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Contes indiens/Aventures du gourou Paramarta/8. Accomplissement de la Prédiction du Pourohita. Mort du gourou Paramarta

Aventures du gourou Paramarta
Traduction par Jean-Antoine Dubois.
J.-S. Merlin (p. 319-338).
AVENTURES
DU
GOUROU PARAMARTA


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AVENTURE HUITIÈME



Accomplissement de la Prédiction de Pourohita.
Mort du Gourou Paramarta




Comme Paramarta avait été vivement effrayé par sa chute de cheval, et que ses disciples et lui avaient l’esprit tout-à-fait troublé par cet accident, aucun d’eux n’avait pensé à la prédiction du pourohita. Lorsque le gourou demeurait étendu à la renverse dans la boue, et quand on le lava à l’eau froide, on ne fit pas attention aux suites funestes qui pourraient en résulter pour la partie mentionnée dans la prophétie du brahme. Ce ne fut que quelque temps après qu’il fut remonté à cheval que le gourou, sentant que le froid avait gagné cette place, se rappela la prédiction du pourohita, et commença à éprouver les plus vives alarmes. Cependant il dissimula ses craintes autant qu’il put, et parvint au mata sans qu’aucun de ses disciples s’aperçût du chagrin qui le dévorait intérieurement ; il alla se coucher de bonne heure, l’esprit très-vivement frappé de la prédiction de l’astrologue, et sa santé réellement altérée par la chute qu’il avait faite. Cependant cette dernière considération ne l’affectait pas à beaucoup près autant que la première ; il ne put fermer l’œil un instant, et passa la nuit dans la plus violente agitation, se tournant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. Son imagination lui rappelait sans cesse la prédiction du brahme, et s’apercevant que la partie mentionnée dans la prophétie ne se réchauffait pas, il croyait fermement qu’il ne lui restait que quelques heures à exister, et que ce jour-là devait être le dernier de sa vie. C’est ainsi qu’il passa la nuit dans les plus vives alarmes sans pouvoir goûter un seul instant de repos.

Lorsqu’il fut grand jour, il appela ses disciples. La nuit cruelle qu’il avait passée avait altéré ses traits ; les disciples s’aperçurent de ce changement au premier abord, et lui voyant les sens égarés, le visage pâle, les joues enfoncées, les yeux hagards, et toujours fixés sur le même objet, les lèvres livides, la bouche sèche, la respiration gênée, sans qu’ils pussent deviner la cause d’un changement si subit et si alarmant, ils furent tous saisis de frayeur et se regardèrent long-temps les uns les autres en silence et d’un air consterné.

Le gourou, les regardant enfin avec des yeux mourans, et poussant un profond soupir : Mes enfans, leur dit-il, ma dernière heure est venue ; préparez vite ce qui est nécessaire pour mes obsèques ; ne perdez pas de temps, car il ne me reste plus que quelques momens à vivre.

La consternation des disciples ne fit qu’augmenter en entendant ces paroles de leur gourou, et l’entourant, tous, les yeux baignés de larmes, ils le supplièrent instamment, d’une voix entrecoupée de sanglots, de leur raconter quel malheur lui était survenu, et quelle était la cause du changement subit et alarmant qui s’était opéré durant la nuit sur toute sa personne.

Sur cela, le gourou, poussant encore un profond soupir, s’écria : La froideur du derrière est un signe de mort ! Avez-vous oublié, ajouta-t-il, cette sentence de l’astrologue, et l’application qu’il en a faite à mon sujet ? Hier après ma chute de cheval, je suis resté long-temps étendu à la renverse sur la boue ; le froid a saisi la partie indiquée dans la prédiction du brahme, et cette froideur s’est augmentée considérablement lorsque vous m’avez lavé le corps avec de l’eau fraîche. Cependant, comme j’avais alors l’esprit tout occupé de ma chute, et des dangers que j’avais courus en tombant, ainsi que des contrariétés que vous me fîtes éprouver avant de me relever, je ne pensai pas à la prédiction fatale qui me menaçait, ni aux précautions que j’avais promis de prendre pour en retarder l’accomplissement ; ce n’est qu’assez long-temps après que vous m’eûtes remis à cheval que sentant que cette partie du corps continuait de rester froide, je songeai alors à la prophétie du brahme. Cette pensée se présentant continuellement à mon imagination, durant la nuit il m’a été impossible de fermer l’œil, et l’esprit vivement agité de l’idée de ma dissolution prochaine, je n’ai pu goûter un instant de repos. Voilà la cause du changement que vous avez remarqué en moi ; tous les symptômes se trouvent conformes à la prédiction du brahme, et vous devez être tous convaincus ainsi que moi que ma dernière heure est proche ; hâtez-vous donc, je vous le répète encore, de faire les préparatifs de mes funérailles.

