Contes moraux pour l’instruction de la jeunesse/Jean et Marie


JEAN ET MARIE.


CONTE.


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Il y avait un marchand qui était allé dans les Indes avec sa femme. Il y gagna beaucoup d’argent ; et, au bout de quelques années, il s’embarqua pour revenir en France d’où il était. Il avait avec lui sa femme et deux enfans, un garçon et une fille ; le garçon, âgé de quatre ans, se nommait Jean, et la fille, qui n’en avait que trois, s’appelait Marie. Quand ils furent à moitié chemin, il survint une grande tempête, et le pilote dit qu’ils étaient en grand danger, parce que le vent les poussait vers des îles, où sans doute leur vaisseau se briserait. Le pauvre marchand, ayant appris cela, prit une grande planche, et lia fortement dessus sa femme et ses deux enfans ; il voulait s’y attacher aussi, mais il n’en eut pas le tems ; car le vaisseau, ayant touché contre un rocher, s’ouvrit en deux, et tous ceux qui étaient dedans tombèrent dans la mer. La planche sur laquelle étaient la femme et les deux enfans, se soutint sur la mer comme un petit bateau, et le vent la poussa vers une île. Alors la femme détacha les cordes, et avança dans cette île avec les deux enfans.

La première chose qu’elle fit quand elle fut en lieu de sûreté, fut de se mettre à genoux pour remercier Dieu de l’avoir sauvée ; elle était pourtant bien affligée d’avoir perdu son mari : elle pensait aussi qu’elle et ses enfans mourraient de faim dans cette île, ou qu’ils seraient mangés par les bêtes sauvages. Elle marcha quelque tems dans ces tristes pensées, et elle aperçut plusieurs arbres chargés de fruits ; elle prit un bâton et en fit tomber, qu’elle donna à ses petits enfans, et en mangea elle-même : elle avança ensuite plus loin, pour voir si elle ne découvrirait point quelque cabane ; mais elle reconnut qu’elle était dans une île déserte. Elle trouva dans son chemin un grand arbre qui était creux, et elle résolut d’en faire une maison pour cette nuit. Elle y coucha donc avec ses enfans, et le lendemain elle avança encore dans l’île, autant qu’ils purent marcher. Elle trouva dans son chemin des nids d’oiseaux dont elle prit les œufs ; et, voyant qu’elle ne trouvait ni hommes, ni mauvaises bêtes, elle résolut de se soumettre à la volonté de Dieu, et de faire son possible pour bien élever ses enfans. Elle avait dans sa poche un évangile et un livre de communes prières ; elle s’en servit pour leur apprendre à lire, et pour leur enseigner à connaître le bon Dieu. Quelquefois le petit garçon lui disait : Ma mère, où est mon papa ? d’où vient nous a-t-il fait quitter notre maison pour venir dans cette île ? est-ce qu’il ne viendra pas nous chercher ? Mes enfans, leur répondait cette pauvre femme enpleurant, votre père est allé dans le ciel ; mais vous avez un autre papa qui est le bon Dieu. Il est ici, quoique vous ne le voyiez-pas ; c’est lui qui nous envoie des fruits et des œufs ; et il aura soin de nous, tant que nous l’aimerons de tout notre cœur, et que nous le servirons. Quand ces petits enfans surent lire, ils lisaient avec bien du plaisir tout ce qui était dans leurs livres, et ils en parlaient toute la journée. D’ailleurs ils étaient fort bons et fort obéissans à leur mère.

Au bout de deux ans cette pauvre femme tomba malade, et elle connut qu’elle allait mourir : elle était bien inquiète pour ses pauvres enfans ; mais, à la fin, elle pensa que Dieu, qui était si bon, en aurait soin. Elle était couchée dans le creux de son arbre ; et, ayant appelé ses enfans, elle leur dit : Je vais bientôt mourir, mes chers enfans, et vous n’aurez plus de mère. Souvenez-vous pourtant que vous ne serez pas tous seuls, et que le bon Dieu verra tout ce que vous ferez. Ne manquez jamais à le prier matin et soir. Mon cher Jean, ayez bien soin de votre sœur Marie ; ne la grondez point ; ne la battez jamais ; vous êtes plus grand et plus fort qu’elle, vous irez lui chercher des œufs et des fruits : elle voulait aussi dire quelque chose à Marie ; elle n’en eut pas le tems, elle mourut.

