Ouvrir le menu principal

Contre-enquête (Jean Lureau - La Revue blanche)


Jean Lureau
La Revue blancheTome 2 (série belge) (p. 71-87).

Contre-Enquête
sur l’Évolution littéraire.

Nos lecteurs ont dû remarquer que la presse, dans ses récentes enquêtes avait soigneusement évité de demander aux éminents collaborateurs de la Revue Blanche leur avis sur l’évolution littéraire qui occupe en ce moment tous les esprits.

La presse a-t-elle eu tort ?…Nous n’insisterons pas n’étant pas gens de chicane. Nous nous contenterons de faire nous-mêmes cette contre-enquête. Notre distingué collaborateur-reporter, M. Jean Lureau, qui est un nouveau venu parmi nous a réclamé la tâche délicate de recueillir, collationner et présenter au public les différentes opinions de nos écrivains et de nos poètes sur le mouvement que M. M. Blum et Toché n’hésiteraient pas à qualifier de fin-de-lettres.


Je ne diviserai pas en groupes distincts les hommes de lettres que j’ai mission de consulter. J’estime, comme La Harpe aurait eu raison de le dire, que rien n’est plus superficiel que les classifications en matière d’art : Homère, qui, dit-on, ne fut pas un imbécile, a chanté la Batrachomyomachie ; Michel-Ange a été tour à tour peintre superbe et sculpteur de génie ; Victor Hugo a écrit les Misérables ; Bergerat laisse à la postérité de délicieuses aquarelles… et Jean Rameau ! Comme tous ceux là, nos collaborateurs, on a pu en juger, sont experts en l’art si délicat du cumul. Je me contenterai donc de noter leurs impressions au fur et à mesure de mes visites ou de leurs lettres.

À tout seigneur tout honneur, j’ai commencé par le doyen, M. Louis Alfred Natanson.

M. Louis-Alfred NATANSON

Tout le monde connaît Louis-Alfred Natanson, le conteur délicieux, le poète raffiné, Louis-Alfred, comme on le nomme d’ordinaire, celui dont les Goncourt ont dit dans leur journal : « C’est un grand esprit avec une grande barbe. »

Je ne ferai donc ici ni son éloge ni son portrait.

M. Louis-Alfred me reçoit dans son cabinet de travail.

Il est coiffé d’une petite toque rouge qui égaye encore sa physionomie rieuse et railleuse. Avec une vivacité bon enfant qui me met à l’aise, il me fait asseoir et me demande le but de ma visite. Tout en m’excusant de mon importunité, je jette les yeux autour de moi. La chambre est petite, très claire, pleine de bibelots merveilleux. Au mur, deux tableaux seulement : deux Paul Gauguin superbes. Un divan large et moelleux que le maître semble excuser d’un geste en souriant à mon air discrètement étonné.

— La littérature de demain ?… Ah ! tenez, vous me rappelez mes fougueuses discussions d’autrefois ; oui, nos longues causeries avec Hugo et plus tard, chez Magny, avec Goncourt, Burty, Renan, et bien d’autres qui ne sont plus… Mais, vous l’avouerai-je ? dans ce temps-là, je connaissais un peu mieux mon sujet. Oui, vous savez, je ne suis plus très au courant aujourd’hui, et, à part les œuvres de théâtre…

Je vois briller dans les yeux du maître comme une courte flamme que je m’empresse de noter.

— Oui,le théâtre. Il n’est pas mort, allez, quoi qu’en pense Muhlfeld qui, d’ailleurs, j’en suis persuadé, reviendra de ses théories. Non ce n’est pas un art inférieur : s’il n’y avait pas ce sacré vaudeville qui prend toute la place ! Ça ne peut pourtant pas s’arrêter à Ibsen et à Becque… Mais j’ai l’air de prêcher pour mon saint, Saint Antoine : c’est que je l’aime beaucoup en effet, et puis je me sens un peu fier de l’avoir découvert, ce garçon ; car je puis le dire…

Une petite fille fait joyeusement irruption dans la pièce ensoleillée.

