Conversations des gens du monde/Le Bal

Conversations des gens du monde dans tous les tems de l’annéeImprimerie PolytypeTome I (p. 233-304).
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LE BAL.


QUATRIÈME JOURNÉE.

PERSONNAGES.

Séparateur


Mme. DE SOURDEIL.
Mme. DE VALERI.
L’ABBÉ LORAUX.
LA COMTESSE DE ROSEVAL.
LE PRÉSIDENT.
LE COMMANDEUR.
LA PRÉSIDENTE DE TREMIERES.
Mme. DE BELLEFORIERE.
LEBRUN, Valet-de-Chambre de Mme. de Sourdeil.


La scène est chez Madame de Sourdeil.

Scène première.

Mme. DE SOURDEIL, Mme. DE VALERI.
Mad. de Sourdeil.

Ah ! cela est bien honnête à vous, de venir comme cela, après toutes vos fatigues, Madame ! Allons, mettez-vous-là.

Mad. de Valeri.

J’ai bien été long-tems sans vous voir, au moins.

Mad. de Sourdeil.

Au milieu de tous vos mariages, je n’aurois jamais pu espérer d’arriver jusqu’à vous.

Mad. de Valeri.

M’en voilà débarrassée, heureusement.

Mad. de Sourdeil.

Cela a dû être bien triste pour vous tous, ces gens-là.

Mad. de Valeri.

Oh ! mais c’est que toutes ces femmes-là sont des vertus !… Je voudrois que vous eussiez entendu tous leurs propos.

Mad. de Sourdeil.

Cela devoit être excédant !

Mad. de Valeri.

N’en parlons plus, je vous prie.

Mad. de Sourdeil.

Madame, ayez-vous jamais vu un hiver si humide que celui-ci ?

Mad. de Valeri.

Il est vrai que c’est un tems bien mal sain.

Mad. de Sourdeil.

Pour moi, je suis dans un état affreux !

Mad. de Valeri.

On m’avoit dit que je serois quitte de mes nerfs cette année, & je suis pis que jamais.

Mad. de Sourdeil.

J’ai changé de Médecin depuis trois mois, & je n’y ai rien gagné.

Mad. de Valeri.

Je garde le mien ; parce que c’est un homme essentiel, qui a de l’esprit, qui voit bien & qui m’est fort attaché, je dis, on ne peut pas davantage.

Mad. de Sourdeil.

Que vous ordonne-t’il ?

Mad. de Valeri.

De l’exercice, pas autre chose.

Mad. de Sourdeil.

Mais, comment faites-vous pour sortir de ce tems-là ?

Mad. de Valeri.

Je vais beaucoup aux Spectacles, & je mène ma belle-fille à tous les Bals.

Mad. de Sourdeil.

Cela doit vous fatiguer beaucoup. Moi, je n’ai pas de belle-fille, je ne vais seulement qu’au Spectacle ; mais la chaleur, le froid, tout cela me fait mal.

Mad. de Valeri.

Je croyois que je ne pourrois pas supporter toutes ces fatigues ; mais quand on est mère, qu’on aime son fils, vous sentez bien….

Mad. de Sourdeil.

Je suis comme vous, quoique je n’aie pas de belle-fille ; mais je suis sans cesse occupée de mon fils.

Mad. de Valeri.

Vous ne le suivez pas ?

Mad. de Sourdeil.

Non ; mais je sais qu’on le fatigue horriblement.

Mad. de Valeri.

Comment donc ? Il ne faut pas le souffrir.

Mad. de Sourdeil.

Cela est bien aisé à dire. Il est dans les Gardes Françoises.

Mad. de Valeri.

Quoi, déjà ?

Mad. de Sourdeil.

Oui, vraiment, & il y a des exercices tous les jours.

Mad. de Valeri.

Comment, quand il pleut comme aujourd’hui ?

Mad. de Sourdeil.

Cela ne fait rien au Maréchal.

Mad. de Valeri.

Cela lui est bien aisé à ordonner.

Mad. de Sourdeil.

C’est qu’il y va lui-même.

Mad. de Valeri.

Par la gelée, la pluie, le vent, le soleil ?

Mad. de Sourdeil.

Oui, vraiment.

Mad. de Valeri.

En ce cas-là, à votre place, j’aurois mis mon fils dans la Robe, vous y avez tous vos parens.

Mad. de Sourdeil.

Il est vrai ; mais je n’ai pas osé le lui proposer.

Mad. de Valeri.

Son père auroit bien pu…

Mad. de Sourdeil.

Vous savez qu’il est philosophe, lui, & qu’il ne se mêle de rien.

Mad. de Valeri.

Oui ; voilà comme sont ces Messieurs, à présent.

Mad. de Sourdeil.

Ils ont des amusemens particuliers, & pour que nous ne les leur reprochions pas, ils nous laissent décider de ce qui nous plaît.

Mad. de Valeri.

Vous auriez été la maîtresse de faire de votre fils ce que vous auriez voulu, un Maître des Requêtes, par exemple, cela mène à tout.

Mad. de Sourdeil.

Vous dites fort bien ; mais il aime beaucoup les chevaux.

Mad. de Valeri.

Cela ne vous auroit pas empêché de lui en donner ; il les auroit menés, montés, troqués, comme font tous les jeunes gens.

Mad. de Sourdeil.

De plus, il est excellent violon, à ce que disent tous ses amis les amateurs,

Mad. de Valeri.

Tant mieux. Il faut bien pouvoir se distraire, quand on est chargé des affaires de tout le monde, ou de celles de l’État.

Mad. de Sourdeil.

Vous avez raison, je n’avois pas pensé à tout cela. On est bien malheureuse, quand on est mère, & qu’on aime ses enfans !

Mad. de Valeri.

Moi, j’ai marié mon fils de bonne-heure.

Mad. de Sourdeil.

Et vous avez bien fait.

Mad. de Valeri.

Elle est charmante, ma belle-fille, & je l’aime de tout mon cœur.

Mad. de Sourdeil.

Oui, elle est fort bien. A-t-elle confiance en vous ?

Mad. de Valeri.

Mais, jusqu’à présent, elle en a eu assez.

Mad. de Sourdeil.

Est-ce qu’elle changeroit de façon de penser ?

Mad. de Valeri.

Entre nous, elle n’a pas beaucoup à se louer de mon fils ; il ne l’aime pas.

Mad. de Sourdeil.

Il ne l’aime pas ! elle est pourtant fort jolie.

Mad. de Valeri.

