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Contes et romans populairesJ. Hetzel, éditeur (p. 66-75).


LE TALION


I


En 1845, — dit le docteur Renaut, — je fus attaché comme chirurgien aide-major à l’hôpital militaire de Constantine.

Cet hôpital s’élève à l’intérieur de la Kasba, sur un rocher à pic de trois à quatre cents pieds de hauteur. Il domine à la fois la ville, le palais du gouverneur, et la plaine immense aussi loin que peuvent s’étendre les regards.

C’est un point de vue sauvage et grandiose ; de ma fenêtre, ouverte aux brises du soir, je voyais les corneilles et les gypaètes tourbillonner autour du roc inaccessible, et se retirer dans les fissures aux derniers rayons du crépuscule. Il m’était facile de jeter mon cigare dans le Rummel, qui serpente au pied de la muraille gigantesque.

Pas un bruit, pas un murmure ne troublait le calme de mes études, jusqu’à l’heure où la trompette et le tambour retentissaient dans les échos de la forteresse, rappelant nos hommes à la caserne.

La vie de garnison n’a jamais eu de charmes pour moi ; je n’ai jamais pu me faire à l’absinthe, au rhum, au petit verre de cognac. À l’époque dont je parle, on appelait cela manquer d’esprit de corps ; mes facultés gastriques ne me permettaient pas d’avoir ce genre d’esprit.

Je me bornais donc à voir mes salles, à tracer mes prescriptions, à remplir mon service ; puis je rentrais chez moi prendre quelques notes, feuilleter mes auteurs, rédiger mes observations.

Le soir, à l’heure où le soleil retire lentement ses rayons de la plaine, le coude sur l’appui de ma fenêtre, je me reposais en rêvant à ce grand spectacle de la nature, toujours le même dans sa régularité merveilleuse, et cependant éternellement nouveau. Une caravane lointaine se déroulant au flanc des collines ; un Arabe galopant aux extrêmes limites de l’horizon, comme un point perdu dans le vide ; quelques chênes-lièges découpant en vignette leur feuillage sur les bandes pourpres du couchant ; et puis, au loin, bien loin, au-dessus de moi, ce tourbillonnement des oiseaux de proie sillonnant l’azur sombre de leurs ailes tranchantes, immobiles : tout cela m’intéressait, me captivait ; je serais resté là des heures entières, si le devoir ne m’eût ramené forcément à la table de dissection.

Du reste, personne ne trouvait à critiquer mes goûts, sauf un certain lieutenant de voltigeurs nommé Castagnac, dont il faut que je vous fasse le portrait.

Dès mon arrivée à Constantine, en descendant de voiture, une voix s’élevait derrière moi :

« Tiens ! je parie que voilà notre aide-major. »

Je me retourne et me trouve en présence d’un officier d’infanterie, long, sec, osseux, le nez rouge, la moustache grisonnante, le képi sur l’oreille, la visière poignardant le ciel, le sabre entre les jambes : c’était le lieutenant Castagnac.

Et comme je cherchais à me remettre cette étrange physionomie, le lieutenant me serrait déjà la main.

« Soyez le bienvenir docteur. Enchanté de faire votre connaissance, morbleu ! Vous êtes fatigué, n’est-ce pas ? Entrons ! je me charge de vous présenter au cercle. »

Le cercle, à Constantine, est tout bonnement la buvette, le restaurant des officiers.

Nous entrons ; car comment résister à l’enthousiasme sympathique d’un pareil homme ?.. Et pourtant j’avais lu Gil Blas !

« Garçon, deux verres. Qu’est-ce que vous prenez, docteur ? du cognac... du rhum ?

— Non, du curaçao.

— Du curaçao ! pourquoi pas du parfait-amour ?... Hé ! hé ! hé ! vous avez un drôle de goût. Garçon, un verre d’absinthe pour moi... et copieux... haut le coude !... Bien ! — À votre santé, docteur !

— À la vôtre, lieutenant. »

Et me voilà dans les bonnes grâces de cet étrange personnage.

Inutile de vous dire que cette liaison ne pouvait me charmer longtemps. Je ne tardai point à m’apercevoir que mon ami Castagnac avait l’habitude de lire le journal, au quart d’heure de Rabelais. Cela vous classe un homme.

En revanche, je fis la connaissance de plusieurs officiers du même régiment, qui rirent beaucoup avec moi de cet amphitryon d’une nouvelle espèce ; un d’entre eux, nommé Raymond Dutertre, brave garçon et qui ne manquait certes pas de mérite, m’apprit qu’à son arrivée au régiment, pareille chose lui était advenue.

« Seulement, ajouta-t-il, comme je déteste les carotteurs, j’ai dit son fait à Castagnac devant les camarades. Il a mal pris la chose, et, ma foi, nous sommes allés faire un tour hors des murs, où je lui ai administré un joli coup de pointe ; ce qui lui a fait un tort énorme, car il jouissait d’un grand prestige et passait pour le bourreau des crânes, grâce à quelques duels heureux. »

Les choses en étaient là, quand, vers le milieu de juin, les fièvres firent leur apparition à Constantine ; l’hôpital reçut, non-seulement des militaires, mais un assez grand nombre d’habitants, ce qui me força d’interrompre mes travaux pour le service.