— Ça, me dit son grand-père auquel elle tend les joues, c’est ma petite Nénette,vous voyez. Dis bonjour au monsieur, ma chérie… Elle vient pour son goûter ; elle veut toujours que ce soit moi qui lui prépare ses tartines de confiture.

La petite, un peu radoucie, me tend la main : je l’embrasse sur le front, ému de ce touchant tableau de famille.

L’enfant partie, Louis Alfred reprend :

— Oui je vous disais : le théâtre… Vous verrez, vous êtes encore assez jeune pour ça..,.

Un silence. Je me hasarde à demander au maître ce qu’il pense des symbolistes.

— Dame, je ne puis guère vous répondre : je connais assez peu leurs œuvres ; pourtant il y en a, je crois, qui promettent : Stéphane Mallarmé, Pailleron, Verlaine, Maeterlinck, Henri de Régnier, St-Malo.

— Saint Malo ?… le frère d’Hector ?

— Précisément ; le poète psychologue, l’auteur de Polichinelle.

— Oui, je me souviens.

— D’autres encore ont de l’avenir ; mais, je vous le répète, je les connais peu. D’ailleurs j’ai les yeux bien affaiblis et je ne peux plus guère lire que la prose.

— Cher maître, permettez moi une question encore. Croyez-vous qu’il y ait, comme on le dit, un rapport entre la chute du Naturalisme et celle de la Société des Dépôts et Comptes-Courants ?

— Ce n’est pas mon avis : le Naturalisme a toujours montré au public la vérité toute nue ; tandis que la Société des Dépôts… Quoiqu’il en soit, dans le camp naturaliste ça devient un sauve-qui-peut véritable.

— Moi aussi, pensai-je, il faut que je me sauve.

Et je sortis en remerciant M. Louis Alfred Natanson qui m’accompagnait jusqu’à sa porte.

M. J. DEGERAISME

M. J. Degeraisme, qui n’est âgé que de trente-trois ans, possède une physionomie éminemment parisienne et boulevardière, et dont la douceur distinguée inspire irrésistiblement la sympathie. C’est d’ailleurs une des personnalités les plus en vue du Tout-Paris élégant et sportif. Son charmant buggy vert-pâle fait l’admiration de nos clubmen les plus select ; il est peu de jeunes gens aujourd’hui qui n’aient adopté la coupe de ses cheveux et de ses pantalons : quant à ses cravates, elles sont légendaires.

Je trouve M. Degeraisme dans sa fameuse salle de bain en porphyre : il est complètement nu : à ses pieds une pédicure, en train de lui polir le talon gauche.

— Entrez donc, ça ne fait rien : je vous attendais ; du reste Madame a fini.

En effet, la vieille femme range ses ustensiles d’ivoire, prend congé et disparaît derrière une sombre portière en tapisserie qui retombe lourdement.

— À ce que je vois, cher maître, vous avez grand souci de votre personne physique.

— Ne trouvez-vous pas cela bien naturel ? Quant à moi, j’ai autant d’horreur pour les gens qui ne se lavent pas les pieds que pour les sénateurs eux-mêmes. Je consacre trois heures par jour aux soins de mon corps. D’ailleurs j’ai fait deux parts dans ma vie, l’une pour les exercices physiques, l’autre pour le rêve.

— Oui, l’art, la littérature….

— Comment : la littérature ? Mais non, pas la littérature. Écrire ? — À quoi bon ? Lire ? J’ai lu plusieurs livres. Aujourd’hui, je ne lis plus rien du tout, estimant que c’est se reconnaître inférieur que de lire ; c’est tout au moins chercher au dehors une somme de jouissance que l’on avoue ne pouvoir trouver en soi-même… et quand on est ce que je suis…

M. Degeraisme appuie du doigt sur un bouton de platine : une douche glacée lui tombe sur les épaules et s’arrête instantanément. Aussitôt un domestique apparaît et enveloppe son maître dans un vaste et moelleux peignoir.

