Cornille Bart et le Renard de mer



CORNILLE BART

ET
LE RENARD DE MER

Depuis long-temps, on parle dans le monde littéraire d’une Histoire de la marine française, à laquelle M. Eugène Sue travaille, il y a déjà plusieurs années. Cet ouvrage est enfin sur le point de paraître ; nous avons sous les yeux le manuscrit des trois premiers volumes. L’auteur remonte jusqu’à l’origine de la marine française, jusqu’au vieux sénéchal Pierre de Brézé ; mais il publiera d’abord l’histoire de la marine du xviie siècle, l’histoire aventureuse de Jean Bart, et de ses contemporains. Nous attachons à cette œuvre une telle importance, que nous nous hâterons de prendre l’initiative pour la faire connaître au public. Dans un de nos prochains nos, nous reviendrons sur l’étendue de cette publication, sur les rares et nombreux documens que l’auteur a recueillis pour l’entreprendre, et sur le plan qu’il a suivi. Aujourd’hui, nous nous bornons à publier le fragment qui suit. À voir les vives couleurs et la forme pittoresque de ce récit, le mouvement de ces scènes de mer, et ces situations variées et dramatiques, ne croirait-on pas se trouver transporté dans le monde imaginaire du roman. Et cependant tout ce que M. Sue rapporte et dépeint dans son ouvrage, événemens et caractères, tout cela est vrai, tout cela est basé sur les faits, étayé par des dates, confirmé par des documens authentiques. C’est de l’histoire, non point de l’histoire racontée d’une manière froide et didactique, jour pour jour, heure par heure, cette histoire qui se traîne avec lenteur dans les plus petits détails, qui se gonfle sans discernement des moindres circonstances, œuvre de patience, de labeur, de pièces rapportées, et dont le premier défaut est de manquer d’ensemble et de mouvement, mais l’histoire prise comme un grand tableau où tous les événemens se condensent sous la main de l’artiste pour être mieux en relief, où tous les personnages ont de l’action, où il y a sur toutes les physionomies un caractère vivant, un type marqué. Ainsi, nous verrons nos Jean Bart, nos Tourville, nos Duguay-Trouin se mouvoir sous nos yeux ; ainsi nous verrons nos escadres de guerre, et nos rencontres, nos victoires maritimes et nos défaites étudiées avec soin, prises sous leur point de vue le plus saillant, dépeintes avec art et chaleur. L’Histoire de la marine française, ainsi conçue, est une œuvre toute neuve, toute palpitante d’intérêt, une de ces œuvres nationales en tête desquelles on voudrait voir le gouvernement se placer. Espérons qu’il saura du moins lui accorder les encouragemens qu’elle mérite. D’ailleurs, à de telles entreprises le public ne manque jamais. (N. du D.)


C’était pendant le siége de Dunkerque, au mois de juin 1658, quelques jours avant la sanglante bataille des dunes, qui décida du sort de cette ville importante, alors assiégée par l’armée franco-anglaise que commandait M. le maréchal de Turenne pour Louis xiv, et sa seigneurie lord Lockart pour Cromwell ; M. le marquis de Lède, M. le prince de Condé et don Juan d’Autriche défendaient la place pour le roi d’Espagne, qui la possédait depuis 1652.

Or, par une belle soirée de ce mois, un groupe assez nombreux de bourgeois et de marins se pressait sur le degré d’une modeste maison située vers cette partie de la rue de l’Église qui avoisinait la paroisse, alors si renommée par son merveilleux carillon.

Cette maison, comme presque toutes celles du temps, était de forme irrégulière, avec de hautes et étroites croisées en ogives, garnies d’un treillis de plomb. La date de l’année de sa construction se voyait chiffrée en barres de fer sur la façade ; enfin, au-dessous des fenêtres du rez-de-chaussée, à gauche du degré et au niveau de la rue, une porte en saillie, garnie de larges ferrures, donnait entrée dans la cave.

Nous l’avons dit, un assez grand nombre de bourgeois entourait cette demeure, et quoiqu’on entendît de loin à loin le bruit de l’artillerie des forts, qui répondait sourdement aux batteries anglaises et françaises, les progrès du siége ne paraissaient pas alors occuper l’attention du groupe dont nous avons parlé. Le nom de maître Cornille Bart, échangé à voix basse entre ces personnages, avec une curiosité inquiète, témoignait de la popularité dont jouissait cet intrépide corsaire, et du vif intérêt qui s’attachait à lui, depuis que deux blessures graves et dangereuses, reçues pendant le siége, mettaient sa vie en danger.

Enfin, après quelques momens d’attente, l’épaisse porte de chêne noir, qui surmontait le degré, s’ouvrit, et un marinier à cheveux gris, au visage maigre et hâlé, d’une taille moyenne, et vêtu d’un justaucorps de serge d’Aumale bleue à boutons d’étain, et de larges chausses à la flamande, commandant le silence d’un geste significatif, dit très bas aux gens qui composaient ce groupe : — Maître Cornille vient de s’éveiller tout-à-l’heure : le physicien [1] avait dit ce matin que s’il dormait trois heures, cela serait bien ; or, maître Cornille en a dormi quatre, c’est donc mieux que bien.

— Merci, merci, Haran-Sauret, murmura l’auditoire à voix basse, et que le Seigneur entende nos bons vœux pour maître Cornille Bart !

— Et par les reliques de Saint-Omer ! s’écria un jeune patron de busche [2], la première fois que ces chiens d’Anglais me laisseront jeter mon filet saint [3] vers la haute mer, tout le poisson que je prendrai sera vendu afin de faire dire une messe dans l’église paroissiale, pour la résurrection et bonne revenue de très honoré maître Cornille Bart.

— Bien, bien, jeune fils, reprit le marinier, mais plus bas, pour l’amour du ciel, plus bas, car vous béez bien comme un dom [4] qu’on veut peigner. Puis, s’adressant à un grave bourgeois coiffé d’un large feutre et vêtu d’un pourpoint à la flamande : — Et qu’ont fait les doms aujourd’hui, maître Belsen ?… — Nous défendent-ils aussi vaillamment qu’autrefois M. le comte d’Estrades, quand nous étions Français ?…

M. le maréchal de Hocquincourt a été tué dans une sortie, répondit le bourgeois, tué par une escoupéterie des enfans perdus de M. de Turenne, commandés par M. le comte de Soissons. C’est du moins le connétable de la confrérie des arbalétriers qui a dit cela au cabaret des Sept-Planètes, où j’étais tantôt, avant la vesprée ; il tenait la nouvelle d’un de ces maudits manteaux rouges de la compagnie de dom Antonio de la Cueva

— Oh ! là…. maître Belsen, voici encore une brave écharpe bleue [5] qui échappe à la hache du bourreau par une mousquetade ; aussi bien le seigneur maréchal avait le pronostic d’une fâcheuse étoile sur son visage, je l’ai bien vu le jour où il remit au capitaine de la colonnelle l’étendart de M. le prince,… un noble étendart de satin blanc, ma foi, tout cantonné de fleurs de lis d’or, avec une frange de soie isabelle et rouge [6] ; c’est ça qui aurait fait un fier tendelet pour le carrosse d’une galère capitane !…… ah ! et puis on avait peint sur l’étendart une grande flamme, qui sortait vivement d’un monceau de bois… et autour, pour devise… ah ! par ma foi ! pour devise,… des mots comme latins… ou même morisques… N’est-ce pas, maître Belsen ?…

— Oui, dit le bourgeois d’un air triste et chagrin ; oui, oui, des mots latins… Splendescam, da materiam [7], ce qui veut dire, donnez-moi de la matière et je resplendirai… Or, la matière, c’est nos pistoles et nos magasins ; la matière, c’est enfin nous autres bourgeois trafiquans et armateurs de Dunkerque, qui, pendant de pareils siéges, ne pouvons vendre une aune de serge, ou faire sortir une bélandre [8] du hâvre. Quant à ce qui resplendit, oh ! oh ! ce sont trompettes de gloire, écharpes dorées, casques de bataille, et autres engins de renommée, inutiles et pervers.

