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Contes et romans populairesJ. Hetzel, éditeur (p. 1-27).

ILLUSTRATIONS DE LÉON BÉNET.

CONTES POPULAIRES

par


ERCKMANN-CHATRIAN

Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p615.jpg
Que la paix soit avec vous ! (Page 6.)

LE JUIF POLONAIS


PREMIÈRE PARTIE
la veille de noël

Une salle d’auberge alsacienne. Tables, bancs, fourneau de fonte, grande horloge. Portes et fenêtres au fond sur la rue. Porte à droite, communiquant à l’intérieur. Porte de la cuisine, à gauche. A côté dela porte, un grand buffet de chêne. Le soir, une chandelle allumée sur la table. Catherine, la femme du bourgmestre, est assise à son rouet. Le garde forestier Heinrich entre par le fond ; il est tout blanc de neige.


I


CATHERINE, HEINRICH.

Heinrich, frappant du pied. — De la neige, madame Mathis, toujours de la neige. (Il pose son fusil derrière l’horloge.)

Catherine. — Encore au village, Heinrich ?

Heinrich. — Mon Dieu oui ; la veille de Noël, il faut bien s’amuser un peu.

Catherine. — Vous savez que votre sac de farine est prêt, au moulin ?

Heinrich. — C’est bon, c’est bon, je ne suis pas pressé ; Walter le chargera tout à l’heure sur sa voiture.

Catherine. — L’anabaptiste est encore ici ? Je croyais l’avoir vu partir depuis longtemps.

Heinrich. — Non, non ! Il est au Mouton-d’Or,à vider bouteille. Je viens de voir sa voiture devant l’épicier Harvig, avec le sucre, le café, la cannelle tout couverts de neige. Hé ! hé ! hé !… C’est un bon vivant… Il aime le bon vin… il a raison. Nous partirons ensemble.

Catherine. — Vous n’avez pas peur de verser ?

Heinrich. — Bah ! bah ! vous nous prêterez une lanterne. Qu’on m’apporte seulement une chopine de vin blanc ; vous savez, de ce petit vin blanc de Hünevir ? (Il s’assied en riant.)

Catherine, appelant. — Loïs ?

Loïs, de la cuisine. — Madame ?

Catherine. — Une chopine de Hünevir, pour M. Heinrich.

loïs, de même. — Tout de suite.

Heinrich. — Ce petit vin-là réchauffe ; par un temps pareil, il faut ça.

Catherine. — Oui, mais prenez garde, il est fort tout de même.

Heinrich. — Soyez tranquille, tout ira bien. Mais dites donc, madame Mathis, notre bourgmestre, on ne le voit pas… Est-ce qu’il serait malade ?

Catherine. — Il est parti pour Ribeauvillé, il y a cinq jours.


II


Les précédents, LOIS.

Loïs, entrant. — Voici la bouteille et un verre,maître Heinrich.

Heinrich. — Bon, bon ! (Il verse.) Ah ! le bourgmestre est à Ribeauvillé ?

catherine. — Oui, nous l’attendons pour ce soir ; mais allez donc compter sur les hommes, quand ils sont dehors.

heinrich. — Il est bien sûr allé chercher du vin ?

catherine. — Oui.

heinrich. — Hé ! vous pouvez bien penser que votre cousin Bôth ne l’aura pas laissé repartir tout de suite. Voilà quelque chose qui me conviendrait, d’aller de temps en temps faire un tour dans les pays vignobles. J’aimerais mieux ça, que de courir les bois. — À votre santé, madame Mathis.

catherine, à Lois. — Qu’est-ce que tu écoutes donc là, Lois ? Est-ce que tu n’as rien à faire ? (Lois sort sans répondre.) Mets de l’huile dans la petite lanterne, Henrich l’emportera.


III


Les précédents, moins LOIS.

catherine. — Il faut que les servantes écoutent tout ce qui se passe !

heinrich. — Je parie que le bourgmestre est allé chercher le vin de la noce ?

catherine, riant. — C’est bien possible.

heinrich. — Oui… tout à l’heure encore, au Mouton-d’Or, on disait que Mlle Mathis et le maréchal des logis de gendarmerie Christian allaient bientôt se marier ensemble. Ça m’était difficile à croire. Christian est bien un brave et honnête homme, et un bel homme aussi, personne ne peut soutenir le contraire ; mais il n’a que sa solde, au lieu que Mlle Annette est le plus riche parti du village.

catherine. — Vous croyez donc, Heinrich, qu’il faut toujours regarder à l’argent ?

heinrich. — Non, non, au contraire ! Seulement, je pensais que le bourgmestre…

catherine. — Eh bien ! voilà ce qui vous trompe, Mathis n’a pas seulement demandé : — Combien avez-vous ? — Il a dit tout de suite : — Pourvu qu’Annette soit contente, moi je consens !

heinrich. — Et mademoiselle Annette est contente ?

catherine. — Oui, elle aime Christian. Et comme nous ne voulons que le bonheur de notre enfant, nous ne regardons pas à la richesse.

heinrich. — Si vous êtes tous contents, moi, je suis content aussi ! Je trouve que M. Christian a de la chance, et je voudrais bien être à sa place.


IV


Les précédents, NICKEL.

nickel, entrant, un sac de farine sur la tête. — Votre sac de farine, maître Heinrich ; bien pesé !

heinrich. — C’est bon, Nickel, c’est bon, mets-le dans un coin.

catherine, allant à la porte de la cuisine. — Loïs, tu peux dresser la soupe de Nickel.

Heinrich, se levant. — Ah ! voyons si j’ai toutes mes affaires. (Il ouvre sa gibecière.) Voilà d’abord la farine… voici le tabac, la cannelle, le plomb de lièvre… voici les deux livres de savon… Il me manque quelque chose… Ah! le sel… J’ai oublié le sel sur le comptoir du père Harvig… C’est ma femme qui aurait crié !… (Il sort.)


V
CATHERINE, NICKEL, puis HEINRICH.


nickel. — Vous saurez, Madame, que la rivière est prise tellement, que si l’on arrête de moudre, la glace viendra bientôt jusque dans la vanne, et que si l’on continue, il pourrait nous arriver comme dans le temps, où la grande roue s’est cassée. Le verglas tombe toujours… Je ne sais pas ce qu’il faut faire.

Catherine. — Il faut attendre que Mathis soit venu. Nous n’avons plus beaucoup à moudre, cette semaine?

nickel. — Non, la grande presse de Noël est passée…, une vingtaine de sacs.

Catherine. — Eh bien, tu peux souper, Mathis ne tardera pas. (Heinrich paraît au fond, un paquet à la main.)

Heinrich. — Voilà mon affaire ! J’ai tout maintenant. (Il arrange le paquet dans sa gibecière.)

nickel. — Alors, je peux arrêter le moulin,madame Mathis?

Catherine. — Oui, tu souperas après. (Nickel sort par la porte de la cuisine, Annette entre par la droite.)


VI
CATHERINE, HEINRICH, ANNETTE.


annette. — Bonsoir, monsieur Heinrich.

heinrich, se retournant. — Hé ! c’est vous, mademoiselle Annette ; bonsoir… bonsoir ! …Nous parlions tout à l’heure de vous.

annette. — De moi ?

Heinrich. — Mais oui, mais oui. (Il pose sa gibecière sur un banc ; puis d’un air d’admiration.) Oh ! oh ! comme vous voilà riante et gentiment habillée. C’est drôle, on dirait que vous allez à la noce.

annette. — Vous voulez rire, monsieur Heinrich?

heinrich. — Non, non, je ne ris pas ; je dis ce que je pense, vous le savez bien. Ces bonnes joues rouges, ce joli bonnet et cette petite robe bien faite, avec ces petits souliers, ne sont pas pour l’agrément des yeux d’un vieux garde forestier comme moi. C’est pour un autre (il cligne de l’œil), pour un autre que je connais bien, hé ! hé ! hé!

annette. — Oh ! peut-on dire ?

heinrich. — Oui, oui, on peut dire que vous êtes une jolie fille, bien tournée, et riante, et avenante ; et que l’autre grand… vous savez bien, avec ses moustaches brunes et ses grosses bottes, n’est pas à plaindre. Non, je ne le plains pas du tout.’' (Walter entrouvre la porte du fond et avance la tête. Annette regarde.)


VII
Les précédents, WALTER.


walter, riant. — Hé! elle a tourné la tête. Ce n'est pas lui, ce n'est pas lui! (Il entre.)

annette. — Qui donc, père Walter ?

walter, riant aux éclats. — Ha ! ha ! ha ! voyez-vous les filles, jusqu’à la dernière minute, elles ne veulent avoir l’air de rien.

annette, d’un ton naïf. — Moi, je ne comprends pas, je ne sais pas ce qu’on veut dire.

walter, levant le doigt. — Ah ! c’est comme ça, Annette. Eh bien, écoute, puisque tu te caches, puisque tu ne veux rien dire, et que tu me prends pour un vieux benêt qui ne voit rien et qui ne sait rien, ce sera moi, Walter, qui t’attacherai la jarretière.

heinrich. — Non, ce sera moi.

catherine, riant. — Vous êtes deux vieux fous.

walter — Nous ne sommes pas si fous que nous en avons l’air. Je dis que j’attacherai la jarretière de la mariée, et qu’en attendant, nous allons boire ensemble un bon coup en l’honneur de Christian. Nous allons voir si Annette aura le courage de refuser. Je dis que si elle refuse, elle n’aime pas Christian.

annette. — Oh ! moi, j’aime le bon vin, et quand on m’en offre, j’en bois. Voilà !

tous, riant.— Ha ! ha ! ha ! maintenant tout est découvert.

walter. — Apportez la bouteille, apportez,que nous buvions avec Annette. Ce sera pour la première fois, mais je pense que ce ne sera pas la dernière, et que nous trinquerons ensemble, tous les baptêmes.

Catherine, appelant. — Loïs !… Loïs !… descends à la cave. Tu prendras une bouteille dans le petit caveau. (Lois entre, et dépose en passant une lanterne allumée sur la table, puis elle ressort.)

walter. — Qu’est-ce que cette lanterne veut dire ?

heinrich. — C’est pour attacher à la voiture.

annette, riant. — Vous partirez au clair de lune. (Elle souffle la lanterne.)

walter, de même. — Oui... oui... au clair de lune ! (Loïs apporte une bouteille et des verres, puis elle rentre dans la cuisine. Heinrich verse.) À la santé du maréchal des logis et de la gentille Annette. (On trinque et l’on boit.)

heinrich, déposant son verre. —Fameux ! fameux ! C’est égal, de mon temps les choses ne se seraient pas passées comme cela.

catherine. — Quelles choses ?

heinrich. — Le mariage. (Il se lève, se met en garde, et frappant du pied.) Il aurait fallu s’aligner. (Il se rassied.) Oui, si par malheur un étranger était venu prendre la plus jolie fille du pays, la plus gentille et la plus riche, mille tonnerres !… Heinrich Schmitt aurait crié : Halte ! halte ! nous allons voir ça !

walter. — Et moi, j’aurais empoigné ma fourche pour courir dessus.

heinrich. — Oui, mais les jeunes gens de ce temps n’ont plus de cœur ; ça ne pense qu’à fumer et à boire. Quelle misère ! Ce n’est pas pour crier contre Christian, non, il faut le respecter et l’honorer ; mais je soutiens qu’un pareil mariage est la honte des garçons du pays.

annette. — Et si je n’en avais pas voulu d’autre, moi ?

heinrich, riant. — Il aurait fallu marcher tout de même.

annette. — Oui, mais je me serais battue contre, avec celui que j’aurais voulu.

heinrich. — Ah ! si c’est comme ça, je ne dis plus rien. Plutôt que de me battre contre Annette, j’aurais mieux aimé boire à la santé de Christian. (On rit et l'on trinque.)

walter, gravement. — Écoute, Annette, je veux te faire un plaisir.

annette. — Quoi donc, père Walter ?

walter. — Comme j’entrais, tout à l’heure, j’ai vu le maréchal des logis qui revenait avec deux gendarmes. Il est en train d’ôter ses grosses bottes, j’en suis sûr, et dans un quart d’heure...

annette. — Écoutez !

catherine. — C’est le vent qui se lève. Pourvu maintenant que Mathis ne soit pas en route.

annette. — Non… non… c’est lui !… (Christian paraît au fond.’')