— D’ailleurs, reprend M. Degeraisme, quoi lire ? Nous sommes dans une époque de pacotille littéraire. Les vrais artistes aujourd’hui, sont les plus absconds : ils ne s’adressent guère qu’à un groupe restreint d’initiés, de mandarins. Au vingtième siècle, ce sera bien pis, ou bien mieux, si vous voulez : en tant qu’art on en arrivera à ne plus vivre que pour soi-même.

— Alors plus de littérature ?

— Entendons-nous : il y aura toujours des gens qui feront de ce que l’on nomme encore « les lettres » une des branches du commerce. — Commerce légitime, après tout. — Et nous aurons des Potin, des Chauchard, des Belle-Jardinière de la littérature…

— Diable ! Et pas d’art nouveau, en compensation ?

— Si, peut-être… Une synthèse possible des parfums qui pourrait les faire rentrer dans l’Art…

— Des parfums ?

— Oui.. À part ça, une musique symphonique ; mais symphonique seulement serait l’idéal. Plus de musique lyrique. Wagner assujettit.

Je me sens un peu déconcerté, je dois l’avouer, par les derniers mots de M. Degeraisme.

— Pardon, cher maître, mais alors… la peinture ?… la sculpture ?…

— Oh ! le parti le plus sage serait de fermer les musées. Pourquoi fatiguer son corps inutilement ?

M. Lucien MUHLFELD.

M. Lucien Muhlfeld, on l’a dit, est un lettré délicat. Lettré sans afféterie et délicat sans fadeur. Il est épris de logique ; il réduit tout en formules (feld), et s’il fait de la critique, elle est scientifique.

Aussi habite-t-il le Vésinet. La villa, couverte de chèvrefeuilles, est bien connue dans les environs. Son nom de « La Forgue » vient d’être changé en « Le Forgue » sur les instances de M. Henry Fouquier. Pas de cheminées dans les pièces. Pas de cabinet de travail : une cellule (2m 50 sur 3m 10) sans fenêtre, éclairée jour et nuit à la lumière électrique : les murs sont recouverts de toile d’emballage pailletée d’or.

M. Lucien Muhlfeld a aujourd’hui quarante ans : il est grand, sec, déjà grisonnant, mais pas chauve, je ne rappellerai pas l’histoire de son mariage à Bombay en 1877.

Le maître me présente son beau fils M. C. de Printemps (très curieux ces noms orientaux !) qui fera la joie de cet interviewgatoire. (Quelle différence entre l’esprit d’un vaudevilliste et celui d’un mulâtre !)

— Que pensez-vous, cher maître, que sera la littérature du vingtième siècle ?

— Il n’y en aura pas. La littérature, ça n’existe pas.

— Pardon, je ne comprends pas très bien.

— Tenez : voulez-vous me citer un ouvrage de littérature ?

— Que sais-je ?… Pour ne plus souffrir.

— Mais c’est une œuvre d’art,

— Eh bien… Le Tonkin et la Mère Patrie.

— Ça, c’est de la science. Voyez-vous, mon cher, ce que vous appelez « littérature » n’est autre chose que l’œuvre d’art écrit. Que sera cette œuvre au vingtième siècle ?… Je n’en sais rien.

— En ce cas, quels seront, pour nos descendants, les grands noms de notre époque ?

— Qui sait ? Pour moi, je vois toute une pléiade, curieuse, vivante, grouillante….(Et ce disant, M. Lucien Muhlfeld épuce un superbe griffon vieilli que son beau-fils francise : Vieilli-Griffon — le noble auteur d’Ancæus). D’abord, Paul Gruyer, un indianiste et un poète, un cerveau fumeux, mais troublant, la dernière efflorescence, la définitive, du néo-Baudelairisme ; — Darzens, cette lyre ; — Rosenthal, idéologue puissant, une des fortes intelligences de la jeune génération ; — Tabar, le subtil moraliste de « l’Écho de Paris, « maître et précurseur de Bourget, l’intrépide vide-consciences.

