Correspondance (d’Alembert)/Correspondance avec Voltaire/031

Œuvres complètes de D’AlembertBelinTome V (p. 85-87).


Paris, 27 janvier 1762.


Vous avez dû, mon cher et illustre confrère, recevoir, il y a peu de temps, par monsieur Damilaville, le Manuel des Inquisiteurs, que j’étais chargé de vous faire parvenir. Que dites-vous de ce monument d’atrocité et de ridicule, qui rend tout à la fois l’humanité si odieuse et si à plaindre ? Il n’y a, je crois, de terme dans aucune langue pour exprimer le sentiment que cette lecture fait naître. On ne peut s’empêcher d’en frémir et d’en rire. L’auteur, ou plutôt le traducteur et l’éditeur utile de cette abomination, qu’il était si bon de faire connaître, m’a prié de vous présenter son ouvrage de sa part, en vous assurant des sentiments qu’il vous a voués, et qui vous sont dus par tous les amateurs de la raison et des lettres. Cet auteur est le même abbé Morellet, ou Morlet, ou Mords-les, qui fut mis, il y a dix-huit mois, non à la grande inquisition aragonaise, mais à la petite inquisition de France, pour avoir dit, dans une vision meilleure que celle d’Ezéchiel, qu’une méchante femme, qu’il ne nommait pas, était bien malade. Dieu ne tarda pas à venger son prophète ; car avant qu’il fût sorti de prison, la méchante femme était morte ; ce qui prouve qu’en effet elle ne se portait pas bien, et qu’il avait eu raison de jeter quelques doutes sur sa santé.

Admirez, mon cher philosophe, combien la raison gagne de terrain ; cet ennemi de la persécution, qui travaille si bien à la rendre ridicule, est un prêtre, ci-devant théologien ou théologal de l’Encyclopédie, qui nous a donné pour cet ouvrage l’article Figure, où vous verrez entre autres que S. Ambroise ou S. Augustin ( je ne sais plus lequel ) compare les dimensions de l’arche à celle du corps de l’homme, et la petite porte de l’arche au trou du derrière ; c’est un beau passage qui vous a échappé dans votre chapitre sur les allégories.

Comme il faut encourager les gens de bien, écrivez-moi, je vous prie, un mot d’honnêteté pour cet honnête ecclésiastique ; il le mérite par son zèle pour la bonne cause, et par son respect pour vous.

Je ne sais si je vous ai prié de remercier M. le chevalier de Molmire de ses Étrennes aux sots, et M. le rabbin Akib de son sermon. Je vous prie de leur dire à l’un et à l’autre que si l’un s’avise encore de prêcher, et l’autre de donner des étrennes, ils n’oublient pas de m’en faire part.

Nous continuons à lire vos remarques sur Corneille, et nous venons de finir Héraclius. Je prends la liberté de vous répéter à ce sujet ce que vous m’avez déjà permis de vous dire ; ne critiquez Corneille que lorsque vous aurez deux fois raison ; il a un nom très respecté, il est mort ; voilà déjà une raison bien forte (je ne vous dis pas bien bonne) en sa faveur. Vous savez mieux que moi que, dans un genre tel que celui du théâtre, dont les règles renferment beaucoup d’arbitraire, on peut condamner et justifier presque tout ; et pour peu que Corneille soit justifiable par des raisons telles quelles, dans les endroits où vous l’attaquez, vous êtes sûr d’avoir contre vous les pédants et les sots, qui déchireraient Corneille s’il n’était pas mort, et qui seront bien aises de vous déchirer parce que vous êtes vivant. Attendez-vous, par exemple, au mal qu’ils diront de Zulime. Je ne ferai pas chorus avec eux, car cette pièce m’a fait beaucoup de plaisir, au moins dans le rôle principal ; j’y trouve la passion bien ressentie, bien exprimée et bien différente de cet amour de ruelle qui affadit notre théâtre.

Si par hasard vous connaissez l’auteur de l’Écueil du sage, dites-lui aussi, je vous prie, que son ouvrage m’a fait plaisir, qu’il est surtout très moral, et par cette raison digne de rester au théâtre ; que le troisième et le quatrième acte sont excellents, qu’il y a dans les autres des scènes fort agréables, et des détails fort intéressants. J’y voudrais un autre cinquième acte : la pièce eût été meilleure en quatre ou même en trois ; mais voilà ce que fait la superstition des règles. Il me semble que les auteurs dramatiques sont pour les règles comme les Français sont pour les impôts ; ils y obéissent en murmurant.

Que dites-vous de l’état fâcheux de votre ancien disciple ? Il y a longtemps que je n’en ai reçu de nouvelles ; vous écrit-il toujours ? Je le crois aux abois, et c’est grand dommage ; la philosophie ne retrouvera pas aisément un prince tolérant comme lui par indifférence, ce qui est la bonne manière de l’être, et l’ennemi de la superstition et du fanatisme.

On dit que vos bons amis et les miens vont avoir un vicaire-général en France ; on ajoute qu’ils en sont très mécontents : leur principale raison pour se plaindre est que, si on leur donne ce vicaire, ils ne seront plus rien ; c’est précisément ce qu’il faut qu’ils soient.

Je fais mon compliment, non à vous, mais au gouvernement, sur la pension qu’on vient de vous rendre. Si on n’en donnait qu’à des gens comme vous, l’État donnerait beaucoup moins, et encouragerait beaucoup plus.

Adieu, mon cher philosophe ; portez-vous bien, écrivez-moi quelquefois, et surtout moquez-vous de tout, car il n’y a que cela de solide. Le vicaire-général des jésuites fait dire qu’au moyen de cet arrangement, il va y avoir en France un vice-général de plus : voilà de quoi vivent les Parisiens.