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Traduction par Abbé Auger.
Oeuvres complètes de Démosthène et d'Eschine par Auger, Edition 3 - Planche en grec et en françaisVerdière6 (p. 333-369).


PLAIDOYER
DE DEMOSTHÈNE
CONTRE CONON.



Athéniens, attaqué par Conon, traité par lui si outrageusement, que tous mes proches et les médecins même me regardèrent long-tems comme désespéré ; rétabli enfin contre tout espoir, je l’accuse en ce jour pour fait de violence. Tous mes parens et tous mes amis que j’ai consultés, en convenant que, d’après les excès de mon adversaire, j’aurais pu le traîner en prison comme malfaiteur, ou l’attaquer, par une action publique, pour fait d’outrage, m’ont conseillé de ne rien entreprendre au-delà de mes forces, de ne pas former une accusation au-dessus de mon âge. J’ai donc pris le parti le plus doux ; et, d’après leurs conseils, j’intente à Conon un procès civil, quoique j’eusse bien voulu le poursuivre criminellement. J’espère que vous me pardonnerez cette animosité, quand vous saurez tout ce que j’ai eu à souffrir de ce méchant homme, quand je vous aurai montré que, par les derniers traits de son audace, il a mis le comble à toutes les insultes atroces qu’il m’avait déjà faites. Écoutez, je vous en supplie, avec bienveillance S34 tlÀIDOYER CONTRE CONON. le récit des injures que j’ai essuyées ; et, si je vous parais avoir été outragé contre toute règle, contre toute justice, soyez-moi favorables, je vous en conjure ; daignez faire droit sur mes plaintes. Je reprendrai les choses des l’origine, et je les raconterai le plus brièvement que je pourrai.

Il y a trois ans que je partis avec d’autres pour Panacte [1], où nous étions envoyés en garnison. Les fils de Conon, pour mon malheur, ayant leur tente près de la mienne, ce voisinage fut la cause de notre inimitié et de nos débats, comme vous l’allez entendre. Aussitôt après le dîner, ils se mettaient à boire jusqu’à la fin du jour, et ils n’ont cessé tant que nous avons été en garnison. Moi, je vivais à Panacte comme je vis à Athènes : pour eux, on les voyait déjà pris de vin à l’heure où les autres se mettent à table. Ils commencèrent donc par insulter mes esclaves à plusieurs reprises, et m’ insultèrent bientôt moi-même. Sous prétexte que mes gens les aveuglaient de fumée en préparant le repas, et qu’ils les accablaient d’injures, ils les frappaient, les couvraient de toutes leurs immondices, leur faisaient, en un mot, mille insultes, plus grossières les unes que les autres. Sensible à toutes ces insolences, je me contentai d’abord de me plaindre à eux-mêmes ; mais, comme ils se moquaient de mes représentations, et qu’ils continuaient toujours, j’allai trouver le général, non pas seul, mais accompagné de ceux avec lesquels je vivais, et tous de concert nous lui portâmes nos plaintes. Quoique le général leur fît les plus vifs reproches, non-seulement sur l’indécence de leurs procédés à mon égard, mais encore sur leur conduite dans l’armée ; loin de rougir de leurs excès précédens et de se contenir, le soir même, dès que la nuit fut venue, ils recommencèrent de nouveau, me maltraitèrent de paroles, et finirent par me frapper. Ils poussaient de tels cris, ils faisaient un si grand bruit auprès de ma tente, que le général, quelques-uns des officiers et des soldats accoururent, les empêchèrent d’aller plus loin, et moimême de me porter à des voies de fait auxquelles m’auraient poussé leurs violences. Les choses en étant venues là, de retour ici, nous étions fort mal ensemble, et animés, comme cela devait être, les uns contre les autres. Bien éloigné cependant de leur intenter procès, et de songer à ce qui s’était passé, j’avais pris seulement le parti d’être sur mes gardes, et d’éviter de me rencontrer avec de pareils hommes.

Je vais prouver d’abord, par des dépositions, les faits que j’ai avancés ; après quoi je rapporterai les traitements indignes que j’ai essuyés de la part, de Conon : on verra qu’au lieu de se repentir de |. ses premières fautes, il s’est porté de lui-même a’des excès beaucoup plus révoltans.

T. VI. 22

On lit les dépositions.