Et elle se met d’un goût ! d’une perfection !…

Mad. de Sourdeil.

On ne conçoit pas les hommes actuellement ; que leur faut-il donc ?

Mad. de Valeri.

Pardonnez-moi, je conçois tout cela, moi. L’Opéra dérange toutes les têtes.

Mad. de Sourdeil.

Quoi, la nouvelle musique ?

Mad. de Valeri.

Non, ce sont les Danseuses.

Mad. de Sourdeil.

Vous le croyez ?

Mad. de Valeri.

Rien n’est plus vrai ; il est charmant, mon fils, elles en raffollent toutes.

Mad. de Sourdeil.

Il me semble qu’il n’a pas beaucoup d’esprit.

Mad. de Valeri.

Il n’a pas le sens commun ; mais il a de la gaieté ; il les fait rire. Il fait connoissance avec elles le soir, & il va les voir toute la matinée le lendemain.

Mad. de Sourdeil.

C’est donc là ce qui fait sortir tous les jeunes gens de si bonne-heure, à pied ou en cabriolet, & ce qui les fait rentrer si tard pour dîner.

Mad. de Valeri.

C’est cela même. Vous sentez bien qu’une jeune femme qui n’a pas le ton de ces filles-là, ne peut guères garder son mari.

Mad. de Sourdeil.

Je n’en disconviens pas, il faut être juste.

Mad. de Valeri.

Dans les commencemens, elle s’en plaignoit à moi avec confiance, je lui ai fait faire toutes sortes de Cours pour la distraire, & cela ne faisoit que l’ennuyer encore davantage.

Mad. de Sourdeil.

La pauvre petite ! sa situation m’attendrit.

Mad. de Valeri.

Bon ! elle ne se plaint plus, elle ne me dit plus rien. Il est vrai qu’elle a fait connoissance avec plusieurs jeunes femmes, avec qui elle est liée très-intimement.

Mad. de Sourdeil.

N’a-t-elle pas eu un enfant ?

Mad. de Valeri.

Oui.

Mad. de Sourdeil.

Eh bien, pourquoi ne lui pas donner sa liberté ?

Mad. de Valeri.

Pourquoi ? Cela est singulier ! je n’y avois pas encore pensé. J’ai envie de ne plus m’en mêler.

Mad. de Sourdeil.

Ce n’est plus votre affaire ; il faut vous reposer, songer à votre santé.

Mad. de Valeri.

Oui, oui, & puis toute cette jeunesse-là ne me va pas, ce sera un prétexte : je le dirai à mon fils.

Mad. de Sourdeil.

Il faut vivre pour soi.

Mad. de Valeri.

J’ai envie de leur conseiller de prendre leur maison.

Mad. de Sourdeil.

Sont-ils assez riches pour cela ?

Mad. de Valeri.

Mais, oui ; & puis ils feront comme tout le monde, & je serai libre.

Mad. de Sourdeil.

Vous n’avez, je crois, que trente-deux ans ?

Mad. de Valeri.

Je ne les ai pas encore.

Mad. de Sourdeil.

Moi, je ne les aurai que dans trois mois. A propos, comment êtes-vous avec le Chevalier ?

Mad. de Valeri.

Fort bien ; je lui passe quelques petites légeretés.

Mad. de Sourdeil.

Le Baron commence à m’ennuyer un peu.

Mad. de Valeri.

Il me vient une idée.

Mad. de Sourdeil.

Qu’est-ce que c’est ?

Mad. de Valeri.

J’entends quelqu’un, je crois, je vous dirai cela une autre fois.


Scène II.

Mme. DE SOURDEIL, Mme. DE VALERI, L’ABBÉ, LEBRUN.
Lebrun.

Monsieur l’abbé Loraux.

Mad. de Sourdeil.

Ah ! l’Abbé, vous êtes charmant !

Mad. de Valeri.

Il vous apporte des fleurs.

Mad. de Sourdeil.

Elles sont de sa serre chaude, je le parie.

L’Abbé.

Oui, Madame.

Mad. de Valeri.

Cela est très agréable, d’avoir comme cela des fleurs dans ce tems-ci.

L’Abbé.

Madame, si j’avois pu prévoir que j’aurois le bonheur de vous trouver ici, je vous en aurois aussi apporté.

Mad. de Sourdeil.

Regardez, Madame, pour la saison, comme ces fleurs sont belles !

Mad. de Valeri.

Elles sont presque aussi fraîches que les fleurs artificielles que l’on fait à-présent.

Mad. de Sourdeil.

Cela est vrai, au moins.

Mad. de Valeri.

Monsieur l’Abbé, comment faites-vous pour en avoir de stw belles ?

L’Abbé.

Madame, c’est que je m’entends un peu en agriculture.

Mad. de Sourdeil.

Acceptez ces fleurs, Madame, l’Abbé me permettra bien de vous les offrir.

L’Abbé.

Sûrement.

Mad. de Valeri.

Oh ! mais cela seroit ridicule à moi, & je ne pourrai jamais.

Mad. de Sourdeil.

Allons donc, quelle enfance ! l’Abbé m’en donnera d’autres.

L’Abbé.

Pour cela, tant que vous en voudrez.

Mad. de Valeri.

Monsieur l’Abbé, comment faites-vous pour garantir vos fleurs d’une pluie, comme celle qu’il fait depuis ce matin ?

L’Abbé.

Cela est fort aisé, Madame ; dans une serre-chaude, il ne pleut jamais.

Mad. de Valeri.

Ah ! oui, cela est vrai ; j’oubliois…

L’Abbé.

Mesdames, je vous trouve bien à propos ensemble ; j’ai une consultation à vous faire.

Mad. de Sourdeil.

Voyons, voyons, l’Abbé.

L’Abbé.

Ceci est de conséquence, voici le fait. J’ai une nièce chez moi, qui a dix ans ; elle a déjà été cette année à plusieurs bals ; mais pour qu’elle soit priée encore à beaucoup d’autres, ma belle-sœur prétend qu’il faut que j’en donne un.

Mad. de Valeri.

Elle a raison ; cela est dans l’ordre.

L’Abbé.

Qu’un Abbé donne un bal ?

Mad. de Sourdeil.

C’est Madame votre belle-sœur qui sera sensée le donner.

L’Abbé.

On sait que ma belle-sœur est chez moi, que c’est moi qui tiens la maison, & par conséquent on dira vrai, que c’est moi qui donne le bal.

Mad. de Valeri.

