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Contes et romans populaires/Le Cabaliste Hans Weinland

LE CABALISTE


HANS WEINLAND

Notre professeur de métaphysique Hans Weinland était ce que les cabalistes appellent un archétype, grand, maigre, le teint plombé, les cheveux roux, le nez crochu, l’œil gris, la lèvre ironique, surmontée d’une longue moustache à la prussienne.

Il nous émerveillait tous par les évolutions de sa logique, par l’enchaînement de ses arguments, par les traits moqueurs, acérés, qui lui venaient aussi naturellement que les épines sur un buisson de ronces.

Malgré toutes les traditions universitaires, cet original portait d’habitude un grand chapeau tromblon surmonté d’une plume de coq, une redingote à brandebourgs, des pantalons très-larges, et des bottes à la hussarde ornées de petits éperons d’argent, ce qui lui donnait une tournure assez belliqueuse.

Or, un beau matin, maître Hans, qui m’aimait beaucoup, et m’appelait parfois, en clignant les yeux d’une façon bizarre, « le fils du dieu bleu, » maître Hans entra dans ma chambre et me dit :

« Christian, je viens te prévenir que tu peux chercher un autre professeur de métaphysique : je pars dans une heure pour Paris.

— Paris !… Qu’allez-vous faire à Paris ?

— Argumenter, discuter, ergoter… que sais-je ? fit-il en haussant les épaules.

— Alors autant rester ici.

— Non, de grandes choses se préparent.

Et d’ailleurs j’ai d’excellentes raisons pour détaler. »

Puis allant entr'ouvrir la porte et voir si personne ne pouvait nous entendre, il revint et me dit à l’oreille :

« Tu sauras que j’ai passé, ce matin, une rapière de trois coudées dans le ventre du major Krantz.

— Vous ?

— Oui. — Figure-toi que cet animal avait poussé l’audace jusqu’à me soutenir hier, en pleine brasserie Gambrinus, que l’âme est une pure affaire d’imagination. Naturellement je lui ai cassé ma chope sur la tête ; si bien que ce matin, nous sommes allés dans un petit endroit tout près de la rivière, et là je lui ai servi un argument matérialiste de première force. »

Je le regardai tout ébahi.

« Et vous partez pour Paris ? repris-je après un instant de silence. »

— Oui. J’ai touché mon trimestre il y a trois ou quatre jours ; cet argent me suffira pour le voyage. Mais il n’y a pas une minute à perdre tu connais la rigueur des lois sur le duel ; le moins qui pourrait m’arriver serait de passer deux ou trois années sous les verrous, et, ma foi, je préfère prendre la clef des champs. »

Hans Weinland me racontait ces choses, assis au bord de ma table, et roulant une cigarette entre ses longs doigts maigres. Il me donna ensuite quelques détails sur sa rencontre avec le major Krantz, et finit par me dire qu’il venait me demander mon passe-port à l’étranger, sachant que j’avais fait récemment un tour en France.

« Il est vrai que j’ai huit ou dix ans plus que toi, me dit-il en terminant, mais nous sommes tous les deux très-roux et très-maigres : j’en serai quitte pour faire couper mes moustaches.

— Maître Hans, lui répondis-je tout ému, je

voudrais pouvoir vous rendre le service que

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Montons jusqu’au belvédère. (Page 59.)


vous me demandez, mais cela m’est impossible ; c’est contraire à mes principes philosophiques. Mon passe-port est dans le tiroir de mon secrétaire, à côté de la Raison pure de Kant. Je vais faire un tour sur la place des Acacias…

— C’est bon ! c’est bon ! dit-il, je comprends tes scrupules, Christian ; ils t’honorent, mais je ne les partage pas. Embrassons-nous ; je me charge du reste ! »

Quelques heures plus tard, toute la ville apprit avec stupeur, que le professeur de métaphysique Hans Weinland avait tué le major Krantz d’un furieux coup de rapière.

La police se mit aussitôt à la recherche du meurtrier, elle fouilla de fond en comble son petit logement de la rue des Alouettes, mais toutes ses recherches furent inutiles.