— Aussi donnerais-je tout-à-l’heure vingt écus d’or, dit un autre bourgeois, pour voir au diable le vieux marquis [9] et tous ses doms ; car enfin nous aimerions mieux, nous autres gens de Dunkerque, les seigneurs fringans et empanachés du jeune roi de France, que ces raides figures castillanes avec leurs pourpoints noirs, et leurs fraises blanches aussi larges qu’un fromage de Ghyvelde…

— Je dirais comme vous, mon compère, reprit le bourgeois au grand feutre, — si Dunkerque devait être pris au profit du Mazarin… je veux dire du jeune roi de France… Mais qui sait si nous ne serons pas livrés à l’excommunié… aux têtes rondes de Satan-Olivier Cromwell, du vieux Noll… comme disent ceux d’outre-mer… Aussi, compère, appartenir à l’Espagne ou à l’Angleterre… sur ma parole, je donnerais le choix pour la chemise d’un dom, et encore ces salopes [10] ne sont-ils pas au moins de la religion…

— Allons, allons, à la grâce de Dieu, vous avez raison, et vous parlez d’or, compère, reprit l’autre bourgeois ; car quoi qu’il arrive… le seigneur ne nous faudra pas… vu que bon poisson trouve toujours poèle où frire.

— Et à propos de poisson, mes maîtres, dit Haran-Sauret, d’un air important et mystérieux, je me souviens qu’en une lointaine navigation océanique et périlleuse, nous rencontrâmes une si furieuse mère-baleine suivie d’une file de si terribles baleinons, que nous prîmes la mère-baleine pour un immense promontoire, et les baleinons pour une côte très gigantesque [11] ; et cela est si vrai, que le maître pilote hauturier… un nommé Bugniet, juré d’Ostende… resta d’abord tout ébahi, puis prit son arbalète [12], à cette fin de reconnaître la hauteur de ces terres inconnues et surprenantes, pour…

— Foin !… foin… des bourdes et des lanternes de Haran-Sauret, s’écria le bourgeois en entraînant le groupe qui descendit en grande hâte le degré de maître Cornille Bart, comme pour échapper aux récits exagérés de son vieux serviteur ; puis se trouvant sans doute bien en sûreté en pleine rue, maître Belsen dit encore au marinier… — Fi, fi ! Sauret… nous prendrez-vous toujours pour des oisons ?… Fi, des pareilles pétoffes [13] à nous… qui sommes trop vieux corbeaux pour une telle glue !… Allons, sans rancune, Sauret le véridique, et ne manquez pas de dire à maître Cornille Bart et à mademoiselle [14] sa femme toute la joie que nous ressentons de la bonne nouvelle que vous nous avez donnée sur sa santé.

Et le groupe s’étant dissipé, Haran-Sauret ferma sa porte fort mécontent des éclats de rire qu’il entendit encore résonner au loin, puis il s’assit sur un escabeau dans le réduit qui précédait la chambre à coucher de maître Cornille Bart.

Jacques Seyrac, natif de Bayonne et dit Haran-Sauret depuis sa migration dans le Nord, tirait ce surnom de son ancien état de pêcheur de harengs, qu’il avait d’abord exercé à Dunkerque, mais qu’il avait abandonné pour s’attacher au sort de Cornille Bart, et le suivre dans ses courses contre les Anglais et les Hollandais. Haran-Sauret, par abréviation Sauret, était un brave et honnête marin, quelque peu clerc ; car, chose assez extraordinaire pour le temps, il savait lire fort couramment. Or, cette faculté, jointe à son imagination toute méridionale, en le mettant à même de s’imprégner, pour ainsi dire, des récits mensongers des navigateurs de l’époque, lui avait donné l’envie de les imiter, ce qu’il faisait effrontément lorsqu’il venait à raconter ses voyages océaniques et périlleux et surtout véridiques, ainsi qu’on l’a vu ; d’ailleurs probe, intrépide, et en tout dévoué à son capitaine Cornille Bart.

En s’asseyant sur son escabeau, Sauret reprit l’intéressante occupation qu’il avait interrompue pour aller donner des nouvelles de son maître : il s’agissait du parachèvement d’une petite galère en miniature qui pouvait vraiment passer pour un chef-d’œuvre, car, depuis l’espalier jusqu’aux bandinets et à la rambade [15], tout était imité et exécuté avec une exactitude scrupuleuse. Aussi le vieux marinier s’arrêtait-il de temps en temps pour sourire complaisamment à son ouvrage, quoiqu’une seule chose l’affligeât beaucoup. — Les carosses ou tentes situées à l’arrière des galères étaient ordinairement enrichies des étoffes les plus somptueuses, tandis que le pauvre Sauret n’avait, pour couvrir le carrosse de la sienne, qu’un vieux morceau de revesche rouge tout passé. Aussi en était-il à envier de toutes ses forces un petit coin de la bannière de M. le prince, voire même de la splendide étole de M. le curé de la paroisse, pour orner sa galère, lorsque le bruit du sifflet de son maître vint l’arracher à ces sacrilèges et diaboliques tentations.

Sauret se leva donc précipitamment, ouvrit une portière de lourde tapisserie à dessins bariolés de jaune et de rouge, et se trouva dans la chambre de Cornille Bart.

Les murs de cet appartement, à solives brunes et saillantes, étaient couverts d’un épais cuir d’Espagne, sur lequel on voyait encore çà et là quelques traces d’une ancienne dorure. Au fond de cette vaste pièce s’élevait un lit large et massif, et quatre colonnettes de noyer noirci par le temps en soutenaient le dais et les rideaux, faits d’une tapisserie pareille à celle de la portière.

Quelques grandes chaises de même étoffe, deux bahuts en ébène sculpté, surmontés de quelques grands vases du Japon, blancs et bleus, complétaient l’ameublement de cette chambre, carrelée de dalles de faïence de diverses couleurs, et faiblement éclairée par une seule fenêtre haute, longue et étroite, dont les petits carreaux en losanges étaient encadrés dans un grillage de plomb.

Les rayons du soleil à son déclin, traversant l’épaisse verdure des lierres et des houblons qui ombrageaient en dehors l’ogive de cette fenêtre, faisait étinceler ses vitraux, d’où jaillissait une large zone de lumière dorée, tandis que les autres parties de la salle restaient dans cette obscurité si chère aux peintres de l’école de Rembrandt.

Assis sur le lit était maître Cornille Bart, homme d’une grande taille, à cheveux blancs et à moustache encore blonde ; mais son visage ouvert et fortement dessiné paraissait abattu par la souffrance. Ce capitaine était enveloppé d’un grand surtout d’étamine brune, et appuyait sa tête pâle et amaigrie sur l’épaule d’une femme d’environ quarante ans, vêtue d’une robe de laine noire à long corsage, d’une fraise blanche empesée, et d’une espèce de béguin de velours noir.

