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Contes indiens/Aventures du gourou Paramarta/3. Voyage de Paramarta monté sur un bœuf de louage

Aventures du gourou Paramarta
Traduction par Jean-Antoine Dubois.
J.-S. Merlin (p. 268-277).
AVENTURES
DU
GOUROU PARAMARTA


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AVENTURE TROISIÈME.



Voyage de Paramarta monté sur un bœuf
de louage




Quelques jours après l’aventure de l’œuf de jument, le gourou Paramarta fut obligé d’entreprendre un voyage de plusieurs jours, et comme il ne se sentait pas la force de soutenir les fatigues d’une si longue route, il ordonna à ses disciples de lui procurer une monture de louage, ces derniers louèrent un vieux bœuf sans cornes, et convinrent avec le propriétaire de lui donner chaque jour un fanon d’or pour lui et pour son bœuf. Le jour fixé pour le départ étant arrivé, il fallut se mettre en route ; mais ayant été retenus au mata une partie de la journée pour faire les préparatifs du voyage et pour différentes autres affaires, ils ne purent partir que fort tard dans la matinée.

C’était la saison des plus violentes chaleurs de l’année ; et l’ardeur du soleil paraissait encore augmentée ce jour-là par un calme plat. Ils eurent à traverser une plaine sablonneuse et pelée, où il était impossible de trouver même un arbuste qui pût donner assez d’ombre pour mettre le corps d’une personne à l’abri des ardeurs du soleil. Le vieux Paramarta ne tarda pas à se sentir presque entièrement suffoqué par la chaleur extrême à laquelle il était exposé ; son corps devint bientôt semblable à la tige mourante de la plante passoun-kirey[1], et la respiration venant à lui manquer tout d’un coup, il allait tomber en défaillance lorsque ses disciples s’apercevant de cet état de faiblesse, le reçurent entre leurs bras, le descendirent et l’étendirent par terre tout de son long, sans connaissance, et presque sans aucun signe de vie.

Dans l’embarras cruel où ils se trouvaient, ils ne savaient quel moyen prendre pour le rappeler à ses sens ; la chaleur était si violente qu’ils ne pouvaient pas le laisser sur la place où il était étendu, couché sur un sable brûlant et exposé aux plus vives ardeurs du soleil de midi, sans le mettre en danger de perdre bientôt la vie ; d’un autre côté ils n’apercevaient dans le voisinage aucun arbre, pas même un buisson à l’ombre duquel ils pussent le placer pour le rafraîchir et lui rendre l’usage de ses sens. Enfin ils s’avisèrent de l’expédient suivant : ils firent arrêter le bœuf, et placèrent le gourou couché tout de son long sous son ventre, afin que l’ombre du bœuf pût garantir le malade des ardeurs du soleil. Paramarta ainsi couché à l’ombre du bœuf qui lui servait de parasol, ses disciples l’environnèrent, et avec le bout des toiles dont ils étaient vêtus, ils l’éventèrent pendant longtemps. Ce dernier se sentit soulagé par ces soins et reprit peu-à-peu l’usage de ses sens. Bientôt une petite brise fraîche qui s’éleva tempéra un peu la chaleur de l’atmosphère, et le gourou, entièrement revenu à lui, remonta sur le bœuf et continua sa route à la faveur de ce petit vent frais.

Sur le soir, au coucher du soleil, ils arrivèrent sans autre accident à un petit village, où ils s’arrêtèrent pour passer la nuit, et lorsqu’ils se furent tous rendus à la chauderie du village[2], le conducteur du bœuf demanda le prix de sa journée, et les disciples de Paramarta lui présentèrent un fanon d’or ; mais il refusa de le recevoir en donnant des signes de mécontentement et déclarant que ce n’était pas assez.

Quoi ! répondirent les disciples, n’est-ce pas là le salaire dont nous sommes convenus avant le départ ? De quoi te plains-tu donc et que signifient tes murmures ?