On enterra le major avec les honneurs dus à son grade, et durant six semaines il ne fut question que de cette affaire dans les brasseries ; puis tout rentra peu à peu dans l’ordre accoutumé.

Environ quinze mois après cet événement étrange, mon digne oncle, le prorecteur Zacharias, m’envoya compléter mes études à Paris ; il désirait me voir succéder un jour à sa haute position ; rien ne lui coûtait pour faire de moi, comme il disait, un flambeau de la science.

Je partis donc à la fin du mois d’octobre 1831.

Sur la rive gauche de la Seine, entre le Panthéon, le Val-de-Grâce et le Jardin-des-Plantes,

Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p319.jpg
Au fond de la gorge où te traîne le vieux Gange. (Page 62.)


s’étend un quartier presque solitaire ; les maisons y sont hautes et décrépites, les rues fangeuses, les habitants déguenillés.

Quand il vous arrive d’égarer vos pas dans cette direction, les gens s’arrêtent au coin des rues pour vous observer ; d’autres s’avancent sur le seuil de leurs tristes masures, d’autres penchent la tête à leurs lucarnes. Ils vous regardent d’un air de convoitise, et ces regards vont jusqu’au fond de vos poches.

À l’extrémité de ce quartier, dans la rue Copeau, s’élève une maison étroite, isolée, entre d’antiques murailles de clôture, par-dessus lesquelles s’étendent les rameaux noirs de quelques ormes centenaires.

Au pied de cette maison s’ouvre une porte basse, voûtée ; au-dessus de la porte brille la nuit une lanterne, suspendue à une tige de fer ; au-dessus de la lanterne, trois fenêtres chassieuses miroitent dans l’ombre ; plus haut, trois autres ; ainsi de suite jusqu’au sixième.

C’est là, chez la dame Genti, veuve du sieur Genti, ex-brigadier de la garde royale, que je fis transporter ma malle et mes livres, sur la recommandation expresse de M. le doyen Van den Bosch, qui se souvenait d’avoir habité le susdit hôtel du temps de l’empire.

Je frémis encore en songeant aux tristes jours que je passai dans cette abominable demeure, assis en hiver près de ma petite cheminée, qui donnait plus de fumée que de chaleur, abattu, malade, obsédé par la dame Genti, qui m’exploitait avec une rapacité vraiment incroyable.

Je me souviendrai toujours qu’après six mois de brume, de pluie, de boue et de neige, un matin qu’il faisait un peu de soleil, et qu’ayant franchi la grille du Jardin-des-Plantes, je vis les premières feuilles sortir des bourgeons, mon émotion fut telle, qu’il me fallut m’asseoir et fondre en larmes comme un enfant.

J’avais pourtant alors vingt-deux ans, mais jesongeaisaux verts sapins du Schwartz-Wald ; j’entendais nos jeunes filles chanter d’une voix joyeuse :


Tra, ri, ro, l’été vient encore une fois !


et moi j’étais à Paris ! je ne voyais plus le soleil ; je me sentais seul, abandonné dans la ville immense !… Mon cœur débordait enfin ; je n’y tenais plus : ce peu de verdure m’avait remué jusqu’au fond des entrailles. Il est si doux de pleurer en songeant à son pays !

Après quelques instants de faiblesse, je rentrai chez moi ranimé d’espérance, et je me remis àl’œuvre avec courage ; un flot dejeunesse et de vie avait accéléré les mouvements de mon cœur. Je me disais : « Si l’oncle Zacharias pouvait me voir, il serait fier de moi ! »

Mais ici se place un événement terrible, mystérieux, dont le souvenir me consterne, et bouleverse encore toutes mes idées philosophiques. Cent fois j’ai voulu m’en rendre compte, sans y réussir.

Tout en face de ma petite fenêtre, de l’autre côté de la rue, entre deux hautes masures, se trouvait un terrain vague, où croissaient en abondance les herbes folles, — le chardon, la mousse, les hautes orties et les ronces, — qui se plaisent à l’ombre.

