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Correspondance 1812-1876, 1/1833/CVII


CVII

À M. FRANÇOIS ROLLINAT, À CHÂTEAUROUX


21 novembre 1833.


La présente est pour te dire, mon brave ami, que je vais bientôt te voir. Mademoiselle Decerf épouse mon Gaulois, qui est Alphonse Fleury, et j’irai à leur noce.

Je te verrai en passant et en repassant. Tu trouveras peut-être quelque jour dans la quinzaine pour t’échapper et venir faire du Werther avec moi : parler de rasoirs anglais, de damnation éternelle et autres facéties, sous la grande voûte étoilée qu’on voit si bien chez nous. Ne crains pas de me voir rire de tes ennuis et de tes chagrins : je ne suis pas dangereuse en ce genre ; le lendemain du jour où je t’aurais persiflé, tu aurais ta revanche. Mes jours ne ressemblent guère les uns aux autres, et c’est pour moi que fut inventé le proverbe : « Tel qui rit vendredi, etc. »

Pour le moment, je suis dans les mêmes sentiments qu’à ma dernière lettre. Je serai heureuse de revoir mon pays et mes amis. Ce sont de vieux liens qu’on ne rompt pas. Si mon retour peut adoucir un peu ton spleen, accueille-le donc avec toute ta bonne affection pour moi.

Charles[1] m’a écrit une lettre fort revêche. Il a eu tort. Je le lui pardonne de tout mon cœur. Il a pris trop à cœur l’affaire de son piano. Aussi il a été bien négligent de le laisser enfermé dans sa chambre, ne servant à rien et m’exposant aux méfiances et aux tracasseries du facteur, qui déjà menaçait de me faire payer. Cela ne m’aurait pas été facile, vu l’état de mes finances, pas brillant tous les jours.

Comment ! tu n’es pas amoureux ? Eh bien, mon cher, tu as peut-être parfaitement raison. Toute chose excellente a son mauvais côté ; toute chose détestable a son avantage, et nous sommes, tous, fous et bêtes. Tâchons d’être le moins méchants possible, avec ou sans amour ; soyons fidèles à l’amitié.

Ton ami
GEORGE.
  1. Charles Rollinat, musicien, frère cadet de François.