VIII
Les précédents, CHRISTIAN.


tous, riant. — C’est lui !… c’est lui !…

christian,secouant son chapeau et frappant des pieds. — Quel temps ! Bonsoir, madame Mathis ; bonsoir, mademoiselle Annette. (Il lui serre la main.)

walter. — Elle ne s’était pas trompée ! Christian , étonné, regardant les autres rire. — Eh bien, qu’y a-t-il donc de nouveau ?

heinrich. — Hé, maréchal des logis, nous rions parce que Melle Annette a crié d’avance : C’est lui !

christian. — Tant mieux ; ça prouve qu’elle pensait à moi.

walter. — Je crois bien ; elle tournait la tête chaque fois qu’on ouvrait la porte.

christian. — Est-ce que c’est vrai, mademoiselle Annette ?

annette. — Oui, c’est vrai.

christian. — À la bonne heure ! voilà ce qui s’appelle parler. Je suis bien heureux de l’entendre dire à Melle Annette. (Il suspend son chapeau au mur, et dépose son épée dans un coin.) Ça me réchauffe, et j’en ai besoin.

catherine. — Vous arrivez du dehors, monsieur Christian !

christian. — Du Hôwald, madame Mathis, du Hôwald. Quelle neige ! J’en ai bien vu dans l’Auvergne et dans les Pyrénées, mais je n’avais jamais rien vu de pareil. (Il s’assied et se chauffe les mains au poêle, en grelottant. Annette, qui s’est dépêchée de sortir, revient de la cuisine avec une cruche de vin qu’elle pose sur le poêle.)

annette. — Il faut laisser chauffer le vin, cela vaudra mieux.

walter, riant, à Heinrich. —Comme elle prend soin de lui ! Ce n’est pas pour nous autres, qu’elle aurait été chercher du sucre et de la cannelle.

christian. — Hé ! vous ne passez pas non plus vos journées dans la neige ; vous n’avez pas besoin qu’on vous réchauffe.

walter, riant. — Oui, la chaleur ne nous manque pas encore, Dieu merci ! Nous ne grelottons pas comme ce maréchal des logis. C’est tout de même triste de voir un maréchal des logis, qui grelotte auprès d’une jolie fille qui lui donne du sucre et de la cannelle.

annette. — Taisez-vous, père Walter ; vous devriez être honteux de penser des choses pareilles.

christian, souriant. — Défendez-moi,mademoiselle Annette, ne me laissez pas abîmer par ce père Walter, qui se moque bien de la neige et du vent, au coin d’un bon feu. S’il avait passé cinq heures dehors comme moi, je voudrais voir la mine qu’il aurait.

catherine. — Vous avez passé cinq heures dans le Hôwald, Christian ? Mon Dieu ! c’est pourtant un service terrible, cela.

Christian. — Que voulez-vous ?... Sur les deux heures, on est venu nous prévenir que les contrebandiers du Banc de la Roche passeraient la rivière, à la nuit tombante, avec du tabac et de la poudre de chasse ; il a fallu monter à cheval.

heinreich. — Et les contrebandiers sont venus ?

Christian. — Non, les gueux ! Ils avaient reçu l’éveil ; ils ont passé ailleurs. Encore maintenant, je ne me sens plus, à force d’avoir l’onglée. (Annette verse du vin dans un verre, et le lui présente.)

annette. — Tenez, monsieur Christian, réchauffez-vous.

Christian. — Merci, mademoiselle Annette. (Il boit.) Cela me fait du bien.

walter — Il n’est pas difficile, le maréchal des logis.

catherine. — Annette, apporte la carafe ; il n’y a plus d’eau dans mon mouilloir. (Annette va chercher la carafe sur le buffet, à gauche— À Christian.) C’est égal, Christian, vous avez encore de la chance ; écoutez quel vent dehors.

Christian. — Oui, il se levait au moment où nous avons fait la rencontre du docteur Frantz. (Il rit.) Figurez-vous que ce vieux fou revenait du Schnéeberg, avec une grosse pierre qu’il était allé déterrer dans les ruines ; le vent soufflait et l’enterrait presque dans la neige avec son traîneau.

catherine , à Annette, qui verse de l'eau dans son mouilloir. — C’est bon... merci. (Annette va remettre la carafe sur le buffet, puis elle prend sa corbeille à ouvrage, et s’assied à côté de Catherine.)

heinreich, riant. — On peut bien dire que tous ces savants sont des fous. Combien de fois n’ai-je pas vu le vieux docteur se détourner d’une et même de deux lieues, pour aller regarder des pierres toutes couvertes de mousse, et qui ne sont bonnes à rien. Est-ce qu’il ne faut pas avoir la cervelle à l’envers ?

walter. — Oui, c’est un original, il aime toutes les choses du temps passé : les vieilles coutumes et les vieilles pierres ; mais ça ne l’empêche pas d’être le meilleur médecin du pays.

Christian, bourrant sa pipe. —Sans doute, sans doute.

Catherine — Quel vent ! J’espère bien que Mathis aura le bon sens de s’arrêter quelque part. (S’adressant à Walter et à Heinrich.) Je vous disais bien de partir ; vous seriez tranquilles chez vous.

heinreich, riant. — Melle Annette est cause de tout ; elle ne devait pas souffler la lanterne.

annette.— Oh ! vous étiez bien contents de rester.

walter — C’est égal, madame Mathis a raison ; nous aurions mieux fait de partir.

Christian. — Vous avez de rudes hivers, par ici.

walter — Oh ! pas tous les ans, maréchal des logis ; depuis quinze ans, nous n’en avons pas eu de pareil.

heinreich. — Non, depuis l’hiver du Polonais, je ne me rappelle pas avoir vu tant de neige. Mais, cette année-là, le Schnéeberg était déjà blanc les premiers jours de novembre, et le froid dura jusqu’à la fin de mars. À la débâcle, toutes les rivières étaient débordées, on ne voyait que des souris, des taupes et des mulots noyés dans les champs.

Christian. — Et c’est à cause de cela qu’on l’appelle l’hiver du Polonais ?

walter. — Non, c’est pour autre chose, une chose terrible, et que les gens du pays se rappelleront toujours. Madame Mathis s’en souvient aussi, pour sûr.

catherine — Vous pensez bien, Walter ; elle a fait assez de bruit dans le temps, cette affaire.

heinreich. — C’est là, maréchal des logis, que vous auriez pu gagner la croix.

Christian. — Mais qu’est-ce que c’est donc ? (Coup de vent dehors.)

annette. — Le vent augmente.

catherine — Oui, mon enfant, pourvu que ton père ne soit pas sur la route.

walter, à Christian — Je puis vous raconter la chose depuis le commencement jusqu'à la fin, car je l’ai vue moi-même. Tenez, il y a juste aujourd’hui quinze ans que j’étais à cette même table avec Mathis, —qui venait d’acheter son moulin depuis cinq ou six mois, — Diederich Omacht, Johann Roeber, qu’on appelait le petit sabotier, et plusieurs autres, qui dorment maintenant derrière le grand if, sur la côte. Nous irons tous là, tôt ou tard ; bienheureux ceux qui n’ont rien sur la conscience. (En ce moment Christian se baisse, prend une braise dans le creux de sa main et allume sa pipe ; puis il s’accoude au bord de la table.) Nous étions donc en train de jouer aux cartes, et dans la salle se trouvait encore beaucoup de monde, lorsque, sur le coup de dix heures, la sonnette d’un traîneau s’arrête devant la porte, et presque aussitôt un Polonais entre, un juif polonais, un homme de quarante-cinq à cinquante ans, solide, bien bâti. Je crois encore le voir entrer, avec son manteau vert, garni de fourrures, son bonnet de peau de martre, sa grosse barbe brune et ses grandes bottes rembourrées de peau de lièvre. C’était un marchand de graines. Il dit en entrant : « Que la paix soit avec vous ! » Tout le monde tournait la tête et pensait : « D’où vient celui-là ?… Qu’est-ce qu’il veut ? » parce que les juifs polonais qui vendent de la semence n’arrivent dans le pays qu’au mois de février. Mathis lui demande : « Qu’y a-t-il pour votre service ? » Mais lui, sans répondre, commence par ouvrir son manteau, et par déboucler une grosse ceinture qu’il avait aux reins. Il pose sur la table cette ceinture, où l’on entendait sonner l’or, et dit : « La neige est profonde, le chemin difficile… allez mettre mon cheval à l’écurie : dans une heure, je repartirai. » Ensuite, il prend une bouteille de vin, sans parler à personne, comme un homme triste et qui pense à ses affaires. À onze heures, le wachtmann Yéri entre, tout le monde s’en va, le Polonais reste seul. (Grand coup de vent au dehors, avec un bruit de vitres qui se brisent.)

Catherine. — Mon Dieu, qu’est-ce qui vient d’arriver ?

heinrich. — Ce n’est rien, madame Mathis, c’est un carreau qui se brise ; on aura sans doute laissé une fenêtre ouverte.

Catherine, se levant. — Il faut que j’aille voir. (Elle sort.)

annette, criant. — Tu ne sortiras pas…

Catherine, de la cuisine. — Sois donc tranquille, je reviens tout de suite.


IX
Les précédents, moins CATHERINE.


Christian. — Je ne vois pas encore comment j’aurais pu gagner la croix, père Walter.

walter. — Oui, monsieur Christian, mais attendez : le lendemain, on trouva le cheval du Polonais sous le grand pont de Wéchem, et cent pas plus loin, dans le ruisseau, le manteau vert et le bonnet pleins de sang. Quant à l’homme, on n’a jamais pu savoir ce qu’il est devenu.

heinrich. — Tout ça, c’est la pure vérité. La gendarmerie de Rothau arriva le lendemain, malgré la neige, et c’est même depuis ce temps qu’on laisse ici la brigade.

Christian. — Et l’on n’a pas fait d’enquête ?

heinrich. — Une enquête ! je crois bien. C’est l’ancien maréchal des logis, Kelz, qui s’est donné de la peine pour cette affaire ! En a-t-il fait des courses, réuni des témoins, écrit des procès-verbaux ! Sans parler du juge de paix Bénédum, du procureur Richter et du vieux médecin Homus, qui sont venus voir le manteau, le bâton et le bonnet.

Christian. — Mais on devait avoir des soupçons sur quelqu’un ?

Heinrich. — Ça va sans dire, les soupçons ne manquent jamais ; mais il faut des preuves. Dans ce temps-là, voyez-vous, les deux frères Kasper et Yokel Hierthès, qui demeurent au bout du village, avaient un vieil ours, les oreilles et le nez tout déchirés, avec un âne et trois gros chiens, qu’ils menaient aux foires pour livrer bataille. Ça leur rapportait beaucoup d’argent, ils buvaient de l’eau-de-vie tant qu’ils en voulaient. Justement, quand le Polonais disparut, ils étaient à Wéchem, et le bruit courut alors, qu’ils l’avaient fait dévorer par leurs bêtes, et qu’on ne pouvait plus retrouver que son bonnet et son manteau, parce que l’ours et les chiens avaient eu assez du reste. Naturellement on mit la main sur ces gueux, ils passèrent quinze mois dans les cachots ; mais finalement on ne put rien prouver contre les Hierthès, et malgré tout il fallut les relâcher. Leur âne, leur ours et leurs chiens étaient morts. Ils se mirent donc à étamer des casseroles, et M. Mathis leur loua sa baraque du coin des chenevières. Ils vivent là dedans et ne payent jamais un liard pour le loyer.

walter. — Mathis est trop bon pour ces bandits. Depuis longtemps il aurait dû les balayer.

Christian. Ce que vous me racontez là m’étonne ; je n’en avais jamais entendu dire un mot.

heinrich. — Il faut une occasion... J’aurais cru que vous saviez cela mieux que nous.

Christian.—Non, c’est la première nouvelle.

(Catherine rentre.)


X
Les précédents, CATHERINE.


catherine. — J’étais sûre que Loïs avait laissé la fenêtre de la cuisine ouverte. On a beau lui dire de fermer les fenêtres, cette fille n’écoute rien. Maintenant tous les carreaux sont cassés.

walter. — Hé ! madame Mathis, cette fille est jeune ; à son âge on a toutes sortes de choses en tête.

catherine, se rasseyant. — Fritz est dehors, Christian, il veut vous parler.

christian. — Fritz, le gendarme ?

catherine. — Oui, je lui ai dit d’entrer, mais il n’a pas voulu. C’est pour une affaire de service.

christian. — Ah ! bon, je sais ce que c’est. (Il se lève, prend son chapeau, et se dirige vers la porte.)

annette. — Vous reviendrez, Christian !

christian, sur la porte… — Oui dans un instant. (Il sort.)

XI
les précédents, moins CHRISTIAN.

walter. — Voilà ce qu’on peut appeler un brave homme, un homme doux, mais qui ne plaisante pas avec les gueux.

heinreich. — Oui, M. Mathis a de la chance de trouver un pareil gendre ; depuis que je le connais, tout lui réussit. D’abord il achète cette auberge, où Georges Hoùte s’était ruiné. Chacun pensait qu’il ne pourrait jamais la payer, et voilà que toutes les bonnes pratiques arrivent ; il entasse, il entasse ; il paye ! il achète le grand pré de la Bruche, la chenevière du fond des Houx, les douze arpents de la Finckmath, la scierie des Trois-Chênes ; ensuite son moulin, ensuite son magasin de planches. Melle Annette grandit. Il place de l’argent sur bonne hypothèque ; on le nomme bourgmestre. Il ne lui manquait plus qu’un gendre, un honnête homme, rangé, soigneux, qui ne jette pas l’argent par les fenêtres, qui plaise à sa fille et que chacun respecte. Eh bien, Christian Bême se présente, un homme solide, sur lequel on ne peut dire que du bien ! — Que voulez-vous ? M. Mathis est venu au monde sous une bonne étoile ! Pendant que les autres suent sang et eau pour réunir les deux bouts à la fin de l’année, lui n’a jamais fini de s’enrichir, de s’arrondir et de prospérer. — Est-ce vrai, madame Mathis ?

catherine. — Nous ne nous plaignons pas, Heinrich, au contraire.

heinreich. — Oui, et le plus beau de tout, c’est que vous le méritez, personne ne vous porte envie ; chacun pense : — Ce sont de braves gens, ils ont gagné leurs biens par le travail. — Et tout le monde est content pour Melle Annette.

walter. — Oui, c’est un beau mariage.

catherine, écoutant. — Voilà Christian qui revient. annette. — Oui, j’entends les éperons sur l’escalier. (La porte s’ouvre, et Mathis paraît, enveloppé d’un grand manteau tout blanc de neige, coiffe d’un bonnet de peau de loutre, une grosse cravache à la main, les éperons aux talons.)


