vrais sentimens comme il les confesserait à Dieu le Père : « Je sais que vous êtes un peu soupçonneux ; c’est pourquoi je vous préviens et je vous prie de croire que, quand je vous dis que je vous aime de tout mon cœur, c’est bien sincèrement et avec bien de l’estime, étant, mon cher ami, votre parfait, constant, fidèle ami et serviteur. »

Tout porte à penser qu’il se défiait beaucoup de son nouvel ami, qu’il ne faisait aucun fond sur le caractère et la sincérité de cet homme taré ; mais il ne tenait qu’au maréchal d’adoucir ou d’aggraver son malheur, il ne pouvait se passer de ses bons offices, et nécessité n’a pas de loi. Frédéric-Guillaume ne lançait plus la foudre, mais on entendait gronder sourdement son tonnerre ; il disait et répétait qu’avant peu son incorrigible fils lui ferait quelque trait. Frédéric ne pouvait douter que toutes ses actions, toutes ses démarches ne fussent surveillées, épiées, éclairées, que ses moindres propos ne fussent colportés et commentés, qu’il n’y eût dans son entourage « de bons gazetiers, » des faiseurs de paquets. Il savait « qu’on débitait beaucoup de nouvelles sur son compte, qu’il y avait jusqu’en Poméranie des personnes médisantes, qui se permettaient de raisonner sur son chapitre, » et que toutes les noirceurs qu’on pouvait dire contre lui trouvaient facilement créance dans l’esprit prévenu de son tendre père : « J’ai reçu des lettres d’un ami qui me marque que le Roi, ayant la toux, avait dit à Hacke : « Les gens diront que le vieux « bourreau d’hommes » va mourir ; dites-leur que celui qui viendra après moi les enverra tous au diable, et c’est tout ce qu’ils y gagneront. » Je ne me soucie point de tout cela, et comme vous, mon cher ami, je vais mon grand chemin, je laisse pester qui veut ; que l’on dise de moi tout ce que l’on voudra, pourvu que ma conscience soit libre, je me f… du qu’en-dira-t-on. » La vérité est que, dans ses détresses, il ne se moquait point du qu’en-dira-t-on, et qu’il avait besoin d’un avocat qui plaidât sa cause devant le grand juge. Grumbkow avait l’oreille du Roi : c’était un homme à ménager.

Frédéric n’avait pas seulement besoin d’un avocat, il lui fallait un bailleur de fonds. L’avarice paternelle lui taillait les morceaux si courts qu’il se trouvait souvent dans de grands embarras : le moyen de pourvoir aux frais de sa maison, si peu royale qu’elle fût, et de se procurer des recrues pour le régiment dont on lui avait fait la grâce de le nommer colonel ? « Quel bonheur pour la bonne Margrave et moi, écrivait-il, que pauvreté ne soit pas vice ! Car nous serions, par ce principe, les plus grands coquins du monde. » Dans ses pressantes nécessités, il recourait à Grumbkow. Où Grumbkow prenait-il l’argent ? Il le tirait d’une source impure où il avait coutume de puiser pour ses propres besoins. Après avoir entretenu des intelligences secrètes avec la France et l’Angleterre, il s’était donné à l’Autriche. Depuis longtemps il était l’informateur, le courtier, le compère de l’envoyé impérial à Berlin, du comte de Seckendorf, son ancien compagnon d’armes dans la guerre de Succession ; il travaillait pour lui, il lui révélait toutes les intrigues de la cour de Prusse, les projets, les sentimens du Roi et de ses ministres.

La cour de Vienne servait au maréchal une pension de mille ducats ; elle consentit facilement à faire une part au Prince royal dans ses libéralités ; elle se flattait de le mettre ainsi dans sa dépendance. Avant tout, il faut vivre, nous philosopherons demain ; la pauvreté est une grande école de modestie, elle apprivoise les orgueils les plus farouches. Frédéric acceptait sans vergogne les subsides, sachant très bien d’où ils lui venaient ; ses remerciemens étaient brefs ; c’était sa façon de sauver sa dignité. Le 19 septembre 1732, Seckendorf lui rendit visite à Ruppin : « On me reçut gracieusement, écrivait-il à son compère ; mais on fit, en même temps, fort le réservé sur toutes les matières que j’ai entamées… De l’argent que j’ai avancé, pas un mot, nonobstant qu’il m’a parlé de ses recrues, qu’il avait faites. » Le comte de Seckendorf était bien exigeant : il y a des dettes inavouables et des cas où les mornes silences de l’ingratitude sont la suprême ressource d’une fierté royale aux abois. La jeunesse croit tout possible ; c’est sa misère et son bonheur. Frédéric, qui avait d’excellentes raisons de savoir que Grumbkow était aux crochets de l’Autriche, attendait de lui un service que Grumbkow ne pouvait lui rendre sans se brouiller avec le gouvernement qui le pensionnait. La cour de Vienne et le prince Eugène désiraient vivement que l’héritier de la couronne de Prusse épousât une nièce de l’Impératrice, la princesse Elisabeth-Christine de Brunswick-Bevern.