Qu’est-ce que cela fait ? Pourvu que l’on danse, on le trouvera toujours très-bon.

L’Abbé.

Ce ne sont pas les Danseurs que je crains.

Mad. de Sourdeil.

Il faut prier au nom de votre belle-sœur.

L’Abbé.

Vous le croyez ?

Mad. de Valeri.

Cela ne souffrira pas de difficulté ; d’ailleurs, vous ne demandez pas de bénéfice ?

L’Abbé.

Si j’en pouvois avoir un bon, encore…

Mad. de Sourdeil.

Donneriez-vous plus de bals dans un hiver ?

L’Abbé.

Vous voyez bien que vous établissez déjà la plaisanterie.

Mad. de Sourdeil.

C’est entre nous.

Mad. de Valeri.

Il faudra que vous fassiez prier ma belle-fille, Monsieur l’Abbé, & puis plusieurs de ses amies, dont je vous enverrai les noms.

L’Abbé.

C’est à ma belle-sœur qu’il faudra les envoyer.

Mad. de Valeri.

Sans doute.

L’Abbé.

Je ferai prier Monsieur votre Fils, Madame de Sourdeil.

Mad. de Sourdeil.

Je vous suis obligée, il ne danse plus.

L’Abbé.

Comment, à son âge ?

Mad. de Sourdeil.

Ce n’est plus un enfant.

L’Abbé.

Depuis quand ?

Mad. de Sourdeil.

Depuis qu’il est au Service.

L’Abbé.

Et depuis quand donc y est-il ?

Mad. de Sourdeil.

Depuis avant-hier.

L’Abbé.

Ah ! je ne savois pas cela.

Mad. de Valeri.

Monsieur l’Abbé, je m’en vais bien réjouir ma belle-fille, en lui disant que vous la ferez prier au bal.

Mad. de Sourdeil.

Est-ce que vous vous en allez déjà ?

Mad. de Valeri.

Oui, vraiment, j’en suis furieuse, mais je vous reverrai.

Mad. de Sourdeil.

Bientôt ?

Mad. de Valeri.

Oui, oui.


Scène III.

Mme. DE SOURDEIL, L’ABBÉ.
Mad. de Sourdeil.

Écoutez donc, l’Abbé : elle vient de me dire qu’elle n’a pas encore trente-deux ans.

L’Abbé.

C’est un peu fort ! Elle n’auroit pas dit cela devant moi.

Mad. de Sourdeil.

Quel âge lui donnez-vous, à peu près ?

L’Abbé.

Le vôtre.

Mad. de Sourdeil.

Je vous suis obligée.

L’Abbé.

Mais, sa mère & la vôtre sont accouchées en même tems, je les voyais tous les jours ; j’étois fort ami de l’une & de l’autre, & j’étois le seul homme qui entroit chez elles pendant qu’elles gardoient leurs lits.

Mad. de Sourdeil.

Vous confondez ; c’étoit mon frère qui est mort en Amérique, qui étoit de l’âge de Madame de Valeri.

L’Abbé.

Il étoit votre cadet, & je puis vous expliquer cela.

Mad. de Sourdeil.

Non, non ; expliquez-moi plutôt comment le talent, le goût & tous les soins qu’il faut se donner pour faire éclore des fleurs, en hiver, vous sont venus ; car cela est le plus agréable du monde.

L’Abbé.

C’étoit mon amusement au Séminaire, de voir travailler le Jardinier, sur-tout dans notre maison de campagne, à Issy.

Mad. de Sourdeil.

Vous aviez une maison de campagne, au Séminaire ?

L’Abbé.

Oui, Madame ; c’est-à-dire, elle étoit à la Communauté. Le Jardinier étoit un garçon Hollandois, que j’aimois beaucoup, & que j’ai pris à moi, quand j’ai eu mon abbaye.

Mad. de Sourdeil.

N’est-ce pas M. Etienne ?

L’Abbé.

C’est lui-même, dont j’ai par la suite fait mon Maître-d’Hôtel. Nous n’avons pas discontinué de travailler ensemble, & il m’a déterminé à avoir une serre-chaude à Chaillot ; nous y allons tous les matins, & cela me fait faire de l’exercice.

Mad. de Sourdeil.

A quelle heure y allez-vous ?

L’Abbé.

A sept heures dans l’hiver, & à quatre dans l’été.

Mad. de Sourdeil.

Je voulois y aller avec vous, mais il faudroit me lever de trop bonne heure.

L’Abbé.

Vous n’avez que faire de cette occupation là, vous en avez d’autres.

Mad. de Sourdeil.

Il est vrai que je lis beaucoup, que je me renferme, & que souvent on ne me voit que tard dans l’après-midi.

L’Abbé.

Moi, je ne soupe plus, cela me faisoit coucher trop tard.

Mad. de Sourdeil.

Et comment faites-vous ?

L’Abbé.

Je mange un morceau chez moi.

Mad. de Sourdeil.

Je parie que vous êtes encore une heure à table ?

L’Abbé.

A peu-près, en robe-de-chambre ; & je me couche tout de suite ; voilà ce qui fait que je peux me lever le lendemain de bonne-heure.

Mad. de Sourdeil.

Oui, & vous dormez, l’après-dîner, par-tout où vous allez.

L’Abbé.

J’en fais semblant.

Mad. de Sourdeil.

Vous ronflez, que c’est affreux !

L’Abbé.

Fi donc ! jamais. Je ronfle si peu, que j’entends souvent de bonnes choses, qu’on ne diroit pas devant moi, si l’on me croyoit éveillé.

Mad. de Sourdeil.

Vous êtes donc méchant, l’Abbé ?

L’Abbé.

Non, je m’amuse ; cela ne fait de mal à personne.

Mad. de Sourdeil.

Je me défierai de vous.

L’Abbé.

Vous n’avez rien à craindre ; je vous suis trop attaché pour cela.

Mad. de Sourdeil.

Où voulez-vous donc aller ?

L’Abbé.

J’ai des visites à faire.

Mad. de Sourdeil.

Attendez encore un moment.


Scène IV.

Mme. DE SOURDEIL, LA COMTESSE, L’ABBÉ, LEBRUN.
Lebrun.

Madame la comtesse de Roseval.

L’Abbé.

Je ne la connois pas.

Mad. de Sourdeil.

C’est une femme de grande qualité. Je veux que vous restiez.

La Comtesse.

Madame, vous devez être bien étonnée de me voir, ayant passé tant de tems sans avoir cet honneur-là.

