Contes moraux pour l’instruction de la jeunesse/Élise et Mira, ou l’île des esclaves


ÉLISE ET MIRA,
ou
L’ISLE DES ESCLAVES.


CONTE.


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Il y avait dans la ville d’Athènes une jeune demoiselle, nommée Élise, qui était orgueilleuse et méchante. Elle avait un grand nombre d’esclaves qu’elle rendait les plus malheureuses personnes du monde ; elle les battait, leur disait des injures ; et, quand des personnes de bon sens lui disaient qu’elle avait tort d’agir ainsi, elle répondait : Ces créatures sont faites pour souffrir mes humeurs ; c’est pour cela que je les ai achetées, que je les nourris, que je les habille ; elles sont encore trop heureuses de trouver du pain auprès de moi. Celle méchante fille avait sur-tout une femme-de-chambre, qu’on nommait Mira, qui était son souffre-douleur ; cependant c’était la meilleure créature du monde ; et, malgré les mauvaises façons de sa maîtresse, elle lui était fort attachée ; elle excusait ses défauts tant qu’elle pouvait, et elle eût donné tout son sang pour la rendre plus raisonnable. Élise eut un voyage à faire par mer ; et, comme c’était pour une affaire pressée, et qu’elle ne devait pas y être long-tems, elle ne prit avec elle que sa femme-de-chambre. À peine fut-elle en pleine mer, qu’il s’éleva une grande tempête qui éloigna le vaisseau de sa route. Après qu’il eut couru la mer pendant plusieurs jours, ceux qui conduisaient le vaisseau aperçurent une île ; comme ils ne savaient où ils étaient, et qu’ils n’avaient plus de vivres, il fallut y aborder. En entrant dans le port, une chaloupe vint au-devant d’eux, et ceux qui étaient dans cette chaloupe demandèrent à tous ceux du vaisseau, quels étaient leurs noms et leurs qualités. L’orgueilleuse Élise fit écrire les titres de sa famille, et il y en avait plus d’une page. Elle croyait que cela obligerait ces gens-là à la respecter. Elle fut donc fort surprise, lorsqu’ils lui tournèrent le dos sans lui faire politesse ; mais elle le fut bien davantage quand son esclave eut déclaré son nom et sa qualité ; car ces gens lui rendirent toutes sortes de respects, et lui dirent qu’elle pouvait commander dans le vaisseau où elle était la maîtresse. Ce discours impatienta Élise, qui dit à son esclave : Je vous trouve bien impertinente d’écouter les discours de ces gens-là. Tout beau, madame, lui dit le maître de la chaloupe : vous n’êtes plus à Athènes. Apprenez que trois cents esclaves, au désespoir des mauvais traitemens de leurs maîtres, se sauvèrent dans cette île, il y a trois cents ans ; ils y ont fondé une république, où tous les hommes sont égaux ; mais ils ont établi une loi à laquelle il faut vous soumettre de gré ou de force. Pour faire sentir aux maîtres combien ils ont eu tort d’abuser du pouvoir qu’ils avaient sur leurs domestiques, ils les ont condamnés à être esclaves à leur tour. Ceux qui obéissent de bonne grâce peuvent espérer qu’on leur rendra la liberté ; mais ceux qui refusent de se soumettre à nos lois, sont esclaves pour la vie. On vous donne toute cette journée pour vous plaindre, et vous accoutumer à votre mauvais sort ; mais si, demain, vous faites le plus petit murmure, vous êtes esclave à jamais. Élise profita de la permission, et vomit mille injures contre cette île et ses habitans ; mais Mira, profitant d’un moment où personne ne la voyait, se jeta aux pieds de sa maîtresse, et lui dit : Consolez-vous, madame, je n’abuserai pas de votre malheur, et je vous respecterai toujours comme ma maîtresse. La pauvre fille le pensait comme elle le disait ; mais elle ne connaissait pas les lois du pays. Le lendemain, on la fit venir devant les magistrats, avec sa maîtresse qui était devenue son esclave. Mira, lui dit le premier magistrat, il faut vous instruire de nos coutumes ; mais souvenez-vous bien que, si vous y manquiez, il en coûterait la vie à votre esclave Élise. Rappelez-vous bien fidèlement la conduite qu’elle a eue avec vous dans Athènes : il faut, pendant huit jours, que vous la traitiez comme elle vous a traitée. Il faut le jurer tout-à-l’heure. Au bout de huit jours vous serez la maîtresse de la traiter comme il vous plaira. Et vous, Élise, souvenez-vous que la moindre désobéissance vous rendrait esclave pour le reste de vos jours. À ces paroles, Mira et Élise se mirent à