C’était encore une manière de le tenir ; la cour de Vienne, comme on sait, voyait dans les mariages le grand ressort de l’histoire universelle. Elle avait, par l’entremise de Grumbkow, gagné le roi Frédéric-Guillaume à ses vues. L’année précédente, il avait promis à son fils qu’on l’autoriserait à choisir entre trois princesses ; il se ravisa, le mit en demeure d’épouser Elisabeth-Christine, sous peine d’encourir son indignation et sa disgrâce. Il n’eut pas le courage de dire non, il fit sa soumission ; mais en même temps il adjurait Grumbkow de lui venir en aide, d’inventer un expédient, de le tirer des griffes d’une princesse qui lui donnait le cauchemar.

C’est le sujet qui revient le plus souvent dans ses lettres de 1731 et 1732. Il supplie, il se cabre ; cet homme qui étonnera le monde par la sûreté de son jugement, et dont Voltaire dira un jour « que la supériorité de sa raison l’élevait au-dessus de ce qu’il était et de ce qu’il faisait, » déraisonne comme un enfant gâté qui demande la lune. Il allègue qu’il ne sera jamais qu’un mauvais mari, « qu’il n’a pas assez d’attachement pour le sexe, que la seule idée de sa femme lui est une chose si odieuse qu’il n’y peut penser sans aversion. » Il déclare que la princesse de Bevern, qu’il n’a jamais vue, lui inspire une répugnance particulière ; que, si on le force à la prendre, il ne tardera pas à la répudier ; que sûrement c’est une sotte, avec qui on ne peut raisonner ; qu’il plaint de tout son cœur cette vilaine créature ; qu’elle sera la princesse la plus malheureuse du monde ; « qu’il aimerait mieux être c… que d’avoir une bête qui le fera enrager par ses sottises et qu’il aura honte de produire ; qu’il préfère les femmes trop libres aux femmes trop vertueuses, et la plus grande p… de Berlin à une dévote qui aura une demi-douzaine de cagots à ses trousses… » Ce qui le console, « c’est qu’un coup de pistolet peut le délivrer de ses chagrins et de sa vie. » A quoi Grumbkow riposte : « Comment ! pendant que Votre Altesse Royale accorde tout au Roi, elle parle en désespéré et veut que je me fourre dans des affaires qui me pourraient coûter la tête. Non, Monseigneur, la chemise m’est plus près que le juste-au-corps… Je me souviendrai toujours de ce que le Roi m’a dit à Wusterhausen, quand Votre Altesse était dans le château de Kilstrin et que je voulais prendre son parti : « Dieu me fasse mentir ! mais mon fils ne mourra pas d’une mort naturelle et Dieu veuille qu’il ne tombe pas dans les mains du bourreau ! »

Les fiançailles se firent et rapportèrent à Grumbkow une gratification de 40 000 florins. L’année suivante, le 12 juin 1733, tout était consommé ; mais, soit rancune, soit qu’il n’eût plus rien à lui demander, Frédéric sera deux ans environ sans écrire au maréchal. Quand la correspondance reprend, elle a un autre caractère : les circonstances, les situations, tout est changé. Par un retour assez commun des choses de ce monde, Grumbkow a perdu un peu de son crédit, il est parfois en délicatesse avec son maître, et ce grand donneur de conseils en demande à Frédéric. Il a affaire à un homme que le mariage semble avoir subitement mûri, et qui, après avoir désolé sa jeune femme par ses froideurs, aura des procédés pour celle qu’il avait traitée de vilaine créature : « Elle est très douce, dira-t-il à un ami, très docile, complaisante à l’excès, et cherche à prévenir tous mes désirs. Je serais l’homme le plus méprisable du monde si je ne la respectais pas. »

