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CCCXXV

À JOSEPH MAZZINI, À LONDRES


Nohant, 22 janvier 1851.


Oui, mon ami, je la reçois avec reconnaissance et avec bonheur, cette chère bague dont je n’ai pas besoin pour penser à vous tous les jours de ma vie, mais qui sera pour moi une relique sacrée dont mon fils héritera. Il en est digne ; car il a la religion des souvenirs, comme nous.

En disant que je pense à vous tous les jours de ma vie, je ne me sers pas d’une formule vaine. Je mentirais si je disais que je pense tous les jours à tous mes amis. Mais, comme les chrétiens ont certains bienheureux de préférence, auxquels ils s’adressent chaque soir dans leurs prières, je puis dire que j’ai certaines affections sérieuses sur cette terre et ailleurs, dont la commémoration se fait naturellement dans mon âme chaque fois qu’elle s’élève vers Dieu, dans la douleur et dans la foi. Oui, je vois bien qu’il faut que vous alliez en Italie tôt ou tard. Je sais bien que vous lui devez votre vie ou votre mort. C’est notre lot à tous de vivre ou de mourir pour nos principes. Pour vous, l’éventualité est plus prochaine en apparence que pour nous. Ce n’est pas moi qui vous dirai de craindre la souffrance, de reculer devant les périls, et d’éviter la mort. Je vous le dirais, d’ailleurs, sans vous ébranler. La douleur et l’effroi qui me serrent le cœur à cette idée, je ne dois même pas vous en parler ; mais vous seriez mon propre fils, que je ne vous détournerais pas de votre devoir. Que nos amis soient parmi nous ou dans une meilleure vie, nous les sentons toujours en nous et nous les aimons de même ; nous nous sommes dit cela l’un à l’autre et nous le pensons bien profondément. Pourtant, cette idée de séparation ici-bas répugne à la nature, et le cœur saigne malgré lui. Que Dieu nous donne la force de croire assez pour que cette douleur ne soit pas le désespoir ! Mais enfin, fût-elle le désespoir, acceptons tout. L’âme a ses agonies et doit subir ses tortures, comme le corps.

Il faut que je vous dise maintenant que, depuis trois semaines, je suis fort tourmentée et indignée à cause de vous. Imaginez-vous que j’ai traduit en français votre lettre au pape, et que je l’ai accompagnée de réflexions qui, loin d’être violentes et subversives, sont, au contraire, chrétiennes et vraies. J’ai envoyé tout cela à Paris, pour que mes amis le fissent publier dans un journal. Je crois que la Réforme, qui est dans nos idées plus que les autres, l’aurait accepté sans objection ; mais la Réforme n’a qu’un petit nombre de lecteurs, et je tenais à ce que votre lettre eût un certain retentissement en France, surtout dans un moment où notre Assemblée vient de discuter si pauvrement la question italienne, et où le jésuite Montalembert et autres cerveaux despotiques et étroits vous ont personnellement lancé leur anathème méprisable. Je tenais beaucoup à montrer que ces beaux chrétiens étaient des hérétiques, et vous un chrétien beaucoup plus sincère et plus orthodoxe. Eh bien, le Siècle a gardé mon manuscrit quinze jours et a fini par le rendre, en disant qu’il manquait de place pour le publier ; ce qui n’est qu’un prétexte pour éviter de se compromettre dans l’esprit des bourgeois voltairiens. On a porté votre lettre et mes réflexions au Constitutionnel, qui a promis de les insérer, mais qui les tient depuis plusieurs jours sans en rien faire. De sorte que j’ignore si, comme le Siècle, il ne se ravisera pas. J’ai écrit hier pour leur dire que, s’ils étaient effrayés de mes idées, je les autorisais à les supprimer entièrement, pourvu qu’ils publiassent ma traduction de votre lettre. Nous verrons s’ils auront un peu de cœur et de courage ; mais je suis honteuse pour la presse française non seulement que vous n’y ayez pas un défenseur spontané, mais encore qu’on ait tant de peine à laisser entendre une voix qui s’élève dans le désert pour dire que vous n’êtes ni un jacobin ni un impie.

Au reste, notre ami Borie, que vous avez vu chez moi, a pris plusieurs fragments de cette traduction et a fait de son côté un bon article qu’il a envoyé au Journal du Loiret, en même temps que j’envoyais le mien avec la traduction complète à Paris. Il a mieux réussi que moi. Cet article a été publié, il y a quelques jours, et j’attends, pour vous l’envoyer, que j’y puisse joindre le mien. J’ai vu aujourd’hui Leroux, à qui j’ai remis un exemplaire de votre texte italien, et qui va s’en occuper sérieusement dans la Revue sociale. Il ne sera pas autant que moi de votre avis. Il rendra justice à la pureté et à l’élévation de vos idées et de vos sentiments ; mais il est possédé aujourd’hui d’une rage de pacification, d’une horreur pour la guerre, qui va jusqu’à l’excès et que je ne saurais partager.

Blâmer la guerre dans la théorie de l’idéal, c’est tout simple ; mais il oublie que l’idéal est une conquête, et qu’au point où en est l’humanité, toute conquête demande notre sang.

Il vous envoie probablement ses travaux quotidiens. Le voilà qui croit tenir la science religieuse, politique et sociale, et qui s’annonce avec beaucoup d’audace comme possédant un dogme, une organisation, un principe de subsistance ; c’est beaucoup dire ! Cette admirable cervelle a touché, je le crains, la limite que l’humanité peut atteindre. Entre le génie et l’aberration, il n’y a souvent que l’épaisseur d’un cheveu. Pour moi, après un examen bien sérieux, bien consciencieux, avec un grand respect, une grande admiration et une sympathie presque complète pour tous ses travaux, j’avoue que je suis forcée de m’arrêter, et que je ne puis le suivre dans l’exposé de son système. Je ne crois pas, d’ailleurs, aux systèmes d’application à priori. Il y faut le concours de l’humanité et l’inspiration de l’action générale. Enfin, lisez et dites-moi si j’ai tort et si vous le croyez dans le vrai. Je tiens beaucoup à votre jugement. J’en ai même besoin pour sonder encore le mien propre. Je vous demande donc de donner deux ou trois heures à cette lecture, et d’en consacrer encore une ou deux, s’il le faut, à résumer pour moi votre opinion. Ne craignez pas de me faire payer un gros port de lettre. Je n’ai pas encore discuté avec Leroux, j’étais tout occupée de l’écouter et de le faire expliquer. Et puis il était aujourd’hui dans une sorte d’ivresse métaphysique, et il n’eût rien entendu.

Adieu, mon ami ; permettez-moi d’affranchir ce paquet, que je vais grossir de ma réponse à miss Hays. Je ne me souciais pas de répondre, je l’avoue. Une personne qui avait débuté par des altérations ne me paraissait pas très bien venue à me demander une consécration de la fidélité de sa traduction. Et puis il me semblait que mistress Ashurst, votre amie, ayant traduit aussi quelque chose, je ne devais pas créer à une autre un monopole. Je conclus de votre lettre que mistress Ashurst a renoncé à ce travail et je fais ce que vous me dites. Mais je vous envoie ma lettre à miss Hays, pour que, réflexion faite, vous en agissiez comme vous trouverez bon.

Adieu encore, mon ami et mon frère. Bénissez-moi, j’en vaudrai mieux.

GEORGE.

Mon fils et ses amis vous aiment.