Ces pauvres enfans ne comprenaient point ce que leur mère voulait leur dire ; car ils ne savaient pas ce que c’était de mourir : quand elle fut morte, ils crurent qu’elle dormait, et ils n’osaient faire du bruit, crainte de la réveiller. Jean fut chercher des fruits ; et, ayant soupé, ils se couchèrent à côté de l’arbre, et s’endormirent tous les deux. Le lendemain ils furent fort étonnés de ce que leur mère dormait encore, et furent la tirer par le bras pour la réveiller : comme ils virent qu’elle ne leur répondait pas, ils crurent qu’elle était fâchée contr’eux, et se mirent à pleurer ; ensuite ils lui demandèrent pardon, et lui promirent d’être bien sages ; ils eurent beau faire ; vous pensez bien que la pauvre femme ne pouvait leur répondre, puisqu’elle était morte. Ils restèrent là pendant plusieurs jours, jusqu’à ce que le corps commençât à se corrompre. Un matin, Marie, jetant de grands cris, dit à Jean : Ah ! mon frère, voilà des vers qui mangent notre pauvre maman ; il faut les arracher : venez m’aider. Jean s’approcha ; mais ce corps sentait si mauvais, qu’ils ne purent rester là, et furent contraints d’aller chercher un autre arbre pour y coucher.

Ces deux enfans obéirent exactement à leur mère, et jamais ils ne manquèrent à prier Dieu : ils lisaient si souvent leurs livres, qu’ils les savaient par cœur. Quand ils avaient bien lu, ils se promenaient, ou bien ils s’asseyaient sur l’herbe, et Jean disait à sa sœur : Je me souviens, quand j’étais bien petit, d’avoir été dans un lieu où il y avait de grandes maisons, et beaucoup d’hommes ; j’avais une nourrice, et vous aussi, et mon père avait beaucoup de valets ; nous avions aussi de belles robes. Tout d’un coup, papa nous a mis dans une maison qui allait sur l’eau ; et puis, tout d’un coup, il nous a attachés à une planche, et a été tout au fond de la mer, d’où il n’est jamais revenu. Cela est bien singulier, répondait Marie ; mais enfin, puisque cela est arrivé ; c’est que Dieu l’a voulu ; car vous savez bien, mon frère, qu’il est tout-puissant.

Jean et Marie restèrent onze ans dans cette île. Un jour qu’ils étaient assis au bord de la mer, ils virent venir dans un bateau plusieurs hommes noirs. D’abord, Marie eut peur et voulait se sauver ; mais Jean lui dit : restons, ma sœur ; ne savez-vous pas que notre père le bon Dieu est ici, et qu’il empêchera ces hommes de nous faire du mal ? Ces hommes noirs étant descendus à terre, furent surpris de voir ces enfans qui étaient d’une autre couleur qu’eux ; ils les environnèrent et leur parlèrent ; ce fut inutilement : le frère et la sœur n’entendaient pas leur langage. Jean mena ces Sauvages à l’endroit où étaient les os de sa mère, et leur conta comment elle était morte tout d’un coup ; ils ne l’entendaient pas non plus. Enfin les noirs leur montrèrent leur petit bateau, et leur firent signe d’y entrer. Je n’oserais, disait Marie, ces gens-là me font peur. Jean lui dit : rassurez-vous, ma sœur ; mon père avait des domestiques de la même couleur que ces hommes, peut-être qu’il est revenu de son voyage, et qu’il les envoye pour nous chercher.

Ils entrèrent donc dans le bateau qui les conduisit dans une île qui n’était pas fort éloignée, et qui avait des Sauvages pour habitans. Tous ces Sauvages les reçurent fort bien : leur roi ne pouvait se lasser de regarder Marie, et il mettait souvent la main sur son cœur, pour lui marquer qu’il l’aimait. Marie et Jean eurent bientôt appris la langue de ces Sauvages, et ils connurent qu’ils faisaient la guerre à des peuples qui demeuraient dans des îles voisines ; qu’ils mangeaient leurs prisonniers, et qu’ils adoraient un grand vilain singe qui avait plusieurs Sauvages pour le servir, en sorte qu’ils étaient bien fâchés d’être venus demeurer chez ces méchantes gens. Cependant le roi voulait absolument épouser Marie, qui disait à son frère : j’aimerais mieux mourir que d’être la femme de cet homme là. C’est parce qu’il est bien laid que vous ne l’épouserez pas, disait Jean. Non, mon frère, lui disait-elle ; c’est parce qu’il est méchant. Ne voyez-vous pas qu’il ne connaît pas notre père le bon Dieu ; et, qu’au lieu de le prier, il se met à genoux devant ce vilain singe. D’ailleurs, notre livre dit qu’il faut pardonner à ses ennemis, et leur faire du bien, et vous voyez qu’au lieu de cela, ce méchant homme fait mourir ses prisonniers et les mange.