Cinq ou six pruniers s’épanouissaient dans cette enceinte humide, fermée sur le devant par un vieux mur de pierres sèches.

Un écriteau en bois surmontait la muraille décrépite, et portait :


TERRAIN À VENDRE.
425 mètres.
s’adresser à Me tirago, notaire
etc., etc.


Une vieille futaille écartelée et vermoulue recevait l’eau des gouttières du voisinage, et la laissait fuir dans l’herbe. Des milliers d’atomes aux ailes gazeuses, des cousins, des éphémères tourbillonnaient sur cette mare verdâtre ; et, quand un rayon de soleil y tombait par hasard entre les toits, on y voyait pulluler la vie comme une poussière d’or ; deux grenouilles énormes montraient alors leur nez camard à la surface, traînant leurs longues jambes filandreuses sur les lentilles d’eau, et se gorgeant des insectes qui s’engouffraient dans leur goître par milliards.

Enfin, au fond du cloaque s’avancait en visière un toit de planches humides et moisies, sur lequel un gros chat roux venait faire sa promenade, écoutant les moineaux s’ébattre dans les arbres, bâillant, fléchissant les reins et détirant ses griffes d’un air mélancolique.

J’avais souvent contemplé ce coin du monde avec une sorte de terreur.

« Tout vit, tout pullule, tout se dévore ! m’étais-je dit. Quelle est la source de ce flot intarissable d’existences, depuis l’atome tourbillonnant dans un rayon de soleil, jusqu’à l’étoile perdue dans les profondeurs de l’infini ?… Quel principe pourrait nous rendre compte de cette prodigalité sans bornes, incessante, éternelle, de la cause première ? »

Et, le front entre les mains, je me plongeais dans les abîmes de l’inconnu.

Or, un soir du mois de juin, vers onze heures, comme je rêvais de la sorte, accoudé sur la traverse de ma fenêtre, il me sembla voir une forme vague se glisser au pied de la muraille, puis une porte s’ouvrir, et quelqu’un traverser les ronces pour se rendre sous le toit.

Tout cela s’accomplissait dans l’ombre des masures environnantes ; c’était peut-être une illusion de mes sens. Mais le lendemain, dès cinq heures, ayant regardé dans le cloaque, je vis en effet un grand gaillard s’avancer du fond de l’échoppe, et, les bras croisés sur la poitrine, se mettre à m’observer moi-même.

Il était si long, si maigre, ses habits étaient si délabrés, son chapeau tellement criblé de trous, que je ne doutai pas que ce ne fût un bandit, caché là le jour pour se soustraire à la police, et sortant la nuit de son repaire, pour dévaliser et même pour égorger les gens.

Mais jugez de ma stupeur, quand cet homme, levant son chapeau, me cria :

« Hé ! bonjour, Christian, bonjour ! »

Comme je restais immobile, la bouche béante, il traversa le clos, ouvrit la porte, et s’avança dans la rue déserte.

Je remarquai seulement alors qu’il portait une grosse trique, et je me félicitai de ne pas l’entretenir en tête-à-tête.

D’où cet individu pouvait-il me connaître ?… Que me voulait-il ?

Arrivé devant ma fenêtre, il leva ses longs bras maigres d’un air pathétique :

« Descends, Christian, s’écria-t-il, descends que je t’embrasse… ah ! ne me laisse pas languir ! » On pense bien que je ne fus pas trop pressé de répondre à son invitation. Alors il se prit à rire, me montrant de magnifiques dents blanches sous sa moustache roussâtre, puis il me dit :

« Tu ne reconnais donc pas ton professeur de métaphysique, Hans Weinland ?… Faut-il que je te fasse voir son passe-port ?

— Hans WeinlandI… est-ce possible ?… Hans Weinland avec ces joues creuses, ces yeux caves !… Hans Weinland sous ces guenilles !… »

Cependant, après un coup d’œil plus attentif, je le reconnus ; un sentiment de pitié inexprimable me saisit :

« Comment ! c’est vous, mon cher professeur !