pleurer. Mira même se jeta aux pieds du magistrat, et le conjura de la dispenser de faire ce serment ; car, ajouta-t-elle, je mourrai de douleur, s’il faut que je le garde. Levez-vous, madame, dit le magistrat à Mira ; cette créature vous traitait donc d’une manière bien terrible, puisque vous frémissez de l’imiter. Je voudrais que la loi me permît de vous accorder ce que vous me demandez ; mais cela n’est pas possible. Tout ce que je puis faire en votre faveur, c’est d’abréger l’épreuve, et de la réduire à quatre jours : mais ne me répliquez pas ; car, si vous dites un mot, vous ferez les 8 jours entiers. Mira fit donc ce serment ; et on annonça à Élise que son service commencerait le lendemain. On envoya chez Mira deux femmes qui devaient écrire toutes ses paroles et ses actions pendant ces quatre jours. Élise, voyant que c’était une nécessité, prit son parti en fille d’esprit ; car, malgré sa hauteur, elle en avait beaucoup. Elle résolut donc d’être si exacte à servir Mira, qu’elle n’aurait point occasion de la maltraiter ; elle ne se souvenait pas que cette fille devait copier ses caprices et ses mauvaises humeurs. Le matin du jour suivant, Mira sonna, et Élise manqua se casser le cou pour courir à son lit ; mais cela ne lui servit de rien. Mira lui dit, d’un ton aigre : À quoi s’occupait cette salope ? Elle ne vient jamais qu’un quart-d’heure après que j’ai sonné. Je vous assure, madame, que j’ai tout quitté quand je vous ai entendue. Taisez-vous, lui dit Mira, vous êtes une impertinente raisonneuse qui ne sait que répondre mal à propos : donnez-moi ma robe, que je me lève. Élise, en soupirant, fut chercher la robe que Mira avait mise la veille, et la lui apporta : mais Mira, la lui jetant dans le visage, lui dit : Que cette fille est bête ; il faut lui dire tout : ne devez-vous pas savoir que je veux mettre aujourd’hui ma robe bleue ? Élise soupira encore ; mais il n’y avait pas le petit mot à dire. Elle se souvenait fort bien qu’il eût fallu, dans Athènes, que la pauvre Mira eût deviné ses caprices pour s’empêcher d’être grondée. Quand sa maîtresse fut habillée, et qu’elle lui eût servi son déjeûner, elle descendit pour déjeûner à son tour ; mais à peine fut-elle assise, que la cloche sonna ; cela arriva plus de dix fois dans une heure, et c’était pour des bagatelles que Mira la faisait monter. Tantôt elle avait oublié son mouchoir dans une chambre ; une autre fois c’était pour ouvrir la porte à son chien, et toujours pour des choses de pareille conséquence. Il fallait pourtant descendre et monter deux grands escaliers, en sorte que la pauvre Élise ne pouvait plus se soutenir, tant elle était lassé, et disait en elle-même : Hélas ! la pauvre Mira a bien eu à souffrir avec moi ; car il lui fallait recommencer ce train de vie tous les jours. À deux heures, madame annonça qu’elle voulait aller au spectacle, et qu’il fallait la coiffer. Elle dit à Élise qu’elle voulait que ses cheveux fussent accommodés en grosses boucles ; mais ensuite elle trouva que cela lui rendait la tête trop grosse ; elle fit donc défaire cette frisure pour en faire une autre ; et, jusqu’à six heures qu’elle sortit, Élise fut contrainte de rester debout, encore eut-elle à essuyer mille brusqueries ; elle était une bête, une mal-adroite, qui ne gagnait pas l’argent qu’elle dépensait. Mira revint du spectacle à deux heures de nuit, parce qu’elle avait soupé en ville, et elle revint de fort mauvaise humeur, à cause qu’elle avait perdu son argent au jeu ; elle s’en vengea, en cherchant querelle à sa femme-de-chambre ; et comme celle-ci, en la décoiffant, lui tira les cheveux par accident, elle lui donna un soufflet. La patience manqua échapper à Élise ; mais elle se souvint qu’elle en avait donné plus de dix à Mira, et ce souvenir l’engagea à se taire. Je veux sortir demain à dix heures, et mettre ma coiffure de dentelle, dit Mira à Élise. Elle n’est pas blanche, dit la femme-de-chambre ; et vous savez qu’il me faut cinq heures pour la blanchir. Madame, dirent les deux femmes de l’île à Mira, pensez donc que cette pauvre fille a besoin de dormir. Elle sera bien malade quand elle passera une nuit, répondit Mira ; elle est faite pour cela. Hélas ! dit Élise en elle-même, je lui ai fait passer la nuit pour mes fantaisies, plus de vingt fois. Mira, pendant les quatre