Dans le nombre de mes malades se trouvaient précisément Gastagnac et Dutertre ; mais Castagnac, lui, n’avait pas la fièvre ; il était atteint d’une affection bizarre appelée delirium tremens, état de délire, de tremblement nerveux particulier aux individus adonnés à l’absinthe. Il est précédé de malaises, d’insomnies, de tressaillements soudains ; la rougeur de la face, l’odeur alcoolique de l’haleine le caractérisent.

Ce pauvre Castagnac se jetait à bas de son lit, courait à quatre pattes sur le plancher comme pour attraper les rats. Il poussait des miaulements terribles, entrecoupés de ce mot cabalistique, prononcé d’un accent de fakir en extase « Fatima !.... ô Fatima !... : » circonstance qui me fit présumer que le pauvre garçon pouvait avoir eu jadis quelque amour malheureux, dont il s’était consolé par l’abus des liqueurs spiritueuses.

Cette idée m’inspira même en oa faveur une pitié profonde. C’était quelque chose de pitoyable, que de voir ce grand corps maigre bondir à droite, à gauche, puis se roidir tout à coup comme une bûche, la face pâle, le nez bleu, les dents serrées ; on ne pouvait assister à ces crises sans frémir.

Au bout d’une demi-heure, en revenant à lui, Castagnac ne manquait pas de s’écrier chaque fois :

« Qu’ai-je dit, docteur ? Ai-je dit quelque chose ?

— Mais non, lieutenant.

— Si... je dois avoir parlé... Voyons, ne me cachez rien !

— Bah ! comment puis-je me souvenir ? Des mots en l’air... Tous les malades radotent plus ou moins.

— Des mots en l’air ! Quels mots ?

— Hé ! que sais-je, moi ? Si vous y tenez, j’en prendrai note à la première occasion. »

Alors il pâlissait, et me regardait d’un œil fixe qui me pénétrait jusqu’au fond de l’âme ; puis il refermait ses flaques paupières, pinçait ses lèvres et murmurait tout bas :

« Un verre d’absinthe me ferait du bien ! »

Enfin, il s’étendait, les bras le long du corps, et restait dans une immobilité stoïque.

Or, un matin, comme j’entrais dans la chambre de Castagnac, je vis accourir vers moi, du fond du corridor, mon ami Raymond Dutertre.

« Docteur, me dit-il en me tendant la main, je viens vous demander un service.

— Volontiers, mon cher, si toutefois c’est possible.

— Il s’agirait de me donner un billet de sortie pour la journée.

— Oh ! quant à cela n’y pensons pas !... Tout ce qu’il vous plaira, mais pas de billet de sortie.

— Cependant, docteur, il me semble que je suis bien... très-bien même ; je n’ai pas eu d’accès depuis quatre jours.

— Oui, mais les fièvres règnent en ville, et je ne veux pas vous exposer à une rechute.

— Accordez-moi seulement deux heures ; le temps d’aller et de venir.

— Impossible, mon cher ; n’insistez pas… ce serait inutile. Mon Dieu, je connais les ennuis de l’hôpital, je sais l’impatience qu’ont les malades de respirer l’air libre du dehors ; mais il faut de la patience, que diable !

— Alors, c’est décidé ?

— C’est décidé. Dans une huitaine, si le mieux continue, nous verrons. »

Il se retira de fort mauvaise humeur. Cela m’était indifférent ; mais, comme je me retournais, quelle ne fut pas ma surprise de voir Castagnac, les yeux tout grands ouverts, suivre son camarade d’un regard étrange.

« Eh bien ! lui dis-je, comment êtes-vous ce matin ?

— Bien, très-bien, fit-il brusquement. C’est Raymond qui va là-bas ?

— Oui.

— Que voulait-il ?

— Oh ! rien... il venait me demander un billet de sortie que je lui ai refusé.

— Ah ! vous avez refusé ?

— Parbleu !... cela va sans dire. »

Alors Castagnac respira longuement, et, s’affaissant sur lui-même, il parut retomber dans sa somnolence.

Je ne sais quelle vague appréhension venait de me saisir ; l’accent de cet homme m’avait agacé les nerfs ; je sortis à mon tour tout rêveur.

Ce jour même, un de mes malades mourut ; je fis transporter le corps dans la salle de dissection, et, vers neuf heures du soir, en revenant de la pension, je descendis l’escalier qui mène à l’amphithéâtre.

Figurez-vous une petite salle voûtée, haute de quinze pieds et large de vingt ; ses deux fenêtres s’ouvrent sur le précipice, du côté de la grande route de Philippeville.—Au fond est une table inclinée, et, sur la table, le cadavre que je me proposais d’étudier.