XII
Les précédents, MATHIS.


Mathis, d’un accent joyeux. — Hé ! hé ! hé ! c’est moi, c’est moi ! …

catherine, se levant. — Mathis !

heinreich. — Le bourgmestre !

annette, courant l’embrasser. —Te voilà !

Mathis. — Oui … oui … Dieu merci ! Avons-nous de la neige, en avons-nous ! J’ai laissé la voiture à Bichem, avec Johann ; il l’amènera demain.

catherine, elle arrive l’embrasser et le débarrasse de son manteau. — Donne-moi ça. Tu nous fais joliment plaisir, va, de rentrer ce soir. Quelles inquiétudes nous avions !

Mathis. — Je pensais bien, Catherine ; c’est pour ça que je suis revenu. (Regardant autour de la salle.) Hé hé ! hé ! le père Walter et Heinrich. Vous allez avoir un beau temps pour retourner chez vous !

Catherine, appelant à la porte de la cuisine. — Loïs… Loïs… apporte les gros souliers de M. Mathis. Dis à Nickel de mettre le cheval à l’écurie.

loïs, sur la porte. — Oui, Madame, tout de suite. (Elle regarde un instant en riant, puis disparaît.)

heinreich, riant — Mlle Annette veut que nous partions au clair de lune.

Mathis, de même. — Ha ! ha ! ha ! … Oui … oui … il est beau, le clair de lune.

annette, lui retirant ses mouffles. — Nous pensions que le cousin Bôth ne t’avait pas laissé partir.

Mathis. — Hé ! mes affaires étaient déjà finies hier matin, je voulais partir ; mais Bôth m’a retenu pour voir la comédie.

annette. — Hanswurst[1] est à Ribeauvillé ?

Mathis. — Ce n’est pas Hanswurst, c’est un Parisien qui fait des tours de physique ; il endort les gens !

annette. — Il endort les gens ?

Mathis. —Oui.

catherine.—Il leur fait bien sûr boire quelque chose, Mathis ?

Mathis. — Non, il les regarde en faisant des signes, et ils s’endorment. C’est une chose étonnante ; si je ne l’avais pas vu, je ne pourrais pas le croire.

heinrich. — Ah ! le brigadier Slenger m’a parlé de ça l’autre jour ; il a vu la même chose à Saverne. Ce Parisien endort les gens, et quand ils dorment, il leur fait faire tout ce qu’il veut.

Mathis, s’asseyant et commençant à tirer ses bottes. —Justement ! (A sa fille.) Annette ?

Mannette. — Quoi, mon père ?

Mathis. — Regarde un peu dans la grande poche de la houppelande.

walter. — Les gens deviennent trop malins, le monde finira bientôt. (Loïs entre avec les souliers du bourgmestre.)


Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p622.jpg
On trouva le cheval du Polonais sous le grand pont de Wéchem. (Page 6.)

XIII
Les précédents, LOÏS.

loïs. — Voici vos souliers, monsieur le bourgmestre.

mathis. Ah ! bon… bon. Tiens, Loïs, emporte les bottes ; tu déferas les éperons et tu les pendras dans l’écurie, avec le harnais.

loïs. — Oui, monsieur le bourgmestre. (Elle sort. Annette, qui vient de tirer une boite de la poche du manteau, s’approche de son père.)

annette. — Qu’est-ce que c’est ?

mathis, mettant ses souliers. — Ouvre donc la boite. (Elle ouvre la boite, et en tire une toque alsacienne à paillettes d’or et d’argent.)

annette. — Oh ! mon Dieu, est-ce possible ?

mathis. — Eh bien… eh bien… qu’est-ce que tu penses de ça ?

annette. — Oh !… C’est pour moi ?

mathis. — Hé ! pour qui donc ? Ce n’est pas pour Loïs, je pense ! (Tout le monde s’approche pour voir. Annette met la toque, et se regarde dans la glace.)

heinrich. — Ça, c’est tout ce qu’on peut voir de plus beau, mademoiselle Annette.

walter. — Et ça te va comme fait exprès.

annette. — Oh ! mon Dieu, qu’est-ce que pensera Christian en me voyant ?

mathis. — Il pensera que tu es la plus jolie fille du pays. (Annette vient l’embrasser.)

mathis. — C’est mon cadeau de noce, Annette ; le jour de ton mariage, tu mettras ce


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Vous étiez sur la voiture avec le bouquet…(Page 16.)


bonnet, et tu le conserveras toujours. Plus tard, dans quinze ou vingt ans d’ici, tu te rappelleras que c’est ton père qui te l’a donné.

annette, attendrie. — Oui, mon père.

mathis. — Tout ce que je demande, c’est que tu sois heureuse avec Christian. Et maintenant, qu’on m’apporte un morceau, et une bouteille de vin. (Catherine entre dans la cuisine. — À Walter et à Heinrich.) Vous prendrez bien un verre de vin avec moi ?

heinreich. — Avec plaisir, monsieur le bourgmestre.

walter, riant. — Oui, pour toi, nous ferons bien encore ce petit effort. (Catherine apporte un jambon de la cuisine ; elle est suivie par Loïs, qui lient le verre et la bouteille.)

catherine, riant. — Et moi, Mathis, tu ne, m’as rien apporté ! Voyez, les hommes… Dans le temps, quand il voulait m’avoir, il arrivait toujours les mains pleines de rubans ; mais à cette heure…

mathis, d’un ton joyeux. — Allons, Catherine, tais-toi. Je voulais te faire des surprises, et maintenant il faut que je raconte d’avance que le châle, le bonnet et le reste sont dans ma grande caisse, sur la voiture.

catherine. — Ah ! si le reste est sur la voiture, c’est bon, je ne dis plus rien. (Elle s’assied et file. Loïs met la nappe, place l’assiette, la bouteille, le verre. Mathis s’assied à table, et commence à manger de bon appétit. Walter et Heinrich boivent. Loïs sort.)

mathis. —Le froid vous ouvre joliment l’appétit. — À votre santé !

walter. — À la tienne, Mathis.

heinrich. — À la vôtre, monsieur le bourgmestre.

mathis. — Christian n’est pas venu, ce soir ?

annette. — Si, mon père. On est venu le chercher ; il va revenir.

mathis. — Ah ! bon, bon.

catherine.—Il est arrivé tard, à cause d’une faction derrière le Hôwald, pour attendre des contrebandiers.

mathis, mangeant. — C’est pourtant une diable de chose, d’aller faire faction par un temps pareil. Du côté de la rivière j’ai trouvé cinq pieds de neige.

walter.— Oui, nous avons causé de ça ; nous disions au maréchal des logis, que depuis l’hiver du Polonais, on n’avait rien vu de pareil. (Mathis, qui levait son verre. le repose sans boire.)

mathis. — Ah ! vous avez parlé de ça ?

heinrich. — Cette année-là, vous devez bien vous en souvenir, monsieur Mathis, tout le vallon au-dessous du grand pont était comblé de neige. Le cheval du Polonais, sous le pont, pouvait à peine sortir la tête, et Kelz vint chercher main-forte à la maison forestière.

mathis, d’un ton d’indifférence.— Hé ! c’est bien possible… Mais tout ça, voyez-vous, ce sont de vieilles histoires ; c’est comme les contes de ma grand’mère, on n’y pense plus.

walter. — C’est pourtant bien étonnant qu’on n’ait jamais pu découvrir ceux qui ont fait le coup.

mathis. — C’étaient des malins... On ne saura jamais rien ! (Il boit. En ce moment, le tintement d’une sonnette se fait entendre dans la rue, puis le trot d’un cheval s’arrête devant l’auberge. Tout le monde se retourne. La porte du fond s’ouvre, un juif polonais parait sur le seuil. Il est vêtu d’un manteau vert bordé de fourrure, et coiffé d’un bonnet de peau de martre. De grosses bottes lui montent jusqu’aux genoux. Il regarde dans la salle d’un œil sombre. Profond silence.)


XIV
Les précédents , LE POLONAIS, puis CHRISTIAN.


Le polonais, entrant. — Que la paix soit avec vous !

catherine, se levant. — Qu’y a-t-il pour votre service, Monsieur ?

Le polonais. — La neige est profonde… le chemin difficile… Qu’on mette mon cheval à l’écurie… Je repartirai dans une heure… (Il ouvre son manteau, déboucle sa ceinture et la jette sur la table. Mathis se lève, les deux mains appuyées aux bras de son fauteuil ; le Polonais le regarde : il chancelle, étend les bras et tombe en poussant un cri terrible. Tumulte.)

catherine, se précipitant. — Mathis!… Mathis!…

annette, de même. — Mon père! (Walter et Heinrich relèvent Mathis, Christian paraît au fond.)

christian, sur le seuil. — Qu’est-ce qu’il y a ?

heinrich, ôtant la cravate de Mathis avec précipitation. — Le médecin… courez chercher le médecin !


DEUXIÈME PARTIE


LA SONNETTE

La chambre à coucher de Mathis. Porte à gauche ouvrant sur la salle d’auberge. Escalier à droite. Fenêtres au fond, sur la rue. Secrétaire en vieux chêne à ferrures luisantes, entre les fenêtres. Lit à baldaquin, grande armoire, tables, chaises. Poêle de faïence au milieu de la chambre. Mathis est assis dans un fauteuil, à côté du poêle. Catherine en costume des dimanches, et le docteur Frantz, en habit carré, gilet rouge, culotte courte, bottes montantes et grand feutre noir à l’alsacienne, sont debout près de lui.


I
MATHIS, CATHERINE, le docteur FRANTZ


le docteur. — Vous allez mieux, monsieur le bourgmestre ?

mathis. — Je vais très-bien.

le docteur. — Vous ne sentez plus vos maux de tête ?

mathis. — Non.

le docteur. — Ni vos bourdonnements d’oreilles ?

mathis. — Quand je vous dis que tout va bien… que je suis comme tous les jours.c’est assez clair, je pense !

catherine. — Depuis longtemps, il avait de mauvais rêves… il parlait… il se levait pour boire de l’eau fraîche.

mathis. — Tout le monde peut avoir soif la nuit.

le docteur. — Sans doute… mais il faut vous ménager. Vous buvez trop de vin blanc, monsieur le bourgmestre ; le vin blanc donne la goutte et vous cause souvent des attaques dans la nuque : deux nobles maladies mais fort dangereuses. Nos anciens landgraves, margraves et rhingraves, seigneurs du Sundgau, du Brisgau, de la haute et de la basse Alsace, mouraient presque tous de la goutte remontée, ou d’une attaque foudroyante. Maintenant, ces nobles maladies tombent sur les bourgmestres, les notaires, les gros bourgeois. C’est honorable, très honorable, mais funeste. Votre accident d’avant-hier soir vient de là. Vous aviez trop bu de rikewir chez votre cousin Bôth ; et puis le grand froid vous a saisi, parce que tout le sang était à la tête.

mathis. — J’avais froid aux pieds, c’est vrai ; mais il ne faut pas aller chercher si loin : le juif polonais est cause de tout.

le docteur. — Comment ?

mathis — Oui, dans le temps j’ai vu le manteau du pauvre diable, que le maréchal des logis, le vieux Kelz, rapportait avec le bonnet ; cette vue m’avait bouleversé, parce que la veille, le juif était entré chez nous. Depuis je n’y pensais plus , quand avant hier soir le marchand de graines entre, et dit les mêmes paroles que l’autre. Ça m’a produit l’effet d’un revenant ! Je sais bien qu’il n’y a pas de revenants, et que les morts sont bien morts ; mais que voulez-vous ? on ne pense pas toujours à tout. (Se tournant vers Catherine.) Tu as fait prévenir le notaire ?

catherine. — Oui, sois donc tranquille !

mathis. — Je suis bien tranquille ; mais il faut que ce mariage se fasse le plus tôt possible. Quand on voit qu’un homme bien portant, sain de corps et d’esprit, peut avoir des attaques pareilles, on doit tout régler d’avance et ne rien remettre au lendemain. Ce qui m’est arrivé avant hier peut encore m’arriver ce soir ; je peux rester sur le coup, et je n’aurais pas vu mes enfants heureux. Voilà ! — Et maintenant laissez-moi tranquille avec toutes vos explications. Que ce soit du vin blanc, du froid, ou du Polonais, que le coup de sang m’ait attrapé, cela revient au même. J’ai l’esprit aussi clair que le premier venu ; le reste ne signifie rien.

le docteur. — Mais peut-être serait-il bon, monsieur le bourgmestre, de remettre la signature de ce contrat à plus tard ; vous concevez… l’agitation des affaires d’intérêt…

mathis, levant les mains d’un air d’impatience. — Mon Dieu… mon Dieu… que chacun s’occupe donc de ses affaires. Avec tous vos si, vos parce que, on ne sait plus où tourner la tête. Que les médecins fassent de la médecine, et qu’ils laissent les autres faire ce qu’ils veulent Vous m’avez saigné, bon ! je suis guéri, tant mieux ! Qu’on appelle le notaire, qu’on prévienne les témoins, et que tout finisse !

le docteur, bas à Catherine. — Ses nerfs sont encore agacés ; le meilleur est de faire ce qu’il veut. (Walter et Heinrich entrent par la gauche, en habits des dimanches.)