— Moi-même ! Descends, Christian, nous causerons plus à l’aise. »

Je n’hésitai plus à descendre ; la dame Genti n'était pas encore levée, je tirai le verrou moi-même, et Hans Weinland me pressa sur son cœur avec effusion.

« Ah ! cher maître ! m’écriai-je les yeux pleins de larmes, dans quel état je vous retrouve !

— Bah ! bah ! fit-il, je me porte bien, c’est l’essentiel.

— Mais vous allez monter dans ma chambre… changer d’habits…

— À quoi bon ?… Je me trouve charmant comme cela… eh ! eh ! eh !

— Vous avez faim, peut-être ?…

— Du tout, Christian, du tout. Je me suis nourri longtemps, chez Flicoteau, de têtes de lapin et de pieds de coq ; c’était un genre de noviciat que m’imposait le dieu Famine. Aujourd’hui, mes preuves sont faites, mon estomac atrophié n’est plus qu’un mythe ; il ne me demande plus rien, sachant d’avance que ses réclamations seraient inutiles ; je ne mange plus, je fume de temps en temps une pipe, voilà tout. Le vieux fakir d’Ellora me porterait envie ! »

Et comme je le regardais d’un air de doute :

« Cela t’étonne ? reprit-il ; mais sache que l'initiation aux mystères de Mithras nous impose ces petites épreuves, avant de nous investir d’une puissance formidable. »

Tout en causant ainsi, il m’entraînait vers le Jardin-des-Plantes. On venait d’ouvrir la grille, et la sentinelle, nous voyant approcher, parut tellement étonnée de la physionomie de mon pauvre maître, qu’elle fit mine un instant de nous interdire le passage ; mais Hans Weinland ne parut même pas s’apercevoir de ce geste, et poursuivit tranquillement son chemin.

Le jardin était encore solitaire. En passant près de la cage aux serpents, Hans, me la montrant avec sa trique, murmura :

« De jolis petits animaux, Christian, j’ai toujours eu de la prédilection pour ce genre de reptiles ; ils ne se laissent pas marcher sur la queue sans mordre. »

Puis, tournant à droite, il me précéda dans le labyrinthe qui monte au cèdre du Liban.

« Arrêtons-nous ici, lui dis-je,au pied de cet arbre.

— Non, montons jusqu’au belvédère, on y voit de plus loin ; j’aime tant voir Paris et respirer le frais, qu’il m’arrive très souvent de passer des heures à cet observatoire. C’est même ce qui me retient dans ton quartier. Que veux-tu, Christian ! chacun a ses petites faiblesses. »

Nous étions arrivés à la lanterne, et Hans Weinland avait pris place sur l’une des deux grosses pierres fossiles, qui sont appuyées contre le tertre. Moi, je restai debout devant lui.

« Eh bien, Christian, reprit-il, que fais-tu maintenant ? Tu suis les cours de la Sorbonne et du Collège de France, n’est-ce pas ? Eh ! eh ! eh ! ça t’amuse toujours, la métaphysique ?

—Mon Dieu… pas trop.

—Eh ! je m’en doutais… je m’en doutais. Mais aussi quels cours ! quels cours ! — L’un s’en tient à la forme, et se croit idéaliste, car le beau, le beau idéal est dans la forme… eh ! eh ! eh ! — L’autre parle de substance ; pour lui, la substance est une idée première ; comprends-tu cela, Christian, la substance une idée première ? Faut-il être bête !

« Le plus fort est un garçon qui ne manque pas d’un certain mérite ; il s’est fait un petit système bourgeois, avec des morceaux ramassés à droite et à gauche, absolument comme on confectionne un habit de polichinelle ; aussi les Français, qui sont très forts en métaphysique, l’ont surnommé le Platon moderne ! »

Et Hans Weinland, allongeant ses longues jambes de sauterelle, partit d’un éclat de rire nerveux ; puis, redevenu calme subitement, il poursuivit :

« Ah ! mon pauvre Christian ! mon pauvre Christian ! que sont devenues les grandes écoles d’Albert le Grand, de Raymond Lulle, de Roger Bacon, d’Arnaud de Villeneuve, de Paracelse ?— Qu’est devenu le microcosme ? Que sont devenus les trois principes : intellectuel, céleste, élémentaire ? les applications des Patrice Tricasse, des Codés, des André Cornu, des Goglénius, des Jean de Hâgen, des Moldénàtes, des Savonarole et de tant d’antres ? et les expériences curieuses des Glaser, des Le Sage, des Le Vigoureux ?