Mad. de Sourdeil.

J’ai été vous chercher plusieurs fois, Madame la Comtesse, & l’on m’a toujours dit que vous étiez à Versailles.

La Comtesse.

C’est que j’y suis très-souvent ; j’en suis revenue ce matin.

Mad. de Sourdeil.

Quoi, par ce tems humide-là ?

La Comtesse.

Oui, vraiment. Imaginez-vous, Madame, que la pluie n’a pas cessé un instant, tout le tems que j’ai été en chemin.

Mad. de Sourdeil.

Cela est cruel ! & nous craignions que l’hiver ne fût trop sec.

L’Abbé.

Je ne l’ai jamais craint, parce que j’ai remarqué que les grandes gelées étoient toujours suivies de beaucoup de pluies.

La Comtesse.

Monsieur est physicien, à ce que je vois.

Mad. de Sourdeil.

Il est physicien ; mais il est aussi cultivateur.

La Comtesse.

Je croyois que c’étoit la même chose ; car je n’entends rien à tout cela, moi. Je cause pourtant quelquefois avec Monsieur Richard, à Trianon.

L’Abbé.

C’est un grand Fleuriste, Madame la Comtesse !

La Comtesse.

Je le sais bien, il explique tout cela à la Reine à merveilles.

Mad. de Sourdeil.

Madame votre fille est sûrement de tous les bals de Versailles ?

La Comtesse.

Il le faut bien ; elle aime fort la danse. A propos, Madame, comme j’aime à la distraire, parce que je trouve qu’elle est trop appliquée, j’en saisis les occasions ; j’ai appris qu’il y a un Abbé de vos amis qui donnera bientôt un bal.

Mad. de Sourdeil.

C’est Monsieur l’Abbé Loraux, que voilà.

L’Abbé.

Non, Madame ; c’est ma belle-sœur.

La Comtesse.

On m’avoit dit que c’étoit vous, Monsieur l’Abbé ; mais c’est la même chose. J’espère qu’à la considération de Madame de Sourdeil, vous voudrez bien ne pas nous oublier.

L’Abbé.

Je m’en vais à l’instant vous faire mettre sur la liste, Madame la Comtesse.

La Comtesse.

C’est bien honnête à vous, Monsieur l’Abbé ; j’aurai l’honneur d’aller chercher Madame votre belle-sœur.

L’Abbé.

Il ne faut pas que vous preniez cette peine-là, Madame.

Mad. de Sourdeil.

Vous vous en allez, l’Abbé ?

L’Abbé.

Oui, Madame.


Scène V.

Mme. DE SOURDEIL, LA COMTESSE.
La Comtesse.

Qu’est-ce que sa belle-sœur ?

Mad. de Sourdeil.

C’est une fille de condition qui n’avoit rien, qui a épousé le frère de l’Abbé, qui est mort, & dont elle avoit eu une fille.

La Comtesse.

Et quel étoit le père de cette fille ?

Mad. de Sourdeil.

Un gros Commerçant de Nantes, qui lui a laissé cinquante mille livres de rente, en terres.

La Comtesse.

C’est bien quelque chose ; & ce parti-là conviendroit bien à un neveu que j’ai, dont le père est d’une des premières Maisons du Languedoc : c’est un joli sujet, que j’aime beaucoup, qui a peu de bien, & qui est Capitaine de Dragons ; mais à qui je compte faire avoir incessamment un Régiment. Je ne manquerai sûrement pas de le mener au bal de l’Abbé.

Mad. de Sourdeil.

Vous ferez très-bien.

La Comtesse.

Quel âge a la petite personne ?

Mad. de Sourdeil.

Dix ans.

La Comtesse.

C’est bien jeune. Madame, il faudra que vous nous ménagiez cela auprès de l’Abbé.

Mad. de Sourdeil.

Je vous réponds que j’y ferai de mon mieux. Madame, êtes-vous toujours contente de la santé de Madame votre fille ?

La Comtesse.

Assez, elle se fortifie ; mais elle ne se forme point ; c’est un terrible inconvénient que le couvent ! Je vous assure qu’il nuit beaucoup aux progrès de l’éducation.

Mad. de Sourdeil.

Pas absolument, quand on peut y avoir tous les maîtres nécessaires.

La Comtesse.

Je ne lui en ai que trop donné ; je n’ai pas pensé à tout ce que cela produiroit.

Mad. de Sourdeil.

Il me semble pourtant que vous avez réussi ; car elle m’a paru très-bien.

La Comtesse.

Elle a de la grace, de l’esprit, du goût.

Mad. de Sourdeil.

C’est beaucoup que tout cela, Madame.

La Comtesse.

Sûrement ; parce que tout cela ne se donne pas ; mais c’est de l’usage du monde qui lui manque.

Mad. de Sourdeil.

Elle m’a cependant parue très-attentive ; elle est prévenante, & de la plus grande politesse.

La Comtesse.

Sans doute ; mais ce sont les nuances que je ne peux pas lui mettre dans la tête.

Mad. de Sourdeil.

Cela viendra sûrement.

La Comtesse.

J’en désespère ; elle a une sensibilité qui s’oppose à tout ce que j’exige d’elle. Imaginez-vous qu’avant-hier, en sortant de l’Opéra, en attendant ma voiture, j’entretenois le duc d’Arnoy d’une affaire très-intéressante ; lorsque j’eus fini, je me retournai, & je trouvai qu’elle causoit, devinez avec qui ?

Mad. de Sourdeil.

Je ne saurois trop vous dire.

La Comtesse.

Avec son maître d’histoire, qui avoit été malade, & elle l’écoutoit avec une attention, dont j’eus toutes les peines du monde à la faire revenir.

Mad. de Sourdeil.

C’est un homme de mérite, je le connois.

La Comtesse.

Voilà ce qu’elle me dit.

Mad. de Sourdeil.

Il sera même bientôt de l’Académie.

La Comtesse.

Elle seroit capable de vouloir aller à sa réception.

Mad. de Sourdeil.

Mais, c’est assez la mode.

La Comtesse.

Oui, quand c’est un homme de la Cour. Je ne veux pas qu’elle soit fière ; mais il y a un ton à prendre, quand on parle à ces sortes de gens-là ; il ne faut pas les rendre trop familiers.

Mad. de Sourdeil.

Il n’y a rien à craindre avec les gens d’esprit.

La Comtesse.