Et c’est-tout, me dit M. Muhlfeld, en appuyant sur les deux syllabes.

— Encore un mot si vous le permettez : Voyez-vous une analogie entre la déconfiture de la Société des Dépôts et celle du Naturalisme ?

— Tout ça, c’est fonds bas et bas-fonds, déclare M. de Printemps.

En m’en allant, je demande à M. Lucien Muhlfeld s’il n’a rien écrit depuis La Fin d’un Art.

— Si fait : un roman cyclique en seize volumes dont je réserve la primeur à une revue trimestrielle de Bordeaux.

Dans la campagne, un vent tiède apporte le parfum des jeunes pousses et caresse délicieusement l’épiderme.

Je me dirige vers la gare, non sans me retourner plus d’une fois vers la charmante villa couverte de chèvrefeuilles.

— Première Paris.

M. V. REB-PEREIRE

M. S. H. K. W. V. Reb-Péreire, le riche, éminent et sympathique israëlite, possède, rue de la Victoire, un hôtel très vaste et fort curieux par l’austérité de son architecture et de son aménagement : peu d’ornementation, un luxe de confortable et de simplicité ; rien d’ailleurs qui ne soit conforme aux rites du plus sévère judaïsme jusqu’à la porte, qui est cochère.

Un domestique m’introduit dans le cabinet de travail de M. V. Reb-Péreire. Au mur, j’aperçois le portrait du grand rabbin de France par Boldini.

M. V. Reb-Péreire se promène à grande pas dans la chambre, en monologuant à haute voix. Je saisis quelques mots : «… 3 1/2… Panama… quatorze millions… »

— Pardon, cher maître, si j’interromps votre solishyloque…

— Entrez-donc : vous ne me dérangez nullement ; au contraire. Vous venez m’interviewer, oui, je sais : vous m’avez averti. J’ai un peu réfléchi aux questions que vous m’avez posées l’autre jour, et me voilà prêt à vous répondre.

Vous voulez mon opinion sur la littérature du vingtième siècle ? — Elle sera et ne peut être que liturgique. L’œuvre ? — un rituel proclamé par le Poète Sacerdote, impliquant la aconnexion des Théosophies primordiales, des mysticismes médiévaux et des mutualités socialistes.

— Excusez-moi ; mais je ne vous suis pas très bien.

— Je ne puis vous en dire plus long ; d’ailleurs vos lecteurs me comprendront.

M. William Bey, secrétaire de M. V. Reb-Péreire, entre sur la pointe des pieds, dépose plusieurs papiers sur le bureau, et se retire, sur la même pointe. Par la porte un instant entre-bâillée, j’aperçois dans la chambre voisine M. Pierre Veber, que le maître a recueilli par charité : bien que poitrinaire et trop passionné pour la boisson, l’auteur de Choléra garde toujours ses yeux tendres et expressifs de superbe Palestinien.

— Vous permettez ? me dit M. V. Reb-Péreire, et, sur mon « Faites donc », il examine d’un rapide coup d’œil les papiers que vient de lui apporter son secrétaire. Après quoi, il penche la tête vers un élégant crachoir au fond duquel j’aperçois le portrait de M. Drumont. Et comme je souris, M. V. Reb-Péreire me dit :

— Il est au fond de toutes mes porcelaines… Mais parlons de choses plus sérieuses : vous voulez que je vous dise, quoi encore ?… mes auteurs préférés ? Les écoles m’importent peu. Voyez-vous, tout ce qu’on peut faire de beau se résume en Spinoza, Maïmonides et Heine…

Ah ! j’y pense : vous pouvez prévenir vos lecteurs que je vais réunir en volume mes articles dramatiques parus dans la Revue Blanche.