Les disciples avaient prêté une oreille attentive au récit que leur maître venait de leur faire d’une voix mourante et souvent entrecoupée de soupirs ; leur inquiétude ne fit que s’accroître, et lorsqu’ils comparaient tous ces symptômes avec la prophétie, les alarmes de leur gourou ne leur paraissaient que trop fondées. Cependant, faisant tous de violens efforts pour dissimuler les craintes qu’ils éprouvaient intérieurement eux-mêmes, ils tâchèrent d’inspirer du courage et de la confiance à leur maître : ils s’y prirent pour cela de diverses manières ; mais l’imagination du malade était si vivement frappée de l’idée de sa fin prochaine, que tout ce que ces derniers purent lui dire de plus encourageant ne fit pas la plus légère impression sur son esprit.

Voyant qu’ils ne pouvaient rien gagner par cette voie, et s’apercevant en même temps que l’état du gourou allait s’empirant d’un moment à l’autre, ils prirent un autre parti. Il y avait dans le village un homme, appelé Bouffon, qui tenait un rang assez distingué parmi les habitans, et qui, depuis long-temps, était ami de Paramarta ; son père, qui se nommait Jovial, était, de son vivant, le premier chef du village. Les disciples de Paramarta, connaissant l’empire que Bouffon avait sur l’esprit de leur maître, se rendirent tous ensemble chez lui ; ils lui firent part de l’état désespéré auquel se trouvait réduit le gourou, et le conjurèrent instamment de venir sans délai avec eux, pour les aider de ses secours et de ses avis.

Bouffon suivit sur-le-champ les disciples, et après s’être fait rapporter en détail toutes les circonstances qui avaient donné lieu à l’état alarmant du malade, il entra dans la chambre où était couché ce dernier, et en l’abordant il parut prendre la plus vive part aux maux du vieillard : Que vous est-il arrivé, seigneur gourou ? s’écria-t-il. Quelle maladie cruelle vous a donc si vite réduit à la dernière extrémité ? Quelles sont les douleurs qui vous accablent ? D’où vient un si grand abattement ? Qu’avez-vous ? Qu’éprouvez-vous ? De quoi manquez-vous ? Mon cher gourou ! mon cher père ! mon cher seigneur ! dites-moi donc ce que je puis faire pour vous soulager.

En prononçant ces paroles de consolation, Bouffon se baissant près du visage du gourou, lui essuyait avec un mouchoir les yeux, le nez et la bouche ; lui prenait tout doucement la barbe et le menton, et lui donnait plusieurs autres marques d’amitié et d’affection ; mais Paramarta, les sens égarés, paraissait insensible à tout, et à chaque phrase que Bouffon lui adressait, il ne répondait que par ces paroles entrecoupées : La froideur du derrière est un signe de mort !

Bouffon, voyant qu’on ne pouvait tirer d’autre réponse du gourou mourant, crut pouvoir guérir son imagination en paraissant entrer dans ses sentimens. Dans cette persuasion, il lui tint, ce langage : Eh ! bien, dit-il, je conviens avec vous que la prédiction de l’astrologue doit s’accomplir ; mais si vous voulez vous confier à moi, je me charge d’en transférer l’accomplissement, de vous sur lui, et par le moyen et la vertu du sacrifice du pilon, je me crois en état de vous délivrer des malheurs qu’il vous a prédits et de les faire tomber sur lui seul. Où est le brahme qui a prédit votre mort ? Où est-il ? Qu’on me le montre vite, afin que je puisse faire sans délai le sacrifice du pilon sur lui, et vous délivrer des maux qui vous menacent.