— Mais, cher maître, ce sont des empoisonneurs ! m’écriai-je.

— Des empoisonneurs ?… Ce sont les plus grands astrologues des temps modernes, les seuls héritiers de la kabbale ! Les vrais, les seuls empoisonneurs sont tous ces charlatans qui tiennent école de sophisme et d’ignorance. Ne sais-tu pas que tous les secrets de la kabbale commencent à trouver leurs applications ? La pression de la vapeur, le principe de l’électricité, les décompositions chimiques, à qui faut-il attribuer ces admirables découvertes, sinon aux astrologues ? — Et nos psychologues, nos métaphysiciens, eux, qu’ont-ils découvert d’utile, d’applicable, de vrai, pour traiter les autres d’ignorants et s’attribuer le titre de sages ? Mais laissons cela, ma bile s’échauffe. »

Et sa figure, impassible jusque-là, prit une expression de férocité sauvage.

« Il faut que tu partes, Christian, s’écria-t-il brusquement, il faut que tu retournes à Tubingue.

— Pourquoi ?

— Parce que l’heure de la vengeance est proche.

— Quelle vengeance ?

— La mienne.

— De qui voulez-vous tirer vengeance ?

— De tout le monde !… Ah ! l’on s’est moqué de moi… on a conspué Maha-Dévi… on l’a repoussé des écoles… on m’a traité de fou… de visionnaire… on a renié le dieu bleu, pour adorer le dieu jaune… Eh bien ! malheur à cette race de sensualistes ! »

Et, se levant, il embrassa la ville immense du regard, ses yeux gris s’illuminèrent, il sourit.

Quelques bateaux descendaient lentement la Seine ; le jardin verdoyait ; les voitures de roulage, les chargements de vin, les charretées de légumes, les troupeaux de bœufs, de moutons, de pourceaux, soulevaient la poussière des routes dans les profondeurs de l’horizon. La ville bourdonnait comme une ruche ; jamais spectacle plus splendide et plus grandiose ne s’élait offert à mes regards.

« Paris ! ville antique, ville sublime, s’écria Weinland avec une ironie poignante ; Paris idéal, Paris sentimental, ouvre tes larges mâchoires : voici venir, par tous les points de l’horizon, du liquide et du solide pour renouveler tes esprits animaux. Mange, bois, chante et ne t’inquiète pas du reste ; la France entière s’épuise pour le nourrir.

« Elle pioche du matin au soir, cette spirituelle nation, pour te faire des loisirs agréables. Que te manque-t-il ? Elle t’envoie ses vins généreux, ses troupeaux, ses primeurs des quatre saisons, ses belles jeunes filles rayonnantes de jeunesse, ses hardis jeunes hommes, et ne te demande en échange que des révolutions et des gazettes.

« Cher Paris ! centre des lumières, de la civilisation, etc., etc., etc. ; Paris !… terre promise du paradoxe , Jérusalem céleste des Philistins, Sodome intellectuelle, capitale générale du sensualisme et du dieu jaune !… sois fier de tes destinées ; tu tousses : le sol tremble ! tu te remues : le monde frissonne ! tu bâilles : l’Europe s’endort ! Qu’est-ce que l'esprit auprès de la force matérielle incarnée ? Rien !… Tu braves les puissances invisibles, tu les bafoues ; mais, attends, attends, un des fils de Maha-Dévi et de la déesse Kâli va te donner une leçon de métaphysique ! »

Ainsi s’exprimait Hans Weinland avec une animation croissante. Je ne doutais pas que la misère n’eût détraqué sa cervelle.