Aux pieds du blessé s’agenouillait un enfant dont on ne voyait que les longs cheveux blonds.

Cette femme était Catherine Janssen, épouse de maître Cornille Bart ; cet enfant était leur fils, Jean Bart.

— Soutenez-vous sur moi, mon ami, dit Catherine à son mari, ne craignez pas de me fatiguer ; le physicien a surtout recommandé que vous ne fassiez aucun effort… Toi, Jean, dépêche vite de chausser les mules à ton père, afin qu’il puisse se lever. Et vous, Sauret, ajouta-t-elle en se tournant vers le vieux marinier, qui attendait tristement des ordres près de la portière, et vous, Sauret, aidez-nous à transporter le maître dans son fauteuil.

Ayant chaussé les mules de son père, l’enfant se releva.

C’était un robuste garçon d’environ neuf ans, d’une taille moyenne, mais vigoureuse. Son front large, ses sourcils prononcés, ses grands yeux bleus bien fendus et bien vifs, exprimaient une résolution peu commune, tandis que ses bonnes joues rondes, hâlées par le grand air, annonçaient la force et la santé.

Enfin, pour terminer dignement ce portrait, nous avouerons que malgré les soins incessans de Mlle Catherine Bart, le justaucorps et les chausses de son fils témoignaient à leur manière, par maints accrocs plus ou moins récens, témoignaient, dis-je, de la turbulence et de la vivacité du jeune monsieur, ainsi que l’appelait son vieil ami Sauret.

Lorsque Jean eut entendu sa mère parler du grand fauteuil, il courut vers ce meuble et le roula près de la fenêtre, pendant que maître Cornille Bart, appuyé sur les bras de sa femme et de Sauret, arrivait à pas lens, la taille courbée, la respiration pénible, s’arrêtant çà et là, car il ne pouvait parfois réprimer le léger cri que lui arrachait une douleur aiguë.

Pendant le siége, Cornille Bart avait reçu deux balles de mousquet dans le flanc droit, et l’une d’elles n’avait pu être extraite.

Enfin le capitaine atteignit le fauteuil et s’y laissa tomber pesamment, en poussant une nouvelle exclamation d’angoisse.

— Sainte Vierge ! mon ami, souffrez-vous donc davantage ? s’écria Mlle Bart avec effroi.

— Non, non, Catherine, c’est l’appareil qui s’est un peu dérangé, je crois… Voilà tout…

À chaque cri de maître Cornille, les sourcils prononcés de son fils s’étaient fortement contractés, tandis que le vieux Sauret murmurait entre ses dents je ne sais quelle imprécation contre ceux d’outre-mer.

Lorsque maître Cornille fut bien assis et accommodé dans son fauteuil, il tourna languissamment ses yeux éteints vers sa femme, qui le regardait en silence avec une expression de tendresse et de douleur inexprimable, tout en serrant sur son sein la tête de son fils.

— Dieu est juste, ma bonne Catherine, dit Cornille Bart, j’espère qu’il récompensera tes bons soins en ne nous séparant pas encore, et en me laissant vivre pour élever notre petit Jean, de telle sorte qu’il devienne un brave et digne marin de guerre, car c’est lui, parmi nos enfans, que je destine à cet état… Les autres garçons navigueront pour les bourgeois… Mais lui, s’il plaît à Dieu, fera la guerre comme mon père et moi l’avons faite.

Catherine leva au ciel ses yeux baignés de larmes, comme pour le prier d’exaucer la prière de son mari, et Jean fronça de nouveau les sourcils…

— Mais, dit Cornille Bart, il me semble, mon vieux Sauret, que le feu a été peu vif aujourd’hui ?

— Oui, maître… Mais on assure que M. le maréchal de Hocquincourt a été tué ce matin dans une sortie, par les enfans perdus de M. de Turenne.

— Bonne fin pour lui, qui se battait contre son pays,… et pourtant c’était un capitaine ! Je l’ai vu fort et vaillant au vieux Mardyk… Mais à quoi sert la valeur, quand on défend une mauvaise cause ? Hélas ! hélas ! en quel temps Dunkerque sera-t-il enfin, et une bonne fois, et pour toujours, à la France, et à jamais délivré de l’Anglais et de l’Espagnol ?… Seigneur Dieu, je crains bien de ne pas voir cette bonne heure…

— Pourquoi donc cette crainte, mon ami ? dit Catherine, et puis d’ailleurs M. le maréchal de Turenne ne commande-t-il pas pour le roi de France, aussi bien que milord Lockard pour le lord protecteur ? Vous m’avez dit vous-même que notre ville ne pouvait long-temps résister malgré la valeur de monseigneur le marquis de Lède, parce que l’issue du siége était indifférente aux habitans, bien sûrs qu’ils sont d’une capitulation honorable et avantageuse ; et mon Dieu ! mon Dieu ! fasse le ciel que cela soit bientôt, pour que je puisse revoir mes pauvres enfans, qui sont heureusement demeurés à Bergues avec ma sœur !

— Aussi les reverrons-nous bientôt, Catherine, car la ville ne peut en effet résister long-temps ; mais pour ce qui est de revenir à la France, c’est autre chose… Dans cette guerre, les Anglais garderont sans doute la ville pour se rémunérer d’avoir prêté leur flotte à la France ; car c’est une honte pour le cardinal, de penser qu’on n’a eu qu’un seul brûlot à envoyer à l’armée anglaise ; oui, Catherine, un brûlot, c’est tout ce qu’on a pu trouver dans les ports du Ponant… Je ne dis rien des galères du Levant, car elles ne peuvent naviguer dehors la Méditerranée, mais aussi bien… femme, assez de ce siége, dit Cornille en se retournant avec peine.

— Plaît au ciel que vous eussiez toujours dit cela, mon ami, et qu’il y a tantôt dix jours vous n’eussiez pas tenté de sortir du canal pour essayer d’enlever cette ramberge d’Angleterre [16] ! alors vous n’eussiez pas été blessé…

— Eh ! que veux-tu, femme ? c’est la chance de la guerre. — Mais dis-moi, mon petit Jean, ajouta maître Cornille, en attirant son fils entre ses jambes, et jouant avec ses grands cheveux, dis-moi donc, mon petit Jean, à quoi penses-tu là, tout triste et tout soucieux comme un écolier qui craint la férule du recteur ?

— Oh ! c’est que… je pense au grand John Brish… mon père, répondit l’enfant d’un ton de colère concentrée.

— Et qu’est-ce que le grand John Brish ?… mon petit Jean.

— Révérence parler, maître, dit Sauret en s’avançant avec timidité, John Brish est le fils de cet ancien bosseman anglais notre voisin, si bien que notre jeune monsieur Jean, depuis que vous êtes blessé, maître, ne peut voir ni rencontrer ce John Brish, sans le bâtonner, s’il a houssine ou bâton à la main, ou bien à défaut, le gourmer simplement à furieux coups de poing.

— Seigneur Dieu, encore des querelles ! dit la pauvre mère effrayée, — et pourquoi cela, Jean… pourquoi battez-vous ainsi cet Anglais ?… juste ciel ?…

— Je bats cet Anglais, ma mère, parce que les Anglais ont blessé mon père, — dit résolument le fils de Cornille Bart ; et ce dernier ne put s’empêcher de sourire.