Paramarta se sentit un peu encouragé par les dernières paroles de Bouffon, et le fixant avec un air qui marquait quelque confiance : Tu viens de présenter, lui dit-il, le sacrifice du pilon comme un moyen de détourner les malheurs qui nous menacent : y a-t-il un sacrifice ainsi nommé ? C’est la première fois de ma vie que j’entends parler de cette espèce de sacrifice : dis-moi ce que tu entends par là.

Bouffon, satisfait que son début eût déjà fait une impression favorable sur l’esprit du gourou, prit de nouveau la parole : Il n’est pas étonnant, seigneur gourou, qu’une personne de votre condition, qui vit continuellement dans la retraite, n’ait pas connaissance de ce sacrifice du pilon, parce que, pour l’accomplir, il faut le concours d’un grand nombre de circonstances favorables, intérieures et extérieures, qui se rencontrent rarement réunies : cela fait qu’il ne se pratique pas souvent ; cependant le fait est qu’il se pratique quelquefois, comme vous l’allez voir par l’exemple suivant, auquel je vous prie de vouloir bien prêter une oreille attentive.

Il y avait autrefois un chitty (marchand), attaché à la secte de Siva, dont il avait fait sa divinité protectrice, et auquel il témoignait sa dévotion, en faisant beaucoup de largesses aux pandarams[1] ; quelque part qu’il rencontrât ces pénitens, il les invitait à venir chez lui. Sa maison en était souvent pleine ; mais quelque grand qu’en fût le nombre, il n’en renvoyait jamais aucun sans lui avoir servi à manger, ou fait d’autres aumônes ; ce chitty n’avait point d’enfans, et c’était principalement le désir d’obtenir de la postérité par le mérite de ses bonnes œuvres, qui le rendait si dévot envers les pandarams. Sa femme, qui n’avait pas, à beaucoup près, une foi aussi vive que lui, et qui était d’ailleurs obligée, elle seule, de faire la cuisine, et de servir à manger au grand nombre de personnes que son pieux mari amenait journellement à la maison, n’était rien moins que contente de ces nombreuses et fréquentes visites des pandarams. Cependant, comme elle connaissait les dispositions de son mari, et qu’elle savait que les remontrances qu’elle pourrait lui faire à ce sujet ne produiraient aucun bon effet, elle se contentait de murmurer en secret sans oser manifester son mécontentement ; mais à la fin ne pouvant plus supporter les dérangemens auxquels ces visites multipliées l’exposaient chaque jour, elle eut recours à un stratagème pour tâcher au moins d’en diminuer le nombre.

Un jour, son mari allant au marché pour des affaires de commerce, rencontra dans la rue un pandaram qui lui demanda l’aumône ; je n’ai pas à présent, lui dit-il, le temps de vous écouter ; mais allez-vous-en à la maison : vous trouverez ma femme, vous lui direz que c’est moi qui vous ai envoyé, et vous attendrez là jusqu’à mon retour.

Le pandaram accepta avec plaisir l’invitation de ce marchand, et se rendit aussitôt à sa maison. Il y trouva la femme, et lui rapporta qu’il venait de la part de son mari ; mais lorsque la femme du chitty vit ce pandaram, et qu’elle reconnut qu’il n’était pas du nombre de ceux qui avaient coutume de venir : Je suis charmée de votre visite, lui dit-elle ; et en même temps apportant une natte qu’elle étendit sur l’estrade de sa maison : Asseyez-vous là, ajouta-t-elle, et reposez-vous jusqu’à ce que mon mari revienne du marché.

Le pandaram assis, la femme du chitty commença à balayer sa maison, ensuite elle en aspergea bien toutes les parties avec de l’eau dans laquelle était délayée de la bouse de vache[2] ; cela fait, elle se lava bien le visage, les bras et les jambes, s’orna le front en y imprimant de la poudre de sandal, et les autres parties visibles du corps, en les frottant de poudre de safran. Elle n’eut pas plus tôt fini sa toilette et les autres préparatifs nécessaires, qu’elle alla prendre le pilon avec lequel on pile le riz, et l’apporta d’un air solennel et respectueux vis-à-vis de l’endroit où était assis le pandaram. Elle alla ensuite au foyer, et en ayant apporté deux poignées de cendre de bouse de vache, elle commença par s’en frotter un peu au front, et après cela elle en enduisit bien le pilon, de manière qu’il en était tout blanc ; un moment après, elle plaça ce pilon au milieu de la maison, et se retirant à une petite distance, elle l’adora en se prosternant trois fois devant lui. S’étant relevée, elle s’approcha, les mains jointes, et d’un air respectueux, de ce pilon, et marmota quelques mantrams (prières) devant lui. Toutes ces cérémonies achevées, elle reprit le pilon, et le frottant bien, elle enleva les cendres dont il était enduit, et le remit à sa première place.