Que pouvait faire un pauvre diable, sans feu ni lieu, contre la ville de Paris ?

Après ces menaces, redevenu calme tout à coup, et voyant quelques promeneurs monter le labyrinthe, il me fit signe de le suivre, et nous sortîmes du jardin.

« Christian, reprit-il en marchant, j'ai quelque chose à te demander.

— Quoi ?

— Tu connais ma retraite… là, je te dirai tout. Mais il faut que tu me jures sur l’honneur d’accomplir mes ordres de point en point.

— Je le veux bien ; à une condition cependant, c’est que…

— Oh ! sois tranquille, cela ne peut intéresser ta conscience.

— Alors je vous le promets.

— Cela suffit. »

Nous étions arrivés devant le clos ; il en poussa la porte et nous entrâmes.

Il me serait difficile de rendre le sentiment d’horreur qui me pénétra, lorsque, après avoir traversé les hautes herbes du repaire, je découvris sous l’échoppe une quantité d’ossements amoncelés dans l’ombre.

J’aurais voulu fuir, mais Hans Weinland m’observait.

« Assieds-toi là ! » fit-il d’un accent impérieux, en m’indiquant une grosse pierre, entre les piliers du toit.

J’obéis.

Lui, sortant alors de sa poche une petite pipe de terre, la bourra de je ne sais quelle substance jaunâtre, et se prit à l’aspirer lentement ; il s’assit en face de moi, les jambes étendues, sa grosse trique entre les genoux.

« Christian, murmura-t-il, tandis qu’une contraction musculaire indéfinissable creusait les rides de ses joues, et relevait obliquement ses narines, écoute-moi bien ; pour que tu puisses remplir mes intentions, il est indispensable que je t’explique un de nos mystères. »

Il se tut, l’œil sombre, le front plissé, les lèvres tellement serrées, qu’on n’en voyait plus les bords.

« Oui, reprit-il d’un accent sourd, il faut que tu connaisses un des mystères de Mithras ! — Ce qu’il y a de plus étrange dans ce monde, vois-tu, Christian, c’est que l’une des moitiés du globe soit en pleine lumière, et l’autre dans les ténèbres ; il en résulte que la moitié des êtres animés dort, pendant que l’autre veille. Or, la nature qui ne fait rien d’inutile, la nature qui simplifie tout, et sait obtenir ainsi la variété infinie dans l’unité absolue, la nature, ayant décidé que tout être vivant resterait assoupi la moitié du temps, a décidé par là même qu’une seule âme suffirait pour deux corps. Cette âme se transporte donc de l’un à l’autre hémisphère, aussi vite que la pensée, et développe tour à tour deux existences. Tandis que l’âme est aux antipodes, l’être dort ; ses facultés divaguent, la matière repose. Lorsque l’âme revient prendre la direction des organes, aussitôt l’être s’éveille ; la matière est forcée d’obéir à l’esprit.

« Je n’ai pas besoin de t’en dire davantage. Cela n’entre pas dans tes cours de philosophie ; car il est connu que tes professeurs sont très-savants sans rien comprendre ; mais cela t’explique les idées étranges qui souvent assiègent ton cerveau, la singularité de tes rêves, la connaissance intuitive des mondes que tu n’as jamais vus, et mille autres phénomènes de ce genre. Ce qu’on nomme catalepsies, évanouissements, extases, lucidité magnétique, bref, l’ensemble des phénomènes du sommeil sous toutes ses formes, découle de la même loi. M’as-tu compris, Christian ?

— Très-bien, c’est mie découverte sublime !

— C’est le moindre des mystères de Mithras, fit-il avec un sourire bizarre, c’est le premier degré d’initiation. Mais écoute les conséquences du principe, en ce qui me concerne : — l’âme qui m’anime appartient également à l’un des sectateurs de Maha-Dévi, habitant au pied du Mont-Abuji, dans la province de Sirohi, sur les frontières méridionales du Joundpour : c’est un Agori, ou, si tu l’aimes mieux, un Aghorapanti, célèbre par ses austérités, ses meurtres et sa sainteté. Il est initié comme moi, du troisième degré. Quand il dort, je veille ; quand il veille, je dors.— M’as-tu compris ?