— Oui, oui, c’est pour cela même, dit Sauret, en secouant la tête d’un air triomphant, c’est pour cela même que John Brish reçoit une telle pitance de gourmades. Aussi dès qu’on voit en même temps dans la rue notre brave jeune monsieur et ce grand roseau d’outre-mer, tous les voisins sont à s’appeler en criant : Oh là ! hé ! venez donc voir le petit à maître Cornille qui va donner sa râtelée au fils du bosseman anglais, et pourtant, maître, le fils du bosseman est bien plus grand et a bien trois ans de plus que notre jeune monsieur. Ah dam ! aussi, maître, notre jeune monsieur vous fait honneur dans Dunkerque ; vertu-bleu ! on en parle depuis Furnes jusqu’à l’Effarinchouque. Et cette autre fois donc, il y a un an, quand avec deux mousses de Hollande, notre jeune monsieur s’en est allé bravement dans la haute mer avec cette petite barque qu’ils avaient dérobée… Oh ! c’est ça qui est encore glorieux… d’autant qu’au partir le temps était bonasse [17], et qu’au retour le vent était d’aval [18] et si méfesant, que notre jeune monsieur, qui s’était fait capitaine de cette coquille de noix, a failli périr dans cette braverie avec deux mousses qu’il battait à grands coups de rame, parce qu’il ne parlait pas leur langue, et qu’il ne savait comment leur faire comprendre qu’ils ne devaient pas avoir peur. Ah ! mon Dieu !… c’est ça qui était fier, de naviguer par un temps pareil, car tant plus on a des riottes [19] avec le vent de la mer, tant plus c’est glorieux, et tant plus…

— Taisez-vous, Sauret, nous n’êtes qu’un sot, dit mademoiselle Bart ; allez chercher de la lumière, au lieu d’encourager ce pauvre enfant à de pareilles sottises, et vous, mon ami, ne grondez-vous pas votre fils de s’exposer ainsi, et d’être toujours sur le port, ou à monter aux mats des vaisseaux, au lieu d’aller à l’école des pères Minimes !… Enfin, mon ami, bien que vous ayez ordonné à Sauret de lui apprendre à lire, Jean connaît à peine ses lettres, et nos autres enfans lisent presque couramment.

— C’est vrai, femme, mais mon petit Jean sait lire dans le gréément d’un vaisseau, et il pourrait te nommer les mâts, voiles et manœuvres d’un navire depuis l’arbre [20] jusqu’au bourset, et depuis le grand pacfi jusqu’au bâton d’enseigne… Après tout, femme, je ne veux pas en faire un clerc non plus…

— Mais votre fils se fera tuer ou noyer, Seigneur Dieu… si vous l’encouragez ainsi, dit Catherine Bart les larmes aux yeux…

— Oui, oui, tu as raison, dit le corsaire, en prenant un air d’apparente sévérité, oui, tu as raison, et Jean a tort ; il ne faut ni aller en mer, ni battre les Anglais, entendez-vous bien, mon fils.

— Et moi, ma mère, je vous dis que je battrai John comme un chien, toutes fois que je le rencontrerai, parce qu’il a dit joyeusement quand mon père a été blessé : Huzza, le François [21] a reçu son poivre. — Aussi moi je lui donnerai, à mon tour, poivre, sel et autres saupiquets [22], pour voir quel goût il y trouvera, et puis d’ailleurs, Sauret dit que chaque lardon que je donne à Jean Brish ôte une souffrance à mon père.

— Vous l’entendez ! mon ami… c’est Sauret qui excite ainsi ce pauvre enfant.

— Pour cela, non, ma mère, car si j’ai battu John Brish, c’est de moi-même, s’il vous plaît, et c’est de moi-même que je le battrai encore…

— Allons, Jean, dit le corsaire d’un air fort sérieux, ne répondez pas ainsi à votre mère, ou je vous punirai et ne vous raconterai plus les histoires du vieux Jacobsen, le Renard de la mer, comme nous l’appelions autrefois, du temps qu’il était capitaine de mon père Antoine Bart, de ton grand-père, mon petit Jean…

— Oh ! contez, contez, mon père, s’écria Jean tout joyeux, en s’asseyant aux pieds de maître Cornille.

— Vous allez vous fatiguer de nouveau, mon ami, dit Catherine, songez donc que le physicien a surtout recommandé de peu parler.

— Bon… n’aie pas de crainte… je parlerai doucement… et puis ne faut-il pas que mon fils sache au moins que son grand-père n’est pas mort sans gloire, et comment il a succombé vaillamment sous le canon de l’Anglais ?

— Mon grand-père est mort blessé par l’Anglais ? s’écria Jean Bart en sentant sa colère se raviver contre John Brish.

— Oui, mon petit héros, c’est en combattant l’Anglais que ton grand-père est mort.

— Ah ! pour cette fois, fourche de John Brish… merci de moi… s’il ne reste pas meurtri de cette dernière râtelée ! — s’écria Sauret qui venait d’entrer avec une lampe de cuivre à trois becs.

Mais un regard sévère de mademoiselle Bart l’arrêta court. Aussi, mettant sa lampe sur un des bahuts, il resta muet et confus.

— Allons, pardonne-lui, Catherine, c’est un vieux et fidèle serviteur qui aime notre petit Jean à sa manière, dit Cornille ; — et sur un signe de Catherine, il ajouta : — Ma femme te pardonne. Allons, va chercher ton chantier et ta galère, mets-toi là, et viens écouter aussi, car tu aimes autant ces récits que mon petit Jean lui-même.

Sauret sortit tout joyeux et revint bientôt avec sa galère et ses outils, puis il s’assit par terre, aux pieds de maître Cornille.

À ce moment, le canon, qui avait cessé, se fit entendre de nouveau.

— Le canon ? — C’est le canon, s’écria Jean en bondissant sur son escabeau.

— Oui, le feu recommence, dit Cornille.

Catherine se signa, et prit sa quenouille.

— Et sur ma foi, mon petit Jean, toute cette artillerie accompagnera dignement le récit des faits d’armes de ton grand-père et du Renard de la mer, car c’est à ce bruit qu’ils ont conquis leur glorieuse renommée, — dit maître Cornille avec enthousiasme.