Ce fanon, repartit le conducteur est, à la vérité, le salaire juste de mon bœuf, comme monture ; mais ne croyez pas en être quittes pour cela. Mon bœuf vous a servi de monture ; mais ne vous a-t-il pas aussi servi de parasol ? Sans l’ombre de mon bœuf, votre gourou n’existerait plus à présent. Je prétends donc, outre le fanon convenu pour mon bœuf et pour moi, recevoir un autre salaire pour l’ombre de mon bœuf, qui, en servant de parasol à votre vieux gourou, lui a sauvé la vie.

Quelle injustice ! s’écrièrent en colère les disciples de Paramarta : a-t-on jamais vu dans le monde quelqu’un demander un salaire pour l’ombre d’un objet ? Tu peux aller porter tes plaintes auprès de tels arbitres que tu voudras ; mais tu ne recevras pas de nous une seule cache au-dessus de la paye dont nous sommes convenus.

De parole en parole, la querelle entre le conducteur du bœuf et les disciples de Paramarta s’anima à un tel point, et ils criaient si fort en disputant, que l’alarme se répandit dans tout le village : hommes, femmes, enfans, tout le monde, pour être témoin de cette scène, accourut au lieu d’où partait le bruit. Le chef du village, homme de la tribu Pally[3], s’étant placé entre les plaideurs, s’offrit pour leur servir d’arbitre, et terminer leur querelle. Les deux partis lui rapportèrent au long le sujet de la contestation, et leurs prétentions mutuelles : le pally, leur ayant imposé silence, leur demanda d’un ton grave et sérieux s’ils s’en rapportaient finalement au jugement impartial qu’il désirait rendre pour les mettre d’accord. On convint de se soumettre à sa décision, et avant de prononcer son arrêt, il préluda par la comparaison suivante :

J’étais moi-même, dit-il, en voyage il y a quelques années : un soir, j’arrivai à une chauderie où je voulus me reposer et passer la nuit. Cette chauderie offrait non-seulement aux voyageurs un lieu de repos ; mais ils y trouvaient encore, dans le gardien, un cuisinier qui, pour leur argent, préparait leur repas. Dans ce moment, on faisait cuire pour des voyageurs un excellent ragoût de mouton si bien assaisonné, que le parfum qui s’en exhalait se répandait dans toute la chauderie, et flattait agréablement l’odorat. J’aurais bien désiré en manger ma part ; mais n’ayant pas de quoi payer, je ne pus satisfaire mon envie. J’avais apporté avec moi une petite provision de riz cuit, enveloppée dans un linge, pour manger dans la route. Je m’approchai de l’endroit où l’on faisait cuire le ragoût de mouton, et montrant au cuisinier mon riz empaqueté dans mon linge, je lui demandai d’un air humble s’il ne me serait pas permis d’exposer quelque temps à la fumée qui s’exhalait de son excellent ragoût, le linge dans lequel était enveloppé mon riz, afin que le riz qui y était contenu pût au moins s’imbiber de ses vapeurs, puisque je n’avais pas les moyens de me procurer une partie de sa substance.

Le cuisinier, plus complaisant que ne le sont ordinairement les gens de cette profession, accéda fort poliment à ma demande. Je pris tout de suite le linge dans lequel était enveloppé mon riz cuit, et le tenant suspendu au-dessus du ragoût de mouton, je le tournai et retournai dans tous les sens, afin que le riz s’imbibât le plus possible de l’excellente vapeur du ragoût ; ce que je continuai de faire jusqu’à ce que le mouton, étant assez cuit, fût retiré du feu. Alors je m’assis dans un coin de la chauderie, où je mangeai tranquillement mon riz, qui me parut excellent, quoiqu’il n’eût été assaisonné que de ces vapeurs.

Le lendemain matin, comme je me disposais à continuer ma route, le gardien de la chauderie m’arrêta et me dit d’un ton résolu qu’avant mon départ je devais lui payer la fumée de son ragoût de mouton, avec laquelle j’avais assaisonné mon riz de la veille.