I
Les précédents, WALTER, HEINRICH.


walter. — Eh bien… eh bien… on nous dit que tu vas mieux ?

mathis, se retournant —Hé ! c’est vous. À la bonne heure ; je suis content de vous voir. (Il leur serre la main.)

walter, souriant. — Te voilà donc tout à fait remis, mon pauvre Mathis ?

mathis, riant. — Hé ! oui, tout est passé. Quelle drôle de chose pourtant ! C’est Heinrich, avec sa vieille histoire de juif, qui m’a valu ça. Ha ! ha ! ha !

heinrich. — Q’est-ce qui pouvait prévoir une chose pareille ?

mathis. — C’est clair ; et cet autre qui entre aussitôt. Quel hasard ! quel hasard ! Est-ce qu’on n’aurait pas dit qu’il arrivait exprès ?

walter. — Ma foi, monsieur le docteur, vous le croirez si vous voulez, mais à moi-même, en voyant entrer ce Polonais, les cheveux m’en dressaient sur la tête.

Catherine. — Pour des hommes de bon sens, peut-on avoir des idées pareilles ?

mathis. — Enfin, puisque j’en suis réchappé, grâce à Dieu, vous saurez, Walter et Heinrich, que nous allons finir le mariage d’Annette avec Christian. C’est peut-être un avertissement qu’il faut se presser.

heinrich. Ah ! monsieur le bourgmestre, il n'y a pas de danger.

walter. — Ce n’était rien, c’est passé, Mathis.

mathis. — Non… non… moi je suis comme cela, je profite des bonnes leçons. Walter, Heinrich, je vous choisis pour témoins. On signera le contrat ici, sur les onze heures, après la messe ; tout le monde est prévenu.

walter. — Si tu le veux absolument ?

mathis. — Oui, absolument. (À Catherine.) Catherine ?

catherine. — Quoi ?

mathis. — Est-ce que le Polonais est encore là ?

catherine. — Non ! il est parti hier. Tout cela lui a fait beaucoup de peine.

mathis. — Tant pis qu’il soit parti. J’aurais voulu le voir, lui serrer la main, l’inviter à la noce. Je ne lui en veux pas à cet homme ; ce n’est pas sa faute, si tous les juifs polonais se ressemblent ; s’ils ont tous le même bonnet, la même barbe et le même manteau. Il n’est cause de rien.

heinrich. — Non, on ne peut rien lui reprocher.

walter. — Enfin, c’est une affaire entendue, à onze heures nous serons ici.

mathis. — Oui. (Au médecin.) Et je profite aussi de l’occasion pour vous inviter, monsieur Frantz. Si vous venez à la noce, ça nous fera honneur.

le docteur. — J’accepte, monsieur le bourgmestre, j’accepte avec plaisir.

heinrich. — Voici le second coup qui sonne. Allons, au revoir, monsieur Mathis.

mathis. — À bientôt. (Il leur serre la main. Walter, Heinrich et le docteur sortent.)


III
MATHIS, CATHERINE.


catherine, criant dans l’escalier. — Annette, Annette !

annette, de sa chambre. — Je descends.

catherine. — Arrive donc, le second coup est sonné.

annette, de même. — Tout de suite.

catherine, à Mathis. — Elle ne finira jamais.

mathis. — Laisse donc cette enfant en repos ; tu sais bien qu’elle s’habille.

catherine. — Je ne mets pas deux heures à m’habiller.

mathis. — Toi… toi… est-ce que c’est la même chose ? Quand vous arriveriez un peu tard, le banc sera toujours là, personne ne viendra le prendre.

catherine. — Elle attend Christian.

mathis. — Eh bien, est-ce que ce n’est pas naturel ? Il devait venir ce matin ; quelque chose le retarde. (Annette, toute souriante, descend avec sa belle toque alsacienne et son avant-cœur doré.)


IV
Les précédents, ANNETTE.


Catherine. — Tu as pourtant fini !

annette. — Oui, c’est fini.

mathis, la regardant d’un air attendri. — Oh ! comme te voilà belle, Annette !

annette. — J’ai mis le bonnet.

mathis. — Tu as bien fait. (Annette se regarde dans le miroir.)

Catherine. — Mon Dieu… mon Dieu… jamais nous n’arriverons pour le commencement. Allons donc, Annette, allons ! (Elle va prendre son livre de messe sur la table.)

annette, regardant à la fenêtre. — Christian n’est pas encore venu ?

mathis. — Non, il a bien sûr des affaires.

catherine. — Arrive donc ! il te verra plus tard. (Elle sort. Annette la suit.)

mathis, appelant. — Annette… Annette… tu ne me dis rien, à moi ?

annette, revenant l’embrasser. — Tu sais bien que je t’aime !

mathis. — Oui… oui. Va maintenant, mon enfant, ta mère n’a pas de cesse !

catherine, dehors. criant. — Le troisième coup qui sonne. (Annette sort.)

mathis, d’un ton bourru. — Le troisième coup ! le troisième coup ! Ne dirait-on pas que le curé les attend pour commencer. (On entend la porte extérieure se refermer. Les cloches du village sonnent ; des gens endimanchés passent devant les fenêtres, puis tout se tait.)


V
MATHIS, seul.


mathis. — Les voilà dehors… (Il écoute, puis se lève et jette un coup d’œil par la fenêtre.) Oui, tout le monde est à l’église. (Il se promène, prend une prise dans sa tabatière et l’aspire bruyamment.) Ça va bien. Tout s’est bien passé. Quelle leçon, Mathis, quelle leçon !… un rien, et le juif revenait sur l’eau, tout s’en allait au diable. Autant dire qu’on te menait pendre ! (Il réfléchit ; puis avec indignation.) Je ne sais pas où l’on a quelquefois la tête. Ne faut-il pas être fou ? Un marchand de graines qui entre en vous souhaitant le bonsoir… comme si les juifs polonais qui vendent de la graine, ne se ressemblaient pas tous ! (Il hausse les épaules de pitié, puis se calme tout à coup.) Quand je crierais jusqu’à la fin des siècles, ça ne changerait rien à la chose. Heureusement, les gens sont si bêtes… ils ne comprennent rien ! (Il cligne de l’œil, et reprend sa place dans le fauteuil.) Oui… oui… les gens sont bêtes ! (Il arrange le feu.) C’est pourtant ce Parisien qui est cause de tout… ça m’avait tracassé. Le gueux voulait aussi m’endormir, mais j’ai pensé tout de suite : Halte !… halte… Prends garde, Mathis, cette manière d’endormir le monde est une invention du diable ; tu pourrais raconter des histoires… (Souriant.) Il faut être fin, il ne faut pas mettre le cou dans la bricole. (Il rit d’un air goguenard.) Tu mourras vieux, Mathis, et le plus honnête homme du pays ; tu verras tes enfants et tes petits-enfants dans la joie ; et l’on mettra sur ta tombe une belle pierre, avec des inscriptions en lettres d’or du haut en bas. (Silence.) Allons, allons, tout s’est bien passé !… Seulement, puisque tu rêves, et que Catherine bavarde comme une pie devant le médecin, tu coucheras là haut, la clef dans ta poche ; les murs t’écouteront s’ils veulent. (Il se lève) Et maintenant nous allons compter les écus du gendre, pour que le gendre nous aime, (Il rit.) pour qu’il soutienne le beau-père, si le beau-père disait des bêtises après avoir bu un coup de trop. Hé ! hé ! hé ! c’est un finaud, Christian, ce n’est pas un Kelz à moitié sourd et aveugle, qui dressait des procès-verbaux d’une aune, et rien dedans ; non, il serait bien capable de mettre le nez sur une bonne piste. La première fois que j e l’ai vu, je me suis dit : — Toi, tu seras mon gendre ; et si le Polonais fait mine de ressusciter, tu le repousseras dans l’autre monde ! (Il devient grave et s'approche du secrétaire, qu’il ouvre. Puis il s’assied, tire du fond un gros sac plein d’or, qu’il vide sur le devant, et se met à compter lentement, en rangeant les piles avec soin. Cette occupation lui donne quelque chose de solennel. De temps en temps, il s’arrête, examine une pièce, et continue après l’avoir pesée sur le bout du doigt. — Bas.) Nous disons trente mille… (comptant les piles) oui, trente mille livres… un beau denier pour Annette… Hé ! hé ! hé ! c’est gentil d’entendre grelotter ça… le gendarme sera content. (Il poursuit, puis examine une pièce avec plus d’attention que les autres.) Du vieil or… (Il se tourne vers la lumière. ) Ah ! celle-là vient encore de la ceinture… Elle nous a fait joliment de bien, la ceinture… (Rêvant.) Oui… oui… sans cela l’auberge aurait mal tourné… Il était temps… huit jours plus tard, l’huissier Ott serait venu sur son char-à-bancs… Mais nous étions en règle, nous avions les écus… soi-disant de l’héritage de l’oncle Martine… (Il remet la pièce dans une pile qu’il repasse.) La ceinture nous a tiré une vilaine épine du pied. Si Catherine avait su… Pauvre Catherine !… ( Regardant les piles. ) Trente mille livres. (Bruit de sonnette ; il écoute.) C’est la sonnette du moulin. (Appelant.) Nickel… Nickel ! (La porte s’ouvre, Nickel paraît sur le seuil, un almanach à la main.)


VI
MATHIS, NICKEL.


nickel. — Vous m’avez appelé, Monsieur le bourgmestre ?

mathis. — Il y a quelqu’un au moulin ?

nickel. —Non, monsieur, tout notre monde est à la messe. La roue est arrêtée.

mathis. — J’ai entendu la sonnette. Tu étais dans la grande salle ?

nickel. —Oui, monsieur, je n’ai rien entendu.

mathis. — C’est étonnant… je croyais… (Il se met le petit doigt dans l’oreille. — À part.) Mes bourdonnements me reprennent. (À Nickel.) Qu’est-ce que tu faisais donc là ?

nickel. — Je lisais le Messager boiteux.

mathis. — Des histoires de revenants, bien sûr ?

nickel. — Non, monsieur le bourgmestre, une drôle d’histoire : Des gens d’un petit village de la Suisse, des voleurs qu’on a découverts au bout de vingt-trois ans, à cause d’une vieille lame de couteau qui se trouvait chez un forgeron, dans un tas de ferraille. Tous ont été pris ensemble, comme une nichée de loups, la mère, les deux fils et le grand-père. On les a pendus l’un à côté de l’autre. Regardez… (Il présente l’almanach.)

mathis, brusquement. — C’est bon… c’est bon !… Tu ferais mieux de lire ta messe… (Nickel sort.)


VII
MATHIS seul, puis CHRISTIAN.


mathis, haussant les épaules. — Des gens qu’on pend après vingt-trois ans à cause d’une vieille lame de couteau ? Imbéciles, il fallait faire comme moi, ne pas laisser de preuves. (Il poursuit ses comptes.) Je disais trente mille livres… oui… c’est bien ça… une… deux… trois… (Ses paroles finissent par s’éteindre. Il prend les piles d’or et les laisse tomber dans le sac, qu’il ficelle avec soin.) Ont-ils de la chance ! Ce n’est pas à moi qu’on a fait des cadeaux pareils ; il a fallu tout gagner, liard par liard. Enfin… enfin… les uns naissent avec un bon numéro, les autres sont forcés de se faire une position. (Il se lève.) Voilà tout en règle. (On toque à la vitre, il regarde. — Bas.) Christian ! (Élevant la voix.) Entrez, Christian, entrez ! (Il se dirige vers la porte, Christian parait.)

Christian, lui serrant la main. — Eh bien, monsieur Mathis, vous allez mieux ?

mathis. — Oui, ça ne va pas mal. Tenez, Christian, je viens de compter la dot d’Annette… de beaux louis sonnants… du bel or ! Ça fait toujours plaisir à voir, même quand on doit le donner. Ça vous rappelle des souvenirs de travail, de bonne conduite, de bonnes veines ; on voit pour ainsi dire défiler devant ses yeux toute sa jeunesse, et l’on pense que ça va profiter à ses enfants ; ça vous touche, ça vous attendrit !

Christian. —Je vous crois, monsieur Mathis, l’argent bien gagné par le travail est le seul qui profite ; c’est comme la bonne semence, qui lève toujours et qui produit les moissons.

mathis.— Voilà justement ce que je pensais. Et je me disais aussi qu’on est bienheureux, quand la bonne semence tombe dans la bonne terre.

Christian. — Vous voulez que nous signions le contrat aujourd’hui ?

mathis. — Oui, plus tôt ce sera fait, mieux ça vaudra. Je n’ai jamais aimé remettre les choses. Je ne peux pas souffrir les gens qui ne sont jamais décidés. Une fois qu’on est d’accord, il n’y a plus de raison pour renvoyer les affaires de semaine en semaine ; ça prouve peu de caractère, et les hommes doivent avoir du caractère.