Et en vérité, il y avait quelque chose de grand et d’héroïque dans cette scène ; car c’était beau de voir cet intrépide marin presque mourant de ses blessures, au milieu des dangers d’un siége, raconter à son fils, au bruit sourd et prolongé du canon, la fin glorieuse de son père…

— Ce Michel Jacobsen, mon enfant, dit maître Cornille Bart, était surnommé le Renard de la mer, parce que pas un, mieux que lui, ne savait ruser et louvoyer pour atteindre sa proie, pour échapper à son ennemi. Jacobsen était le frère d’armes, le matelot de ton grand-père : car ils s’étaient juré et prouvé l’un à l’autre une amitié entière, une de ces fortes amitiés du vieux temps… point parleuse, mais tout agissante, comme tu vas le voir bientôt. Quant à Jacobsen, le Renard de la mer, tu as souvent regardé son portrait chez M. l’échevin Mullewært, tel qu’il fut peint par ce fameux peintre de Cologne qui passa ici, il y a bien long-temps, comme ambassadeur du roi catholique auprès de sa majesté d’outre-mer [23] ; — et par mon patron ! mon enfant, jamais tu ne verras train plus royal et plus magnifique que celui de ce seigneur peintre qui se nommait Rubens, outre ses gentilshommes et ses écuyers, outre ses pages et ses valets à livrée mi-partie rouge et brune tramée d’argent. — Il fallait voir quels fringans genêts et étalons d’Espagne et de Mauritanie ! et comme ils étaient empanachés de plumes blanches et bouillonnés de rubans couleur de feu… et puis c’étaient des litières dorées et vermillonnées à porter une archi-duchesse… que sais-je moi !… Eh bien ! mon enfant, ce peintre, ce seigneur, regarda comme une grace sans égale de pouvoir portraire le vieux Renard de la mer, en l’honneur de son aventureuse intrépidité, — et pour ce… Rubens allait chaque jour chez Jacobsen, qui logeait dans un petit et modeste réduit tout proche du vieux Risban. — Et quand il eut fini ce portrait, comme monsieur l’échevin le voulait douer pour salaire d’une bourse, ou du moins d’une belle chaîne d’or d’ophir, le peintre répondit avec gentillesse : Je suis assez doué, puisqu’on pourra dire que Rubens a pourtraict Jacobsen.

— Oh ! je me souviens bien de ce portrait, s’écria Jean ; l’homme est brun et haut de visage, ses cheveux et ses moustaches sont noirs,… il est armé d’un corselet d’acier, avec une écharpe rouge par-dessus ; de sa main droite, il tient son bâton de commandement, et l’autre main est appuyée sur un beau casque resplendissant, puis dans le fond ce sont navires, bataille et flots remués par la tempête, comme ce jour où j’étais en haute mer en compagnie de ces deux petits mousses de Rotterdam, — ajouta Jean avec une exaltation qui fit sourire maître Cornille, et soupirer sa femme.

— Et révérence parler, dit Sauret, qui, usant du privilége que lui donnaient ses anciens services, hasardait quelquefois une observation ou un commentaire, — révérence parler, m’est avis que ce seigneur peintre a bravement choisi le moment de la physionomie de la mer, en la représentant furieuse et grondante ; car qui n’a vu cavale en rut et mer en rage, n’a vu que l’ombre au lieu du jour, dit le Noël ; et à propos de tempêtes, je me souviens, révérence parler, maître Cornille, qu’avant d’être sous votre patronage, nous étions une fois en une navigation lointaine et périlleuse, non loin des côtes du grand-duché de Moscovie, lorsqu’il nous survint tout à coup une si monstrueuse tourmente, que les poissons, élancés au dehors des ondes par l’énormité de cette furieuse tempête, passaient et repassaient dans les airs, ni plus ni moins que des oiseaux, à ce point que les plus terribles requins paraissaient si amoindris à l’œil, qu’on les prenait pour des alcyons voltigeant dans l’air, c’est-à-dire, je n’ose pas affirmer qu’on eut plutôt pris ces terribles requins pour des alcyons que pour des mouettes ; car il faut être véridique… mais enfin ils paraissaient si petits et étaient jetés si haut dehors les ondes, qu’alors…

— Qu’alors, — dit Cornille Bart, qui s’amusait quelquefois des insignes mensonges de Sauret, — qu’alors la balle d’un mousquet eût mieux valu que les pointes d’une foëne [24] pour mettre à mal un de ces terribles requins, n’est-ce pas ? véridique Sauret.

— Je vous jure, maître, par les saints du…

— Allons, allons, fi ! ne perdez pas ainsi votre ame, et tenez vous coi, au lieu de venir me soutenir effrontément vos menteries, bonnes à ébahir les nourrices et les enfans.

Sauret rougit, baissa la tête, se remit à polir l’éperon de sa galère, et ne dit plus mot.

— Mon ami, dit Catherine à son mari, il me semble que vous vous fatiguez en parlant. Seigneur Dieu ! couchez-vous ; le physicien a dit que, tant que cette balle de mousquet ne serait pas extraite, le moindre effort pouvait vous coûter la vie.

— Aimez-vous donc mieux, ma femme, dit maître Cornille, que je pense à mes douleurs et que je m’y appesantisse, au lieu de les oublier en parlant de guerre, à cet enfant, qui, s’il plaît à Dieu, soutiendra l’honneur de notre nom obscur, mais sans tache, et le fera peut-être un jour noble et seigneurial.

Mademoiselle Bart se tut, soupira, se remit à sa quenouille, et maître Cornille continua :

— Pour en revenir au Renard de la mer et à ton grand-père, mon petit Jean, voici ce qui arriva, il y a de cela longues années :

— C’était pendant la guerre avec l’Anglais qui bloquait le port ; nous étions heureusement rentrés de course avec mon père depuis trois jours, et notre brigantin, appelé l’Arondelle de mer, était mouillé dans le hâvre, l’équipage à bord et toujours prêt à saillir dehors [25]. Or donc, un soir d’hiver, que le vent d’aval soufflait de bise et faisait rage, nous étions ici dans cette même salle, bien chaudement près d’un bon feu, fumant du tabac de Rotterdam et buvant de l’ale d’Angleterre avec ton grand-père et un de ses amis, maître Vandervelde le corsaire (celui-là même que sa majesté catholique fit chevalier de Saint-Jacques pour le rémunérer de douze vaisseaux de guerre bien armés et bien équipés que le corsaire avait donnés au roi en pur don et par munificence) ; nous devisions donc paisiblement de guerre et de course au coin de cette cheminée, lorsque tout à coup la porte s’ouvre, cette portière que tu vois là se lève ; et devine qui entra dans la chambre ? Le Renard de la mer, enveloppé d’un grand manteau tout ruisselant, car au-dehors l’eau du ciel tombait à torrent. Sous ce manteau, le Renard était armé en guerre. — Antoine, — dit-il à mon père en le regardant en face, — j’ai besoin de toi, de ton fils, de ton équipage et de ton brigantin. — Quand cela ? dit mon père. — À l’heure même et pour aller en haute mer, — répondit le Renard. Alors mon père s’excusa auprès de son hôte Vandervelde, le fit reconduire par notre valet, et dit au Renard : — Pendant que moi et mon fils allons nous armer pour te suivre, fume une pipe, bois un pot de bierre et sèche toi. — Voilà, mon fils, comme on se devait l’amitié entre matelots dans ces temps-là ; car le Renard de la mer aurait fait pour mon père ce que mon père faisait là pour lui, sans lui demander ni compte ni raison.