A la vérité, son père n’a pas désarmé et persiste à se défier de lui : « Je suis observé soigneusement, et le Roi éclaire mes actions d’assez près… Jamais artisan n’eut si mauvaise opinion de son propre ouvrage que le Roi l’a du sien. Si c’est modestie, il faut convenir qu’elle est poussée un peu loin. Ne dirait-on pas qu’on ne saurait faire la guerre aux Français parce qu’on parle français, parce qu’on lit les bons auteurs qui ont écrit en leur langue, et qu’on aime les gens civils et spirituels que leur nation a produits ? »

Aussi bien, Frédéric-Guillaume, qui le tiendra à jamais pour suspect, a récompensé son obéissance en l’installant dans le château de Rheinsberg. Il a un certain état de maison, il se sent plus près du trône, et, prenant sur ses goûts, sur ses plaisirs, de jour en jour il s’occupe avec plus d’application de ses devoirs professionnels. Chaque matin, il fait exercer son régiment : « Pour le militaire, on se mettra sur un bon pied avec le père, et on tâchera de lui faire voir que l’on sait ce qu’on est. » Il emploie une notable partie de ses loisirs à s’instruire des affaires du temps, il étudie l’histoire, il se prépare à devenir un grand homme d’action en commentant et critiquant les actions des autres. Il sent lui-même à quel point il a changé. Il se souvient de ce préfet du prétoire, qui, tombé en disgrâce sous Adrien, alla finir ses jours à la campagne et disait à la veille de sa mort qu’il avait passé soixante-sept ans sur la terre et en avait vécu sept : « Si je faisais mon épitaphe, écrit Frédéric, elle serait ainsi conçue : Ci-gît qui a vécu un an. »

C’est de politique qu’il s’entretient le plus souvent avec Grumbkow, et il défend la politique honnête contre ce grand ami des expédions illicites. Il s’attache à lui démontrer qu’il est des supercheries indignes d’un souverain, que tout n’est pas permis, qu’un roi qui se respecte ne saurait se dispenser d’avoir des vertus et se trouve toujours bien d’être jaloux de sa gloire : « Je ne connais que mon honneur, il sera toujours la règle de mes actions. » On trouve en germe dans ses lettres les pensées et les maximes qu’il a développées dans son Anti-Machiavel, pour lequel il a commencé à rassembler des notes et qui paraîtra en 1739.

Lorsqu’on examine de près ce livre étrange, composé par un homme qui professait un parfait mépris pour les vains scrupules, on est tenté d’abord d’y voir un jeu d’esprit, une mystification, et on arrive pourtant à se convaincre qu’il fut sincère en l’écrivant : la correspondance publiée par M. Koser en fait foi. « Il crachait dans la marmite, a dit Voltaire, pour en dégoûter les autres. » La vérité est que la marmite lui déplaisait. Il ne pouvait pardonner à Machiavel « d’avoir dégradé la royauté, » en soumettant aux mêmes règles de conduite les usurpateurs, « les petits princes, qui ne sont que des hermaphrodites du souverain et du particulier, » et les souverains légitimes, héréditaires, qui ont une mission à remplir, qui doivent se souvenir sans cesse « qu’un vrai roi n’est que le premier magistrat de son peuple, que, la force d’un État ne consistant point dans la possession d’une vaste solitude, d’un immense désert, mais dans la richesse des habitans et dans leur nombre, il doit préférer à tout autre intérêt le bien des peuples qu’il gouverne. »

Il formulait ainsi l’idée première et traditionnelle de la royauté prussienne, qui veut que le monarque confonde son intérêt particulier avec le bien public, et soit un de ces maîtres qui sont des serviteurs. Qui douterait de sa sincérité ? Jusqu’à sa mort il a joint la pratique à la théorie. Il est de tous les grands batailleurs celui qui s’occupa le plus de réparer les maux de la guerre. A peine a-t-il remis l’épée au fourreau, il rebâtit les villes et les villages, il rédige des codes, il crée des banques, il protège l’agriculture et l’instruction publique, les arts, les lettres et les sciences ; il offre des asiles aux Jésuites comme aux philosophes, pourvu qu’ils soient sages, et il impose la tolérance aux intolérans, « car toutes les vérités, disait-il, ne valent pas le repos de l’âme, seul bien dont les hommes puissent jouir sur l’atome qu’ils habitent. » Il posait en principe que tout conquérant doit être un civilisateur et racheter ainsi ses péchés, et c’est par-là qu’il fait une si grande figure dans l’histoire.