Christian. — Hé ! monsieur Mathis, moi je ne demande pas mieux ; mais je pensais que peut-être mademoiselle Annette…

mathis. — Annette vous aime… ma femme aussi… tout le monde… (Il ferme le secrétaire.)

christian..— Eh bien, signons.

mathis. — Oui, et le contrat signé, nous ferons la noce.

christian. — Monsieur Mathis, vous ne pouvez rien me dire de plus agréable.

mathis, souriant. — On n’est jeune qu’une fois, il faut profiter de sa jeunesse. Maintenant la dot est prête, et j’espère que vous en serez content.

christian. — Vous savez, moi, monsieur Mathis, je n’apporte pas grand’chose ; je n’ai…

mathis. — Vous apportez votre courage, votre bonne conduite et votre grade ; quant au reste, je m’en charge : je veux que vous ayez du bien. Seulement, Christian, il faut que vous me fassiez une promesse.

christian. — Quelle promesse ?

mathis. — Les jeunes gens sont ambitieux ; ils veulent avoir de l’avancement, c’est tout naturel. Je demande que vous restiez au village, malgré tout, tant que nous vivrons, Catherine et moi. Vous comprenez, nous n’avons qu’une enfant, nous l’aimons comme les yeux de notre tête, et de la voir partir, ça nous crèverait le cœur.

christian. — Mon Dieu, monsieur Mathis, je ne serai jamais aussi bien que dans la famille d’Annette, et…

mathis. — Me promettez-vous de rester, quand même on vous proposerait de passer officier ailleurs ?

christian. — Oui.

mathis. — Vous m’en donnez votre parole d’honneur ?

christian. — Je vous la donne avec plaisir.

mathis. — Cela suffit. Je suis content. (À part.) Il fallait cela ! (Haut.) Et maintenant, causons d’autre chose. Vous êtes resté tard ce matin, vous aviez donc des affaires ? Annette vous a attendu, mais à la fin…

christian. — Ah ! c’est une chose étonnante, une chose qui ne m’est jamais arrivée. Figurez-vous que j’ai lu des procès-verbaux depuis cinq heures jusqu’à dix. Le temps passait ; plus je lisais, plus j’avais envie de lire.

mathis. — Quels procès-verbaux ?

christian. — Touchant l’affaire du juif polonais, qu’on a tué sous le grand pont. Heinrich m’avait raconté cette affaire avant-hier soir, ça me trottait en tête. C’est pourtant bien étonnant, monsieur Mathis, qu’on n’ait jamais rien découvert.

mathis. — Sans doute… sans doute.

christian, d’un air d’admiration. — Savez-vous que celui qui a fait le coup devait être un rusé gaillard tout de même ! Quand on pense que tout était en l’air : la gendarmerie, le tribunal, la police, tout ! et qu’on n’a pas seulement trouvé la moindre trace. J’ai lu ça, j’en suis encore étonné.

mathis. — Oui, ce n’était pas une bête.

christian. — Une bête !... c’est-à-dire que c’était un homme très-fin, un homme qui aurait pu devenir le plus fin gendarme du département.

mathis. — Vous croyez ?

christian. — J’en suis sûr. Car il y a tant, tant de moyens pour rechercher les gens dans les plus petites affaires, et si peu sont capables d’en réchapper, que pour un crime pareil il fallait un esprit extraordinaire.

mathis. — Écoutez, Christian, ce que vous dites montre votre bon sens. J’ai toujours pensé qu’il fallait mille fois plus de finesse, je dis de la mauvaise finesse, vous entendez, bien, de la ruse dangereuse, pour échapper, aux gendarmes, que pour déterrer les gueux, parce qu’on a tout le monde contre soi.

christian. — C’est clair.

mathis. — Oui. Et ensuite, celui qui a fait un mauvais coup, lorsqu’il a gagné, veut en faire un second, un troisième, comme les joueurs. Il trouve trèscommode d’avoir de l’argent sans travailler ; presque toujours il recommence, jusqu’à ce qu’on le prenne. Je crois qu’il lui faut beaucoup de courage pour rester sur son premier coup.

christian. — Vous avez raison, monsieur Mathis, et celui dont nous parlons doit s’être retenu depuis. Mais le plus étonnant, c’est qu’on n’ait jamais retrouvé la moindre trace du Polonais ; savez-vous l’idée qui m’est venue ?

mathis. — Quelle idée ?

christian. — Dans ce temps, il y avait plusieurs fours à plâtre sur la côte de Wéchem. Je pense qu’on aura brûlé le corps dans l’un de ces fours, et que pour cette cause, on n’a pas retrouvé d’autre pièce de conviction que le manteau et le bonnet. Le vieux Kelz, qui suivait l’ancienne routine, n’a jamais pensé à cela.

mathis. — C’est bien possible… cette idée ne m’était pas venue. Vous êtes le premier…

christian. — Oui, monsieur Mathis, j’en mettrais ma main au feu. Et cette idée mène à bien d’autres. Si l’on connaissait les gens qui brûlaient du plâtre dans ce temps-là…

mathis. — Prenez garde, Christian, j’en brûlais, moi ; j’avais un four quand le malheur est arrivé.

christian, riant. — Oh ! vous, monsieur Mathis !… (Ils rient tous les deux. Annette et Catherine paraissent à une fenêtre du fond.)

annette, du dehors. — Il est là ! (Christian et Mathis se retournent. La porte s’ouvre Catherine parait, puis Annette.)


VIII
les précédents, CATHERINE, ANNETTE.


mathis. — Eh bien, Catherine, est-ce que les autres arrivent ?

catherine. —Ils sont déjà tous dans la salle ; le notaire leur lit le contrat.

mathis. — Bon… bon. (Annette et Christian' se réunissent,et causent à voix basse.)

christian, tenant les mains d’Annette. — Oh ! mademoiselle Annette, que vous êtes gentille avec cette belle toque !

annette. — C’est le père qui me l’a apportée de Ribeauvillé.

christian. — Voilà ce qui s’appelle un père.

mathis, se regardant dans le miroir. — On se rase un jour comme celui-ci. (Se retournant d’un air joyeux.) Hé ! maréchal des logis, voici le grand moment !

christian, sans se retourner. — Oui, monsieur Mathis.

mathis.—Eh bien, savez-vous ce qu’on fait, quand tout le monde est d’accord, quand le père, la mère et la fille sont contents ?

christian. — Qu’est-ce qu’on fait ?

mathis. — On souhaite le bonjour à celle qui sera notre femme ; on l’embrasse, hé ! hé ! hé !

christian. — Est-ce vrai, mademoiselle Annette ?

annette, lui donnant la main. — Oh ! je ne sais pas, moi, monsieur Christian. (Christian l’embrasse.)

mathis. — Il faut bien faire connaissance ! (Annette et Christian se regardent tout attendris. Silence. Catherine, assise près du fourneau, se couvre la figure de son tablier ; elle semble pleurer.)

mathis, prenant la main de Catherine. — Catherine, regarde donc ces braves enfants, comme ils sont heureux ! Quand je pense que nous avons été comme ça ! (Catherine se tait. Mathis, à part, d’un air rêveur.) C’est pourtant vrai, j’ai été comme ça ! (Haut.) Allons, allons, tout va bien. (Prenant le bras de Catherine et l’emmenant.) Arrive, il faut laisser un peu ces enfants seuls. Je suis sûr qu’ils ont bien des choses à se dire.— Pourquoi pleures-tu ? Es-tu fâchée ?

catherine. — Non.

mathis. — Eh bien donc, puisque ça devait arriver, nous ne pouvons rien souhaiter de mieux. (Ils sortent.)


IX
CHRISTIAN, ANNETTE.


Christian. — C’est donc vrai, Annette, que nous allons être mariés ensemble… bien vrai ?

annette, souriant. — Eh ! oui, le notaire est là ; si vous voulez le voir ?…

Christian. — Non, mais j’ai de la peine à croire à mon bonheur. Moi, Christian Bême, simple maréchal des logis, épouser la plus jolie fille du pays,—la fille du bourgmestre, de M. Mathis, l’homme le plus honorable et le plus riche, — voyez-vous, ça me parait comme un rêve ! C’est pourtant vrai, dites, Annette ?

annette. — Mais oui, c’est vrai !

Christian. — Comme les choses arrivent. Il faut que le bon Dieu me veuille du bien, ce n’est pas possible autrement. Tant que je vivrai, Annette, je me rappellerai la première fois que je vous ai vue. C’était le printemps dernier, devant la fontaine, au milieu de toutes les filles du village ; vous riiez ensemble en lavant le linge. Moi, j’arrivais à cheval de Wasselonne, avec le vieux Fritz ; nous étions allés porter une dépêche. Je vous vois encore, avec votre petite jupe coquelicot, vos bras blancs et vos joues rouges ; vous tourniez la tête et vous me regardiez venir.


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Le rêve de Mathis. (Page 20)

Annette. — C’était deux jours après Pâques, je m’en souviens bien.

christian. — Dieu du ciel, j’y suis encore ! Je dis à Fritz, sans avoir l’air de lien : « Qu’est-ce donc que cette jolie fille, père Fritz ? — Ça, maréchal des logis, c’est mademoiselle Mathis, la fille du bourgmestre, la plus riche et la plus belle des environs. » Aussitôt je pense : Bon, ce n’est pas pour toi, Christian, ce n’est pas pour toi, malgré tes cinq campagnes et tes deux blessures ! — Et depuis ce moment , je me disais toujours en moi-même : Y a-t-il des gens heureux dans ce monde, des gens qui n’ont jamais risqué leur peau, et qui attrapent tout ce qu’il y a de plus agréable ! Un garçon riche va venir, le fils d’un notaire, d’un brasseur, n’importe quoi, il dira : « Ça me convient. » Et bonsoir.

Annette. — Oh ! je n’aurais pas voulu.

christian. — Mais si vous l’aviez aimé ce garçon ?

Annette. — Je n’aurais pas pu l’aimer, puisque j’en aime un autre.

christian, attendri. — Annette, vous ne saurez jamais combien ça me fait plaisir de vous entendre dire … Non … vous ne le saurez jamais ! (Annette rougit et baisse les yeux. Silence. Christian lui prend la main.) Vous rappelez-vous, Annette, cet autre jour, à la fin des moissons, quand on rentrait les dernières gerbes et que vous étiez sur la voiture, avec le bouquet et trois ou quatre autre filles du village ? Vous chantiez de vieux airs …


Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p631.jpg
Maréchal-des-logis, vous aimez Mlle Mathis.(Page 18.)

De loin, je vous écoutais et je pensais : — Elle est là ! —Aussitôt je commence à galoper sur la route. Alors, vous, en me voyant, tout à coup vous ne chantez plus. Les autres vous disaient : « Chante donc, Annette, chante ! » Mais vous ne vouliez plus chanter. Pourquoi donc est-ce que vous ne chantiez plus.

annette. — Je ne sais pas... j’étais honteuse.

christian. — Vous n’aviez encore rien pour moi !

annette. — Oh ! Si.

christian. — Vous m’aimiez déjà ?

annette. — Oui !

christian. — Eh bien, tenez, cette chose-là m’a donné du ehagrin, je pensais : elle ne veut pas chanter devant un gendarme, elle est trop fière.

annette. — Oh !.. Christian !

christian. — Oui, ça m’a donné beaucoup de chagrin ! Je devenais triste. Le père Fritz me disait : « Vous avez quelque chose ? » Mais je ne voulais rien reconnaître, et je lui répondais : « Laissez-moi tranquille... Occupez-vous de votre service... Ça vaudra mieux ! » Je m’en voulais à moi-même ; si je n’avais pas connu mes devoirs, j’aurais fait deux procès-verbaux aux délinquants au lieu d’un.

annette, souriant. — Ça ne vous empêchait pas de m’aimer tout de même !

christian. — Non ! c’était plus fort que moi. Chaque fois que je passais devant la maison et que vous regardiez …

annette. — Je regardais toujours. Je vous entendais bien venir, allez !

Christian.— Chaque fois, je pensais : — Quelle jolie fille !… quelle jolie fille ! Celui-là pourra se vanter d’avoir de la chance, qui l’aura en mariage.

annette, souriant. — Et vous veniez tous les soirs…

Christian. — Après le service. J’arrivais toujours le premier à l’auberge, soi-disant prendre ma chope ; et quand vous me l’apportiez vous-même, je ne pouvais pas m’empêcher de rougir. C’est drôle, pour un vieux soldat, un homme qui a fait la guerre. Eh bien, c’est pourtant comme cela. Vous le voyiez peut-être ?

annette. — Oui… j’étais contente ! (Ils se regardent et rient ensemble.)

Christian, lui serrant les mains. — Oh ! Annette… Annette… comme je vous aime !

annette. — Et moi je vous aime bien aussi, Christian.

Christian. — Depuis le commencement ?

annette. — Oui, depuis le premier jour que je vous ai vu. Tenez, j’étais justement à cette fenêtre avec Loïs ; nous filions, sans penser à rien. Voilà que Loïs dit : « Le nouveau maréchal des logis ! » Moi, j’ouvre le rideau, et en vous voyant à cheval, je pense tout de suite : Celui-là me plairait bien. (Elle se cache la figure des deux mains, comme honteuse)

Christian. — Et dire que sans le père Fritz, je n’aurais jamais osé vous demander en mariage ! Vous étiez tellement, tellement au-dessus d’un simple maréchal des logis, que je n’aurais jamais eu cet orgueil. Si je vous racontais comme j’ai pris courage, vous ne pourriez pas le croire.

annette. — Ça ne fait rien, racontez toujours.

Christian. — Eh bien, un soir, en faisant le pansage, tout à coup Fritz me dit : « Maréchal des logis, vous aimez Mlle Mathis ! » En entendant ça, je ne pouvais plus tenir sur mes jambes. « Vous aimez Mlle Mathis. Pourquoi donc est-ce que vous ne la demandez pas en mariage ? — Moi ! moi ! Est-ce que vous me prenez pour une bête ? Est-ce qu’une fille pareille voudrait d’un maréchal des logis ? Vous ne pensez pas à ce que vous dites, Fritz ! — Pourquoi pas ? Mlle Mathis vous regarde d’un bon œil ; chaque fois que le bourgmestre vous rencontre, il vous crie de loin : Hé ! bonjour donc, monsieur Christian, comment ça va-t-il ! Venez donc me voir plus souvent ; j’ai reçu du wolxheim,nous boirons un bon coup. J’aime les jeunes gens actifs, moi ! C’est vrai, M. Mathis me disait ça.

annette. — Oh ! je savais bien qu’il vous aimait. C’est un si bon père !