Que dites-vous là ? lui répondis-je avec étonnement et tout en colère. A-t-on jamais vu quelqu’un demander de l’argent pour de la fumée ? Je refusai de payer et je criai tout haut à l’injustice : mon adversaire, de son côté, me prit au collet et me dit qu’il ne me lâcherait pas que je ne lui eusse payé les vapeurs de son ragoût. Enfin, ne pouvant nous accorder, nous en appelâmes l’un et l’autre au chef du village pour terminer le différend.

Heureusement le chef de ce village était un homme très-équitable. C’était une de ces personnes rares qui pèsent tout rigoureusement à la balance de la plus stricte justice, sans se laisser gagner par des présens ou d’autres considérations d’intérêt. C’était d’ailleurs un homme à talens, possédant parfaitement le Darma-Sastra[4], et versé dans toutes les sciences, comme vous l’allez voir dans le jugement qu’il porta sur mon affaire :

« Ceux qui ont mangé le ragoût de mouton doivent payer avec de bon argent.

» Celui qui a avalé les vapeurs ou la fumée qui s’exhalait du ragoût de mouton, doit payer avec les vapeurs ou l’odeur de l’argent. »

Prenant ensuite un petit sac d’argent qu’il avait sur lui, il s’approcha de mon adversaire, le prit d’une main par la nuque du cou, et de l’autre lui frotta rudement le nez, disant en même temps : Sentez mon ami, sentez ; et voilà votre salaire pour l’odeur ou les vapeurs de votre ragoût de mouton.

En voilà assez, en voilà assez, lui dit mon adversaire ; vous me déchirez l’oreille ; je suis satisfait ; laissez-moi retourner en paix chez moi.

Avez-vous compris ce que je viens de dire ? continua le pally ; avez-vous entendu le jugement que porta ce chef de village dans mon affaire ? Son arrêt vous paraît-il équitable ou non ? Eh bien ! je m’en vais juger votre affaire de la même manière ; écoutez bien :

« Pour avoir monté sur le bœuf, il faut payer avec de bon argent.

» Pour s’être reposé à l’ombre du bœuf, il faut payer avec l’ombre de l’argent. »

Voilà mon arrêt ; mais comme le soleil est déjà couché, nous ne pouvons pas produire à présent l’ombre de l’argent. Cependant, comme l’un vaut bien l’autre, au lieu de l’ombre nous paierons le conducteur avec le son de l’argent.

À ces mots, le juge prit un petit sac d’argent d’une main, et de l’autre saisissant le conducteur du bœuf par une oreille, il fit tinter durant quelque temps le sac d’argent en le frottant rudement contre l’autre oreille, disant en même temps : Écoutez bien ce son, mon ami ; écoutez-le bien ; et voilà votre paiement pour l’ombre de votre bœuf.

C’est assez, s’écria le conducteur, c’est assez ; vous me déchirez l’oreille ; je suis content ; lâchez-moi donc ; et laissez-moi retourner chez moi en paix avec mon bœuf.

Le gourou s’adressant, à son tour, au conducteur du bœuf, lui dit : Je n’ai plus besoin de tes services, et je ne veux pas en ma compagnie d’un homme qui m’expose à d’aussi injustes querelles : ainsi tu peux t’en aller avec ton vieux bœuf, et moi je continuerai ma route à pied et à petites journées.

S’étant ensuite tourné vers l’arbitre, il le remercia d’avoir terminé la querelle avec équité et à son avantage, et lui ayant donné son assirvahdam (bénédiction), il le renvoya.


FIN DE L’AVENTURE TROISIÈME.

  1. Sorte de plante ainsi nommée, dont la tige, toujours inclinée et sèche, la fait paraître dans un état continuel de mort.
  2. Espèce de hangar public où logent les voyageurs : ce même lieu sert aussi de temple et de salle d’audience publique. Voyez Mœurs de l’Inde, tome 1er., page 458.
  3. Nom d’une basse caste dans le pays tamoul.
  4. Ouvrage célèbre chez les Indiens, et contenant les règles de leur Jurisprudence.