Mais, dira-t-on, l’auteur de l’Anti-Machiavel était-il vraiment de bonne foi dans ses déclamations contre « les fourbes qui dupent le monde ? » Ce grand trompeur était-il sincère lorsqu’il traitait la duplicité de vilain vice et s’indignait que le secrétaire florentin eût qualifié la perfidie de vertu ? Regardons-y de près, la fourberie n’est un vice, selon lui, que lorsqu’on la pousse trop loin ; il estime « qu’il faut employer aux négociations des sujets rusés pour l’intrigue, souples pour s’insinuer, » mais que les vrais politiques n’abusent pas de la ruse et de la finesse, qu’ils prennent exemple sur les bons cuisiniers, qui ménagent les épices ; que les gens trop habiles, qui se piquent de duperie monde, ne le dupent qu’une fois ; qu’ils auront beau faire, on ne les croira plus. Il enseigne aussi que, dans certains cas, on est dispensé de tenir ses engagemens, « qu’il y a des nécessités fâcheuses où un prince ne saurait s’empêcher de rompre ses traités et ses alliances. » Il déclare que, quoique la guerre soit un fléau, un souverain doit quelquefois la déclarer sans attendre qu’on l’attaque, « qu’il y a des guerres de précaution, que les princes font sagement d’entreprendre, qu’elles sont offensives à la vérité, mais qu’elles n’en sont pas moins justes. »

C’est cette même morale, à la fois sévère et relâchée, qu’il prêche dans ses lettres au maréchal de Grumbkow. Il lui fait l’éloge de la politique honnête, mais il convient que, si honnête qu’elle soit, il y a des malhonnêtetés qu’elle est en droit de commettre : « Conserver son honneur et, s’il le faut, ne tromper qu’une fois dans ses jours, et cela dans une occasion très pressante, c’est le fin et le grand art de la politique. » Devenu roi, il ne s’en tiendra pas là, il trompera aussi souvent qu’il y trouvera son compte et son intérêt ; mais, grâce à cette supériorité de raison, « qui le mettait au-dessus de ce qu’il était et de ce qu’il faisait, » il aura toujours la faculté de se juger : « Distinguez l’homme d’État du philosophe, écrira-t-il à Voltaire, et sachez qu’on peut être politique par devoir et philosophe par inclination. »

Dès 1735, il s’occupe avec un intérêt passionné des événemens du jour, de tout ce qui se dit et se fait en Europe : « Mon dessein n’est pas de briller, mais de m’instruire et de me former un magasin de connaissances, de réflexions et de lumières. Ce sont des matériaux avec lesquels l’on peut ensuite construire le bâtiment que l’on juge à propos. » L’heure viendra de bâtir ; en attendant, il se permet de trouver que son père est un médiocre architecte, et il ose le dire à Grumbkow. La politique de Frédéric-Guillaume lui paraît faible, hésitante et timide. Il tient pour maxime « que, si la prudence est propre à conserver ce qu’on possède, la seule hardiesse fait acquérir. » — « Un roi de Prusse, lui répondait Grumbkow, comme un roi de Sardaigne, aura toujours plus besoin de la peau du renard que de celle du lion ; mal en prend à qui n’a le talent de se revêtir ni de l’une ni de l’autre. » Frédéric prouvera avant peu qu’on peut être à la fois renard et lion.

L’affaire de Berg-Juliers le préoccupe ; il gardera un vif ressentiment de l’injure faite par l’Autriche à la fierté prussienne ; elle la lui payera. Pour déterminer la Prusse à reconnaître la Pragmatique-Sanction par laquelle il assurait à Marie-Thérèse l’hérédité de ses États, l’empereur Charles VI avait promis à Frédéric-Guillaume la succession du duché de Berg. Quand il fallut s’exécuter, il ne se tint pas pour lié, il retira sa parole. Il s’entendit avec les puissances pour contraindre la Prusse à soumettre ses droits à leur arbitrage. Frédéric-Guillaume grommela, pesta, s’emporta, mais n’osa relever le gant. Il saigna du nez, disait Grumbkow, et gâta les affaires « par des démarches contradictoires, comme aussi par un prurit de s’accommoder, en faisant des avances, au lieu de voir venir. » Son fils jugeait sévèrement sa conduite : « Sensible autant qu’on peut l’être à la gloire du Roi, je souffre de voir que l’on ne prend pas les mesures nécessaires… Je n’ose pas dire ce que je crains. Personne ne peut s’intéresser plus que moi au salut de la Prusse. » Les nouvelles que lui envoie Grumbkow seraient capables, dit-il, de faire pendre vingt Anglais : il ne songe pas à se pendre, mais il a le spleen.