Mais, pardonnez-moi ; il faut tenir les gens qui écrivent, à une certaine distance de soi : voilà ce que je dis à ma fille. Ils ont fait un traité de l’égalité des conditions, & ils ne la desirent que parce qu’ils auroient bientôt la supériorité sur nous.

Mad. de Sourdeil.

Il est vrai qu’ils sont, au moins, plus instruits que nous ne le sommes.

La Comtesse.

Ma fille me dit aussi qu’il y a beaucoup à profiter avec eux ; mais je ne veux pas qu’elle devienne une savante ; il faut éviter le ridicule, & cela en sera toujours un à la Cour.

Mad. de Sourdeil.

On a paru vouloir s’instruire, mais tout se passe en allées & venues, d’un Cours à l’autre, & il n’en reste rien.

La Comtesse.

Par exemple, cela est à merveilles ! il faut tout effleurer ; mais elle veut tout savoir. Une chose encore qui me désespère avec elle ; c’est lorsqu’elle voit de ces gens qu’on rencontre dans la société, soit des gens de condition de province, ou des gens à talens, qu’on reçoit, mais avec qui on ne vit pas habituellement ; elle s’occupe d’eux, cherche à dissiper leur embarras, s’attendrit en leur faveur, entre en conversation avec eux, & elle finit toujours par leur trouver un mérite surprenant. Vous conviendrez bien que ce n’est pas là le ton que doit avoir une femme de qualité ; elle n’est pas faite pour chercher à déterrer le mérite.

Mad. de Sourdeil.

Cela prouve la bonté de son cœur.

La Comtesse.

Je ne le sais que trop ! mais quel fruit en retire-t-on ? On n’est obsédé que de malheureux, cela n’est bon à rien. Voilà ce que je lui répète sans cesse ; cela n’est pas long. Il faut avoir la plus grande attention pour les Gens en place, quand ils ne seroient que des sots ; prendre le ton au-dessus de ses égaux ; ils en seront étonnés d’abord, mais ils finiront par vous céder le pas. Après, dédaignez tout le reste, mérite ou non, cela est égal.

Mad. de Sourdeil.

Ce ne sont pas là trop les moyens d’être aimé.

La Comtesse.

Et de qui est-on jamais aimé ? On est envié, jalousé, tant qu’on est en faveur ; déchiré, méprisé, dès qu’on n’y est plus ; alor, de quelle ressource peuvent être les amis obscurs ?

Mad. de Sourdeil.

Eh bien, elle n’entend rien à tout cela.

La Comtesse.

Bon ! elle veut me débiter de la morale, à moi ! Vous voyez, Madame, la confiance que j’ai en vous, & j’espère que vous me garderez le secret sur les défauts de ma fille. Eh bien, où voulez-vous donc aller ? Je compte que vous songerez à notre affaire avec l’Abbé ; c’est-à-dire que vous ne lui laisserez pas prendre d’engagement avec personne.

Mad. de Sourdeil.

Je vous en réponds.

La Comtesse.

Allons, Madame, rentrez donc.

Mad. de Sourdeil.

Je veux savoir si vous avez vos Gens.

La Comtesse.

Oui, les voilà. Adieu, Madame, ne vous enrhumez pas.

Mad. de Sourdeil.

Je vous laisse, puisque vous le voulez.


Scène VI.

Mme. DE SOURDEIL, LE COMMANDEUR, LE PRÉSIDENT.
Le Président.

Madame, n’est-il pas vrai que c’est là Madame la comtesse de Roseval ?

Mad. de Sourdeil.

Sûrement, c’est elle ?

Le Président.

Le Commandeur ne veut pas le croire.

Le Commandeur.

C’est qu’il me semble qu’elle étoit jolie, quand je suis parti pour aller à Malthe.

Le Président.

Je le crois bien, il y a quinze ans ; mais elle n’en étoit pas plus aimable pour cela.

Le Commandeur.

Roseval, lui, étoit un fort bon garçon.

Le Président.

Je l’ai fort connu.

Le Commandeur.

Il étoit notre Colonel. La Marquise passa à Verdun, où étoit le Régiment, je ne sais où elle alloit ; nous lui fîmes une fête qui nous coûta fort cher.

Mad. de Sourdeil.

Et eut-elle le bonheur de lui plaire ?

Le Commandeur.

Bon ! elle demanda à son mari, si les Lieutenans mangeroient avec elle.

Le Président.

Réellement ?

Le Commandeur.

Vous sentez bien qu’il se moqua de sa question : elle prétendit qu’elle valoit bien une Intendante, & qu’on lui avoit dit que les Intendantes ne mangeoient pas avec les Lieutenans.

Mad. de Sourdeil.

Si les Lieutenans avoient su cela…

Le Commandeur.

Roseval fit une très-bonne chose ; il la mit à table entre deux Lieutenans, qui étoient d’une jolie figure & qui ne manquoient pas d’esprit.

Mad. de Sourdeil.

Comment sut-elle ce qu’ils étoient ?

Le Commandeur.

A la fin du repas, il dit à ces deux Lieutenans : Messieurs, remerciez Madame, elle vous a apporté des épaulettes, pour quand vous serez Capitaines.

Le Président.

Elle dut être furieuse.

Le Commandeur.

Elle enrageoit dans l’ame ; mais elle sut se contenir.

Mad. de Sourdeil.

Elle eût bien mal fait en se conduisant autrement.

Le Commandeur.

Cependant nous ne l’avons pas revue depuis, même à Paris, où nous allions dîner chez Roseval ; dès qu’elle nous y savoit, elle avoit une migraine toute prête pour ne pas se mettre à table.

Le Président.

C’est une créature cruellement dédaigneuse !

Le Commandeur.

Comment donc la voyez-vous, Madame ?

Mad. de Sourdeil.

C’est la chose du monde la plus rare ; mais elle vouloit faire prier sa fille d’un bal où elle a cru que j’avois quelque pouvoir, & elle m’est venu chercher pour cela.

Le Commandeur.

A propos de bal, est-ce que je n’y ai pas été cette nuit, moi ?

Mad. de Sourdeil.

Quoi, vous avez dansé, Commandeur ?

Le Commandeur.

Point du tout ; mais j’ai joué avec les mères au loto, & elles m’ont gagné mon argent.

Le Président.

Cela leur arrive souvent, aux mères.

Mad. de Sourdeil.

Pourquoi aussi, vous qui ne soupez jamais, allez-vous à des soupers dansans ?

Le Commandeur.

Parce qu’on fait toujours à Paris le contraire de ce qu’on projette.

Le Président.