Enfin le Renard jeta son manteau sur un chenêt, et approcha du feu ses grosses bottes de pêcheur qui lui allaient à la ceinture. Je crois le voir encore… il avait avec cela une vieille jacquette de buffle et un corselet de mailles d’acier tout rouillé. Il prit donc une pipe et se mit à fumer, pendant que mon père et moi nous allions nous armer là-haut. Nous nous armons, et en descendant nous trouvons le Renard tout pensif, regardant le feu, et si avant dans ses réflexions, que sa pipe était éteinte, et qu’il ne nous entendit pas venir. — Eh bien ! Michel, dit joyeusement mon père en argot de marinier, et touchant le Renard sur l’épaule, eh bien ! Michel, ne lâchons-nous donc pas à cette heure le canon de partance vers la haute mer ?… — Le Renard tressaillit et répondit tout ému : — Oui, oui, partons. — Mais s’arrêtant tout à coup, il dit gravement à mon père : — Réponds-moi, Antoine, où en es-tu avec ton ame ?… Pourrais-tu sans crainte paraître devant Dieu, et cela tout-à-l’heure ? — Mon père vit aussitôt qu’il s’agissait pour nous d’une entreprise bien dangereuse et bien téméraire. Aussi répondit-il au Renard : Puisque cela est ainsi, Michel, comme l’huis de la chapelle de la paroisse reste ouvert la nuit, nous irons prier avant de saillir dehors, en demandant pardon à Dieu de ne pouvoir faire plus, et d’être privés de recevoir les derniers sacremens faute de prêtre. — Alors nous sortons bien encapés, car la bise était terrible, et la pluie nous piquait au visage, cuisante comme grêle ; nous allons tous trois faire nos dévotions à la chapelle de la paroisse ; nous y suspendons chacun un ex-voto, et nous étions au hâvre [26] sur les onze heures. Là, nous trouvons le brigantin et l’équipage à bord, depuis le pilote jusqu’au dernier gourmette, comme c’était toujours l’ordre de mon père sur l’Arondelle de mer, et l’ordre était toujours sagement tenu et exécuté à bord, car on y avait, pour châtier les fautifs, des fouets et des lanières aussi longues et aussi serrées qu’à bord de n’importe quelle ramberge de guerre, fût-ce même une amirale !… Donc, le bosseman leva l’ancre. Le Renard avait un ordre du connétable de l’amirauté pour faire ouvrir la chaîne ; à minuit nous étions dans le canal, et bientôt en haute mer. Le vent était d’aval, et le Renard, à qui mon père avait remis le commandement de son brigantin, ordonna au pilote de louvoyer afin de faire route dans l’ouest, et dit d’éteindre tous les feux. La nuit était toujours bien pluvieuse et bien sombre, et quelquefois entre deux vagues noires on voyait au loin, au loin, les fanaux des vaisseaux croiseurs, qui pointillaient çà et là comme de petites étoiles, car ils n’osaient s’approcher de la côte. Notre pilote, qui était un hauturier de Flessingue, avait l’air de percer la nuit de ses yeux, et commandait au timonier par le moyen d’un langage de sifflets qu’ils échangeaient et comprenaient entre eux. Alors le Renard fit apporter sur le pont des hassegayes [27], des coutelas, des espontons, des haches d’armes, et dit à chacun de s’armer, afin d’être prêt au point du jour pour n’importe quelle chance.

Ce fut alors que mon pauvre père, étant allé entre les deux ponts surveiller la distribution des armes, eut une bien étrange vision. Mon enfant, figure-toi donc que lorsqu’il fut presque au fond de la cale du brigantin, il lui parut que les flancs du navire devenaient transparens, et qu’au travers il voyait la mer en furie, et comme éclairée d’une sorte de lueur verdâtre… et dans cette mer il crut voir des personnages pâles… pâles comme cadavres, qui passaient et repassaient le long des flancs du navire en faisant signe à mon père de venir à eux, en l’appelant… Antoine… Antoine !!! mais hélas… disant cela d’une voix qui n’était pas de ce monde [28].

— Seigneur Dieu, voilà qui est horrible, s’écria Catherine en mettant la main sur ses yeux…

— Mais les ennemis, les Anglais… les Anglais… les a-t-on battus ? demanda le petit Bart avec impatience…

— Tout-à-l’heure, Jean, tu le sauras ; mais, pour en revenir à ton grand-père, après cette vision, il se signa, et vit là une manifestation de Dieu qui allait peut-être le rappeler à lui. Aussi se mit-il à prier dévotement ; après quoi il remonta sur le pont, et trouva le brigantin qui louvoyait toujours.

— Mais où alliez-vous donc ainsi, mon père ? demanda Jean Bart.

— À cette heure, Dieu et le Renard de la mer le savaient seuls, mon enfant, car le Renard ne l’ayant pas dit à mon père, mon père ne pouvait ni ne devait lui demander : Où nous conduis-tu ?… Nous naviguâmes de la sorte toute la nuit sous très petites voiles, à cause de la bourrasque ; en louvoyant ainsi, nous avions fait bien peu de chemin au point du jour. Le Renard de la mer se tenait sur le château-d’arrière, et allait et venait impatiemment, frappant le pont avec ses grosses bottes de pêcheur, et badinant avec une hassegaye à la main, comme il aurait pu faire d’une houssine, tandis que mon père et moi nous étions près de lui, et attendions ses ordres. Quand le jour fut haut, et il ne l’était guère par cette brume pluvieuse et grise, le Renard de la mer ordonna de hisser notre grande enseigne de poupe, et fit dire au maître d’artillerie d’envoyer un coup du coursier [29] de l’avant sans balle. Moi et mon père nous ne disions rien, quoique bien étrangement étonnés, car cette artillerie pouvait attirer à nous les croiseurs. Enfin, après une demi-heure, un garçon qui était en guette au haut du grand mât de bourset [30], cria : Je vois deux grosses ramberges [31] et une autre plus petite. Croirais-tu, Jean, que cela, qui aurait dû faire pâlir le Renard de la mer, le fit rougir de fierté, et qu’alors, fichant sa hassegaye dans le pont, il s’écria : Enfin, les voici… les voici, aussi joyeusement que s’il eût tenu un des galions du roi d’Espagne ? Alors seulement il apprit à mon père qu’il avait l’ordre d’attirer les croiseurs hors des environs du port, afin de donner la passe et entrée libres à un formidable convoi qui arrivait du nord, et que les intelligences de la côte avaient signalé dès la veille. Le vaisseau du Renard de la mer étant en radoub, voilà pourquoi il avait demandé le nôtre. — Maintenant, Antoine, dit le Renard à mon père, il faut nous acharner à ces trois Anglais sans trêve ni répit, nous battre comme de vrais démons, et pour cela mettre à nos gens le feu sous le ventre. — Mon père ayant répondu pour lui et pour moi qu’il savait bien que nous devions mourir pour le service de Dieu et du roi, le Renard harangua l’équipage à sa mode. Or, telle était, mon petit Jean, la confiance aveugle qu’inspirait le brave Jacobsen, que nos matelots jurèrent avec des blasphèmes (que nous ne pûmes empêcher) que l’ennemi n’aurait d’eux ni os ni chair vive. Là-dessus le Renard, qui connaissait la chanson des gens de mer, fit apporter sur le pont un tonnelet d’eau-de-vie. Chacun but à la santé du roi, et les gens de l’artillerie se barbouillèrent la face avec force poudre détrempée de cette liqueur, ce qui leur donnait une physionomie terrible et les exaltait encore. Après quoi M. l’aumônier, qui était du séminaire de Bergues, et qui, contre notre espoir, nous avait rejoints au moment de partir, dit la messe, qu’on entendit pieusement. Moi, mon père, et quelques autres communièrent, et chacun se prépara au combat.

— Mais les ramberges… les Anglais… demanda Jean avec impatience.

