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Contes et romans populairesJ. Hetzel, éditeur (p. 31-34).


MESSIRE TEMPUS



Le jour de la Saint-Sébalt, vers sept heures du soir, je mettais pied à terre devant l’hôtel de la Couronne, à Pirmasens. Il avait fait une chaleur d’enfer tout le jour ; mon pauvre Schimmel n’en pouvait plus. J’étais en train de l’attacher à l’anneau de la porte, quand une assez jolie fille, les manches retroussées, le tablier sur le bras, sortit du vestibule et se mit à m’examiner en souriant.

« Où donc est le père Blésius ? lui demandai-je.

— Le père Blésius ! fit-elle d’un air ébahi, vous revenez sans doute de l’Amérique ?… Il est mort depuis dix ans !

— Mort !… Comment, le brave homme est mort ! Et mademoiselle Charlotte ? »

La jeune fille ne répondit pas, elle haussa les épaules et me tourna le dos.

J’entrai dans la grande salle, tout méditatif. Rien ne me parut changé : les bancs, les chaises, les tables étaient toujours à leur place, le long des murs. Le chat blanc de mademoiselle Charlotte, les poings fermés sous le ventre et les paupières demi-closes, poursuivait son rêve fantastique. Les chopes, les cannettes d’étain brillaient sur l’étagère comme autrefois, et l’horloge, dans son étui de noyer, continuait de battre la cadence. Mais à peine étais je assis près du grand fourneau de fonte, qu’un chuchotement bizarre me fit tourner la tête. La nuit envahissait alors la salle, et j’aperçus derrière la porte trois personnages hétéroclites accroupis dans l’otnbre, autour d’une cannette baveuse ; ils jouaient au rams : Un borgne, un boiteux, un bossu !

« Singulière rencontre ! me dis-je. Comment diable ces gaillards-là peuvent-ils reconnaître leurs cartes dans une obscurité pareille ? Pourquoi cet air mélancolique ! »

En ce moment, mademoiselle Charlotte entra, tenant une chandelle à la main.

Pauvre Charlotte ! elle se croyait toujours jeune ; elle portait toujours son petit bonnet de tulle à fines dentelles, son fichu de soie bleue, ses petits souliers à hauts talons et ses bas blancs bien tirés ! Elle sautillait toujours et se balançait sur les hanches avec grâce, comme pour dire : « Hé ! hé I voici mademoiselle Charlotte ! Oh ! les jolis petits pieds que voilà, les mains fines, les bras dodus, hé ! hé ! hé ! »

Pauvre Charlotte ! que de souvenirs enfantins me revinrent en mémoire !

Elle déposa sa dumière au milieu des buveurs et me fit une révérence gracieuse, développant sa robe en éventail, souriant et pirouettant.

« Mademoiselle Charlotte, ne me reconnaissez-vous donc pas ? » m’écriai-je.

Elle ouvrit de grands yeux, puis elle me répondit en minaudant :

« Vous êtes M. Théodore. Oh ! je vous avais bien reconnu. Venez, venez. »

Et, me prenant par la main, elle me conduisit dans sa chambre ; elle ouvrit un secrétaire, et, feuilletant de vieux papiers, de vieux rubans, des bouquets fanés, de petites images, tout à coup elle s’interrompit et s’écria : « Mon Dieu ! c’est aujourd’hui la Saint-Sébalt ! Ah I monsieur Théodore ! monsieur Théodore ! vous tomber bien. »

Elle s’assit à son vieux clavecin et chanta, comme jadis, du bout des lèvres :

Rose de mai, pourquoi tarder encore
À revenir ?

Cette vieille chanson, la voix fêlée de Charlotte, petite bouche ridée, qu’elle n’osait plus ouvrir, ses petites mains sèches, qu’elle tapait à droite, à gauche, sans mesure, hochant la tête, levant les yeux aux plafond, les frémissements métalliques de l’épinette, et puis je ne sais quelle odeur de vieux réséda, d’eau de rose tournée au vinaigre… Oh ! horreur !… décrépitude !… folie ! Oh ! patraque abominable ! frissonne… miaule… grince… casse… détraque-toi ! Que tout saute… que tout s’en aille au diable !… Quoi !… c’est là Charlotte !… elle ! elle !… — Abomination !