Après avoir déposé ma lampe sur une pierre saillante, ménagée dans le mur à cet effet, et déployé ma trousse, je commençai mon travail qui se prolongea près de deux heures sans interruption. Depuis longtemps le rappel était sonné ; le seul bruit qui vint à moi dans le silence était le pas cadencé de la sentinelle, ses temps d’arrêt lorsqu’elle posait la crosse à terre ; puis, d’heure en heure, le passage de la ronde, le qui-vive, le chuchotement lointain du mot d’ordre, le vacillement du falot jetant un éclair par-dessus la rampe : bruits rapides, heurtés, dont l’éloignement progressif semblait faire grandir le silence.

Il était près de onze heures et la fatigue me gagnait, lorsque, regardant par hasard du côté delà fenêtre ouverte, je fus saisi du plus étrange spectacle : toute une rangée de chouettes, petites, grises, les plumes ébouriffées, les yeux verdâtres et louches fixés sur ma lampe, se pressaient au bord de la croisée, se repoussant l’une l’autre et cherchant à se faire place.

Ces oiseaux hideux, attirés par l’odeur de la chair, n’attendaient que mon départ pour fondre sur leur proie.

Vous dire l’horreur que me causa cette apparition serait chose impossible. Je me précipitai vers la fenêtre ; toutes disparurent au milieu des ténèbres, comme de grandes feuilles mortes emportées par la brise.

Mais, au même instant, un bruit singulier frappa mon oreille, un bruit presque imperceptible dans le vide de l’ablme. Je m’inclinai, la main sur la barre, regardant dehors et retenant mon haleine pour mieux entendre.

Au-dessus de l’amphithéâtre se trouvait la chambre du lieutenant Castagnac, et, au-dessous, entre le précipice et le mur de l’hôpital, passait un sentier large tout au plus d’un pied, et tout couvert des débris de bouteilles et de poteries qu’y jetaient les infirmiers.

Or, à cette heure de la nuit, où le moindre bruit, le plus léger soupir devient perceptible, je distinguais les pas et les tâtonnements d’un homme marchant sur ce rebord.

« Dieu fasse, me disais-je, que la sentinelle ne l’ait pas vu ! Qu’il hésite une seconde, et sa chute est infaillible ! »

Je terminais à peine cette réflexion qu’une voix rauque, étouffée, la voix de Castagnac, cria brusquement dans le silence :

« Raymond... où vas-tu ? »

Cette exclamation me traversa jusqu’à la moelle des os.

C’était un arrêt de mort.

En effet, au même instant, quelques débris glissèrent sur le talus, puis le long de la rampe escarpée, j’entendis quelqu’un se cramponner avec de longs soupirs.

La sueur froide me découlait de la face… J’aurais voulu voir… descendre… appeler au secours… ma langue était glacée.

Tout à coup il y eut un gémissement… puis… rien !… Je me trompe : une sorte d’éclat de rire saccadé suivit… une fenêtre se referma brusquement, avec un bruit de vitres qui se brisent.

Et le silence profond, continu, étendit son linceul sur ce drame épouvantable.

Que vous dirai-je, mes chers amis ? La terreur m’avait fait reculer jusqu’au fond de la salle, et là, tremblant, les çheveux hérissés, les yeux fixés devant moi, je restai plus de vingt minutes, écoutant bondir mon cœur et cherchant à comprimer de la main ses pulsations.

Au bout de ce temps, j’allai machinalement refermer la fenêtre ; je pris la lampe, je montai l’escalier et je suivis le corridor qui menait à ma chambre.

Je me couchai, mais il me fut impossible de fermer l’œil ; j’entendais ces soupirs, ces longs soupirs de la victime, puis l’éclat de rire de l’assassin !

« Assassiner sur la grand’route, le pistolet au poing, me disais-je, c’est affreux sans doute ; mais assassiner d’un mot, sans danger !… »

Au dehors, le siroco s’était élevé : il se démenait dans la plaine avec des gémissements lugubres, apportant jusqu’à la cime du roc le sable et le gravier du désert.

Du reste, la violence même des sensations qui venaient de m’agiter me faisait éprouver un besoin de sommeil presque invincible. L’effroi seul me tenait éveillé. Je me représentais le grand Castagnac en chemise, penché hors de sa fenêtre, le cou tendu, suivant du regard sa victime jusque dans les profondeurs ténébreuses du précipice, et cela me glaçait le sang.

« C’est lui ! me disais-je, c’est lui !… S’il se doutait que j’étais là !… »

Alors il me semblait entendre les planches du corridor crier sous un pas furtif, et je me levais sur le coude, la bouche entr’ouverte, prêtant l’oreille.

Cependant le besoin de repos finit par l’emporter, et, vers trois heures, je m’endormis d’un sommeil de plomb.

Il était grand jour quand je m’éveillai ; le coup de vent de là nuit était tombé, le ciel pur et le calme si profond, que je doutai de mes souvenirs ; je crus avoir fait un vilain rêve.

Chose étrange, j’éprouvais une sorte de crainte à vérifier mes impressions. Je descendis remplir mon service, et ce n’est qu’après avoir visité toutes mes salles, examiné longuement chaque malade, que je me rendis enfin chez Dutertre.

Je frappe à sa porte ; point de réponse !… J’ouvre ; son lit n’est pas défait. J’appelle les infirmiers, j’interroge ; je demande où est le lieutenant Dutertre ; personne ne l’avait vu depuis la veille au soir.