— Oui, répondis-je en frissonnant.

— Eh bien ! voici ce que je te demande : il faut que mon âme séjourne deux jours consécutivement à Déesa, dans la caverne de la déesse Kâli. Je le veux ! Dans ce but, mon corps doit rester inerte. Ce que je fume en ce moment est de l’opium… Déjà mes paupières s’appesantissent… tout à l’heure… mon âme va me quitter… Si je m’éveille… avant le temps fixé… entends-tu… qu’à l’instant même tu me donnes une nouvelle dose d’opium… Tu… tu me l’as juré… malheur si… »

Il n’eut pas le temps de finir, et tomba subitement dans une torpeur profonde.

Je l’étendis, la tête à l’ombre, les pieds dans l’herbe. Sa respiration, tour à tour rapide et lente, me donnait le frisson ; et le mystère que cet homme venait de me révéler, la certitude que son âme avait franchi des espaces immenses en moins d’une seconde, m’inspiraient une sorte de crainte mystérieuse, comme si tout ce monde inconnu se fût ouvert à mes regards. Je me sentais pâlir ; mes doigts s’agitaient et tressaillaient sans que je le voulusse ; le fluide vital me pénétrait jusqu’à la pointe des cheveux.

Ajoutez la chaleur du midi concentrée entre ces vieilles masures, les émanations putrides de la mare voisine, le coassement des deux grenouilles, qui commençaient leur duo mélancolique dans la fange verdâtre, le bourdonnement immense des insectes dansant leur ronde éternelle, et vous comprendrez les impressions sinistres qui se succédèrent dans mon esprit jusqu’au soir.

Je regardais parfois la face pâle de Weinland, toute couverte de moiteur, et je ne sais quel effroi subit me saisissait alors. Il me semblait être complice d’un crime épouvantable, et, malgré ma promesse, je secouais violemment le corps du dormeur, qui restait inerte ou s’inclinait dans un autre sens. Parfois sa respiration prenait des accents bizarres, et s’échappait en sifflant, comme un ricanement diabolique.

Durant ces longues heures, il m’arriva de songer aussi aux mystères de Mithras. Je me disais que sans doute le premier degré d’initiation devait comprendre la vie animale ; le second, l’essence et les fonctions de l'âme ; le troisième, Dieu ! Mais quel homme pouvait avoir l’audace de fixer son regard sur la force incréée, et l’orgueil de l’expliquer ?

Le temps se consumait dans ces méditations ; ce n’est qu’à la chute du jour, lorsque l’horloge de Saint-Étiénne-du-Mont eut sonné huit heures, que je montai chez moi prendre quelques heures de repos.

Je ne doutais plus alors que le sommeil léthargique de Hans Weinland ne poursuivit tranquillement son cours jusqu’au lendemain.

En effet, le jour suivant, vers six heures du matin, étant allé le voir, je le trouvai dans la meme attitude ; sa respiration me parut même régularisée.

Que vous dirai-je, mes chers amis ? ce jour encore et la nuit suivante se passèrent dans les mêmes rêveries, dans les mêmes anxiétés que la veille.

À la fin du second jour, vers six heures du soir, ne me sentant plus de fatigue et d’inanition, je courus au cloître Saint-Benoît prendre un peu de nourriture. Je restai chez maître Ober, mon restaurateur, jusque vers sept heures.

En revenant de là, par la rue Clovis, il me sembla tout à coup être suivi, et, regardant derrière moi, je fus tout étonné de ne voir personne.

Quoique le jour fût à son déclin, une chaleur accablante pesait sur la ville silencieuse ; pas une porte ouverte n’aspirait la première fraîcheur de la nuit ; pas une figure n’apparaissait au loin sur le pavé ; pas un mouvement, pas un bruit ne trahissait la vie dans le vaste quartier du Jardin-des-Plantes.