Que ne prend-on ses conseils ! Sa tête a travaillé, il a ébauché un plan qu’au besoin il se chargerait d’exécuter ; pour en assurer le succès, il mettra en pratique toutes les malhonnêtetés de la politique honnête. Il trompera l’Empereur, en affectant d’être au mieux avec lui ; il amusera les Hollandais, en leur faisant accroire qu’il est disposé à négocier avec eux, et sans retard, il fera filer vers le pays de Clèves tous ses escadrons de dragons et de hussards, laissant dans les Marches toute son infanterie, prête à tomber sur quiconque prétendrait s’opposer à ses desseins. Au premier signal donné, ses dragons et ses hussards passeront la frontière et s’empareront des deux duchés : « Ensuite, si l’on veut en venir à une négociation, tout ce qu’on pourra faire sera de nous faire rendre Juliers, et nous garderons Berg, au lieu que, si nous n’envahissons que Berg, on nous en fera rendre encore la moitié. » On reconnaît dans ce plan de campagne diplomatique et militaire le futur envahisseur île la Silésie, l’homme des grands coups inopinés, mais savamment préparés, l’homme qui commence par prendre et s’en remet à son génie du soin de garder ce qu’il a pris : Beati possidentes ! Désormais Grumbkow lui témoignait plus de déférence et le tenait à peu près pour ce qu’il était : « Je comprends tout le bon de la vie tranquille que Votre Altesse royale mène. Profitez-en, Monseigneur, elle ne durera pas toujours. Si j’atteins une raisonnable vieillesse, je vous écrirai un jour de mon foyer : Vous agissez, cher prince, et moi je vis ; chacun fait le tour du cadran, le mien est achevé, le vôtre est dans le fort de la roue… » Et quelques mois plus tard : « J’espère qu’il viendra un temps où on pourra dire avec Virgile : Orietur ulior ex ossibus meis, lequel fera sentir aux maisons de Bourbon et d’Autriche, selon les conjonctures, qu’on n’offense pas impunément une puissance comme celle du roi de Prusse. »

Si désormais Grumbkow connaissait Frédéric, il y avait beau jour que Frédéric connaissait Grumbkow. Ayant constaté que son père lui témoignait de nouveau beaucoup de mauvais vouloir, il n’hésita pas à s’en prendre aux indiscrétions, aux médisances, aux insinuations malignes de son correspondant, qui le desservait secrètement auprès du Roi, et lorsqu’il apprit, le 18 mars 1739, que Grumbkow n’était plus de ce monde, il se sentit le cœur plus léger. Il écrivait le 11 avril à sa sœur la margrave de Bayreuth : « Aujourd’hui auront lieu les obsèques du maréchal, dont la mémoire est un objet d’universelle exécration. Sa mort est pour moi le plus heureux des événemens, et, après une longue bourrasque, nous respirerons à l’aise. »

Il composa, à la demande de Wilhelmine, l’épitaphe de son faux ami, en tâchant, disait-il, « d’y mettre le moins de fiel qu’il lui était possible, afin qu’on retrouvât, jusque dans ses poésies, cette modération qui doit assaisonner toutes nos actions raisonnables. » Trois mois plus tard, il mandait à la Margrave que, depuis la mort de ce fourbe, tout était changé à Berlin, qu’on y avait recouvré la paix publique et la paix domestique, qu’il était en bons termes avec son père. On s’étonne que, plusieurs années durant, il ait fait d’imprudentes confidences à un homme sur lequel il ne se faisait aucune illusion. Il avait la tête chaude, l’humeur bouillante, et il lui arrivera plus d’une fois de commettre des imprudences ; mais il saura toujours les réparer.


G. VALBERT.


  1. Correspondance inédite de Frédéric le Grand avec le maréchal de Grumbkow et le président de Maupertuis. Leipzig, 1898. Hirel, libraire-éditeur.