— Les ramberges arrivaient toujours sur nous, leurs voiles déployées ; aussi le Renard dit au pilote de faire servir et de virer de bord sur le plus proche des ennemis : c’était une pinasse moins forte que notre brigantin. Nous lui donnons deux bordées dans la quille, et elle coule. Alors les deux grosses frégates qui la suivaient font sur l’Arondelle de mer un feu si formidable, que notre pauvre Arondelle en est dégréée, et que la moitié du monde y reste tué ou blessé. Mais aussi, mon fils, quelle gloire !… quelle défense !… Seuls contre trois vaisseaux, seuls, nous en avions détruit un, et les deux autres nous approchaient à peine, tant nous combattions avec rage et furie aux cris de vive le roi… Nous étions comme ivres, nous appelions les Anglais à grandes clameurs, et, brandissant nos hassegayes, nous leur disions : Abordez, abordez donc ! Maître Cornille dit ces derniers mots en se levant à demi, avec une exaltation qui colora son visage pâle, et fit trembler sa voix un peu altérée depuis la moitié du récit.

— Seigneur Dieu ! Seigneur Dieu !… s’écria Catherine,… mon ami, vous vous tuez…

— Laissez-moi, ma femme, laissez-moi, reprit sévèrement maître Cornille, soumis tout entier à l’irrésistible influence de ce glorieux souvenir, et continuant son récit avec une émotion croissante.

— Les Anglais ainsi bravés nous abordent de chaque côté du brigantin, et c’est une sanglante et terrible mêlée… Hache en main, coutelas au poing, on se mesure homme à homme. — Mais les deux frégates pouvaient remplacer à chaque minute ceux que nous tuions, et nous, qui ne pouvions pas faire cela, nous ne demeurions plus qu’un tout petit nombre, et encore blessés. Le Renard avait reçu, lui, une arquebusade dans le corps, mon père trois coups de pique ; notre pont se comblait de morts et d’agonisans. Alors le Renard ne voyant presque plus d’hommes bons pour combattre, voyant la poupe du brigantin toute brisée à coups de canon, et qui déjà proche de l’eau coulait, cria à mon père : — Antoine, le feu aux poudres, le feu aux poudres ! et à la grâce de Dieu ! Ces excommuniés ne nous auront pas vifs.

— Oh ! que cela est brave… que cela est brave ! s’écria Jean avec enthousiasme, sans remarquer la pâleur extraordinaire de maître Cornille, qui appuyait sa main sur sa poitrine, et qui put dissimuler aux yeux de Catherine une légère écume sanglante qui lui vint aux lèvres.

Pourtant Cornille Bart continua son récit, en s’interrompant çà et là par de légères pauses, car il souffrait beaucoup.

— Je vois encore le Renard, ne pouvant déjà plus manier sa hache, et il s’était cramponné de tout son poids après le capitaine anglais, pour lui faire partager son sort et l’engloutir aussi ; plus de cent Anglais étaient sur notre pont ; le Renard criait toujours à mon père : Aux poudres… aux poudres !… Mais mon père faisait le plus vite qu’il pouvait, arrêté, je crois bien, par les morts qui obstruaient le magasin de l’artillerie ; enfin il y vint à bien, car tout à coup, moi qui, déjà blessé, étais occupé près du château d’arrière à me défendre contre deux habits rouges armés de hallebardes, je sens comme une épouvantable secousse, et je perds tout sentiment. La fraîcheur de l’eau où j’étais tombé me fit revenir à moi, et je me trouvai machinalement attaché à un débris. Alors je vis des Anglais qui, dans des bateaux, allaient çà et là, recueillant les naufragés ; je fus reçu à bord de l’une de leurs chaloupes… je demandai mon père, il était mort… le Renard de la mer, il était mort… De notre équipage il restait deux hommes ; de notre brigantin, quelques planches… Mais aussi des deux frégates anglaises il n’en restait plus qu’une presque désemparée, car l’autre avait coulé par l’explosion de notre brigantin. Pendant ce temps, le convoi entrait à Dunkerque, et j’allai prisonnier en Angleterre avec les deux matelots qu’on avait sauvés. — Voilà, mon fils, quel a été ton grand-père… voilà quel j’ai été… imite-nous… et…

Mais ce récit animé ayant épuisé les forces de Cornille Bart, il retomba sur son fauteuil, pâle et presque sans mouvement.

— Sainte Vierge !… sainte Vierge !… il trépasse… s’écria Catherine.

— Mon père… aussi mon père… dit l’enfant, les Anglais auront tout tué…

— Sauret, Jeanne, Christian, au secours ! s’écria mademoiselle Bart, en frappant à coups redoublés sur une espèce de cloche avec un marteau…

À ce bruit, un valet et une servante accoururent. — Courez chez le physicien, Christian, et vous, Jeanne, chez M. le curé de Saint-Omer… courez, pour l’amour du ciel… courez… maître Cornille trépasse…

— Oh ! les Anglais… s’écria Jean Bart avec une expression qu’il est impossible de rendre.

Le 17 du même mois, après la bataille des Dunes, Dunkerque se rendit au roi de France qui en prit possession un jour, et le remit ensuite à Cromwell, ainsi que le portait le traité d’alliance avec l’Angleterre.


Eugène Sue.
  1. Le médecin.
  2. Busse ou busche, sorte de bâtiment dont on se sert pour la pêche du hareng dans les mers de Hollande et d’Angleterre. Ce bâtiment est fort renflé de l’avant, pour mieux résister aux coups de mer, étant obligé de mettre souvent à la cape pour jeter les filets, et d’amener le grand mât et le mât de misaine sur le pont, où on les fait porter alors sur des chandeliers, ou espèces de fourches. — Ces bâtimens ont trois mâts à plomb et trois voiles carrées ; ils portent quelquefois un hunier au-dessus de leur grand’voile. — On ajoute de beau temps deux bonnètes aux voiles et un tapecul. — Les busches ont depuis cinquante jusqu’à soixante-dix pieds de longueur, et de treize à quinze pieds de largeur.
  3. La pêche du hareng faisant le principal commerce de Dunkerque, la plupart de ses habitans s’y appliquaient ; l’on comptait dans ce temps-là jusqu’à cinq cents busches destinées à cet effet. — Le ciel semblait s’intéresser au succès de cette pêche pour la piété de ceux qui l’exerçaient ; car chacun de ces pêcheurs, parmi les filets qu’il jetait en mer, ne manquait jamais d’en mettre un qu’on appelait le filet saint. — Tout le poisson qui s’y prenait était vendu au profit de l’église paroissiale. Ce fut du seul revenu de ces filets saints que cette église fut rebâtie et rétablie, après avoir été brûlée en 1559. Le magistrat s’assembla le 27 juin dans la sacristie de la paroisse, et y fit appeler tous les hôtes, c’est ainsi qu’on nomme les intéressés à la pêche. Cette assemblée fut pour leur faire connaître qu’il était nécessaire de remédier au mal que le feu avait fait à l’église ; que l’état où elle était ne permettait pas d’y faire le service divin à couvert ; que pour son rétablissement, au lieu du centième denier de la vente du poisson que l’on y donnait depuis quelques années, il était plus à propos de renouveler l’usage du filet saint ; lequel profiterait également, ainsi que les autres filets qu’ils porteraient en mer ; que la première année, les hôtes pourraient retenir 11 livres 5 sols pour l’achat de ce filet, et 7 livres 10 sols les années suivantes, pour les frais de son entretien, et que le surplus appartiendrait à l’église. — Tout cela fut accordé par les hôtes, et scrupuleusement observé par la suite. Cependant, en 1566, lors de la révolte des Gueux *, quelques bourgeois et quelques hôtes voulurent s’exempter de payer davantage le droit du filet saint. Le refus fut fait et appuyé même par quelques membres du magistrat qui étaient propriétaires de quelques barques de pêcheurs ; mais ceux qui en étaient les principaux chefs et zélés pour l’ancienne religion, voyant le refroidissement des hôtes, écrivirent à Bruxelles pour demander l’exclusion du magistrat. On ne fit pas droit à leur demande, et ce ne fut qu’en 1568, lorsque M. de Dixmude fut pourvu du gouvernement de Dunkerque, que les commissaires du roi de Navarre renouvelèrent le magistrat sans aucun trouble, et ceux qui avaient voulu abolir le filet saint l’année précédente en témoignèrent leur repentir ; ils promirent, en présence des commissaires, de ne plus s’opposer désormais à une coutume si louable, — de sorte que le filet saint, auquel la piété d’un pêcheur avait donné l’origine, et qui n’était qu’une obligation volontaire, devint une loi et un devoir, car le magistrat ordonna à chaque pêcheur d’en avoir un dans sa barque, et les comtes de Flandres même imposèrent cette coutume. Chronique de Dunkerque, in-4o, 1669.