Le pandaram, qui avait observé avec attention et en silence toutes les cérémonies que venait de pratiquer cette femme en l’honneur d’un pilon, fut saisi du plus grand étonnement. Dès qu’elle eut fini : Je viens de voir, lui dit-il, des choses toutes nouvelles pour moi ; jusqu’à ce jour je n’avais pas été témoin du sacrifice que vous venez de faire ; je n’en avais entendu parler nulle part. Faites-moi donc le plaisir, madame, de me dire ce que signifient le sacrifice de cendres, les prières et les adorations que vous venez d’adresser à ce pilon : cet instrument de ménage serait-il un de vos dieux domestiques ?

La cérémonie que je viens de faire, lui répondit la femme du chitty, est particulière aux femmes de notre caste ; nous l’appelons le sacrifice du pilon, et nous la pratiquons de temps en temps. Après avoir prononcé ces mots, elle dit d’un ton de mauvaise humeur au pandaram de la suivre dans l’intérieur de la maison ; car, ajouta-t-elle en changeant de ton, et parlant tout bas, de manière pourtant que le pandaram pût entendre distinctement ce qu’elle disait : Le sacrifice du pilon n’est pas encore fini, et afin que tu ne l’oublies pas, je veux l’accomplir sur tes épaules, pour t’ôter à toi et aux gens de ton espèce l’envie de venir rôder par-ici.

Lorsque le pandaram entendit ces dernières paroles, saisi de frayeur, et ne doutant pas que cette femme n’eût en effet formé le dessein d’accomplir sur sa tête ou sur ses épaules le sacrifice du pilon, il se leva bien vite ; mais au lieu de la suivre dans l’intérieur de la maison comme elle l’y invitait, il prit le chemin de la porte, et se sauva de toutes ses forces.

Peu de temps après son départ, le chitty revint chez lui, et demanda à sa femme ce qu’était devenu le pandaram qu’il avait envoyé à la maison.

Sa femme, dissimulant ce qui s’était passé, lui répondit : Pour cette fois-ci, il faut avouer que vous avez envoyé une jolie espèce de pandaram ! je crois que celui-là était fou. Dès qu’il est entré, il m’a demandé le pilon avec lequel on pile le riz, pour l’emporter : Je ne puis vous le donner, ai-je répondu, sans la permission de mon mari ; il est à présent au marché, il reviendra bientôt ; tenez voilà une natte, asseyez vous en attendant qu’il vienne : sur cela, votre pandaram s’est mis en colère, et s’est aussitôt sauvé.

Tu as eu tort de te conduire ainsi, dit le chitty à sa femme ; on ne doit jamais mécontenter les pandarams, et quoi que ce soit qu’ils demandent, il faut le leur accorder. Donne-moi donc vite ce pilon, que je le lui porte moi-même. Le marchand prit le pilon, et s’étant informé du chemin qu’avait pris le pandaram, il courut après lui. De si loin qu’il l’aperçut : Arrêtez, pandaram ! lui dit-il, arrêtez-vous ! voici le pilon dont vous avez besoin. Ce dernier, voyant venir à lui le chitty, un pilon à la main et courant, ne douta nullement qu’il ne vînt dans le dessein d’achever sur ses épaules avec ce pilon le sacrifice que sa femme n’avait pas eu le temps d’accomplir auparavant à la maison : c’est pourquoi au lieu de s’arrêter, comme le lui criait le chitty, il se sauva de toutes ses forces. Le marchand, le voyant fuir, s’imagina qu’il était réellement fou, comme sa femme le lui avait dit, et d’ailleurs, son âge et son gros ventre ne lui tant pas de courir aussi vite que lui, il cessa de le poursuivre, et retourna chez lui.