Ayant hâté le pas, je me trouvai bientôt à la porte du clos, où j’appuyai la main ; elle s’ouvrit sans bruit, et j’allais m’avancer dans l’herbe, quand Hans Weinland, plus pâle que la mort, bondit à ma rencontre, en me criant :

« Sauve-toi, Christian ! sauve-toi !… »

Et ses deux mains me repoussaient ; sa face contractée, ses yeux vitreux, le frémissement de ses lèvres, trahissaient la plus grande terreur.

Je fus rejeté dans la rue.

« Viens !… viens !… me criait-il. Cache-toi ! »

La veuve Genti, accourue sur le seuil de sa maison, poussait des cris perçants, croyant sans doute que Weinland voulait me dévaliser ; mais lui, l’écartant du coude, et se jetant dans l’allée avec moi, partit d’un éclat de rire diabolique :

« Hé ! hé ! hé !… la vieille… la vieille payera pour toi… Monte, Christian… bien vite !… Le monstre est déjà dans la rue… je le sens ! »

Et je montais quatre à quatre, comme si le spectre de la mort eût étendu ses griffes sur moi. Je volais, je m’enlevais par bonds. La porte de ma chambre s’ouvrit et se ferma sur nous, et je tombai dans mon fauteuil comme foudroyé.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! m’écriai-je, les mains croisées sur ma figure, qu’y a-t-il ? Tout ceci est horrible !

—Il y a, dit Weinland froidement, il y a que j’arrive de loin : six mille lieues en deux jours. Eh ! eh ! eh ! j’arrive des bords du Gange, Christian, et je ramène de là-bas un joli compagnon. Écoute, écoute ce qui se passe dehors. »

Alors, prêtant l’oreille, j’entendis une foule de monde descendre la rue Copeau en courant, puis des clameurs confuses.

Mes yeux rencontrèrent en ce moment ceux de Hans : une joie sombre, infernale, les illuminait.

« C’est le choléra bleu ! fit-il à voix basse, le terrible choléra bleu !

Puis s’animant tout à coup :

« Des cimes du mont Abuji, s’écria-t-il, pardessus les verts panaches des palmiers, des grenadiers, des tamarins, au fond de la gorge où se traîne le vieux Gange, je l’ai vu flotter lentement sur un cadavre, parmi les vautours. Je lui ai fait signe… il est venu… le voilà qui se met à l’œuvre : regarde ! »

Une sorte de fascination me fit jeter les yeux dans la rue : — un homme du peuple, les épaules nues, les cheveux crépus, emportait, en courant, une femme, la tête renversée, les jambes pendantes, les bras retombant inertes. Lorsqu’il passa sous ma fenêtre, suivi d’un grand nombre de personnes, je vis que la figure de cette malheureuse avait des teintes bleuâtres.

Elle était toute jeune ; le choléra venait de la foudroyer !

Je me retournai, frissonnant des pieds à la tête ; Hans Weinland avait disparu !

Ce même jour, sans prendre le temps de faire ma malle, et n’ayant que la précaution d’emporter l’argent nécessaire, je courus aux Messageries, rue Notre-Dame-des-Victoires.

Une diligence allait partir pour Strasbourg. J’y montai, comme un noyé se jette sur la planche de salut.

Nous partîmes.

On riait, on chantait ; personne ne savait encore l’invasion du choléra en France.

Moi, me penchant à la portière, de relais en relais, je demandais :

« Le choléra n’est pas ici ? »

Et chacun de rire.

« Le pauvre garçon est fou ! » disaient mes compagnons de voyage.

Ils faisaient des gorges chaudes.

Mais lorsque, trois jours après, j’eus le bonheur de me jeter dans les bras de mon oncle Zacharias, et qu’à moitié fou de terreur, je lui racontai ces événements étranges, il m’écouta gravement et me dit :

« Cher Christian, tu as bien fait de venir, oui, tu as très-bien fait. Regarde le journal : douze cents personnes ont déjà péri ; c’est une chose épouvantable ! »

FIN DU CABALISTE HANS WEINLAND