Christian. — Oui, je trouvais ça bien honnête de sa part ; mais d’aller croire qu’il me donnerait sa fille comme une poignée de main, ça m’avait l’air de faire une grande différence, vous comprenez ? Aussi, tout ce que me racontait Fritz ou rien, c’était la même chose, et je lui dis : « La preuve que je ne suis pas aussi bête que vous croyez, père Fritz, c’est que je vais demander mon changement ! — Ne faites pas ça ! Je suis sûr que tout ira bien, seulement, vous n’avez pas de courage ; pour un homme fier et qui a fait ses preuves, c’est étonnant. Mais puisque vous n’osez pas, moi j’ose ! — Vous ? — Oui ? » Et je ne sais comment le voilà qui part, sans que j’aie répondu. Dieu du ciel, il n’était pas plus tôt dehors, que j’aurais voulu le rappeler ! Tout tournait dans ma tête, j’avais honte de moi-même. Je monte… je me cache derrière le volet… Le temps durait… durait… Fritz restait toujours. Je me figurais qu’on lui faisait des excuses, comme on en fait, vous savez : Que la fille est trop jeune… qu’elle a le temps d’attendre, etc., etc., et finalement qu’on le mettait dehors !

annette. — Pauvre Christian !

Christian. — À la fin des fins, le voilà qui rentre. Je l’entends qui me crie dans l’allée : « Maréchal des logis, où diable êtes-vous ? — Eh bien, me voilà ! On vous adonné le panier ? — Le panier ! allons donc… tout le monde vous veut, tout le monde, le père, la mère…— Et Mlle Annette ? — Mademoiselle Annette ? je crois bien ! » Alors moi, voyez-vous, en entendant ça, je suis tellement heureux… le père Fritz n’est pas beau, n’est-ce pas ?… eh bien, je le prends (il passe ses bras autour du cou d’Annette) et je l’embrasse… je l’embrasse ! (Il embrasse Annette qui rit.) Enfin je n’ai jamais eu de bonheur pareil.

annette. — C’est comme moi quand on m’a dit : « M. Christian te demande en mariage, est-ce que tu le veux ? » Tout de suite j’ai crié : — Je n’en veux pas d’autre ; j’aime mieux mourir que d’en avoir un autre ! — Je pleurais sans savoir pourquoi, et mon père avait beau me dire : « Allons ! allons ! ne pleure pas ; tu l’auras, puisque tu le veux ! » Ça ne m’empêchait pas de pleurer tout de même. (Ils rient. La porte s’ouvre,Mathis paraît sur le seuil ; il est en habit de gala : culotte de peluche, bottes montantes, gilet rouge, habit carré à boutons de métal et large feutre à l’alsacienne.)


X
Les précédents, MATHIS.


mathis, d’un ton grave. — Eh bien, mes en fants, tout est prêt ! (À Christian.) Vous connaissez l’acte, Christian ; si vous voulez le relire…

christian. — Non, monsieur Mathis, c’est inutile.

mathis. — Il ne s’agit donc plus que de signer. (Allant à la porte.) Walter, Heinrich, entrez ; que tout le monde entre. Les grandes choses de la vie doivent se passer sous les yeux de tout le monde. C’était notre ancienne coutume en Alsace, une coutume honnête. Voilà ce qui faisait la sainteté des actes, bien mieux que les écrits ! (Pendant que Mathis parle, Walter, Heinrich, la mère Catherine Loïs, Nickel et des étrangers entrent. Les uns vont serrer la main à Christian, les autres félicitent Annette. On se range à mesure autour de la chambre. Le vieux notaire entre le dernier, saluant à droite et à gauche, son portefeuille sous le bras. Loïs roule le fauteuil devant la table. Silence général. Le notaire s’assied, et toute l’assemblée, hommes et femmes, se presse autour de lui.)


XI
Les précédents , WALTER , HEINRICH , CATHERINE, LE NOTAIRE, LOIS, NICKEL, paysans et paysannes.


le notaire. — Messieurs les témoins, vous avez entendu la lecture du contrat de mariage de M. Christian Bême, maréchal des logis de gendarmerie, et de Mlle Annette Mathis, fille de Hans Mathis et de son épouse légitime Catherine Mathis, née Wéber. Quelqu’un a-t-il : desr observations à faire ? (Silence.) Si vous le désirez, nous allons le relire.

plusieurs. — Non, non, c’est inutile.

le notaire, se levant. — Nous allons donc passer à la signature.

mathis, à haute voix, d’un accent solennel. — Un instant… laissez-moi dire quelques mots. (Se tournant vers Christian.) Christian, écoutez-moi. Je vous considère aujourd’hui comme un fils, et je vous confie le bonheur d’Annette. Vous savez que ce qu’on a de plus cher au monde, ce sont nos enfants, ou si vous ne le savez pas encore, vous le saurez plus tard : vous saurez que c’est en eux qu’est toute notre joie, toute notre espérance et toute notre vie ; que pour eux rien ne nous est pénible, ni le travail, ni la fatigue, ni les privations ; qu’on leur sacrifie tout, et que nos plus grandes misères ne sont rien, auprès du chagrin de les voir malheureux ! — Vous comprendrez donc, Christian, quelle est ma confiance en vous. combien je vous estime pour vous confier le bonheur de notre enfant unique, sans crainte et même avec joie.

Bien des partis riches se sont présentés. Si je n’avais considéré que la fortune, j’aurais pu les accepter ; mais, bien avant la fortune, je place la probité et le courage, que d’autres méprisent. Ce sont là les vraies richesses, celles que nos anciens estimaient d’abord, et que je place au-dessus de tout. À force d’amasser et de s’enrichir, on peut avoir trop d’argent, on n’a jamais trop d’honneur ! — J’ai donc repoussé ceux qui n’apportaient que de l’argent, et je reçois dans ma famille celui qui n’a que sa bonne conduite, son courage et son bon cœur. (Se tournant vers les assistants, et élevant la voix.) Oui, je choisis Christian Bême entre tous, parce que c’est un honnête homme, et qu’il rendra ma fille heureuse.

christian, ému. — Monsieur Mathis, je vous le promets. (Il lui serre la main.)

mathis. — Eh bien, signons.

le notaire. Il se retourne dans son fauteuil. Les paroles que tout le monde vient d’entendre sont de bonnes paroles, des paroles justes, pleines de bon sens, et qui montrent bien la sagesse de M. Mathis. J’ai fait beaucoup de mariages dans ma vie, c’était toujours le pré qu’on mariait avec la maison, le verger avec le jardin, les écus de six livres avec les pièces de cent sous ! Mais de marier la fortune avec l’honneur, le bon caractère, voilà ce que j’appelle beau, ce que j’estime. — Et, croyez-moi, j’ai l’expérience des choses de la vie, je vous prédis que ce mariage sera un bon mariage, un mariage heureux, tel que le méritent d’honnêtes gens. Ces mariages-là deviennent de plus en plus rares. (S’adressant au bourgmestre.) Monsieur Mathis ?

mathis. —Quoi, monsieur Hornus ?

le notaire. — Il faut que je vous serre la main ; vous avez bien parlé !

mathis. — J’ai dit ce que je pense.

walter. — Oui, oui, tu penses comme ça ; malheureusement bien peu d’autres te ressemblent.

heinreich. — Je n’ai pas l’habitude de m’attendrir, mais c’était très-bien. (Annette et Catherine s’embrassent en pleurant. Plusieurs autres femmes les entourent ; quelques-unes sanglotent. Mathis ouvre le secrétaire ; il en tire une grande sacoche, qu’il dépose sur la table, devant le notaire. Tout le monde regarde émerveillé.)

mathis, gravement. — Monsieur le notaire, voici la dot ; elle était prête depuis deux ans. Ce ne sont pas des promesses, ce n’est pas du papier, c’est de l’or : — trente mille francs en bon or de France !

tous les assistants, bas. — Trente mille francs !...

Christian. — C’est trop, monsieur Mathis.

mathis, riant de bon cœur. — Allons donc, Christian, entre le père et le fils on ne compte pas. Quand nous serons partis, Catherine et moi, vous en trouverez bien d’autres ! — Ce qui me fait le plus de plaisir, c’est que cet argent-là, voyez-vous, c’est de l’argent honnête, de l’argent dont je connais la source. Je sais qu’il n’y a pas un liard mal acquis là-dedans ; je sais… (Bruit de sonnette dans la sacoche.)

le notaire , se retournant. — Allons, monsieur Christian , allons : votre signature ! (Christian va signer. Mathis reste immobile, les yeux fixés sur la sacoche, comme frappé de stupeur.)

walter , passant la plume à Christian. — On ne signe pas tous les jours des contrats pareils, maréchal des logis !

Christian, riant. — Ah ! non, père Walter, non !… (Il signe, et donne la plume à Catherine.)

mathis , à part, regardant à droite et à gauche. — Les autres n’entendent rien !…

le notaire. — Monsieur le bourgmestre, à votre tour, et tout est fini.

catherine.— Tiens, Mathis, voici la plume. Moi, je ne sais pas signer, j’ai fait ma croix.

mathis, à part. — C’est le sang qui bourdonne dans mes oreilles !…

le notaire , indiquant du doigt la place sur le contrat. — Ici, monsieur le bourgmestre, à côté de madame Catherine. (Le bruit de la sonnette redouble.)

le mathis, à part, d’un ton rude. —Hardi, Mathis !… (Il s’approche, signe d’une main ferme ; puis il empoigne le sac d’écus et le vide brusquement sur la table. Quelques pièces tombent sur le plancher. Étonnement général.)

catherine. — Ah ! mon Dieu, qu’est-ce que tu fais ?… (Elle court après les pièces qui roulent.)

mathis, à part. — C’était le sang !… (Haut.) Je veux que le notaire compte la dot devant tout le monde ! (Avec un sourire étrange.) On aurait pu croire qu’il y avait des gros sous au fond du sac.

christian, vivement. — Ah ! monsieur Mathis, à quoi pensez-vous ?

mathis, étendant le bras. — Écoutez, Christian, les secrets sont pour les gueux ! Entre honnêtes gens, tout doit se passer au grand jour. Il faut que chacun puisse dire : J’étais là ; j’ai vu la dot sur la table, en beaux louis d’or. (Au notaire.) Comptez, monsieur Hornus.

walter, riant. — Tu as quelquefois de drôles d’idées, Mathis.

le notaire, gravement.— Monsieur le bourgmestre a raison, c’est plus régulier. (Il commence à compter. Mathis se penche, les mains appuyées au bord de la table, et regarde. Tout le monde se rapproche. Silence.)

mathis, à part, les yeux fixés sur le tas de louis. — C’était le sang !…


TROISIÈME PARTIE


LE RÊVE DU BOURGMESTRE


Une chambre au premier, chez Mathis. Alcôve à gauche, porte à droite, deux fenêtres au fond. La nuit.


I
MATHIS, WALTER ; HEINRICH, CHRISTIAN, ANNETTE, CATHERINE, LOIS portant une chandelle allumée et une carafe. — Ils entrent brusquement et semblent égayés par le vin.


heinrich, riant. — Ha ! ha ! ha ! tout finit bien…, il fallait quelque chose pour bien finir.

walter. — En avons-nous bu du wolxheim ! On se souviendra longtemps du contrat d’Annette.

christian.— Alors, c’est décidé, monsieurMathis, vous couchez ici ?

mathis. — Oui, c’est décidé. (À Loïs.) Loïs, mets la chandelle et la carafe sur la table de nuit.

catherine. — Quelle idée, Mathis !

mathis. — J’ai besoin de fraîcheur, je ne veux pas encore attraper un coup de sang.

annette, bas, à Christian. Il faut le laisser faire ; quand il a ses idées…

christian. — Eh bien, monsieur Mathis, puisque vous croyez que vous serez mieux ici…

mathis. — Oui ! je sais ce qu’il me faut. La chaleur est cause de mon accident ; cela changera. (Il s’assied et commence à se déshabiller. On entend chanter au-dessous.)

heinrich. — Écoutez, comme les autres s’en donnent ! Venez, père Walter, redescendons.

walter. — Tu nous quittes au plus beau moment, Mathis, tu nous abandonnes.

mathis, brusquement.— Je me fais une raison, que diable ! Depuis midi jusqu’à minuit, c’est bien assez !

catherine. — Oui, le médecin lui a dit de prendre garde au vin blanc, que ça lui jouerait un mauvais tour ; il en a déjà trop bu depuis ce matin.

mathis. — C’est bon… c’est bon… je vais boire un coup d’eau fraîche avant de me coucher, ça me calmera. (Trois ou quatre buveurs entrent en se poussant.)

le premier. — Ha ! ha ! ha ! ça va bien… ça va bien !

un autre. — Bonsoir, monsieur le bourgmestre, bonsoir.

un autre. — Dites donc, Heinrich, vous ne savez pas, le garde de nuit est en bas.

heinrich. — Qu est-ce qu’il veut ?

le buveur. — Il veut qu’on vide la salle… c’est l’heure.

mathis. — Qu’on lui fasse boire un bon coup, et puis, bonsoir tous ! )

walter. — Pour un bourgmestre , il n’y a pas de règlement.

mathis. — Le règlement est pour tout le monde.

catherine. — Eh bien, Mathis, nous allons redescendre.

mathis. — Oui… oui… va… Qu’on me laisse en repos.

walter, lui donnant la main. — Bonne nuit, Mathis, et pas de mauvais rêves

mathis, d’un ton bourru. — Je ne rêve jamais. — Bonne nuit, tous… allez… allez !

catherine. — Quand il a quelque chose en tête !… (Elle sort. Tous défilent en riant, et crient dans l'escalier : — Bonsoir, bonsoir, monsieur le bourgmestre ! — Annette et Christian restent les derniers.)