Rien n’est plus vrai. J’ai juré vingt fois de ne jamais aller au spectacle avec des femmes, eh bien, je suis forcé de les y suivre très-souvent, sur-tout quand il y a une Pièce nouvelle.

Le Commandeur.

Oui, pour completter la loge.

Le Président.

Et je ne peux y rien voir ; à peine y entends-je, & je m’enrhume, sur-tout par ce tems-ci, à aller chercher leurs Gens & à attendre à la porte que la voiture soit arrivée pour les en avertir.

Le Commandeur.

Et elles n’en disent pas moins que les hommes ne sont plus polis.

Mad. de Sourdeil.

Ce sont les vieilles qui disent cela.

Le Président.

Oui ; car les jeunes n’en savent rien.

Le Commandeur.

Aussi l’on peut faire ce qu’on veut, sans craindre de les choquer.

Mad. de Sourdeil.

Quand elles attendent leur voiture à la porte de l’Opéra, je vois souvent des jeunes gens les quitter pour aller causer avec une danseuse ; la seule impatience qu’elles ont de les voir revenir, n’est que pour savoir le nom de cette fille.

Le Président.

Cela ne devroit pas vous surprendre.

Mad. de Sourdeil.

Pourquoi donc ?

Le Président.

Parce que c’est le ton du jour. Tout cela est mêlé.

Le Commandeur.

Il est méchant, le Président, Madame.

Le Président.

Non ; c’est sans méchanceté, & je le dis souvent à ma fille.

Mad. de Sourdeil.

Qui s’en mocque, je parie ?

Le Commandeur.

Sûrement ; car il la gâte à plaisir.


Scène VII.

Mme. DE SOURDEIL, LE COMMANDEUR, LA PRÉSIDENTE, LE PRÉSIDENT.
Lebrun.

Madame la présidente de Trémieres.

Mad. de Sourdeil.

La voici, justement.

La Présidente.

Ah ! mon papa ici ! Madame, il faut qu’il vous aime bien, pour sortir par le tems qu’il fait.

Mad. de Sourdeil.

Vous ne le craignez pas, vous, Madame, ce tems-là ?

La Présidente.

Non, Madame, & j’ai grand tort ; car, si je l’avois craint, il ne me seroit pas arrivé aujourd’hui l’aventure du monde la plus désagréable.

Mad. de Sourdeil.

Qu’est-ce que c’est donc, Madame ?

La Présidente.

Nous avions fait hier, la Marquise de Grinville & moi, la partie d’aller aux petits spectacles de la Foire, & le Chevalier s’étoit chargé de nous y louer une loge ; nous arrivons, nous la demandons, on nous dit qu’on ne sait pas ce que c’est ; nous ne savions que devenir, lorsque le Coureur du Chevalier arrive avec une lettre de lui, où il me dit qu’il n’avoit jamais pu avoir de loge, & qu’il s’empresse de me le mander.

Le Président.

Vous avez dû être contente de cet empressement-là.

Mad. de Sourdeil.

Il n’a pas osé se montrer, sans doute ?

La Présidente.

Lui, Madame, Oh ! vous ne le connoissez pas ; d’ailleurs, il est inutile de le gronder, il ne fait qu’en rire.

Mad. de Sourdeil.

Je n’aimerai pas trop cette gaieté-là.

La Présidente.

Pourquoi donc ? moi je le trouve toujours charmant !

Le Président.

Et, qu’êtes-vous devenues ?

La Présidente.

La Marquise vouloit me mener faire une visite à sa grand’mère, pour l’empêcher d’être grondée ; parce qu’elle a été quinze jours sans la voir.

Le Président.

C’eût été fort bien fait ; vous ne la voyez pas assez souvent.

La Présidente.

Je n’ai pas voulu y aller.

Le Président.

Pourquoi cela ?

La Présidente.

Chacun a ses grands-parens ; c’est bien assez.

Le Président.

Et quand vous serez grand’mere ?

La Présidente.

Moi, grand’mère ! Quelle idée ! fi donc ! Ah çà, je m’en vais. Madame, je suis fort aise de vous avoir trouvée. Bon, j’oubliois une chose que vous saurez sûrement.

Mad. de Sourdeil.

Quoi donc ?

La Présidente.

C’est, s’il est vrai que l’Abbé Loraux donne un bal ?

Mad. de Sourdeil.

C’est-à-dire, que c’est sa sœur.

La Présidente.

C’est la même chose. Ce qui me fait désirer d’en être sûre, ce sont mes nièces, que je veux y faire prier.

Mad. de Sourdeil.

Vous ferez très-bien.

Le Président.

Ma fille, vous ne voyez pas que Madame de Sourdeil vous reconduit.

La Présidente.

Ah ! Madame, comment pouvez-vous me traiter comme cela ?

Mad. de Sourdeil.

Allons, je n’irai pas plus loin.


Scène VIII.

Mme. DE SOURDEIL, LE PRÉSIDENT, LE COMMANDEUR.
Le Président.

C’est toujours une bonne tête, comme vous le voyez.

Mad. de Sourdeil.

Elle est jeune & fort aimable.

Le Président.

Je voudrais qu’elle fût un peu moins légère.

Le Commandeur.

Allons, Président, soyez de bonne foi, vous seriez fâché qu’elle fût autrement.

Le Président.

Il est vrai qu’elle n’a fait que suivre le ton que lui a donné son mari.

Le Commandeur.

Et qui ne se soucie plus d’elle, à-présent ?

Le Président.

Mais, à dire vrai, je le crois occupé ailleurs.

Mad. de Sourdeil.

Il me semble pourtant qu’il n’a jamais eu trop le goût des Filles.

Le Commandeur.

Bon ! il en est à mille lieues ! C’est une grande passion qui l’occupe.

Mad. de Sourdeil.

Ah ! oui, je me rappelle ; c’est une femme qui n’est pas de la première jeunesse ?

Le Commandeur.

Non, mais elle a beaucoup d’esprit : elle a appris à ses dépens comment il faut mener les hommes, & le gendre sera tyrannisé par elle.

Mad. de Sourdeil.

Je ne comprends pas qu’il y ait des femmes qui aiment autant à dominer.

Le Commandeur.

C’est selon les caractères ; celle-ci est très-impérieuse, & puis la seule crainte qu’on ne leur échappe…

Mad. de Sourdeil.

Ah ! j’entends ; c’est un triste moyen.

Le Président.

Voilà, je crois, quelqu’un qui vous arrive.

Mad. de Sourdeil.