Je pris une petite glace et me regardai, j’étais bien pâle. « Charlotte !… Charlotte ! » m’écriai-je.

Aussitôt, revenant à elle et baissant les yeux d’un air pudique :

« Théodore, murmura-t-elle, m’aimez-vous toujours ? »

Je sentis la chair de poule s’étendre tout le long de mon dos, ma langue se coller au fond de mon gosier. D’un bond je m’élançai vers la porte, mais la vieille fille, pendue à mon épaule, s’écriait :

« Oh ! cher… cher cœur ! ne m’abandonnes pas… ne me livres pas au bossu !… Bientôt il va venir… il revient tous les ans… c’est aujourd’hui son jour… écoute ! »

Alors, prêtant l’oreille, j’entendis mon cœur galoper. — La rue était silencieuse, je soulevai la persienne. L’odeur fraîche du chèvrefeuille emplit la petite chambre. Une étoile brillait au loin sur la montagne ; je la fixai, longtemps ; une larme obscurcit ma vue. En me retournant, je vis Charlotte évanouie.

« Pauvre vieille jeune fille ! tu seras donc toujours enfant ! »


Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p647.jpg
Arrivé devant l’hôtel, il s’arrêta… (Page 34.)

Quelques gouttes d’eau fraîche la ranimèrent ;

et, me regardant :

« Oh ! pardonnez, pardonnez, Monsieur, dit-elle, je suis folle.é. En vous revoyant, tant de souvenirs !… »

Et, se couvrant la figure d’une main, elle me fit signe de m’asseoir.

Son air raisonnable m’inquiétait. Enfin, que faire ?

Après un long silence :

« Monsieur, reprit-elle, ce n’est donc pas l’amour qui vous ramène dans ce pays ?

— Hé ! ma chère demoiselle, l’amour ! l’amour ! Sans doute… l’amour ! J’aime toujours la musique… j’aime toujours les fleurs ! Mais les vieux airs… les vieilles sonates… le vieux réséda… Que diable !

— Hélas ! dit-elle en joignant les mains, je suis donc condamnée au bossu !

— De quel bossu parlez-vous, Charlotte ? Est-ce de celui de la salle ? Vous n’avez qu’à dire un mot, et nous le mettrons à la porte. »

Mais, hochant la tête tristement, la pauvre fille parut se recueillir et commença cette histoire singulière :

« Trois messieurs comme il faut, M. le garde général, M. le notaire et M. le juge de paix de Pirmasens me demandèrent jadis en mariage. Mon père me disait :

« Charlotte, tu n’as qu’à choisir. Tu le vois, ce sont de beaux partis ! »

« Mais je voulais attendre. J’aimais mieux les voir tous les trois réunis à la maison. On chantait, on riait on causait. Toute la ville était jalouse de moi. Oh ! que les temps sont changés !

« Un soir ces messieurs étaient réunis sur le banc de pierre devant la porte. Il faisait un temps magnifique comme aujourd’hui. Le clair de lune remplissait la rue. On buvait du vin muscat sous le chèvrefeuille. Et moi, assise devant mon clavecin, entre deux beaux ! candélabres, je chantais : « Rose de mai ! » Vers dix heures, on entendit un cheval descendre la rue ; il marchait clopin, clopant, et toute la société se disait : « Quel bruit étrange ! » Mais comme on avait beaucoup bu, chanté, dansé, la joie donnait du courage, et ces messieurs riaient de la peur des dames. On vit bientôt s’avancer dans l’ombre un grand gaillard à cheval ; il portait un immense ’eutre à plumes, un habit vert, son nez était long, sa barbe jaune ; enfin, il était borgne, boiteux et bossu !

« Vous pensez, monsieur Théodore, combien tous ces messieurs s’égayèrent à ses dépens, mes amoureux surtout ; chacun lui lançait un quolibet, mais lui ne répondait rien.