Alors, recueillant tout mon courage, j’entrai dans la chambre de Castagnac.

Un rapide coup d‘œil vers la fenêtre m’apprit que deux vitres étaient brisées ; je me sentis pâlir, mais, reprenant aussitôt mon sang-froid :

« Quel coup de vent cette nuit ! m’écriai-je ; qu’en dites-vous, lieutenant ? »

Lui, tranquillement assis, les coudes sur la table, sa longuefigure osseuse entre les mains, faisait mine de lire sa théorie. Il était impassible, et, levant sur moi son morne regard :

« Parbleu ! fit-il en m’indiquant la fenêtre, deux vitres défoncées ; rien que ça , hé ! hé ! hé !

— Il paraît, lieutenant, que cette chambre est plus exposée que les autres, ou peut-être aviez-vous laissé la fenêtre ouverte ? »

Une contraction musculaire imperceptible brida les joues du vieux soudard.

« Ma foi non, dit-il en me regardant d’un air étrange, elle était fermée.

— Ah ! »

Puis m’approchant pour lui prendre le pouls :

— Et la santé, comment va-t-elle ?

— Mais pas mal.

— En effet… il y a du mieux… Un peu d’agitation… D’ici quinze jours, lieutenant, vous serez rétabli… je vous le promets… Seulement, alors, tâchez de vous modérer… plus de poison vert… ou sinon… prenez-y bien garde ! »

Malgré le ton de bonhomie que je m’efforcais de prendre, ma voix tremblait. Le bras du vieux scélérat, que je tenais dans la main, me produisait l’effet d’un serpent. J’aurais voulu fuir. Et puis cet œil fixe, inquiet, qui ne me quittait pas… c’était horrible !

Pourtant je me contins.

Au moment de sortir, revenant tout à coup comme pour réparer un oubli :

« À propos, lieutenant, Dutertre n’est pas venu vous voir ? »

Un frisson passa dans ses cheveux gris.

« Dutertre ?

— Oui… il est sorti… il est sorti depuis hier… on ne sait ce qu’il est devenu… Je supposais…

— Personne n’est venu me voir, fit-il avec une petite toux sèche, personne ! »

Il reprit son livre, et moi je refermai la porte, convaincu de son crime comme de la lumière du jour.

Malheureusement, je n’avais pas de preuves.

« Si je le dénonce, me disais-je en regagnant ma chambre, il niera, c’est évident ; et s’il nie, quelle preuve pourrai-je donner de la réalité du fait ?… aucune !… Mon propre témoignage ne saurait suffire. Tout l’odieux de l’accusation retombera sur ma tête, et je me serai fait un ennemi terrible. »

D’ailleurs les crimes de ce genre ne sont pas prévus par la loi. En conséquence, je résolus d’attendre, de surveiller Castagnac sans en avoir l’air, persuadé qu’il finirait par se trahir. Je me rendis chez le commandant de place, et je lui signalai simplement la disparition du lieutenant Dutertre.

Le lendemain, quelques Arabes arrivant au marché de Constantine avec leurs ânes chargés

de légumes, dirent qu’on voyait, de la route

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Au fond de cette voûte… (Page 70.)


de Philippeville, un uniforme suspendu dans les airs le long des rochers de la Kasba, et que les oiseaux de proie volaient autour par centaines, remplissant le ciel de leurs cris.

C’étaient les restes de Raymond.

On eut des peines infinies à les chercher, au moyen de cordes et d’échelles fixées de distance en distance, le long de labîme.

Les officiers de la garnison s’entretinrent deux on trois jours de cette étrange aventure ; ou fit mille commentaires sur les circonstances probables de l’événement ; puis on causa d’autre chose, on reprit la partie de bézigue ou de piquet.

Des hommes exposés tous les jours à périr n’ont pas un grand fonds de sympathie les uns pour les autres : Jacques meurt… Pierre le remplace… Le régiment est immortel ! C’est la théorie dite humanitaire en action : — « Vous êtes, donc vous serez… Car étant, vous participez de l’être éternel et infini. » — Oui, je serai… Mais quoi ? — Voilà la question. Aujourd’hui lieutenant de chasseurs, et demain une motte de terre. Cela mérite qu’on y regarde à deux fois.

II

Ma position, au milieu de l’indifférence générale, était pénible ; le silence me pesait comme un remords. La vue du lieutenant Castagnac excitait en moi des mouvements d’indignation, une sorte de répulsion insurmontable ; le regard terne de cet homme, son sourire ironique me glaçaient le sang. Lui-même m’observait parfois à la dérobée, comme pour lire au fond de mon âme ; ses regards furtifs pleins de défiance, ne me rassuraient pas du tout.

« Il se doute de quelque chose, me disais-je ; s’il en était sûr, je serais perdu, car cet homme ne recule devant rien ! »

Ces idées m’imposaient une contrainte intolérable ; mes travaux en souffraient, il fallait sortir de l’incertitude à tout prix, mais comment ?

La Providence vint à mon aide.

Je traversais un jour le guichet, sur les trois heures de l’après-midi, pour me rendre en ville, quand le caporal infirmier accourut me remettre un chiffon de papier, qu’il venait de trouver dans la tunique de Raymond.