jours, répéta si bien toutes les sottises de sa maîtresse, qu’Élise conçut toute la dureté de sa conduite, et vit bien qu’elle avait agi en barbare avec cette fille. Elle était si fatiguée, lorsque les quatre jours furent finis, qu’elle tomba malade. Mira la fit coucher dans son lit, lui apporta elle-même ses bouillons, et la servit avec la même exactitude, que quand elle était dans Athènes ; mais Élise ne recevait pas ses services avec la même hauteur ; elle était si confuse du bon cœur de son esclave, qu’elle eût consenti à être la sienne toute sa vie, pour réparer toutes les fautes qu’elle avait faites à son égard. J’ai oublié de vous dire qu’on avait pris sur le vaisseau où était Élise, quelques dames et gentilshommes d’Athènes ; mais comme ce n’étaient pas des personnes de son rang, elle les connaissait peu, et ne s’en était guère occupée. Au bout d’un mois, on les rassembla toutes ; et les juges, qui étaient nommés pour cela, examinèrent leur conduite, et commencèrent par interroger les maîtresses devenues esclaves, pour savoir comment elles se trouvaient de leur nouvelle condition. Elles avouèrent toutes, en soupirant, qu’il était bien dur pour elles d’être soumises à ceux auxquels elles devaient commander. Et pourquoi, leur demandèrent les juges, vous croyez-vous en droit de commander à vos esclaves ? La nature a-t-elle mis entre vous et eux une distinction réelle ? vous n’oseriez le dire. L’esclave, le domestique et le maître, sortent du même père ; et les dieux, en les plaçant dans des conditions si différentes, n’ont pas prétendu que les uns fussent plus à leurs yeux que les autres. La vertu règle les rangs devant la divine sagesse. C’est le seul titre dont elle fasse cas ; et c’est pour faciliter l’exercice de toutes les vertus, qu’elle a permis les différentes conditions. L’esclave doit se distinguer par son attachement à son maître, sa fidélité, son amour pour le travail. Il faut que les maîtres, par leur douceur, leur charité, adoucissent ce que la condition d’esclave a de dur ; et il faut que les esclaves, par leur affection, leur obéissance et leur zèle, paient leurs maîtres des bontés qu’ils ont pour eux. Vous avez fait l’épreuve des deux conditions, dit le juge aux maîtres devenus esclaves : que cela vous serve de leçon, quand vous serez retournés dans Athènes ; et ne traitez jamais vos domestiques autrement que vous n’auriez souhaité d’être traités dans le tems que vous avez resté ici. Le juge ensuite, s’adressant aux esclaves devenus maîtres, leur dit : La loi vous permet de rendre la liberté à vos esclaves, mais elle ne vous y force pas. Vous pouvez les garder ici toute leur vie ; vous pouvez les renvoyer à Athènes ; vous pouvez, si vous le voulez, y retourner avec eux. Que tous ceux qui veulent rendre la liberté à leurs anciens maîtres, viennent écrire leurs noms sur ce livre. Le juge espérait de Mira qu’elle serait la première à rendre la liberté à sa maîtresse ; mais elle resta à sa place, aussi bien qu’une autre femme, et un jeune homme qui avait la plus belle physionomie du monde. On demanda à cette femme par quelle raison elle ne rendait pas la liberté à sa maîtresse, qui était une bonne vieille. C’est, répondit-elle, parce qu’ayant été son esclave vingt ans, il est juste que j’aie ma revanche pendant un pareil nombre d’années ; je suis lasse d’obéir, et je veux goûter plus long-tems le plaisir de commander à mon tour. Cette esclave se nommait Bélise. Dans ce moment ce jeune homme qui avait une si belle physionomie, et qui se nommait Zénon, s’avança, et dit au juge : Je ne me suis point avancé pour signer l’acte de la liberté de mon maître, parce qu’il a cessé d’être esclave au moment que j’ai eu la liberté de le traiter selon ma volonté. Je lui demande bien pardon d’avoir été obligé de le maltraiter pendant huit jours. La loi m’ordonnait de copier les mauvaises façons qu’il avait eues à mon égard ; mais je vous assure que j’ai souffert plus que lui. Vous pouvez le faire partir pour Athènes ; je m’offre à partir avec lui, à le servir même toute ma vie, s’il l’exige ; car enfin, il m’a acheté, je lui appartiens, et je ne crois pas pouvoir, en honneur et en conscience, profiter d’un accident qui me rend la liberté, sans lui rendre l’argent avec lequel il m’a acheté. Ce garçon a répondu pour moi, dit Mira ; son histoire