Telles sont, Athéniens, les injures que j’ai cru devoir négliger. Quelque tems après, sur le soir, comme je me promenais, suivant ma coutume, dans la place publique, avec Phanostrate qui est de mon âge, Ctésias, fils de Conon, étant pris de vin, passe du côté de Léocorie [2], près de la maison de Pythodore. Dès qu’il nous aperçoit, il jette un cri, et, murmurant tout bas, comme un homme ivre, quelques mots que je ne pus entendre, il s’avança jusqu’à Mélite. Là, je l’ai su depuis, s’étaient rassemblés pour boire, dans la maison du foulon Pamphile, Conon, un certain Théotime, Archibiade, Spinthare, fils d’Eubulus, Théogène, fils d’Andromène, et plusieurs autres. Ctésias leur fait quitter table, et les amène dans la place publique. À notre retour du temple de Proserpine, tout en nous promenant, nous passons près de Léocorie ; nous nous trouvons à leur rencontre, et au milieu de leur troupe, un inconnu se jette sur Phanostrate, et se saisit de sa personne ; je suis attaqué par Conon, par son fils, par le fils d’Andromène, qui, tous trois, après m’a voir dépouillé, me renversent, et me traînent dans la boue. Sautant sur mon corps et me faisant mille outrages, ils me déchirèrent la lèvre, me remplirent les yeux de sang, et me laissèrent dans un état où je ne pouvais ni me lever, ni dire une parole. Couché par terre, j’entendis tous les propos insultans qu’ils se permettaient contre moi. Je tairai ce qui n’était que de simples injures, dont quelques-unes étaient si grossières, que je rougirais de les rapporter ; je m’en tiens à un trait qui prouve l’insolence de Conon, et qu’il était le chef de toutes ces violences. Il chantait en imitant les coqs vainqueurs de leurs rivaux, et les autres lui disaient de se battre les flancs avec les coudes, pour contrefaire le battement d’ailes. Après quoi, je fus emporté, presque nud, par des hommes qui se trouvèrent là par hasard, tandis que Conon et les autres se retiraient avec mes habits. J’arrive à ma porte ; ma mère et les servantes jettent de grands cris ; on me porte au bain avec peine, et, après m’avoir lavé, on me fait visiter par des médecins. Je vais produire des témoins, qui certifieront la vérité de ces faits.

Les témoins paraissent.

Euxithée, mon parent, qui revenait de manger hors de chez lui avec Midias, m’ayant rencontré près de la maison de ce dernier, ils me suivirent tous deux au bain, et ils étaient présens, lorsqu’on amena le médecin. J’étais si faible, que, le chemin de ma maison au bain paraissant trop long, il fut décidé qu’on me porterait, ce soir-là même, chez Midias ; et on m’y porta. Greffier, prenez les dépositions qui attestent ces faits. On verra que plusieurs personnes sont instruites de la manière outrageuse dont j’ai été traité.

Le greffier lit les dépositions.

Prenez aussi la déposition du médecin.

Le greffier lit sa déposition.

Les outrages de mes adversaires, et les coups que j’ai reçus, m’avaient mis dans l’état qu’on vient d’entendre, et qu’ont attesté ceux qui en ont été les témoins. Le médecin n’était pas inquiet de mes tumeurs et de mes contusions au visage : mais je fus attaqué d’une fièvre continue ; j’éprouvais des douleurs aiguës par tout le corps, principalement aux côtés et dans les entrailles ; je ne pouvais prendre aucune nourriture. Et si, comme l’assurait le médecin, au milieu de mes souffrances, lorsque j’étais désespéré, la nature ne se fût soulagée elle-même par une effusion de sang abondante, j’aurais péri tout gangrené ; mais cette heureuse crise me sauva. Afin de prouver que je dis vrai, et que je fus attaqué d’une maladie qui me réduisit à l’extrémité, en conséquence des coups que j’avais reçus, greffier, lisez la déposition du médecin, et celle des personnes qui m’ont visité. Page:Démosthène - Œuvres complètes, Auger, 1820, tome 6.djvu/355 Page:Démosthène - Œuvres complètes, Auger, 1820, tome 6.djvu/356 Page:Démosthène - Œuvres complètes, Auger, 1820, tome 6.djvu/359 Page:Démosthène - Œuvres complètes, Auger, 1820, tome 6.djvu/360 Page:Démosthène - Œuvres complètes, Auger, 1820, tome 6.djvu/363 Page:Démosthène - Œuvres complètes, Auger, 1820, tome 6.djvu/364 Page:Démosthène - Œuvres complètes, Auger, 1820, tome 6.djvu/367 Page:Démosthène - Œuvres complètes, Auger, 1820, tome 6.djvu/368 Page:Démosthène - Œuvres complètes, Auger, 1820, tome 6.djvu/371 Page:Démosthène - Œuvres complètes, Auger, 1820, tome 6.djvu/372 Page:Démosthène - Œuvres complètes, Auger, 1820, tome 6.djvu/375 Page:Démosthène - Œuvres complètes, Auger, 1820, tome 6.djvu/376 Page:Démosthène - Œuvres complètes, Auger, 1820, tome 6.djvu/379