«Arrivé devant l’hôtel, il s’arrêta, et nous vîmes alors qu’il vendait des horloges de Nuremberg ; il en avait beaucoup de petites et de moyennes, suspendues à des ficelles qui lui passaient sur les épaules ; mais ce qui me frappa le.plus, ce fut une grande horloge posée devant lui sur la selle, le cadran de faïence tourné vers nous, et surmonté d’une belle peinture, représentant un coq rouge, qui tournait légèrement la tête et levait la patte.

« Tout à coup le ressort de cette horloge partit, et l’aiguille tourna comme la foudre, avec un cliquetis intérieur terrible. Le marchand fixa tour à tour ses yeux gris sur le garde général, que je préférais, sur le notaire que j’aurais pris ensuite, et sur le juge de paix que j’estimais beaucoup. Pendant qu’il les regardait, ces messieurs sentirent un frisson leur parcourir tout le corps. Enfin quand il eut fini cette inspection, il se prit à rire tout bas et poursuivi sa route au milieu du silence général.

« Il me semble encore le voir s’éloigner, le nez en l’air, et frappant son cheval, qui n’en allait pas plus vite.

« Quelques jours après, le garde général se cassa la jambe ; puis le notaire perdit un œil, et le juge de paix se courba lentement, lentement. Aucun médecin ne connaît de remède à sa maladie ; il a beau mettre des corsets de fer, sa bosse grossit tous les jours ! »

Ici Charlotte se prit à verser quelques larmes, puis elle continua :

« Naturellement, les amoureux eurent peur de moi, tout le monde quitta notre hôtel ; plus une âme, de loin en loin un voyageur !

— Pourtant, lui dis-je, j’ai remarqué chez vous ces trois malheureux infirmes ; ils ne vous ont pas quittée !

— C’est vrai, dit-elle, mais personne n’a voulu d’eux ; et puis je les fais souffrir, sans le vouloir. C’est plus fort que moi : j’éprouve l’envie de rire avec le borgne, de chanter avec le bossu, qui n’a plus qu’un souffle, et de danser avec le boiteux. Quel malheur ! quel malheur !

— Ah ça ! m’écriai-je, vous êtes donc folle ?

— Chut ! fit-elle, tandis que sa figure se décomposait d’une manière horrible, chut ! le voici !… »

Elle avait les yeux écarquillés et m’indiquait la fenêtre avec terreur.

En ce moment, la nuit était noire comme un four. Cependant, derrière les vitres closes, je distinguai vaguement la silhouette d’un cheval, et j’entendis un hennissement sourd.

« Calmez-vous, Charlotte, calmez-vous ; c’est une bête échappée qui broute le chèvrefeuille. »

Mais, au même instant, la fenêtre s’ouvrit comme par l’effet d’un coup de vent ; une longue tête sarcastique, surmontée d’un immense chapeau pointu , se pencha dans la chambre et se prit à rire silencieusement, tandis qu’un bruit d’horloges détraquées sifflait dans l’air. Ses yeux se fixèrent d’abord sur moi,puis sur Charlotte, pâle comme la mort, et la fenêtre se referma brusquement.

« Oh ! pourquoi suis-je revenu dans cette bicoque ! » m’écriai-je avec désespoir. Et je voulus m’arracher les cheveux ; mais, pour la première fois de ma vie, je dus convenir que j’étais chauve !

Charlotte, folle de terreur, piaffait sur son clavecin au hasard, et chantait d’une voix perçante : « Rose de mai !… Rose de mai !… » C’était épouvantable !

Je m’enfuis dans la grande salle. — La chandelle allait s’éteindre, et répandait une odeur âcre qui me prit à la gorge. Le bossu, le borgne et le boiteux étaient toujours à la même place, seulement ils ne jouaient plus : accoudés sur la table et le menton dans les mains, ils pleuraient mélancoliquement dans leurs chopes vides.

Cinq minutes après, je remontais à cheval et je partais à bride abattue.

« Rose de mai !… rose de mai !… » répétait Charlotte.

Hélas ! vieille charrette qui crie va loin. Que le Seigneur Dieu la conduise !...


FIN DE MESSIRE TEMPUS.