Cette ruse produisit l’effet que la femme du chitty s’en était promis. Cette histoire ayant été divulguée dans les environs, les visites des pandarams discontinuèrent, et aucune personne de cette condition n’osa plus remettre les pieds dans la maison du marchand, dans la crainte d’y être accueillie par le sacrifice du pilon.

Lorsque Bouffon eut fini son histoire, à laquelle Paramarta avait prêté une oreille attentive : Eh ! bien, seigneur gourou ! lui dit-il, avez-vous entendu ce que je viens de raconter ? Voilà ce qu’on appelle le Sacrifice du pilon, et si vous me le permettez, j’irai, dès ce moment même, faire ce même sacrifice sur les épaules du brahme qui a prédit votre mort, et je ferai par là tomber sur lui seul tous les malheurs qu’il vous a annoncés.

Aussitôt que Bouffon eut fini son récit, Paramarta, sortant de l’espèce de léthargie dans laquelle il était tombé, se mit à rire, et fixant le premier avec un visage riant, il lui dit : Ce n’est pas à tort qu’on t’a donné le nom que tu portes, tu as toujours quelque histoire amusante à rapporter, ou quelque anecdote pour faire rire.

Bouffon ayant connu par l’air gai du gourou qu’il avait gagné sa confiance, et fait une impression favorable sur son esprit, espéra qu’il ne lui serait plus difficile de le guérir de sa maladie presque entièrement imaginaire ; prenant donc un ton plus sérieux : Je conviens, seigneur gourou, lui dit-il, de la justesse de la prédiction du brahme, que lorsque la partie du corps dont elle fait mention devient froide, c’est effectivement un signe de mort ; mais il faut distinguer deux espèces de froideur, l’une qui procède d’une cause extérieure, lorsqu’un corps froid est appliqué à un corps chaud, et l’autre qui procède de la disposition intérieure du corps. La première espèce de froideur n’est pas ordinairement dangereuse ; et comme c’est de celle-là que vous êtes atteint, vous n’avez rien à craindre. En effet, ayant été si long-temps étendu à la renverse sur la boue, et ayant été lavé après cela avec de l’eau froide, et revêtu ensuite d’habillemens mouillés, il n’est pas surprenant que le froid ait gagné la place en question ; il le serait au contraire qu’elle fût chaude. N’ayez donc plus d’inquiétude à ce sujet ; revenez de votre mélancolie, et faites vite allumer du feu pour réchauffer la partie froide, ou bien allez l’exposer pour cela durant quelque temps au soleil, et soyez attentif, à l’avenir, à ne pas vous étendre à la renverse sur la boue, et à ne pas vous laver à l’eau froide. Si malgré toutes ces précautions, et sans l’intervention d’aucune cause extérieure, le froid vient à gagner la partie dont parle la prédiction du brahme, c’est alors et non auparavant que vous aurez à en appréhender l’accomplissement.

Ces raisons, auxquelles Paramarta ni aucun de ces disciples n’avaient eu assez de pénétration pour faire attention, leur parurent à tous si justes et si convaincantes, qu’elles dissipèrent aussitôt les alarmes du gourou : celui-ci revint peu-à-peu de sa profonde mélancolie, et eut bientôt repris l’appétit, les forces et la gaîté qu’il avait auparavant.

Quelque temps après ce fâcheux accident, il en survint un autre à-peu-près de la même espèce, mais qui eut des suites bien plus funestes que le premier. Une nuit, lorsque le gourou dormait, il survint un orage qui déchargea une grande quantité de pluie, et comme le toit du mata n’était pas bien couvert, l’eau tomba en différens endroits, et sur-tout à la place où était couché Paramarta ; cependant comme il dormait d’un profond sommeil, il ne s’aperçut de rien. La natte sur laquelle il était couché fut bientôt toute mouillée par les gouttes d’eau qui tombaient du toit. Cependant il continua de dormir sans interruption sur ce lieu humide jusqu’au lendemain matin. En se réveillant, il s’aperçut que sous lui tout était froid, et il s’imagina que si la natte était froide et humide, c’était à la froideur de son corps qu’il fallait l’attribuer : Pour le coup, s’écria-t-il après quelques momens de réflexion, ma dernière heure approche ; il n’y a pas moyen, cette fois, d’attribuer cette froideur à une cause extérieure, puisque je n’ai été ni étendu à la renverse sur la boue, ni lavé avec de l’eau froide : la froideur que je sens, et qui s’est même communiquée à la natte sur laquelle j’étais couché, ne peut donc provenir que de la disposition intérieure de mon corps. Ainsi la prédiction du brahme pourohita, confirmée par l’explication qu’en a donnée Bouffon, doit maintenant s’accomplir, et ma fin ne saurait être éloignée.

