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Imprimerie coloniale (p. 94-96).


XI

DEUX FRÈRES PAUVRES

[1]

Autrefois un homme avait planté du maïs dans un défrichement de la forêt. Quand le maïs fut près de sa maturité, il construisit un mirador pour surveiller son champ. Il s'y endormit profondément et, roulé dans sa natte, il ressemblait à un mort.

Ce jour-là des Krathœn [2] vinrent en cet endroit manger des fruits. Ils virent ce beau champ de maïs et l'homme qui dormait sur le mirador. Les Krathœn s'appelèrent l'un l'autre et ils dirent : Voilà du maïs qui est mûr et nous ne voyons personne y travailler. D'autre part, il y a un mort sur le mirador, nous ne savons si c'est le maître du champ ou un étranger.

Les Krathœn arrivèrent en troupe pour manger le maïs et virent qu'il en était ainsi. Ils se dirent : Allons d'abord enterrer cet homme, nous reviendrons ensuite manger le maïs. Ils emportèrent donc l'homme. Au milieu du chemin ils se demandèrent les uns les autres : Allons-nous l'enterrer à la montagne du fer, à celle de l'argent ou à celle de l'or ? Enterrons-le, dirent-ils, à la montagne de l'or, ce sera mieux.

Les Krathœn emportèrent le dormeur à la montagne de l'or, montagne qu'aucun homme n'avait vue. Une fois arrivés ils se mirent à creuser une fosse dans laquelle ils mirent le corps de l'homme, mais ils ne l'enterrèrent pas. Ils avaient faim et ils allèrent chercher des fruits se proposant de revenir ensuite pour achever.

L'homme se réveilla et vit que dans la fosse tout était or. Il se saisit d'une brassée d'or, et ensuite referma les yeux et se rendormit dans la fosse. Les Krathœn une fois rassasiés revinrent et se dirent : Ce lieu est trop solitaire pour y enterrer cet homme, rapportons-le au mirador. Ils l'y rapportèrent, et quand l'homme se réveilla, il vit qu'il avait une brassée d'or.

Il revint chez lui, se bâtit une belle maison, acheta des rizières et des terres, engagea des serviteurs et vécut en homme riche.

Le frère aine de cet homme habitait un autre village ; il apprit que son cadet avait trouvé beaucoup d'or. Il vint à la maison de celui-ci et lui dit. : Où as-tu pris tout cet or ? L'autre lui dit : J'avais fait un champ de maïs sur la montagne et je m'étais couché sur le mirador pour le garder. Des Krathœn vinrent et, me croyant mort, m'emportèrent à la montagne de l'or pour m'enterrer. Ils creusèrent un trou et m'y jetèrent. Là je me réveillai et je vis que tout était or, j'en pris une brassée, ensuite je me rendormis dans le trou. Les Krathœn me rapportèrent au champ de maïs. En me réveillant je vis cet or, je revins à la maison et j'achetai des rizières et des terres.

L'aîné demanda : Quelle est la quantité d'or sur cette montagne ? Le cadet répondit : Qui en connaîtrait la quantité ? Il y en a énormément. L'aîné dit : Où est le champ de maïs que tu avais planté ? Le cadet l'y mena. L'aîné alors monta sur le mirador et le cadet revint à la maison.

Des Krathœn vinrent pour manger le maïs. Ils virent l'homme couché sur le mirador et se dirent : Quel est cet homme qui est venu mourir en ce lieu ? Faisons la bonne œuvre d'aller l'enterrer. L'homme les entendait et était tout joyeux dans son cœur ; il ne bougeait ni ne disait mot. Les Krathœn l'emportèrent, et, sur le chemin ils se demandèrent : Allons-nous l'enterrer à la montagne de l'or ou à celle du fer ? Plusieurs d'entre eux dirent : Où vous voudrez, peu importe.

Alors l'homme qui faisait le mort s'écria : Portez-moi tout droit à la montagne de l'or, ce sera mieux. Les Krathœn épouvantés le laissèrent tomber sur les rochers et s'enfuirent. L'homme eut les reins cassés et ne revint jamais plus à sa maison.



  1. Voir Contes et Légendes annamites, 7l-68. Le texte tjame de ce conte et des suivants n'a pas été autographié. La traduction a pu, par suite, prendre une allure un peu plus libre.
  2. Krathœn, espèce de singe.