« C’est une lettre d’une particulière nommée Fatima, me dit le brave homme ; il paraît que cette indigène en tenait pour le lieutenant Dutertre. J’ai pensé, major, que ça pouvait vous intéresser.

La lecture de cette lettre me jeta dans un grand étonnement ; elle était très-courte et se bornait pour ainsi dire à indiquer l’heure et le lieu d’un rendez-vous ; mais quelle révélation dans la signature !

« Ainsi donc, me dis-je, cette exclamation de Castagnac au plus fort de ses crises, cette exclamation : « Fatima ! ô Fatima ! » est le nom d’une femme… et cette femme existe… Elle aimait Dutertre !… Oui sait ? C’était peut-être pour aller à ce rendez-vous, que Raymond m’avait demandé un billet de sortie !… Oui… oui… la lettre est du 3 juillet… c’est bien cela ! Pauvre garçon, ne pouvant quitter l’hôpital pendant le jour, il s’est hasardé la nuit dans cet affreux chemin ; et là, Castagnac l’attendait ! »

Tout en réfléchissant à ces choses, je descendais la rue de la Brèche, et bientôt je me vis en face d’une voûte de briques assez basse, ouverte au vent selon l’usage oriental.

Au fond de cette voûte, un certain Sidi Houmaïum, armé d’une longue cuiller de bois, et gravement assis sur ses babouches, remuait dans un vase d’eau bouillante la poudre parfumée du moka.

Il est bon de vous dire que j’avais guéri Sidi Houmaïum d’une dartre maligne, contre laquelle les médecins et les chirurgiens du pays avaient inutilement employé toutes leurs panacées et leurs amulettes. Ce brave homme me gardait une véritable reconnaissance.

Tout autour de la boléga régnait une banquette recouverte de petites nattes en sparterie, et sur la banquette trônaient cinq ou six Maures coiffés du fez rouge à flocon de soie bleue, les jambes croisées, la paupière demi-close, le chibouck aux lèvres, savourant en silence l’arôme du tabac turc et delà fève d’Arabie.

Je ne sais par quelle inspiration subite l’idée me vint aussitôt de consulter Sidi Houmaïum. Il est de ces impulsions bizarres qu’on ne peut définir, et dont nul ne saurait pénétrer la cause.

J’entre donc dans la boléga d’un pas solennel, à la grande stupéfaction des habitants, et je prends place sur la banquette.

Le Kaouadji, sans avoir l’air de me reconnaître, vient me présenter un chibouck et une tasse de café brûlant.

Je hume le breuvage, j’aspire le chibouck y le temps s’écoule lentement, et, vers six heures, la voix papelarde du muetzin appelle les fidèles à la prière.

Tous se lèvent en passant la main sur leur barbe, et s’acheminent vers la mosquée.

Enfin, je suis seul.

Sidi Houmaïum, promenant autour de lui un regard inquiet, s’approche de moi, et se courbe pour me baiser la main.

« Seigneur Taleb, qu’est-ce qui vous amène dans mon humble demeure ?… Que puis-je pour vous rendre service ?

— Tu peux me faire connaître Fatima.

— Fatima la Mauresque ?

— Oui… la Mauresque.

— Seigneur Taleb, au nom de votre mère, ne voyez pas cette femme !

— Pourquoi ?

— C’est la perdition des fidèles et des infidèles ; elle possède un charme qui tue. Ne la voyez pas !…

— Sidi Houmaïum, ma résolution est inébranlable : Fatima possède un charme, eh bien !… moi, je possède un charme plus grand. Le sien, donne la mort ; le mien donne la vie, la jeunesse, la beauté !… Dis lui cela, Sidi Houmaïum ; dis-lui que les rides de la vieillesse s’effacent à mon approche. Dis-lui que la pomme d’Héva, — cette pomme qui nous condamne tous à mourir, depuis l’origine des siècles, — j’en ai retrouvé les pepins, que je les ai semés, et qu’il en est sorti l’arbre de la vie, dont les fruits savoureux donnent la grâce de l’éternelle jeunesse !… Que celle qui en goûte, fût-elle vieille, laide et ratatinée comme une sorcière, dis-lui qu’elle renaît, que ses rides s’effacent, que sa peau devient blanche et douce comme un lis, ses lèvres roses et parfumées comme la reine des fleurs, ses dents éclatantes comme celles d’un jeune chacal.

— Mais, seigneur Taleb, s’écria le musulman, Fatima n’est pas vieille ; elle est, au contraire, jeune et belle, si belle même, qu’elle ferait l’orgueil d’un sultan.

— Je le sais… elle n’est pas vieille, mais elle peut vieillir. Je veux la voir !… Souviens-toi, Sidi Houmaïum, souviens-toi de tes promesses.

— Puisque telle est votre volonté, seigneur Taleb, revenez demain à la même heure. Mais rappelez-vous bien ce que je vous dis : Fatima fait un vilain usage de sa beauté.

— Sois tranquille, je ne l’oublierai pas. » Et présentant la main au coulouglis, je me retirai comme j’étais venu, la tête haute et le pas majestueux.