C’est sûrement Madame de Belleforiere ; elle m’a fait demander si je serois chez moi.

Le Commandeur.

N’est-ce pas ce qu’on appelle une belle Dame, que j’ai vue entourée de gazes & de crêpes, pour conserver son teint ?

Mad. de Sourdeil.

C’est cela même.

Le Commandeur.

Il me semble qu’il y a déjà long-tems qu’on lui a donné ce nom-là.

Mad. de Sourdeil.

Il est vrai, & l’habitude l’a perpétué.


Scène IX.

Mme. DE SOURDEIL, Mme. DE BELLEFORIERE, LE COMMANDEUR, LE PRÉSIDENT, LEBRUN.
Lebrun.

Madame de Belleforiere.

Mad. de Sourdeil.

En vérité, belle Dame, c’est bien mal à vous d’être sortie par un tems pareil, j’aurois été vous chercher.

Mad. de Belleforiere.

Voilà ce que je ne voulais pas, Madame ; & puis le tems n’y fait rien, quand il est question de vous voir.

Mad. de Sourdeil.

Mettez-vous donc là, Madame, vous sentirez la chaleur du feu, sans le voir, non plus que les lumières.

Le Président.

Vous avez raison, Madame de Sourdeil ; il faut ménager ces beaux yeux-là.

Mad. de Belleforiere.

Quoi, vous me reconnoissez, Monsieur le Président ?

Le Président.

Vous savez bien qu’on n’oublie jamais une belle dame comme vous, Madame.

Mad. de Belleforiere.

Monsieur le Commandeur, il y a bien long-tems que je ne vous ai rencontré.

Le Commandeur.

C’est que vous ne m’avez pas distingué dans la foule des Adorateurs qui vous entourent.

Mad. de Belleforiere.

Il est galant, Madame, le Commandeur.

Mad. de Sourdeil.

Président, dites-moi donc, avez-vous jamais vu un teint comme celui de Madame de Belleforiere ?

Mad. de Belleforiere.

Ah ! fi donc ! ne me regardez pas ; je suis aujourd’hui à faire peur, je n’ai pas dormi de la nuit, &, pour surcroit de malheur, Madame du Verbois est venue me voir ; elle m’a entretenue de la maladie de sa fille, qui se meurt de la poitrine ; tout cela m’a attendrie : vous savez comme elle est sensible, elle ; nous avons pleuré ensemble, & je dois avoir les yeux battus, que c’est affreux !

Le Président.

Il y reste bien une impression de sensibilité.

Le Commandeur.

Oui ; mais cela ne paroît pas.

Mad. de Sourdeil.

Savez-vous bien que vous êtes mise du meilleur goût !

Mad. de Belleforiere.

Trouvez-vous ?

Le Président.

Quand on a une taille comme Madame…

Mad. de Belleforiere.

Il est vrai que depuis quelque tems je maigris à vue d’œil.

Mad. de Sourdeil.

Mais, point du tout, belle Dame ; votre taille a toujours été ravissante, & vous êtes toujours de la même fraîcheur.

Mad. de Belleforiere.

Je ne comprends pas cela ; car j’éprouve, à chaque instant, de nouvelles contrariétés.

Mad. de Sourdeil.

Comment donc ! A propos de quoi ?

Mad. de Belleforiere.

A propos de ce que mon mari devient sourd ; il prétend que c’est une fluxion occasionnée par le tems qu’il fait.

Le Commandeur.

Cela pourroit bien venir de là.

Mad. de Belleforiere.

Bon ! il y a plus d’un mois que cela dure ; je crois qu’il n’y a pas de remède : mais ce que je trouve de cruel, c’est qu’en lui parlant, tout le monde crie à tue-tête ; cela m’agace les nerfs que c’est affreux ! & si je veux lui dire un mot, je m’abîme la poitrine.

Le Commandeur.

Mais il ne faut pas le voir souvent.

Mad. de Belleforiere.

Cela est bien aisé à dire, il ne sort presque plus. Vous savez bien à qui il étoit attaché depuis long-tems ?

Le Commandeur.

Oui.

Mad. de Belleforiere.

Eh bien, tout cela est fini, & il m’est retombé sur les bras.

Le Président.

Cela n’est pas agréable.

Mad. de Belleforiere.

Non, sûrement.

Le Commandeur.

Il faut l’engager à lire.

Mad. de Belleforiere.

C’est ce que j’ai fait, & cela m’avoit assez bien réussi.

Le Président.

Aime-t’il la lecture ?

Mad. de Belleforiere.

Il dit que oui ; mais il ne peut pas toucher un livre qu’il ne s’endorme sur le champ.

Mad. de Sourdeil.

Cela est heureux pour vous.

Mad. de Belleforiere.

Oui, s’il ne se réveilloit pas.

Mad. de Sourdeil.

Ah ! vous avez raison ; je ne pensois pas à cela.

Le Président.

Et pourquoi ne sort-il plus ?

Mad. de Belleforiere.

Il prétend qu’il a la goutte : je vous dis, je suis la plus malheureuse femme du monde !

Le Président.

En vérité, une belle Dame comme vous, dont les jours devroient être filés d’or & de soie, n’auroit jamais dû éprouver rien de pareil.

Le Commandeur.

Vous avez une fille, je crois, Madame ?

Mad. de Belleforiere.

Oui, qui est au Couvent.

Le Président.

Il faudroit l’en faire sortir, elle tiendroit compagnie à son père.

Mad. de Belleforiere.

Mais, Président, c’est un enfant.

Mad. de Sourdeil.

Elle n’a que cinq ans, je crois ?

Mad. de Belleforiere.

A peu près.

Mad. de Sourdeil.

Vous voyez bien qu’elle ne seroit d’aucune ressource.

Le Commandeur.

Attendez donc, Madame ; vous n’avez jamais eu que cet enfant-là, à ce qu’il me semble ?

Mad. de Belleforiere.

Non, vraiment ; c’est bien assez.

Le Commandeur.

Eh bien, Mademoiselle votre fille doit être de l’âge du fils de Madame.

Mad. de Belleforiere.

Lequel donc ?

Le Commandeur.

Eh, parbleu, celui qui est Officier aux Gardes.

Mad. de Belleforiere.

Celui-là ?

Le Commandeur.

Sûrement ; elle n’en a pas d’autre.

Mad. de Sourdeil.

En vérité, Commandeur, vous dites des choses…

Le Commandeur.

Comme je les sais ; mais vous avez raison. Mesdames, je vous salue. Adieu, Président.