— Sous quel titre, cher maître ?

— J’hésite entre : Une Critique par mois et : Chaussons de Lisière.

M. V. Reb-Pereire tira sa montre.

— Diable ! midi et demi… Isaac !… Mon coupé.

Et, se retournant vers moi :

— Allez-vous du côté de la Bourse ?

— Je vous remercie, cher maître, ce n’est pas mon chemin. Mais permettez, moi je vous prie, une dernière question…

— Ah ! oui, au sujet de la Société des Dépôts et du Naturalisme ? Je n’ai pas grand chose à vous dire là-dessus. Pour mes fonds et mes sympathies littéraires, je sais les bien placer… Du reste, me dit le maître à l’oreille, en me serrant la main, pour tout cela, vendez au mieux.

Mme Claude CEHEL

Inutile de dépeindre ici une des femmes les plus connues et les plus aimées des Parisiens. Au même titre que Mesdames Augusta Holmès, Madeleine Lemaire, Séverine ou Louise Abbema, Madame Claude Cehel est une des gloires du sexe dit faible, tant par son profil sévère et expressif que par son esprit délicat et mordant.

On sait que Madame Claude Cehel eût, il y a quelques années, la bonne fortune d’épouser une des célébrités du monde politique, et que, depuis, son ravissant hôtel de la rue Marbeuf est le rendez-vous de l’élégance, des lettres et des arts.

M’étant rendu un matin chez Madame Claude Cehel, j’eus le déplaisir de ne pas la trouver chez elle. Le lendemain, je reçus d’elle une trop courte lettre que je vais mettre sous les yeux de mes lecteurs.

Je passerai, par une modestie bien naturelle, la première page de la missive, où Madame Cehel me félicite de l’idée ingénieuse de mes interviews qu’elle m’engage à réunir en volume.

Les quelques lignes qu’on va lire résument à merveille le caractère délicieusement insouciant de leur auteur.

« Il affirmait qu’une vieille fille est le commencement de la sagesse. [1] »
Maurice Barrès
Cher Monsieur Jean Lureau,

Vous voulez bien me faire l’honneur de me demander ce que je pense de la littérature d’hier et de celle de demain.

Je ne suis guère en état de vous répondre en ce moment, je sors du Palais de l’Industrie, et vous savez comme moi que chez les exténués d’art ces délicates agapes exigent une sieste.

Intérieurement persuadée, d’ailleurs, que tous aperçus sont également ingénieux et que toutes idées se valent entre elles, comme deux simples parallèles entre parallèles, — j’ai même à ce propos esquissé, et vous en ferai part quelque jour, une intéressante théorie du parallélisme idéologique, — je vous laisse toute latitude pour votre interview, pour m’y prêter celle (l’attitude) qui vous conviendra.

Recevez, cher Monsieur Jean Lureau, l’assurance, etc…..

CLAUDE CEHEL.

Ces dernières lignes prouvent assez combien sont conciliantes les convictions littéraires de Madame Claude Cehel. Pourtant, il ne faudrait pas s’y tromper, et nos lecteurs pourront trouver dans En Italie, sous une apparence légère et insouciante, de sérieuses et profondes appréciations sur les maîtres de la littérature contemporaine.

M. Paul LECLERCQ

Encore une physionomie bien parisienne que celle du sympathique Secrétaire de la rédaction de la Revue Blanche grand, maigre, pâle, les cheveux rejetés en arrière ; — un peu la tête de Rzewuski, en roux.

Cinq heures sonnent quand je pénètre dans les bureaux de la Revue. Après avoir traversé l’élégante Salle des Dépêches, bondée de curieux, je monte quelques marches. Dans l’antichambre, tapissée de réjouissantes affiches de Chéret, une rangée de valets de pied en grande tenue me rappellent que c’est aujourd’hui le jour du Revue-five o’clock-Blanche

— C’est vrai, je l’avais oublié ; mais puis-je parler quand même à M. Paul Leclercq ?

