Ouvrir le menu principal

LA


VOLEUSE D’ENFANTS

I

En 1787, on voyait errer chaque jour, dans les rues du quartier de Hesse-Darmstadt, à Mayence, une grande femme hâve, les joues creuses, les yeux hagards : image effrayante de la folie. — Cette malheureuse, appelée Christine Evig, ancienne matelassière, demeurant dans la ruelle du Petit-Volet, derrière la cathédrale, avait perdu l’esprit à la suite d’un événement épouvantable.

Traversant un soir la rue tortueuse des Trois-Bateaux, sa petite fille à la main, et s’apercevant tout à coup qu’elle venait de lâcher l’enfant depuis une seconde, et qu’elle n’entendait déjà plus le bruit de ses pas, la pauvre femme s’était retournée en criant :

« Deubche !… Deubche !… où donc es-tu ? »

Personne n’avait répondu, et la rue, aussi loin que s’étendaient ses regards, était déserte.

Alors, courant, criant, appelant, elle était revenue jusqu’au port ; elle avait plongé ses regards dans l’eau sombre qui s’engouffre sous les bateaux. Ses cris, ses gémissements avaient attiré les voisins ; la pauvre mère leur avait expliqué ses angoisses. On s’était joint à elle pour commencer de nouvelles recherches ; mais rien… rien…, pas une trace, pas un indice n’était venu éclairer cet affreux mystère.

Christine Evig, depuis cet instant, n’avait plus remis les pieds chez elle ; nuit et jour elle errait par la ville, criant d’une voix de plus en plus faible et plaintive : « Deubche !… Deubche !… »

On avait pitié d’elle ; les bonnes gens l’hébergeaient, lui donnaient à manger ; tantôt l’un, tantôt l’autre, la vêtissaient de leurs guenilles. Et la police, en présence d’une sympathie si générale, n’avait pas cru devoir intervenir, et plonger Christine dans une maison de force, comme cela se pratiquait à l’époque.

On la laissait donc aller et se plaindre sans s’inquiéter d’elle.

Mais ce qui donnait au malheur de Christine un caractère vraiment sinistre, c’est que la disparition de sa petite fille avait été comme le signal de plusieurs événements du même genre : une dizaine d’enfants avaient disparu depuis d’une manière surprenante, inexplicable, et plusieurs de ces enfants appartenaient à la haute bourgeoisie.

Ces enlèvements s’accomplissaient d’ordinaire à la nuit tombante, lorsque les passants deviennent rares, que chacun regagne sa demeure à la hâte après les affaires. — Un enfant étourdi s’avançait sur le seuil de la maison, sa mère lui criai t : « Karl !… Ludwig !… Lotelé !… » absolument comme la pauvre Christine. Point de réponse !… On courait, on appelait, on fouillait le voisinage... C’était fini !

Vous dire les recherches de la police, les arrestations provisoires, les perquisitions, la terreur des familles, serait chose impossible.

Voir mourir son enfant, c’est affreux sans doute, mais le perdre sans savoir ce qu’il est devenu, penser qu’on ne le saura jamais, que ce pauvre petit être si faible, si doux, que l’on pressait sur son cœur avec tant d’amour, souffre peut-être, qu’il vous appelle et qu’on ne peut le secourir ! voilà ce qui dépasse toute imagination, ce que nulle expression humaine ne saurait rendre.

Or, un soir d’octobre de cette année 1787, Christine Evig, après avoir vagué par les rues, était allée s’asseoir sur l’auge de la fontaine de l’Évêché, ses longs cheveux gris épars, les yeux errants autour d’elle comme au milieu d’un rêve.

Les servantes du voisinage, au lieu ds s’attarder en causant comme d’habitude autour de la fontaine, se dépêchaient de remplir leur cruche et de regagner la demeure de leur maître.

La pauvre folle seule restait là, immobile sous la pluie glaciale que tamisaient les brouillards du Rhin. Et les hautes maisons d’alentour, avec leurs pignons aigus, leurs fenêtres grillées, leurs lucarnes innombrables, s’enveloppaient lentement de ténèbres.