Il me prend une pensée, dit Jean ; si nous tuyions ce vilain singe, ils verraient bien que ce n’est pas un Dieu ? Faisons mieux, dit Marie ; notre livre dit que Dieu accorde toujours les choses qu’on lui demande de bon cœur ; mettons-nous à genoux, et prions Dieu de tuer lui-même le singe, alors on ne s’en prendra pas à nous, et on ne nous fera point mourir.

Jean trouva ce que sa sœur lui disait fort raisonnable. Ils se mirent donc tous deux à genoux, et dirent tout haut : seigneur, qui pouvez tout ce que vous voulez, ayez, s’il vous plaît, la bonté de tuer ce singe, afin que ces pauvres gens connaissent que c’est vous qu’il faut adorer, et non pas lui. Ils étaient encore à genoux, lorsqu’ils entendirent jeter de grands cris ; et, s’étant informés de ce qui y donnait lieu, on leur apprit que le grand singe, en sautant de dessus un arbre, s’était cassé la jambe, et qu’on croyait qu’il en mourrait. Les sauvages qui avaient soin du grand singe qui était mort, et qui étaient comme ses prêtres, dirent au roi que Marie et son frère étaient cause du malheur qui était arrivé, et qu’ils ne pourraient être heureux qu’après que ces deux blancs auraient adoré leur dieu. Aussitôt on décida qu’on ferait un sacrifice au nouveau singe qu’on venait de choisir ; que les deux blancs y assisteraient, et, qu’après cela, Marie épouserait leur roi ; que, s’ils refusaient de le faire, on les brûlerait tout vifs avec leurs livres, dont ils se servaient pour faire des enchantemens. Marie apprit celle résolution, et, comme les prêtres lui disaient que c’était elle qui avait fait mourir leur singe, elle leur répondit : si j’avais fait mourir votre singe, n’est-il pas vrai que je serais plus puissante que lui ; je serais donc bien stupide d’adorer quelqu’un qui ne serait pas au-dessus de moi. Le plus faible doit se soumettre au plus puissant, et par conséquent, je mériterais plutôt les adorations du singe, que lui les miennes. Cependant, je ne veux pas vous tromper, ce n’est pas moi qui lui ai ôté la vie ; mais notre Dieu qui est le maître de toutes les créatures, et sans la permission duquel, vous ne sauriez ôter un seul cheveu de ma tête. Ce discours irrita tous les sauvages ; ils attachèrent Marie et son frère à des morceaux de bois, et se préparaient à les brûler, lorsqu’on leur apprit qu’un grand nombre de leurs ennemis venait d’aborder dans l’île. Ils coururent pour les combattre, et furent vaincus. Les sauvages qui étaient vainqueurs, coupèrent les chaînes des deux enfans blancs, et les ayant menés dans leur île, ils devinrent les esclaves du roi. Ils travaillaient depuis le matin jusqu’au soir, et disaient : il faut servir fidèlement notre maître pour l’amour de Dieu, et croire que c’est le Seigneur que nous servons : car notre livre dit qu’il faut le faire ainsi.