Jugez si je dus attendre avec impatience l’heure de mon rendez-vous avec Sidi-Houmaïum ; je ne me possédais plus ; cent fois, je traversai la grande cour, pour guetter le cri du muetzin, tirant le chapeau à tout venant, et causant même avec la sentinelle pour tuer le temps.

Enfin le verset du Coran se chante à la cime des airs ; il plane de minaret en minaret sur la ville indolente. Je cours à la rue de la Brèche ; Sidi Houmaïum fermait sa botèga.

« Eh bien ! lui dis-je tout haletant.

— Fatima vous attend, seigneur Taleb.

Il assujettit la barre, et, sans autre explication, se met à marcher devant moi.

Le ciel était d’un éclat éblouissant. Les hautes maisons blanches, véritable procession de fantômes, drapées de loin en loin d’un rayon de soleil, reflétaient sur les rares passants leur morne tristesse.

Sidi Houmaïum allait toujours sans tourner la tête, les longues manches de son burnous balayant presque la terre ; et, tout en marchant, je l’entendais réciter tout bas en arabe, je ne sais quelles litanies semblables à celles de nos pèlerins.


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Il s’engagea dans l’étroite ruelle de Suma. (Page 71.)

Bientôt, quittant la grande rue, il s’engagea dans l’étroite ruelle de Suma, où deux personnes ne sauraient marcher de front. Là, dans la bourbe noire du ruisseau, sous de misérables échoppes, grouille toute une population de savetiers, de brodeurs sur maroquin, de marchands d’épices des Indes, d’aloès, de dattes, de parfums rares ; les uns allant et venant d’un air apathique, les autres accroupis, les jambes croisées, méditant à je ne sais quoi, dans une atmosphère de fumée bleuâtre, qui s’échappe à la fois de leur bouche et de leurs narines.

Le soleil d’Afrique pénètre dans le sombre cloaque en lames d’or, effleurant ici une vieille barbe grise à nez crochu, avec son chibouck et sa main grasse chargée de bagues ; plus loin le profil gracieux d’une belle juive, rêveuse et triste au fond de sa boutique, ou bien encore l’étalage d’un armurier, avec ses yatagans effilés, ses longs fusils de Bédouins incrustés de nacre. L’odeur de la fange se confond avec les émanations pénétrantes de l’officine. La lumière sabre les ombres, elle les découpe en franges lumineuses, elle les tamise de ses paillettes éblouissantes sans parvenir à les dissiper.

Nous allions toujours.

Tout à coup, dans l’un des détours inextricables de la ruelle, Sidi Houmaïum s’arrêta devant une porte basse et souleva le marteau.

« Tu me suivras, tu me serviras d’interprète, lui dis-je à voix basse.

— Fatima parle le français, » me répondit-il sans tourner la tête.

Au même instant, la face luisante d’une négresse parut au guichet. Sidi Houmaïum lui dit quelques mots en arabe. La porte l’ouvrit et se referma subitement silr moi. La négresse était sortie par une porte latérale que je n’avais pas vue, et Sidi Houmaïum était resté dans la ruelle

Après avoir attendu quelques minutes, je commençais à m’impatienter, quand une porte s’ouvrit sur la gauche, et la négresse qui m’avait introduit me fit signe d’entrer.

Je gravis quelques marches, et me trouvai dans une cour intérieure pavée de petits carreaux de faïence en mosaïque. Plusieurs portes s’ouvraient sur cette cour.

La négresse me conduisit dans une salle basse, les fenêtres ouvertes, garnies de rideaux de soie à dessins mauresques. Des coussins de perse violette régnaient tout autour ; une large natte en roseaux couleur d’ambre couvrait le plancher ; des arabesques interminables de fleurs et de fruits fantastiques se déroulaient au plafond ; mais ce qui d’abord attira mes regards, ce fut Fatima elle-même, accoudée sur le divan, les yeux voilés de longues paupières à cils noirs, la lèvre légèrement ombree, le nez droit et fin, les bras chargés de lourds bracelets. Elle avait de jolis pieds, et jouait nonchalamment avec ses petites babouches brodées d’or vert, quand je m’arrêtai sur le seuil.

Durant quelques secondes, la Mauresque m’observa du coin de l’œil, puis un fin sourire entrouvrit ses lèvres.

« Entrez, seigneur Taleb, fit-elle d’une voix nonchalante. Sidi Houmaïum m’a prévenue de votre visite ; je sais le motif qui vous amène. Vous êtes bien bon de vous intéresser à la pauvre Fatima, qui se fait vieille, car elle aura bientôt dix-sept ans… dix-sept ans !… l’âge des regrets et des rides… l’âge des repentirs tardifs. — Ah ! seigneur Taleb, asseyez-vous et soyez le bienvenu !… Vous m’apportez la pomme d’Héva, n’est-il pas vrai ?… la pomme qui donne la jeunesse et la beauté… Et la pauvre Fatima en a besoin ! »

Je ne savais que répondre… j’étais confus. Mais, me rappelant tout à coup le motif qui m’avait conduit là, mon sang ne fitqu’un tour, et, par l’effet des réactions extrêmes, je devins froid comme le marbre.