    *(Marguerite, duchesse de Parme, et le comte de Barlaimont donnèrent ce nom de gueux aux religionnaires insurgés contre l’autorité de Philippe ii. Les religionnaires prirent ce mot pour le nom de leur faction, et s’appelèrent les gueux, et commencèrent à porter sur leurs habits la figure d’une écuelle de bois avec ces mots : serviteurs du roi jusqu’à la besace.)

  4. Un Espagnol.
  5. Couleurs de M. le prince de Condé.
  6. Couleurs des livrées de M. le Prince.
  7. Devise de M. le prince de Condé.
  8. Bélandre, en hollandais bylander, dont le gréement ne différait de celui du brigantin qu’en ce que la grand’voile ne se bordait pas sur un guy, n’était pas contenue sur le mât, et qu’au lieu d’une corne, elle avait une voile apiquée comme une antenne. Cependant cette voile n’était pas triangulaire, mais trapézoïde. Ces bâtimens étaient plats et avaient besoin d’une semelle ou dérive.
  9. M. le marquis de Lède, gouverneur de Dunkerque, fut tué pendant le siége.
  10. Salope était employé alors au masculin comme synonyme de malpropre.
  11. Voir, comme curieuse preuve à l’appui de l’exagération et des mensonges des navigateurs de ces temps, la très rare histoire de la Navigation de Jean Hugues, avec les annotations de Bernard Paludanus. Amsterdam, in-fol. 1610.
  12. C’est l’instrument que les Chaldéens appelaient le bâton de Jacob. Martin Cortes et Michel Coignet et généralement les matelots l’appellent arbaleste ou flèche, à cause du rapport que cet instrument a en sa figure avec les arcs, flèches et arbalestes communes, et parce qu’en effet lorsqu’on prend hauteur, avec cet instrument, à quelqu’astre, on se met en la posture que se mettrait quelqu’un qui viserait à un but ; il n’y a instrumens dont les nautoniers se servent plus volontiers, soit de jour, soit de nuit, lorsqu’on voit l’horizon, pour prendre l’élévation de quelqu’astre, et par ce moyen connaître la hauteur du pôle et la latitude du lieu où ils sont. (Enseignement du Pilote hauturier. Paris, 1669.)
  13. Pétoffes, vieux mot, sottise, absurdité.
  14. Les seules femmes de gentilshommes étaient appelées madame.
  15. L’espalier à bord des galères de premier rang était un espace carré compris entre le logement du capitaine et les bancs des rameurs ; de chaque côté de l’espalier étaient des balustrades nommées bandins et bandinets.

    La rambade était une plate-forme élevée de quelques pieds au-dessus du pont servant de gaillard d’avant aux matelots qui faisaient la manœuvre.

  16. Grand navire de guerre de la force d’une frégate de nos jours.
  17. Temps bonasse. On entendait alors par cette expression un temps pendant lequel le bâtiment ne pouvait être tourmenté ni par la mer ni par le vent, sans que cependant ce temps fût parfaitement propre à la navigation qu’on voulait faire.
  18. Vent d’aval. C’est, sur les rivières, le vent opposé au cours de l’eau, surtout quand ce cours est Est-et-Ouest. Sur les ports de mer, c’est aussi le vent d’Ouest, surtout quand il vient de la mer. — Ce mot vient sûrement du vieux mot avaler, encore en usage dans quelques provinces pour exprimer descendre. Sur les rivières, le vent d’aval est celui qui vient du côté vers lequel la rivière descend ; on nomme de même, sur les ports de mer, celui qui vient de la mer parce qu’elle est plus basse que la terre. Ce qui paraît confirmer cette étymologie, c’est qu’en Normandie, province toute maritime, et peuplée par des hommes dont la mer était en quelque sorte l’élément, avaler signifie encore descendre.

    B. V. Théorie navale.

  19. Riotte, vieux mot : — querelle, dispute.
  20. L’arbre, le grand mât. — Le bourset, grand mât de hune ; — le grand pacfi, la grande voile.
  21. Les Bart sont originaires de Dieppe.
  22. Saupiquets (vieux mot), épices.
  23. Le roi d’Espagne, Philippe iv, connaissant l’amitié et les relations qui existaient entre Rubens et le duc de Buckingham, favori de Charles ier, et voulant terminer les différends qui divisaient les deux couronnes d’Angleterre et d’Espagne, ordonna à la princesse Isabelle d’engager Rubens à venir à Madrid. Ce dernier s’y rendit en 1627. Philippe iv le reçut avec beaucoup de distinction, et en prit bientôt la plus haute opinion. Après dix-huit mois passés à la cour d’Espagne, le roi lui remit ses instructions et ses lettres de créance pour le roi d’Angleterre. Rubens arriva bientôt à Londres, et, passant par Dunkerque, il fut très-gracieusement accueilli par Charles ier, qui voulut être peint par lui. Pendant ces séances, Rubens exposa les différentes clauses de sa mission, et après deux mois de conférences, les bases du traité de paix furent arrêtées à la satisfaction des deux parties. Charles ier, pour lui témoigner son estime, le créa chevalier en plein parlement, et lui fit présent de l’épée d’or enrichie de diamans avec laquelle il l’avait reçu chevalier, et ajouta à ses armes un canton chargé d’un lion d’or. Ce fut pendant le cours de ces négociation que Rubens peignit les neuf plafonds de Withe-Hall, ou il représenta les actions principales du règne de Jacques ier, depuis son avènement au trône d’Angleterre. Il fit en outre ce magnifique portrait du roi Charles sous la figure de saint George à cheval. — La femme que le saint délivre du dragon était le portrait de la reine
  24. Foëne. Instrument de pêche, qui a la forme d’un râteau à six ou sept dents ou longues pointes acérées, et tranchantes et triangulaires. — On y adapte un long manche de bois, au haut duquel est un morceau de plomb, et au bas, une corde. On s’en sert dans les vaisseaux pour harponner les gros poissons, tels que bonites, dorades, etc.
  25. Mettre à la mer.
  26. Hâvre signifiait généralement port et rade.
  27. Demi-piques d’abordage.
  28. Navigation de Jean Struys. — Amsterdam, 1528.
  29. Espèce de couleuvrine, ou pièce de chasse de fonte.
  30. Grand mât de hune.
  31. Gros vaisseau de guerre.