Correspondance 1812-1876, 2/1836/CLIV


CLIV

À MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE,
À ANGERS


Nohant, 21 août 1836.


Mademoiselle,

Je ne connais qu’une croyance et qu’un refuge : la foi en Dieu et en notre immortalité. Mon secret n’est pas neuf, il n’y a rien autre.

L’amour est une mauvaise chose, ou, tout au moins une tentative dangereuse. La gloire est vide et le mariage est odieux. La maternité a d’ineffables délices ; mais, soit par l’amour, soit par le mariage, il faut l’acheter à un prix que je ne conseillerai jamais à personne d’y mettre. Quand je suis loin de mes enfants, dont l’éducation absorbe une grande part du temps, je cherche la solitude et j’y trouve, depuis que j’ai renoncé à beaucoup de choses impossibles, des douceurs que je n’espérais pas.

Je tâcherai de les exprimer, sous une forme poétique, dans un de mes ouvrages que j’augmente d’un volume : Lélia, que vous avez la bonté de juger avec indulgence et où j’ai mis plus de moi que dans tout autre livre. Puisque vous me croyez en savoir plus long que vous sur la science de la vie, je vous renvoie à la prochaine réimpression de cet ouvrage.

Mais j’ai bien peur que vous ne vous trompiez en m’attribuant le pouvoir de vous guérir. Vous trouverez de vous-même tout ce que j’ai trouvé, et vous le trouverez mieux approprié à vos facultés. Espérez, il y a des temps d’épreuves ; mais celui qui nous fait malheureux prend soin de nous alléger le fardeau quand il devient trop lourd. Vous me paraissez être un de ses vases d’élection. Vous avez donc à le remercier d’être, sauf à savoir de lui, peu à peu, à quoi il vous destine.

Je voudrais être de ceux qui le prient avec ardeur et qui sont sûrs d’être exaucés. Je lui demanderais pour vous le bonheur ou, tout au moins, le calme et la résignation que vous me semblez faite pour comprendre et digne de posséder.

Agréez l’assurance de ma haute considération.

GEORGE SAND.