II
MATHIS, ANNETTE, CHRISTIAN.


annette, se penchant pour embrasser Mathis. — Bonsoir, mon père, dors bien !

mathis, l’embrassant.— Bonsoir, mon enfant ! (À Christian, qui se tient près d’Annette.) Je serai mieux ici ; tout ce vin blanc, ces cris, ces chansons me montent à la tête : je dormirai mieux.

christian. — Oui, la chambre est fraîche. Bonne nuit ; dormez bien !

mathis, leur serrant la main. — Pareillement, mes enfants ! (Annette et Christian sortent.)


III
MATHIS, seul


mathis (Il écoute, puis se lève et va fermer la porte au verrou). — Enfin me voilà débarrassé. Tout va bien… le gendarme est pris… Je vais dormir sur les deux oreilles. (Il se rassied et continue à se déshabiller.) S’il arrive un nouveau hasard contre le beau-père du maréchal des logis, tout sera bientôt étouffé. (Il baille, et prête l’oreille aux chants d’en bas.) Il faut savoir s’arranger dans la vie… il faut avoir les bonnes caries en main… Les bonnes cartes, c’est tout… La mauvaise chance ne vient jamais contre les bonnes cartes… On arrange la chance ! (Il se lève du fauteuil et se dirige vers l'alcôve. En ce moment la porte de l’auberge en bas s’ouvre, les chants débordent dans la rue ; Mathis lève le rideau et regarde.) Ceux-là maintenant ne demandent plus rien, ils ont leur compte. Hé ! hé ! hé ! vont-ils faire des trous dans la neige, avant d’arriver chez eux ! C’est drôle, le vin… un verre de vin… et tout vous paraît en beau ! (Les chants s’éloignent et se dispersent. Mathis ouvre les fenêtres, tire les persiennes et redescend vers l’alcôve.) Oui, ça va bien ! (Il prend la carafe et boit.) Ça va très-bien ! (Il remet la carafe sur la table de nuit, entre dans l’alcôve et tire les rideaux. Soufflant la lumière.) Tu peux te vanter d’avoir bien mené tes affaires, Mathis, (Il baille lentement et se couche.) Personne ne t’entendra, si tu rêves… personne… Les rêves… des folies… (Silence.)


IV


MATHIS, endormi dans l’alcôve, —puis le tribunal, le président, le procureur, les juges, les gendarmes, le public. (Le fond de la scène change lentement. La lumière, vague d’abord, croît peu à peu, les lignes se précisent ; on est dans un tribunal : haute voûte sombre, des bancs en hémicycle sur le devant, remplis de spectateurs ; deux fenêtres en ogive, à vitraux de plomb ; les trois juges en toque et robe noire, au fond sur leurs sièges, le greffier à droite, le procureur à gauche. Petite porte latérale communiquant au guichet. Une table aux pieds des juges ; sur la table, un manteau vert garni de fourure et un bonnet de peau de martre. Le président agite sa sonnette. Mathis, en guenilles, hâve, parait à la porte latérale, entouré de gendarmes. Les souffrances du cachot sont peintes sur sa figure. Il va s’asseoir sur la sellette ; trois gendarmes se placent derrière lui. — Toute cette scène mystérieuse se passe dans une sorte de pénombre ; les paroles et les bruits sont des chuchotements. À mesure que l’action se précise, les paroles deviennent plus distinctes : c’est le travail de l’imagination du dormeur, c’est son rêve qui se matérialise. Sur un geste du président, le greffier lit, en psalmodiant, l’acte d’accusation et les dépositions des témoins. On distingue de loin en loin ces mots : « Nuit du 24 décembre… Baruch Koweski… l'aubergiste Mathis… la ruse profondeen s’entourant de la considération publiqueéchapper durant quinze ans… l’heure de la justice… une circonstance indifférenteles frères Hierthés… » Nouveau silence. À la fin de cette lecture, la scène s’éclaire plus vivement.)


le président. — Accusé, vous venez d’entendre les dépositions des témoins ; qu’avez-vous à répondre ?

mathis. — Des témoins ! des gens qui n’ont rien vu… des gens qui demeurent à deux, trois lieues de l’endroit où s’est commis le crime… dans la nuit… en hiver. Vous appelez cela des témoins ?

le président. — Répondez avec calme ; ces gestes, ces emportements ne peuvent vous être utiles. — Vous êtes un homme rusé.

mathis. — Non, monsieur le président, je suis un homme simple.

le président. — Vous avez su choisir le moment… vous avez su détourner les soupçons… vous avez écarté toute preuve matérielle… Vous êtes un être redoutable !

mathis. — Parce qu’on ne trouve rien contre moi, je suis redoutable. Tous les honnêtes gens sont donc redoutables, puisqu’on ne trouve rien contre eux ?

le président. — La voix publique vous accuse.

mathis. — Écoutez, messieurs les juges, quand un homme prospère, quand il s’élève au-dessus des autres, quand il s’acquiert de la considération et du bien, des milliers de gens l’envient. Vous savez cela, c’est une chose qui se rencontre tous les jours. Eh bien, malheureusement pour moi, des milliers d’envieux, depuis quinze ans, ont vu prospérer mes affaires, et voilà pourquoi tous m’accusent ; ils voudraient me voir tomber, ils voudraient me. voir périr. Mais est-ce que des hommes justes, pleins de bon sens, doivent écouter ces envieux ? Est-ce qu’ils ne devraient pas les forcer à se taire ? Est-ce qu’ils ne devraient pas les condamner ?

le président. — Vous parlez bien, accusé ; depuis longtemps vous avez étudié ces discours en vous-même. Mais nous avons l’œil clair, nous voyons ce qui se passe en vous. — D’où vient que vous entendez des bruits de sonnette ?

mathis. — Je n’entends pas de bruit de sonnette. (Bruit de sonnette au dehors.)

Le président. — Vous mentez ! dans ce moment même, vous entendez ce bruit. Dites-nous pourquoi ?

mathis. — Ce n’est rien ; c’est le sang qui bourdonne dans mes oreilles.

le président. — Si vous n’avouez pas la cause de ce bruit, nous allons appeler le songeur pour nous l’expliquer.

mathis. — Il est vrai que j’entends ce bruit.

le président. — Greffier, écrivez qu’il entend ce bruit.

mathis, vivement. — Oui… mais je l’entends en rêve.

le président. — Écrivez qu’il l’entend en rêve.

mathis.—Il est permis à tout honnête homme de rêver

un spectateur, bas, à son voisin. — C’est vrai, les rêves nous viennent malgré nous.

un autre, de même. — Tout le monde rêve.

mathis, se tournant vers le public. — Écoutez, ne craignez rien pour moi. Tout ceci n’est qu’un rêve. Si ce n’était pas un rêve, est-ce que ces juges porteraient des perruques, comme du temps des anciens seigneurs, il y a plus de cent ans ! A-t-on jamais vu des êtres assez fous, pour s’occuper d’un bruit de sonnette qu’on entend en rêve ? Il faudrait donc aussi condamner un chien qui gronde en rêvant ? Et voilà des juges !… voilà des hommes qui, pour de vaines pensées, veulent faire pendre leur semblable !… (Il part d’un grand éclat de rire.)

lle président, d’un accent sévère. — Silence, accusé, silence ! vous approchez du jugement éternel, et vous osez rire ; vous osez affronter les regards de Dieu… (Se tournant vers les juges.) Messieurs les juges, ce bruit de sonnette vient d’un souvenir. Les souvenirs font la vie de l’homme ; on entend la voix de ceux qu’on a aimés, longtemps après leur mort. L’accusé entend ce bruit, parce qu’il a dans son âme un souvenir qu’il nous cache : — Le cheval du Polonais avait une sonnette !…

mathis. — C’est faux… je n’ai pas de souvenirs !

le président. — Taisez-vous !

mathis, avec colère. — Un homme ne peut être condamné sur des suppositions. Il faut des preuves. Je n’entends pas de bruits de sonnette !

le président. — Greffier, écrivez que l’accusé se contredit ; il avouait, maintenant il se rétracte.

mathis , s’emportant. — Non, je n’entends rien !… (Le bruit de sonnette se fait entendre.) G’est le sang qui bourdonne dans mes oreilles. (Le bruit redouble.) Je demande Christian, mon gendre. (Élevant la voix et regardant de tous les côtés.) Pourquoi Christian n’est-il pas ici ? (Silence. Les juges se regardent. Chuchotements dans l’auditoire. Le bruit de sonnette s’éloigne.)

le présidentt, d’un ton grave. — Accusé, vous persistez dans vos dénégations ?

mathis, avec force. —Oui… j’ai trop de sang… voilà tout ! Il n’y a rien contre moi. C’est la plus grande injustice de tenir un honnête homme dans les prisons. Je souffre pour la justice.

le président. — Vous persistez !… — Eh bien, nous, Rüdiger, baron de Mersbach, grand prévôt de Sa Majesté impériale en basse Alsace, assisté de nos conseils et juges, sieurs Louis de Falkenstein et de Feininger, docteurs ès-droit ; — Considérant que cette affaire traîne depuis quinze ans, qu’il est impossible de l’éclaircir par les moyens ordinaires ; — Vu la prudence, la ruse et l’audace de l’accusé ; — Vu la mort des témoins qui pourraient nous éclairer dans cette œuvre laborieuse, à laquelle s’attache l’honneur de notre tribunal ; — Attendu que le crime ne peut rester impuni, que l’innocent ne peut succomber pour le coupable ; — Considérant que cette cause doit servir d’exemple aux temps à venir, pour réfréner l’avarice, la cupidité de ceux qui se croient couverts par une longue suite d’années ; — À ces causes, ordonnons qu’on entende le songeur. — Huissiers, faites entrer le songeur !

mathis, d’une voix terrible. — Je m’y oppose… je m’y oppose… Les songes ne prouvent rien !

le président, d’une voix ferme. — Faites entrer le songeur.

mathis, frappant sur la table. — C’est abominable, c’est contraire à la justice !

le président. — Si vous êtes innocent, pourquoi donc redoutez-vous le songeur ? Parce qu’il lit dans les âmes ! Croyez-moi, soyez calme, ou vos cris prouveront que vous êtes coupable.

mathis. — Je demande l’avocat Linder, de Saverne ; pour une affaire pareille, je ne regarde pas à la dépense. Je suis calme comme un homme qui n’a rien à se reprocher. Je n’ai peur de rien ; mais les rêves sont des rêves… (Criant.) Pourquoi Christian n’est-il pas ici ? Mon honneur est son honneur… Qu’on le fasse venir… C’est un honnête homme, celui-là ! (S’exaltant.) Christian, je t’ai fait riche, viens me défendre !… (Silence. La scène s’obscurcit. Mathis, dans l’alcôve, soupire et s’agite. Tout devient sombre. Au bout d’un instant, le tribunal reparaît dans l’obscurité et s’éclaire d’un coup : Mathis s’est rendormi profondément.)


V
Les précédents, LE SONGEUR.


le président, au songeur. — Asseyez-vous.

le songeur. — Monsieur le président et messieurs les juges, c’est la volonté de votre tribunal qui me force à venir ; sans cela, l’épouvante me tiendrait loin d’ici.

mathis. — On ne peut croire aux folies des songeurs ; ils trompent le monde pour gagner de l’argent. Ce sont des tours de physique. J’ai vu celui-ci chez mon cousin Bôth, à Ribeauvillé…

le président, au songeur. — Pouvez-vous endormir cet homme ?

le songeur, regardant Mathis. — Je le puis. Seulement existe-t-il quelques restes de la victime ?

le président, indiquant les objets sur la table. — Ce manteau et ce bonnet.

le songeur. — Qu’on revête l’accusé du manteau.

mathis, poussant un cri épouvantable. —Je ne veux pas.

le président. — Je l’ordonne.

mathis, se débattant. — Jamais !… jamais !…

le président. — Vous êtes donc coupable ?

mathis. — Christian !… où est Christian ? Il dira, lui, si je suis honnête homme !

un spectateur, à voix basse. — C’est terrible !

mathis, aux gendarmes qui lui mettent le manteau. — Tuez-moi tout de suite.

le président. — Votre résistance vous trahit, malheureux !

mathis. — Je n’ai pas peur… (Il a le manteau et frissonne. — Bas, se parlant à lui-même.) Mathis, si tu dors, tu es perdu !… (Il reste debout, les yeux fixés devant lui, comme frappé d’horreur.)

une femme du peuple, se levant. — Je veux sortir… laissez-moi sortir.

l'huissier. — Silence ! (La femme se rassied. Grand silence.)

le songeur, les yeux fixés sur Mathis. — Il dort.

mathis, d’un ton sourd. — Non… non… je ne veux pas… je…

le songeur. — Je le veux !

mathis, d’une voix haletante. — Ôtez-moi ça… ôtez…

le songeur, au président. — Il dort. Que faut-il lui demander ?

le président. — Ce qu’il a fait dans la nuit

du 24 décembre, il y a quinze ans.