« Vous raillez avec grâce, Fatima, répondis-je en prenant place sur le divan, j’avais entendu célébrer votre esprit non moins que votre beauté ; je vois qu’on a dit vrai.

— Ah ! fit-elle, et par qui donc ?

— Par Dutertre.

— Dutertre ?

— Oui, Raymond Dutertre, le jeune officier qui est tombé dans l’abîme du Rummel. Celui que vous aimiez, Fatima.

Elle ouvrit de grands yeux surpris.

« Qui vous a dit que je l’aimais ? fit-elle en me regardant d’un air étrange ; c’est faux ! Est-ce lui qui vous a dit cela ?

— Non, mais je le sais ; cette lettre me le prouve, cette lettre que vous lui avez écrite, et qui est cause de sa mort… car c’est pour accourir près de vous, qu’il s’est risqué la nuit sur les rochers de la Kasba. »

À peine avais-je prononcé ces paroles, que la Mauresque se leva brusquement, les yeux étincelants d’un feu sombre.

« J’en étais sûre ! s’écria-t-elle. Oui, quand la négresse est venue m’apprendre le malheur je lui ai dit : « Aïssa, c’est lui qui a fait le coup… C’est lui ! Oh ! le misérable !… »

Et comme je la regardais tout stupéfait, ne sachant ce qu’elle voulait dire, elle s’approcha de moi et me dit à voix basse :

« Mourra-t-il ?… Croyez-vous qu’il mourra bientôt ?… Je voudrais le voir découper ! »

Elle m’avait saisi par le bras et me regardait jusqu’au fond de l’âme. Je n’oublierai jamais la pâleur mate de cette tête, ces grands yeux noirs écarquillés, ces lèvres frémissantes.

« De qui parlez-vous donc, Fatima ? lui dis-je tout ému, expliquez-vous ; je ne vous comprends pas.

— De qui ? de Castagnac !… Vous êtes Taleb à l’hôpital… Eh bien ! donnez-lui du poison.

C’est un brigand : — il m’a forcée d’écrire à l’officier de venir ici ; moi, je ne voulais pas. Et pourtant ce jeune homme me poursuivait depuis longtemps ; mais-je savais que Castagnac avait une mauvaise idée contre lui. Alors, comme je refusais, il m’a menacée de sortir de l’hôpital pour venir me battre, si je n’écrivais pas tout de suite. Tenez, voici sa lettre. Jo vous dis que c’est un brigand !… »

Il me répugne, mes chers amis, de vous répéter tout ce que la Mauresque m’apprit sur le compta de Castagnac. Elle me raconta l’histoire de leur liaison : après l’avoir séduite, il l’avait corrompue, et, depuis deux ans, le misérable exploitait le déshonneur de cette malheureuse ; non content de cela, il la battait ! Je sortis de chez Fatima le cœur oppressé. Sidi Houmaïum m’attendait à la porte ; nous redescendîmes la ruelle de Suma.

« Prenez garde, me dit le coulouglis en m’observant du coin de l’œil, prenez garde, seigneur Taleb, vous êtes bien pâle, le mauvais ange plane sur votre tête !… »

Je serrai la main de ce brave homme et je lui répondis :

« Ne crains rien ! »

Ma résolution était prise ; sans perdre une minute, je montai à la Kasba ; j’entrai dans rhôpital et je frappai à la porte de Castagnac.

« Entrez ! »

Il paraît que l’expression de ma figure n’annonçait rien de bon ; car, en m’apercevant, il se leva tout interdit.

« Tiens, c’est vous ! fit-il en s’efforçant de sourire ; je ne vous attendais pas. »

Pour toute réponse, je lui montrai la lettre qu’il avait écrite à Fatima.

Il pâlit, et l’ayant regardée quelques secondes, il voulut se précipiter sur moi ; mais je l’arrêtai d’un geste.

« Si vous faites un pas, lui dis-je en portant la main à la garde de mon épée, je vous tue comme un chien !… Vous êtes un misérable. Vous avez assassiné Dutertre. J’étais à l’amphithéâtre, j’ai tout entendu… Ne niez pas ! Votre conduite envers cette femme est odieuse. Un officier français descendre à un tel degré d’infamie !… Écoutez : je devrais vous livrer à la justice, mais votre déshonneur ( rejaillirait sur nous tous. S’il vous reste un peu de cœur, tuez-vous !… Je vous accorde jusqu’à demain. Demain, à sept heures, si je vous retrouve vivant, je vous conduirai moi-même chez le commandant de place. »

Ayant dit ces choses, je me retirai sans attendre sa réponse, et je courus donner ordre à la sentinelle d’empêcher le lieutenant Castagnac de sortir de l’hôpital sous aucun prétexte ; je recommandai de même une surveillance toute spéciale au concierge, le rendant responsable de ce qui pourrait survenir en cas de négligence ou de faiblesse ; puis je m’acheminai tranquillement vers la pension, comme si de rien n’était. J’y fus même plus gai que d’habitude et je prolongeai mon diner jusqu’après huit heures.