— Je vais le prévenir. Si monsieur veut entrer dans son bureau….

Bureau superbe et magnifiquement meublé : un luxe de bon ton. M. Leclercq ouvre la porte, l’air très pressé. Il est en smoking bleu ciel.

— Excusez-moi, me dit-il, mais je n’ai que quelques minutes à vous consacrer. On me réclame à côté, dans les salons. À propos, vous n’entrez pas ?

— Je vous remercie bien ; je ne suis pas présentable. Je venais seulement….

Oui, vous venez m’interviewroger sur la littérature de demain ?

— Précisément.

— Pour moi, elle sera en mi-bémol.

Nos lecteurs ne sont pas sans connaître les théories originales de M. Leclercq sur la poésie : il prétend la ramener à la formule mathématique des intervalles musicaux et au geste rythmique accompagnateur. Son livre La Gloire du Geste est le drapeau des gammologues.

— Oui, continue M. Leclercq, les bras en volute, j’entrevois un Art, tout un Art, vous savez, qui serait comme, à l’aube, des sons de harpe renforcés par une pantomime grandiose. — Oui, en mi-bémol, c’est bien cela. Simple d’ailleurs, cette pantomime, et sobre : l’harmonique courbe des corps nus.

— Ah ! nus ?

Cela va de soi.

— À propos, cher maître, et les poètes, eux, comment seront ils vêtus ?

Avec recherche… mais nus souventes fois aussi, et chantant et virevoltant, dans un regain de troubadourisme.

M. Paul Leclercq appuie sur un bouton de sonnette électrique. Un valet apporte des sandales sur un plateau d’argent. M. Leclercq se déchausse, met les sandales, et me récite, fredonnant presque, un fragment de sa Biblis, en s’accompagnant de ses gestes.

— Vous avez compris ?

— À peu près.

— On s’y fera, vous verrez ; pas trop d’ailleurs ne le faudrait : un cercle restreint d’Initiés… Ah le Geste !… Il y en a, trouvez vous pas ? qui ont l’air piteux et niais des voitures de mariage à la Cascade… D’autres, sont fiers comme des chevaux de cortège funèbre, par un jour froid et sec.

— Cher maître, avant d’aller retrouver vos invités, voulez, vous me dire si vous êtes de ceux qui voient un rapport entre la dégringolade du Naturalisme et celle de la Société des Dépôts et Comptes Courants ?

M. Paul Leclercq me reconduit jusqu’à la porte, puis, lentement : — En effet, oui… en fa naturel mineur.


En traversant l’antichambre, j’entends un murmure de phrases entrecoupées qui semble sortir d’un salon voisin ; je m’approche : ce sont des voies amies. Je me décide à frapper à la porte.

— Entrez.

J’aperçois, tous deux gesticulant, M. Alexis NOËL et M. Auguste JUVÈNE, en pleine discussion littéraire.

— Parfait, me dis-je en moi-même, et je tire de ma poche mon carnet et mon stylographe.

Je commence par noter la physionomie de mes deux interviewcuteurs : M. Alexis Noël est étendu sur un divan bas et chargé de coussins (le divan). Sur le fond bleu foncé d’une draperie, se détache, lumineusement pâle,

le profil découpé sur les grands vitraux peints,


de M. Noël.

Quant à M. Auguste Juvène, le sympathique cul-de-jatte, comme chacun le déplore, juché sur une table, parmi des vases de lilas, il semble trôner, l’air farouche, avec sa barbe hirsute et ses sourcils démesurément longs.

— Si vous le permettez, chers maîtres, je vais profiter d’une si heureuse rencontre pour mettre votre amabilité à contribution. Je vous demanderai donc votre avis sur la littérature du vingtième siècle.