est la mienne ; hâtez-vous de nous renvoyer à Athènes ; le cœur me dit que j’y serai plus heureuse ; car je me trompe fort, ou ma chère maîtresse qui a connu mon affection, me traitera avec plus de douceur que par le passé. Élise interrompit son esclave, et dit au juge : Si je n’ai pas parlé plutôt, c’est que la honte et la confusion retenaient ma langue. Cette pauvre fille est digne d’être ma maîtresse toute sa vie, et je ne mérite pas d’être son esclave. Je m’étais crue jusqu’à présent d’une autre espèce que la sienne, et je ne me trompais pas tout-à-fait. J’avais au-dessus d’elle un nom, des richesses, de l’orgueil, de la dureté : elle avait au-dessus de moi un bon cœur, de la patience, de l’humanité, de la générosité. Que serais-je devenue aujourd’hui, si elle n’avait eu que mes titres ? Je reconnais donc avec plaisir sa supériorité sur moi. J’accepte pourtant la liberté qu’elle m’a rendue, et je la remercie de vouloir bien revenir avec moi dans Athènes. Car alors j’aurai l’occasion de lui marquer ma reconnaissance, en partageant ma fortune avec elle, et en la regardant comme une amie respectable, dont je suivrai les conseils, et dont je tâcherai d’imiter les exemples. Le maître de Zénon, qui n’avait encore rien dit, s’avança à son tour ; il se nommait Zénocrate ; et, s’adressant aux juges, il leur dit : Je partage la confusion d’Élise. Comme elle, j’ai maltraité un esclave qui m’était de beaucoup supérieur par la noblesse de ses sentimens ; comme elle, j’ai le regret le plus sincère de ma mauvaise conduite ; et, comme elle, je veux la réparer en faisant à Zénon le sort le plus heureux. Le juge alors, s’adressant à toute l’assemblée, prononça cet arrêt : « L’esclave qui n’a point eu pitié de la situation de sa vieille maîtresse, a les sentimens d’une esclave ; ainsi, nous la condamnons, à rester dans l’esclavage le reste de ses jours ; c’est la condition qui convient à la bassesse de son cœur ; mais nous exhortons sa maîtresse à ne point abuser de l’autorité que nous lui rendons sur elle ; car, sans cela, elle deviendrait aussi méprisable que cette créature. Ceux qui ont choisi de renvoyer leurs maîtres à Athènes, et de demeurer dans notre île, y demeureront, mais sous des qualités différentes. Parmi ceux-là, il y en a deux qui ont maltraité leurs maîtres, après que les huit jours de l’épreuve ont été passés ; ces deux demeureront esclaves ici ; car, toute personne qui manque d’humanité et de douceur, est née sans sentimens, et doit, avec justice, demeurer dans la dernière des conditions ; elle est faite pour cela, elle ne mérite, que cela. Les autres, qui ont bien traité leurs maîtres, et, comme ils eussent voulu qu’on les traitât eux-mêmes, nous les admettons parmi nos citoyens. Pour Mira et Zénon, leur vertu est au-dessus de nos éloges et de nos récompenses : quand même ils resteraient esclaves toute leur vie, leurs sentimens les élèvent au-dessus des rois : nous les abandonnons donc à la providence des dieux, sans oser décider de leur sort ; qu’ils retournent à Athènes avec Zénocrate et Élise, ils sont dignes d’être maîtres ; mais qu’ils le deviennent ou non, ils seront toujours les plus respectables de tous les humains, et honoreront la condition dans laquelle les dieux voudront les placer ».

Élise et Zénocrate, avant de partir, remercièrent beaucoup les habitans de l’île, et leur dirent qu’ils n’oublieraient jamais les leçons d’humanité qu’ils avaient reçues chez eux. Pendant le voyage qu’ils firent pour retourner à Athènes, Zénocrate et Zénon qui connurent plus particulièrement les bonnes qualités d’Élise et de Mira, en devinrent amoureux ; et, les ayant demandées en mariage, ils furent écoutés favorablement, et les épousèrent en arrivant à Athènes ; et, comme ces deux fidèles esclaves ne voulurent point se séparer de leurs maîtres, quoiqu’ils eussent reçus leur liberté, ils furent chargés de la conduite de toute leur maison, et s’en acquittèrent avec un zèle et une fidélité qui peuvent servir d’exemple à tous ceux que la Providence a placés dans la servitude. Il est vrai que leurs maîtres n’oublièrent jamais leurs vertus, et les traitèrent moins en personne que le sort leur avait soumises, qu’en amis qui méritaient leur confiance, leur affection, et même leurs respects.


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