Depuis que le crime de Castagnac m’était prouvé matériellement, je me sentais impitoyable : Raymond me criait vengeance !

Après le dîner, je me rendis chez un marchand de résine ; j’y fis l’acquisition d’une torche poissée, telle que nos spahis en portent dans leurs carrousels de nuit ; puis, rentrant à l’hôpital, je descendis directement à l’amphithéâtre, ayant soin d’en fermer la porte à double tour.

La voix du muetzin annonçait alors la dixième heure, les mosquées étaient désertes, la nuit profonde.

Je m’assis en face d’une fenêtre, respirant les tièdes bouffées de la brise, et m’abandonnant aux rêveries qui m’étaient si chères autrefois. Que de souffrances, que d’inquiétudes j’avais éprouvées depuis quinze jours ; toute mon existence passée ne m’en offrait pas de semblables ; il me semblait être échappé des griffes de l’esprit des ténèbres et jouir de ma liberté reconquise.

Le temps s’écoulait ainsi ; déjà la ronde avait deux fois relevé les sentinelles, quand tout à coup des pas rapides, furtifs, se firent entendre dans l’escalier. Un coup sec retentit à la porte.

Je ne répondis pas

Une main fébrile chercha la clef.

« C’est Castagnac ! » me dis-je tout ému.

Deux secondes se passèrent.

« Ouvrez ! » cria-t-on du dehors.

Je ne m’étais pas trompé, c’était lui ! Il y eut un silence… Puis quelque chose fut jeté sur les marches… Les pas s’éloignèrent. Je venais d’échapper à la mort.

Mais qu’allait-il advenir ?

Dans la crainte d’une nouvelle tentative plus violente, j’allai pousser les deux gros verrous, qui faisaient de l’amphithéâtre une véritable prison.

C’était peine inutile, car, en revenant m’asseoir, je vis déjà l’ombre de Castagnac s’avancer sur la courtine. La lune, levée du côté de la ville, projetait l’ombre de l’hôpital sur le précipice. Quelques rares étoiles scintillaient à l’horizon ; pas un souffle n’agitait l’air.

Avant de s’engager sur la rampe dangereuse, le vieux soudard fit halte, regardant ma fenêtre. Son hésitation fut longue.

Au bout d’un quart d’heure, il fit le premier pas, marchant le dos appliqué contre le mur. Il était arrivé au milieu de la rampe, et se flattait sans doute déjà d’atteindre le talus qui descend à la Kasba, quand je lui jetai le cri de mort :

« Raymond, où vas-tu ? »

Mais, soit qu’il fût prêt à tout événement, soit qu’il eût plus de sang-froid que sa victime, le misérable ne bougea point, et me répondit avec un éclat de rire ironique :

« Ah ! ah ! vous êtes là, docteur, je m’en doutais. Attendez, je reviens ; nous avons un petit compte à régler ensemble. »

Alors, allumant ma torche et l’avançant au-dessus du précipice :

« Il est trop tard ! m’écriai-je ; regarde, scélérat, voici ton tombeau ! »

Et les immenses gradins de l’abîme, avec leurs rochers noirs, luisants, hérissés de figuiers sauvages, s’illuminèrent jusqu’au fond de la vallée.

C’était un coup d’œil titanique ! la lumière blanche de la poix, descendant d’étage en étage entre les rochers, agitant leurs grandes ombres dans le vide, semblait creuser les ténèbres à l’infini.

J’en fus saisi moi-même, et je reculai d’un pas comme frappé de vertige.

Mais lui… lui qui n’était séparé du gouffre que par la largeur d’une brique, de quelle terreur ne dut il pas être foudroyé ! Ses genoux fléchirent… ses mains se cramponnèrent au mur… Je m’avançai de nouveau : une énorme chauve-souris, chassée par la lumière, commença sa ronde funèbre autour des murailles gigantesques, —comme un rat noir aux ailes anguleuses nageant dans la flamme, —et tout au loin, bien loin, les flots du Rummel scintillèrent dans l’immensité.

« Grâce ! cria l’assassin d’une voix cassée, grâ…ce ! »

Je n’eus pas le courage de prolonger son supplice, et je lançai ma torche dans l’espace. Elle descendit lentement, balançant sa flamme échevelée dans les ténèbres ; éclairant tour à tour les assises de l’abîme, et semant les broussailles de ses étincelles éblouissantes. Elle n’était plus qu’un point dans la nuit, et descendait toujours, quand une ombre passa devant elle comme la foudre.


Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p687.jpg
une ombre passa devant elle comme la foudre. (Page 75.)

Je compris que justice était faite. En remontant l’escalier de l’amphithéâtre, quelque chose plia sous mon pied ; je me baissai, c’était mon épée : Castagnac, avec sa perfidie habituelle, avait résolu de me tuer avec ma propre épée, pour faire croire à un suicide.

Du reste, comme je l’avais prévu, la porte de ma chambre était forcée, mon lit bouleversé, mes papiers épars : il avait fait une visite en règle chez moi.

Cette circonstance dissipa complètement le sentiment de pitié involontaire que m’inspirait la fin du misérable.


fin du talion