M. Alexis Noël. Ma foi, je ne sais pas trop ce qui nous attend ; mais je ne suis guère rassuré sur le sort de la poésie. Aujourd’hui, c’est désespérant, l’alexandrin devient un moule à inepties et la langue, un pur charabias.

M. Auguste Juvène. Vous voulez sans doute faire allusion aux symbolistes ?

M. Alexis Noël. Dites plutôt : aux cymbalistes, vous serez dans le vrai. Tout ça, voyez-vous c’est de la réclame, pas autre chose ; même le mot décadence n’est pas trop fort, car nous y marchons à la décadence, et nous pouvons y rester, y sombrer… à moins qu’un élément jeune et sain ne vienne enfin revivifier la poésie.

Les yeux de M. Alexis Noël jettent des feux inaccoutumés ; puis, peu-à-peu, la chambre retombe dans son obscurité crépusculaire.

M. Auguste Juvène. Tout ça, c’est très joli ; mais vous me permettrez d’avoir une autre opinion. Pour moi, le Symbolisme est une transition — transition superbe d’ailleurs, mais passagère comme presque toutes les transitions. Nous aurons au siècle prochain, une littérature mixte : plus que des romans réalistes, moins que des romans symbolistes ; quelque chose comme un Euphonisme naturaliste. Les romanciers seront poètes…

M. Alexis Noël… et les poètes romanciers ? Allons donc ! c’est impossible. De même que Verlaine n’aurait pas eu les reins assez solides pour écrire l’Assommoir, je vous promets bien que l’auteur de l’Argent ne ferait pas le Bonheur,

M. Auguste Juvène. Pourquoi pas ? Voyez plutôt les Belges. Ils cumulent, les Belges.

M. Alexis Noël. Les Belges ! les Belges… Je ne vous parle pas des Belges.

M. Auguste Juvène. Vous avez tort : c’est la littérature de l’avenir. Ainsi Mæterlinck, quel dentiste ! Justement je suis en train, en ce moment, de mettre sa Princesse Maleine au pluriel : c’est splendide.

Moi. Mais,… pourquoi au pluriel, cher maître ? Je ne comprends pas très bien.

M. Auguste Juvène. C’est une adaptation en vue du public parisien. Et vous verrez l’effet produit. C’est prodigieux. Tenez, ceci, par exemple : —

 
» — Qui êtes vous ?
» — Nous sommes les princesses Maleine.
» — Comment ?
» — Nous sommes les princesses Maleine.
» — Quoi ? Vous êtes les princesses Maleine ?
» — Nous sommes les princesses Maleine. »

Hein ? Est-ce assez beau ? Et ce cri charmant ;

« Nourrices, nourrices, vous avez des soleils plein les mains. »

Et cette phrase terrible :

« Il y a des petits ga-arçons dé-érîère les po-ortes »

Du reste, c’est à la scène qu’il faudra voir ça.

Moi. Mais, cher maître, ce faisant, êtes vous sûr de rester fidèle aux intentions de l’auteur ?

M. Auguste Juvène. Parfaitement. Mæterlinck est fait pour le pluriel : c’est la forme de son esprit. Du reste, lui-même, comment se nomme-t-il ? — Mæterlinck, et non pas Monterinck. Vous voyez bien.

M. Alexis Noël et moi. C’est juste.

Un silence.

Moi. Chers maîtres, il me reste une dernière question à vous poser. Reconnaisses vous une analogie entre la chute du Naturalisme et celle de la Société des Dépôts et Comptes Courants ?

M. Alexis Noël. Ma foi…

M. Auguste Juvène. Comment « la chute du Naturalisme » ?

Quelle chute ? « Naturalisme pas mort. Lettre suit. » comme l’a si bien télégraphié Alexis (Paul, pas Noël) Certes non il n’est pas mort. Il n’a jamais été si haut au contraire. Mort, au lendemain de l’Argent ? Mort à la veille de la Débâcle ? Allons donc !

Un timbre retentit.