Cependant, ces nouveaux sauvages faisaient souvent la guerre, et, comme leurs voisins, ils mangeaient leurs prisonniers. Un jour ils en prirent un grand nombre, car ils étaient fort vaillans : parmi ceux-là il y avait un homme blanc, et, comme il était fort maigre, les sauvages résolurent de l’engraisser avant de le manger. Ils l’enchaînèrent dans une cabane, et chargèrent Marie de lui porter à manger. Comme elle savait qu’il devait être bientôt mangé, elle en avait grande pitié, et, le regardant tristement, elle dit : mon Dieu, mon père, ayez pitié de lui. Cet homme blanc qui avait été fort étonné, en voyant une fille de la même couleur que lui, le fut bien davantage, quand il lui entendit parler sa langue et prier un seul Dieu. Qui vous a appris à parler français, lui dit-il, et à connaître le bon Dieu ? Je ne savais pas le nom de la langue que je parle, répondit-elle, c’était la langue de ma mère, et elle me l’a apprise ; pour le bon Dieu, nous avons deux livres qui en parlent, et nous le prions tous les jours. Ah ! ciel ! s’écria cet homme, en levant les yeux et les mains au ciel, serait-il possible ? Mais, ma fille, pourriez-vous me montrer les livres dont vous me parlez ? Je ne les ai pas, lui dit-elle ; mais je vais chercher, mon frère, qui les garde, et il vous les montrera. En même tems, elle sortit, et revint bientôt après avec Jean qui apportait ces deux livres. L’homme blanc les ouvrit avec émotion, et, ayant lu sur le premier feuillet : Ce livre appartient à Jean Maurice, il s’écria : Ah ! mes chers enfans, est-ce vous que je revois, venez embrasser votre père, et puissiez-vous me donner des nouvelles de votre mère ? Jean et Marie, à ces paroles, se jetèrent dans les bras de l’homme blanc en versant des larmes de joie ; à la fin, Jean reprenant la parole, dit : mon cœur me dit que vous êtes mon père, cependant, je ne sais comment cela peut être, car ma mère m’a dit que vous étiez tombé dans le fond de la mer, et je sais à présent qu’il n’est pas possible d’y vivre, ni d’en revenir. Je tombai effectivement dans la mer, quand notre vaisseau s’entrouvrit, reprit cet homme ; mais, m’étant saisi d’une planche, j’abordai heureusement dans une île, et je vous crus perdus. Alors, Jean lui dit toutes les choses dont il put se souvenir, et l’homme blanc pleura beaucoup quand il apprit la mort de sa pauvre femme. Marie pleurait aussi beaucoup, mais c’était pour un autre sujet. Hélas ! s’écria-t-elle, à quoi sert-il que nous ayons retrouvé notre père, puisqu’il doit être tué et mangé dans peu de jours ? Il faudra couper ses chaînes, dit Jean, et nous nous sauverons tous trois dans la forêt. Et qu’y ferons-nous, mes pauvres enfans, dit Jean Maurice ? Les sauvages nous rattraperons, ou bien il faudra mourir de faim. Laissez-moi faire, dit Marie ; je sais un moyen infaillible de vous sauver.

Elle sortit en finissant ces paroles, et alla trouver le roi. Lorsqu’elle fut entrée dans sa cabane, elle se jeta à ses pieds, et lui dit : Seigneur, j’ai une grâce à vous demander, voulez-vous me promettre de me l’accorder ? Je vous le jure, lui dit le roi ; car je suis fort content de vôtre service. Eh bien ! lui dit Marie : vous saurez que cet homme blanc, dont vous m’avez donné le soin, est mon père, et celui de Jean ; vous avez résolu de le manger, et je viens vous représenter qu’il est vieux et maigre, et qu’ainsi il ne sera pas fort bon ; au lieu que je suis jeune et grasse. Ainsi, j’espère que vous voudrez bien me manger à sa place, je ne vous demande que huit jours pour avoir le plaisir de le voir avant de mourir. En vérité, lui dit le roi, vous êtes une si bonne fille, que je ne voudrais pas pour toute chose vous faire mourir ; vous vivrez, et votre père aussi. Je vous avertis même qu’il vient tous les ans ici un vaisseau plein d’hommes blancs, auxquels nous vendons nos prisonniers : il arrivera bientôt, et je vous donnerai la permission de vous en aller.

Marie remercia beaucoup le roi, et remerciait le bon Dieu qui lui avait inspiré d’avoir compassion d’elle. Elle courut porter ces bonnes nouvelles à son père ; et quelques jours après, le vaisseau, dont le roi lui avait parlé, étant arrivé, elle s’embarqua avec son père et son frère. Ils abordèrent dans une grande île habitée par des Espagnols. Le gouverneur de cette île ayant appris l’histoire de Marie, dit en lui-même : cette fille n’a pas un sou, et elle est bien brûlée du soleil ; mais elle est si bonne et si vertueuse, qu’elle pourra rendre son mari plus heureux que si elle était riche et belle, il pria donc le père de Marie, de lui donner sa fille en mariage, et Jean Maurice y ayant consenti, le gouverneur l’épousa, et donna une de ses parentes à Jean ; en sorte qu’ils vécurent fort heureux dans cette île, admirant la sagesse de la Providence, qui n’avait permis que Marie fût esclave que pour lui donner l’occasion de sauver la vie à son père.


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