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Bonsoir, bonsoir, Monsieur le Bourgmestre. (Page 21.)

le songeur. — Vous êtes à la nuit du 24 décembre 1818 ?

mathis, bas.—Oui.

le songeur. — Quelle heure est-il ?

mathis. — Onze heures et demie.

le songeur. — Parlez… je le veux.

mathis. — Les gens sortent de l’auberge. Catherine et la petite Annette sont allées se coucher. Kasper rentre… il me dit que le four à plâtre est allumé. Je lui réponds : — C’est bon… va dormir, j’irai là-bas. — Il monte. Je reste seul avec le Polonais, qui se chauffe au fourneau. Dehors tout est endormi. On n’entend rien que de temps en temps la sonnette du cheval sous le hangar. Il y a deux pieds de neige, (Silence.)

le songeur. — À quoi pensez-vous ?

mathis. — Je pense qu’il me faut de l’argent… que si je n’ai pas trois mille francs pour le 31, l’auberge sera expropriée… Je pense qu’il n’y a personne dehors… qu’il fait nuit, et que le Polonais suivra la grande route, tout seul dans la neige.

le songeur. — Est-ce que vous êtes déjà décidé à l’attaquer ?

mathis, après un instant de silence. — Cet homme est fort… il a des épaules larges… Je pense qu’il se défendra bien, si quelqu’un l’attaque. (Mouvement de Mathis.)

le songeur. — Qu’avez-vous ?

mathis, bas. — Il me regarde… Il a les yeux gris. (D’un accent intérieur comme se parlant à lui-même.) Il faut queje fasse le coup !…

le songeur. — Vous êtes décidé ?


Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p639.jpg
Allons ! s’écria Niclausse, arrive ! (Page 29)

mathis. — Oui… je ferai le coup !… je risque… je risque…

le songeur. — Parlez !

mathis. — Il faut pourtant que je voie… Je sors… Tout est noir… il neige toujours… on ne verra pas mes traces dans la neige. (Il lève la main et semble chercher quelque chose.)

le songeur. — Que faites-vous ?

mathis. — Je tâte dans le traîneau… s’il y a des pistolets !… (Les juges se regardent, mouvement dans l’auditoire.) Il n’a rien… je ferai le coup… oui !… (Il écoute.) On n’entend rien dans le village… L’enfant d’Anna Wéber pleure… Une chèvre bêle dans l’étable… Le Polonais marche dans la chambre.

le songeur. — Vous rentrez ?

mathis. — Oui. Il a mis six francs sur la table ; je lui rends sa monnaie. Il me regarde bien. (Silence.)

le songeur. — Il vous dit quelque chose ?

mathis. — Il me demande combien jusqu’à Mutzig ?… Quatre petites lieues… Je lui souhaite un bon voyage… Il me répond : Dieu vous bénisse ! (Silence.) Ho ! ho ! (La figure de Mathis change.)

le songeur. — Quoi !

mathis, bas. — La ceinture ! (Brusquement, d’une voix sèche.) Il sort… il est sorti !… (Mathis, en ce moment, fait quelques pas les reins courbés ; il semble suivre sa victime à la piste. Le Songeur lève le doigt, pour recommander l’attention aux juges. — Mathis étendant la main.) La hache !… où est la hache ! Ah ! ici, derrière la porte. — Quel froid ! la neige tombe… pas une étoile … Courage, Mathis, tu auras la ceinture… courage ! (Silence.)

le songeur. — Il part … Vous le suivez ?

mathis. — Oui.

le songeur. — Où êtes-vous ?

mathis. — Derrière le village… dans les champs… Quel froid ! (Il grelotte.)

le songeur. — Vous avez pris la traverse ?

mathis.—Oui… oui… (Étendant le bras.) Voici le grand pont… et là-bas, dans le fond, le ruisseau… Comme les chiens pleurent à la ferme de Daniel … comme ils pleurent !… Et la forge du vieux Finck, comme elle est rouge sur la côte !… (Bas, se parlant à lui-même.) Tuer un homme… tuer un homme… Tu ne feras pas ça, Mathis… tu ne feras pas ça… Dieu ne veut pas !… (Se remettant à marcher, les reins courbés.) Tu es fou !… Écoute, tu seras riche… ta femme et ton enfant n’auront plus besoin de rien… Le Polonais est venu… tant pis… tant pis… Il ne devait pas venir !… Tu payeras tout, tu n’auras plus de dettes… (Criant d’un ton sourd.) Il n’y a pas de bon Dieu, il faut que tu l’assommes !… Le pont… déjà le pont !… (Silence ; il s’arrête et prête l’oreille.) Personne sur la route, personne… (D’un air d’épouvante.) Quel silence ! (Il s’essuie le front de la main.) Tu as chaud, Mathis… ton cœur bat… c’est à force de courir… Une heure sonne à Wéchem … et la lune qui vient… Le Polonais est peut-être déjà passé… Tant mieux… tant mieux !… (Écoutant.) La sonnette… oui !… (Il s’accroupit brusquement et reste immobile. Silence. Tous les yeux sont fixés sur lui. — Bas.) Tu seras riche… tu seras riche… tu seras riche !… (Le bruit de la sonnette se fait entendre. Une jeune femme se couvre la figure de son tablier, d’autres détournent la tête. Tout à coup Mathis se dresse en poussant une sorte de rugissement, et frappe un coup terrible sur la table.) Ah ! ah ! je te tiens… juif !… (Il se précipite en avant et frappe avec une sorte de rage.)

une femme. — Ah ! mon Dieu !… (Elle s’affaisse.)

le président, d’une voix vibrante. — Emportez cette femme. (On emporte la femme.)

mathis, se redressant. — Il a son compte ! (Il se penche et regarde ; puis frappant un dernier coup.) Il ne remue plus… c’est fini ! (Il se relève en exhalant un soupir, et promène les yeux autour de lui.) Le cheval est parti avec le traineau. (Écoutant.) Quelqu’un !… (Il se retourne épouvanté et veut fuir. ) Non… c’est le vent dans les arbres,… (Se baissant.) Vite… vite… la ceinture ! Je l’ai… ha ! (Il fait le geste de se boucler la oeinture aux reins.) Elle est pleine d’or, toute pleine !… Dépêche-toi,… Mathis … dépêche-toi !… (Il se baisse et semble charger le corps sur son épaule, puis il se met à tourner autour de la table du tribunal, les reins courbés, le pas lourd, comme un homme ployant sous un fardeau.)

le songeur. — Où allez-vous ?

mathis, s’arrêtant. — Au four à plâtre.

le songeur. — Vous y êtes.

mathis.— Oui ! (Faisant le geste de jeter son fardeau à terre.) Comme il était lourd !… (Il respire avec force, puis il se baisse et semble ramasser de nouveau le cadavre. — D’une voix rauque.) Va dans le feu, juif ! va dans le feu !… (Il semble pousser avec une perche de toutes ses forces. Tout à coup il jette un cri d’horreur et s’affaisse, la tête entre ses mains. — Bas.) Quels yeux !… oh ! quels yeux !… (Long silence. Relevant la tête.) Tu es fou, Mathis !… Regarde… il n’y a déjà plus rien que les os… Les os brûlent aussi… Maintenant, la ceinture… Mets l’or dans tes poches… C’est cela… Personne ne saura rien… On ne trouvera pas de preuves.

le songeur, au président. — Que faut-il encore lui demander ?

le président. — Cela suffit. (Au greffier.) Vous avez écrit ?

le greffier. — Oui, monsieur le président.

le président. — Eh bien, qu’on l’éveille, et qu’il voie lui-même.

le songeur. — Éveillez-vous… je le veux ! (Mathis s’éveille, il est comme étourdi.)

mathis. — Où donc est-ce que je suis ? (Il regarde.) Ah ! oui… Qu’est-ce qui se passe ?

le greffier.— Voici votre déposition… Lisez.

mathis, après avoir lu quelques lignes. — Malheureux ! j’ai tout dit !… Je suis perdu !…

le président, aux juges. — Vous venez d’entendre… il s’est condamné lui-même.

mathis, arrachant le manteau.— Je réclame… c’est faux… Vous êtes tous des gueux !… Christian… mon gendre… Je demande Christian…

le président. — Gendarmes, imposez silence à cet homme. (Les gendarmes entourent Mathis.)

mathis, se débattant. — C’est un crime contre la justice… on m’ôte mon seul témoin… Je réclame devant Dieu ! (D’une voix déchirante.) Christian… on veut tuer le père de ta femme… À mon secours ! (Il se débat comme un furieux.)

le président, avec tristesse. — Accusé, vous me forcez de vous dire ce que j’aurais voulu vous taire : en apprenant les charges qui pesaient sut vous, Christian Bême s’est donné la mort !… (Mathis reste comme stupéfié, les yeux fixés sur le président. Grand silence. Les juges se consultent à voix basse. Au bout d’un instant, le président se lève)

le président, d’une voix lente. — Attendu que, dans la nuit du 24 décembre 1818, entre minuit et une heure, Hans Mathis a commis, sur la personne de Baruch Koweski, le crime d’assassinat, avec les circonstances aggravantes de préméditation, de nuit et de vol à main armée, nous le condamnons à être pendu par le cou, jusqu’à ce que mort s’en suive. (Se tournant vers un huissier) Huissier, faites entrer le scharfrichter[2]. (Grande rumeur dans l'auditoire. L’huissier ouvre la porte de droite ; un petit homme vêtu de rouge, la face pâle et les yeux brillants, paraît sur le seuil. Profond silence. Le président étend le bras vers Mathis. Bruit violent de sonnette. Mathis porte ses mains à sa tête et chancelle : tout disparaît ! — On se retrouve dans la chambre du bourgmestre. Il fait grand jour ; le soleil entre par les fentes des persiennes, et s’allonge en traînées lumineuses sur le plancher. Les rideaux de l’alcôve s’agitent. La carafe tombe de la table de nuit et se brise. Au même instant une musique joyeuse éclate devant l’auberge, elle joue le vieil air de Lauterbach ; des voix nombreuses l’accompagnent. Ce sont les garçons d’honneur qui donnent l’aubade à la Fiancée. On entend les gens courir dans la rue. Une fenêtre s’ouvre. La musique cesse. Grands éclats de rire. Voix nombreuses : — La voilà… la voilà… c’est Annette !… — La musique et les chants recommencent et pénètrent dans l’auberge. Grand tumulte au-dessous. Des pas rapides montent l’escalier, on frappe à la porte de Mathis.)

Catherine, dehors, criant. — Mathis, lève-toi. Il fait grand jour. Tous les invités sont en bas. (Silence. On frappe plus fort.)

christian, de même. — Monsieur Mathis ! monsieur Mathis ! (Silence.) Comme il dort… (D’autres pas montent l’escalier. On frappe à coups redoublés.)

walter, de même. — Hé ! Mathis. Allons donc… la noce est commencée… hop ! hop !… (Long silence.) C’est drôle, il ne répond pas.

Catherine, d’une voix inquiète. — Mathis ! Mathis ! (On entend des chuchotements, une discussion ; puis la voix de Christian s’élève et dit d’un ton brusque : — Non, c’est inutile, laissez-moi faire.— Et presque aussitôt la porte secouée violemment s’ouvre tout au large. Christian paraît ; il est en grand uniforme.)

christian, sur le seuil. — Monsieur Mathis !… (Il aperçoit les débris de la carafe sur le plancher, court à l’alcôve, écarte les rideaux et pousse un cri.)

catherine, accourant tout inquiète.— Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il y a, Christian ?

christian, se retournant vivement. — Ne regardez pas, madame Catherine !… (Il la prend dans ses bras et l’entraîne vers la porte, en criant d’une voix enrouée.) Le docteur Frantz ! le docteur Frantz !

catherine, se débattant. — Laissez-moi, Christian… je veux voir…

christian. — Non ! (Criant dans l’escalier, à ceux qui se trouvent en bas.) Empêchez Annette de monter. — Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! (Pendant cette scène, Walter, Heinrich et un grand nombre d’invités, hommes et femmes, sont entrés dans la chambre ; ils se pressent autour de l’alcôve. Heinrich ouvre les fenêtres et pousse les persiennes.)

walter, regardant Mathis. — Il a la figure toute bleue ! (Stupeur générale. Le docteur Frantz entre tout essoufflé. On s’écarte pour lui livrer passage.)

docteur, vivement. — C’est une attaque d’apoplexie. (Tirant sa trousse de sa poche.) Tenez le bras, maître Walter. Pourvu que le sang vienne ! (Les musiciens entrent, leurs instruments à la main ; une foule de gens endimanchés les suivent, chuchotant entre eux et marchant sur la pointe des pieds ; puis une jeune femme portant un enfant dans ses bras, paraît sur le seuil, et s’arrête interdite à la vue de tout ce monde. L’enfant souffle dans une petite trompette.)

walter. — Le sang ne vient pas.

le docteur. — Non. (Se retournant avec colère.) Faites donc taire cet enfant.

la jeune femme. — Tais-toi, Ludwig. Donne ! (Elle veut lui prendre la trompette. L’enfant résiste et se met à pleurer.)

le docteur, d’une voix triste. — C’est fini… monsieur le bourgmestre est mort… Le vin blanc l’a tué.

walter. — Oh ! mon pauvre Mathis ! (Il s’accoude sur le lit, la figure dans les mains, et pleure. On entend dans la salle au-dessous les cris déchirants de Catherine et d’Annette.)

heinreich, regardant Mathis. — Quel malheur, un si brave homme !

un autre, bas, à son voisin. C’est la plus belle mort... On ne souffre pas !


FIN DU JUIF POLONAIS .
  1. Polichinel allemand.
  2. Bourreau