M. Auguste Juvène. Tenez. Vous avez entendu ?… les sonnettes ? Elles ont fait : Maeterlinck…, terlinck, terlinck,… Je vous dis, dans dix ans Maeterlinck seront plus populaires que Shakespeare.

M. Thadée NATANSON

Venu de grand matin, je trouve le maître, en négligé, la pipe à la bouche, étendu sur des peaux d’ours de couleurs sombres.

Au mur, ça et là, des poupées japonaises.

M. Thadée Natanson me présente une pipe énorme, et comme je m’excuse, un peu troublé déjà, il brise entre ses gros doigts une boite de cigares et m’offre un londrès énorme.

— Vous êtes sans doute parent, cher maître, de Louis-Alfred Natanson, le célèbre,…

— Moi ? Jamais de la vie ! entendez-vous ? jamais !… un vieux birbe à moitié gâteux, qui a fait son temps.

M. Thadée Natanson s’est levé, et je puis admirer sa haute taille, sa forte carrure, son aspect presque sauvage ; mais je suis un peu effrayé en voyant le maître écraser sous sa grosse botte une tête d’ours blanc de Sibérie, (empaillée).

Et je crois prudent de cacher sous mon fauteuil mon chapeau et ma canne.

— La littérature du vingtième siècle ? Qu’est-ce-que vous voulez que ça me fasse la littérature du vingtième siècle ? — D’abord, à vous parler franchement, je ne raffole pas des interviews, et autres importations américaines… et puis, pour moi, il n’y a qu’un beau siècle dans l’histoire : le iiie siècle Assyrien.

— Vous voulez donc, cher maître, priver les lecteurs de votre intéressant avis ?

— Oh ! au fait, si vous y tenez…

Eh bien elle a vécu la littérature ; au siècle prochain, on s’en souciera comme de ça… on aura bien autre chose à faire… Un siècle où on brûlera, où on torturera et probablement notre monde et notre soi-disante civilisation sombreront dans un affreux cataclysme.

— Diable, ce n’est pas gai, dis-je, en essayant de sourire.

Mais le maître garde son air farouche et ses sourcils froncés.

— La voilà, la littérature du vingtième siècle… Quant à la nôtre… un tas d’embêteurs, de faiseurs, de phraseurs, et pour quelques uns qui ont eu le sens de l’ameublement, ils ont été gâtés par des écoles. Les naturalistes ? — Des bourgeois. Les psychologues ? — Des j’menfoutistes. Les symbolards ? — Des fumistes. Voilà. Tout ça ne vaut pas un beau tapis.

M. Thadée Natanson ouvre une vaste armoire d’où ruissellent des merveilles de tapisseries.

— Voilà ce qui vaut mieux que tout et me console de tout… la littérature j’aime mieux m’en f… en outre !

Je suis frappé de l’exclusivisme des grands collectionneurs.

À ce moment, le domestique de M. Thadée Natanson, un jeune More, superbement drapé de soie blanche, vient annoncer la visite de M. J. de St Malo.

— Vous voyez, me dit le maître, c’est mon petit More Æas. — Faites entrer, Æas.

M. Thadée Natanson me présente à M. de St Malo, qui a bien les yeux d’un penseur et le menton d’un homme de lettres.

Et je me retire, laissant ces deux messieurs à leur discussion, qui promet d’être très vive.

Voilà ma Contre-enquête terminée. C’est à regret que je me vois obligé de priver les lecteurs de la Revue Blanche de plusieurs autres interviews qui n’auraient pas laissé que d’être intéressants ; mais la place me manque.

D’ailleurs, dans ces quelques pages, le public aura pu, je l’espère, trouver réunies et résumées les opinions littéraires de ses auteurs favoris.

Jean LUREAU
  1. « Vous excuserez cette citation, mais j’ai dès longtemps pris l’habitude d’épigraphier chacune de mes lettres » ( Note de Madame Claude Cehel)