Scène X.

Mme. DE SOURDEIL, LE PRÉSIDENT, Mme. DE BELLEFORIERE.
Mad. de Sourdeil.

Il est toujours le même, le Commandeur.

Mad. de Belleforiere.

Je ne suis pas surprise du ton qu’il a avec moi.

Le Président.

Il a peut-être eu à se plaindre de vos rigueurs.

Mad. de Belleforiere.

Mais, je vous demande, si une pareille conquête est bien flatteuse ?

Le Président.

C’est un parfaitement honnête homme, qui est essentiel & vrai.

Mad. de Belleforiere.

Ce ne sont pas là des qualités agréables ; vous en conviendrez bien.

Le Président.

On est sûr, au moins, de n’être pas trompé.

Mad. de Sourdeil.

Mais, Président, pouvez-vous imaginer que, lorsqu’on est belle comme Madame, on puisse y être exposée ?

Mad. de Belleforiere.

Elle est toujours charmante, Madame de Sourdeil, Monsieur le Président ; il y a bien peu d’amies comme elle ; c’est qu’elle a un goût exquis, une délicatesse de sentimens, une amitié si tendre, si prévenante, si indulgente !

Mad. de Sourdeil.

Allons, allons, belle Dame ; il ne sauroit être question d’indulgence avec vous, vous n’en aurez jamais besoin.

Le Président.

Je suis bien sûr que si Madame avoit un procès, elle le gagneroit tout d’une voix ; on ne peut pas avoir de tort, quand on est faite comme elle.

Mad. de Sourdeil.

Je lui en connois pourtant de grands !

Mad. de Belleforiere.

Vous pouvez dire cela de moi ! vous, Madame ?

Mad. de Sourdeil.

Sûrement. Est-ce que l’on vous voit ? Il y a mille ans que vous n’avez soupé ici.

Mad. de Belleforiere.

Ce n’est pas manque de desir, assurément ; mais dans ce tems-ci, on a tant d’engagemens !…

Mad. de Sourdeil.

Je sais bien ce que vous faites.

Mad. de Belleforiere.

En vérité, c’est malgré moi, si je vais au bal.

Le Président.

Madame, on a bien raison de vous y contraindre.

Mad. de Belleforiere.

C’est entre amies, & je ne me soucie pas qu’on le sache.

Le Président.

Oui ; car on vous prieroit par-tout.

Mad. de Belleforiere.

Mais, notre société est assez étendue.

Le Président.

Et l’on ne parle que de la grace avec laquelle vous dansez.

Mad. de Belleforiere.

Vous m’affligez, Monsieur, voilà mon secret qui échappe.

Mad. de Sourdeil.

Pourquoi donc en faire un secret ?

Mad. de Belleforiere.

C’est que ce n’est point par goût que je danse, c’est par raison.

Le Président.

Par raison ?

Mad. de Sourdeil.

Il n’entendra pas cela, le Président.

Le Président.

Mais…

Mad. de Belleforiere.

Le Docteur, veut que je fasse de l’exercice,

Le Président.

Ah ! j’entends à merveille !

Mad. de Belleforiere.

Et, quel exercice peut-on faire par ce tems ici ?

Le Président.

On peut monter à cheval.

Mad. de Belleforiere.

Voilà ce que je ne peux souffrir.

Mad. de Sourdeil.

Mais, vous avez déjà dansé douze fois ce Carnaval ?

Mad. de Belleforiere.

Non, pas plus de dix.

Mad. de Sourdeil.

Et, aujourd’hui ?

Mad. de Belleforiere.

Ah ! mon Dieu, vous m’y faites songer ; j’ai encore six visites à faire avant d’aller souper.

Le Président.

Mais, à présent, on arrive aussi tard que l’on peut.

Mad. de Belleforiere.

Je le sais bien.

Mad. de Sourdeil.

On ne vous verra donc pas avant le Carême ?

Mad. de Belleforiere.

Comment voulez-vous que je fasse ?

Mad. de Sourdeil.

Et peut-être dans ce tems-là danserez-vous encore ?

Mad. de Belleforiere.

Mais, on ne peut répondre de rien.

Mad. de Sourdeil.

Allons, quand vous le pourrez, vous me le manderez.

Mad. de Belleforiere.

Ah ! sûrement. Laissez-moi donc aller. Monsieur le Président, je suis bien aise de vous avoir rencontré.


Scène dernière.

Mme. DE SOURDEIL, LE PRÉSIDENT.
Le Président.

Comment fait-elle donc pour danser encore, avec tous les soins que demande sa beauté ?

Mad. de Sourdeil.

Elle dit qu’elle a des raisons pour cela, & puis elle ne danse que l’hiver ; elle ne s’en aviseroit pas l’été, en plein air.

Le Président.

Sûrement ; puisque dans cette saison-là, elle ne laisse entrer ni l’air, ni le jour chez elle.

Mad. de Sourdeil.

Vous ne savez pas qu’elle est de toutes ces associations, de toutes ces loges où l’on danse.

Le Président.

Ah ! ah ! & comment cela ?

Mad. de Sourdeil.

C’est par pure amitié, pour une femme de ses amies, qui est en province & qui lui a envoyé son fils.

Le Président.

Comment, elle s’est faite chaperon de ce fils ?

Mad. de Sourdeil.

A peu près.

Le Président.

Quel âge a-t’il donc ?

Mad. de Sourdeil.

Mais, vingt-deux ans.

Le Président.

Ah ! je comprends à merveille.

Mad. de Sourdeil.

Comme il est de toutes ces associations où elle a beaucoup d’amies…

Le Président.

Elle s’y est fait admettre aussi, pour répondre mieux du jeune homme à sa mère ?

Mad. de Sourdeil.

J’imagine que c’est là son intention.

Le Président.

Elle est très-louable ! Madame, dites-moi un peu une chose.

Mad. de Sourdeil.

Quoi ?

Le Président.

Soupez-vous ce soir chez Madame votre mère ?

Mad. de Sourdeil.

Oui, venez-y.

Le Président.

C’est mon projet.

Mad. de Sourdeil.

Ah ! fort bien ! Je vais demander mes chevaux.

Le Président.

Si vous ne faites pas de visites avant, je peux vous y mener.

Mad. de Sourdeil.

Vous avez raison.

Le Président.

Le Baron y sera-t-il ?

Mad. de Sourdeil.

Je ne sais pas s’il sera de retour de Versailles. Allons nous en.