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Imprimerie coloniale (p. 63-66).


VII

LUTTE DU TIGRE ET DU VAUTOUR


En ce temps-là le tigre prit un panier pour aller prendre des poissons en épuisant l'eau. Sur son chemin il vit une grande mare dans laquelle il y avait beaucoup de poissons. Le tigre se mit à épuiser la mare, il épuisa depuis le matin jusqu'au moment où le soleil décline et alors la mare fut à sec. Il y avait dans cette mare des poissons par milliers et dix milliers.

Un vautour qui était je ne sais où vola en ce lieu et vit que le tigre avait épuisé l'eau de la mare. Le vautour demanda des poissons au tigre. Le tigre lui répondit : Si tu veux descendre prendre les poissons, prends-en je te l'accorde. Le tigre pensait que le vautour ne savait pas prendre les poissons.

Le vautour voyant que le tigre lui permettait de prendre du poisson descendit pour pêcher. Comme il avait un bec il piquait les poissons tandis que le tigre ne pouvait en prendre. Toutes les fois qu'il saisissait un poisson, celui-ci lui échappait. C'est pourquoi le tigre n'en prenait pas. Car il ne pouvait les saisir avec ses pattes et les poissons filaient tous à travers les interstices de ses pattes. Quant au vautour il avait un bec et piquait les poissons, aussi les prenait-il rapidement.

Le tigre vit que le vautour prenait si vite les poissons, que tous les gros avaient disparu et qu'il ne lui avait laissé que les petits, il se disputa alors avec le vautour et ils se battirent ensemble ; le vautour piquait le tigre du bec et s'envolait, quant au tigre il ne savait comment faire ne trouvant plus là ce vautour.

Le tigre ne pouvant venir à bout du vautour appela l'homme à son secours. L'homme était à couper des pieux, il entendit le tigre qui l'appelait et accourut à son aide en portant sa serpe sur l'épaule, et ainsi le vautour cessa de piquer le tigre du bec.

Le tigre dit à l'homme : Homme ! tu m'as rendu le service de me sauver, je t'en ai obligation. Maintenant je vais te dire une chose encore, je veux te le dire, mais j'ai grandement peur (de t'offenser). L'homme répondit : Frère tigre, n'aie pas peur de moi, ce que tu veux dire, dis-le ; parle sans avoir peur de moi, Alors le tigre dit à l'homme : Tout à l'heure tu vas revenir chez toi, ne dis à personne que tu m'as sauvé, je prendrai des cerfs et des chevreuils pour te récompenser du service que tu m'as rendu.

L'homme dit : Soit ! je ne le dirai à personne. Le tigre dit : Si tu le dis à quelqu'un je te mangerai. L'homme répondit : Soit ! si véritablement j'en parle à quelqu'un tu me mangeras.

L'homme revint chez lui et ne dit rien à personne. Pendant la nuit il se coucha dans sa maison, et au matin, en sortant avec sa femme, il vit des cerfs et des chevreuils étendus dans la cour. Sa femme lui demanda : Qui a porté ces cerfs et ces chevreuils dans notre cour ? L'homme ne dit rien à sa femme. Il savait que ces cerfs et ces chevreuils avaient été apportés par le tigre pour le récompenser.

La nuit suivante également le tigre prit des cerfs et des chevreuils et les porta dans la cour de cet homme. Au matin celui-ci vit les cerfs et les chevreuils étendus dans sa cour. Le mari et la femme les prirent et en firent de la viande. Cette nuit le tigre vint en cachette écouter ce que l'homme disait à sa femme. La femme demanda : Qui porte ces cerfs et ces chevreuils dans notre cour ? L'homme répondit : Je ne sais pas. La femme gémissant se plaignit qu'il lui disait ordinairement toutes choses, comment se fait-il que cette fois il ne me dise pas la vérité ? Alors le mari lui conta que ce jour-là il était à couper des pieux et qu'il vit le tigre se battre avec le vautour. Le tigre était le plus faible, il m'appela à son secours et j'y courus. Le vautour eut peur de moi et lâcha le tigre[1].

Or, le tigre était caché derrière la maison de l'homme et il l'entendit parler ainsi avec sa femme. Le tigre dit : Maintenant je t'ai entendu, tu as parlé avec ta femme, viens demain matin à la mare que j'ai épuisée pour que je te mange.

L'homme ne savait que faire, il ne faisait que pleurer et regretter sa femme, et il raconta la chose à sa femme. Le lendemain matin il alla droit à la mare que le tigre avait épuisée et chemin faisant il pleurait. En route, il rencontra le lièvre et celui-ci lui demanda : Où vas-tu pleurant ainsi par tout le chemin ? L'homme répondit : Je vais me faire manger par le tigre. Le lièvre dit à l'homme : Comment se fait-il que tu ailles te faire manger par le tigre ? L'homme répondit au lièvre : Un jour le tigre et le vautour se battaient pour des poissons et le tigre fut vaincu par le vautour, il m'appela à son aide, j'accourus, et j'empêchai le vautour de piquer le tigre (du bec), le tigre m'avait recommandé en m'en retournant de ne dire à personne que je l'avais sauvé et qu'il me récompenserait. J'y acquiesçai. Pendant la nuit le tigre prit des cerfs et des chevreuils et me les porta et il resta à épier ce que je disais à ma femme. Je racontai à ma femme que le tigre s'était battu avec le vautour et que je l'avais sauvé, il m'a entendu et m'a ordonné de venir pour qu'il me mange.

Le lièvre dit : Frère homme, n'aie pas peur ! le tigre n'osera pas te manger. L'homme dit : Je te suis obligé. Mais comment éviter que le tigre me mange, ô frère lièvre !

Le lièvre mena l'homme vers le tigre. Arrivé à moitié chemin il dit à l'homme de marcher devant et qu'il marcherait derrière. L'homme arriva à la mare que le tigre avait épuisée et il y trouva le tigre. Celui-ci allait sauter et faisait mine de dévorer l'homme. Le lièvre fit un saut hors des brousses et parut. Le tigre lui demanda : Frère lièvre, où vas-tu ? Le lièvre répondit : Je viens voir le tigre manger l'homme. Le tigre raconta au lièvre tous les discours qui avaient été tenus entre l'homme et lui et qu'il allait le manger. Le lièvre dit : Tu veux manger l'homme, je te prie de me le donner pour cette fois.

Le tigre n'écoula pas le lièvre et voulait manger l'homme. Alors le lièvre dit : Si tu ne m'écoutes pas je vais me secouer et faire voler de mon corps une nuée de vautours qui te piqueront. Ne vas-tu pas m'écouter ? Le lièvre se secoua, et il vit un vautour voler en rond dans le ciel. Il le montra au tigre ; le tigre à la vue de ce vautour s'enfuit dans la forêt et ne dévora pas l'homme.



  1. Il y a dans tout ce morceau un mélange à peu près inextricable de discours direct et indirect. La traduction suit le texte d'aussi près que possible.