Après avoir roulé durant quelque temps ces idées mélancoliques dans son esprit, le gourou appela ses disciples, leur fit part du sujet de ses alarmes et des raisons sur lesquelles elles étaient fondées. Ces derniers, qui n’avaient pas assez de jugement pour deviner que la cause de la froideur et de l’humidité du dos du gourou, ainsi que de la natte sur laquelle il était couché, provenait de la pluie tombée la nuit, furent de la même opinion que leur maître, et convinrent tous que l’époque de l’accomplissement de la prophétie de l’astrologue était enfin arrivée.

Malheureusement, lorsque cet accident survint. Bouffon n’était pas dans le village pour en expliquer la cause, et tous ceux qui approchaient le gourou étant gens aussi bornés que les cinq disciples, personne ne fut capable d’assigner à la froideur qui l’avait saisi d’autre cause que la nécessité de l’accomplissement de la prédiction du pourohita.

Paramarta se disposa donc à mourir, et comme tous ceux qui l’entouraient étaient fermement persuadés que l’époque de sa mort était réellement venue, et que tout ce qu’on pourrait faire ne saurait prolonger sa vie, personne, cette fois, ne s’empressa de le soulager ou même de le consoler. Aussi son imagination étant très-vivement frappée de l’idée de sa dissolution prochaine, son état alla s’empirant de jour en jour ; il ne prenait aucune nourriture, était dans une agitation continuelle, et ne pouvait dormir un instant ; enfin il tomba bientôt dans un délire continuel, durant lequel il ne cessait de répéter la sentence : La froideur du derrière est un signe de mort !

Parvenu au dernier degré de faiblesse, il tomba un jour dans une syncope qui le laissa sans aucun signe extérieur de vie et qui dura long-temps. Ses disciples, croyant qu’il était réellement mort, l’entourèrent tous pour pleurer et célébrer le deuil, en donnant les marques extérieures d’affliction usitées dans cette circonstance : après avoir témoigné leur douleur à la manière ordinaire, ils s’empressèrent de laver le cadavre[3], afin de finir vite la cérémonie des funérailles. Pour cet effet, ils remplirent d’eau un grand bassin qui était dans le mata, et y portèrent le gourou, dont l’évanouissement durait encore. Dans le temps qu’ils le lavaient, la froideur de l’eau, le frottement, le mouvement, l’exposition au grand air, firent sur lui une révolution favorable, et il commença à revenir de sa syncope, et à donner des signes de vie. Ses disciples s’en aperçurent ; mais tous furent d’avis que ces signes de vie venaient à contre-temps, et que leur maître ne devait pas penser à vivre lorsque l’heure de sa mort était venue. Dans cette persuasion, ils lui enfoncèrent la tête dans l’eau et le suffoquèrent.

Après l’avoir ainsi tué, ils procédèrent à faire ses obsèques, et toutes les cérémonies préparatoires accomplies, ils le portèrent au bûcher, faisant retentir l’air, dans les endroits à travers lesquels ils passaient, de leurs pleurs et de leurs sanglots ; ils les interrompaient cependant de temps en temps et faisaient de courtes pauses, durant lesquelles ils entonnaient tous ensemble et chantaient en chorus la sentence du brahme pourohita : Hassana-sihdam-djiva-nachanam ! La froideur du derrière est un signe de mort !



FIN DES AVENTURES DU GOUROU PARAMARTA.

  1. Sorte de religieux mendians de la secte de Siva.
  2. C’est de cette manière que les maisons des Indiens sont purifiées des souillures qui peuvent y avoir été imprimées par les allans et les venans. Voyez Mœurs de l’Inde tome Ier., page 208.
  3. Cette pratique de laver les cadavres avant de les enterrer ou de les brûler, est universellement suivie par les Indiens de toutes les castes.