La chapelle de l’Évêché sonnait alors sept heures, Christine ne bougeait pas et bêlait en grelottant : « Deubche !… Deubche !… »

Mais à l’instant où les pâles lueurs du crépuscule s’étendirent à la cime des toits avant de disparaître, tout à coup elle tressaillit des pieds à la tête, allongea le cou, et sa face inerte, impassible depuis deux ans, prit une telle expression d’intelligence, que la servante du conseiller Trumf, qui tendait justement sa cruche au goulot, se détourna, saisie de stupeur, pour observer ce geste de la folle.

Au même instant, à l’autre bout de la place, le long des trottoirs, passait une femme, la tête basse, tenant entre ses bras, dans une pièce de toile, quelque chose qui se débattait.

Cette femme, vue à travers la pluie, avait un aspect saisissant ; elle courait comme une voleuse qui vient d’accomplir son coup, traînant derrière elle, dans la boue, ses guenilles fangeuses, et côtoyant les ombres.

Christine Evig avait étendu sa grande main sèche, et ses lèvres s’agitaient balbutiant d’étranges paroles ; mais soudain un cri perçant s’échappa de sa poitrine :

« C’est elle ! »

Et, bondissant à travers la place, en moins d’une minute elle atteignit l’angle de la rue des Vieilles-Ferrailles, où la femme venait de disparaître.

Mais là, Christine s’arrêta haletante ; l’étrangère s’était perdue dans les ténèbres du cloaque, et, tout au loin, l’on n’entendait que le bruit monotone de l’eau tombant des gouttières.

Que venait-il de se passer dans l’âme de la folle ? S’était-elle souvenue ? Avait-elle eu quelque vision, un de ces éclairs de l’âme, qui vous dévoilent en une seconde les abîmes du passé ? Je l’ignore.

Toujours est-il qu’elle venait de recouvrer la raison.

Sans perdre une minute à poursuivre l’apparition de tout à l’heure, la malheureuse remonta la rue des Trois-Bateaux comme emportée par le vertige, tourna le coin de la place Gutenberg, et s’élança dans le vestibule du prévôt Kasper Schwartz en criant d’une voix sifflante :

« Monsieur le prévôt, les voleurs d’enfants sont découverts… Ah ! bien vite… écouTez… écoutez !… »

M. le prévôt venait de terminer son repas du soir. C’était un homme grave, méthodique, aimant à bien digérer après avoir soupé sans trouble ; aussi la vue de ce fantôme l’impressionna vivement, et, déposant sa tasse de thé qu’il portait justement à ses lèvres :

« Mon Dieu ! s’écria-t-il, n’aurai-je donc pas une minute de repos dans la journée ? Est-il possible de trouver un homme plus malheureux que moi ? Que me veut cette folle, maintenant ? Pourquoi l’a-t-on laissée entrer ici ? »

À ces mots, Christine, reprenant son calme, répondit d’un air suppliant :

« Ah ! Monsieur le prévôt, vous demandez s’il existe un être plus malheureux que vous… mais regardez-moi… regardez-moi donc !… »

Et sa voix avait des sanglots ; ses doigts crispés écartaient ses longs cheveux gris de sa face pâle : elle était effrayante.

« Folle ! oui, mon Dieu, je l’ai été… Le Seigneur, dans sa pitié, m’avait voilé mon malheur… mais je ne le suis plus… Oh ! ce que j’ai vu… Cette femme emportant un enfant… car c’était un enfant… j’en suis sûre…

— Eh bien ! allez au diable, avec votre femme et votre enfant… allez au diable ! s’écria le prévôt. Voyez la malheureuse qui traîne ses guenilles sur le parquet. Hans !… Hans !… viendras-tu mettre cette femme à la porte ? — Au diable la place de prévôt !… Elle ne m’attire que des désagréments. »

Le domestique parut, et M. Kasper Schwartz, lui montrant Christine :

« Conduis-la dehors, dit-il. Décidément, il faut que demain je rédige une demande en forme, pour débarrasser la ville de cette malheureuse. Nous avons des maisons de fous, grâce au ciel ! »

Alors la folle se prit à rire d’une façon lugubre, pendant que le domestique, rempli de pitié, la prenait par le bras et lui disait avec douceur :

« Allons… Christine… Allons… sortez ! »

Elle était retombée dans sa folie et murmurait :

« Deubche !… Deubche !… »


II

Tandis que ces choses se passaient chez le prévôt Kasper Schwartz, une voiture descendait la rue de l’Arsenal ; la sentinelle en faction devant le parc à boulets, reconnaissant l’équipage du comte Diderich, colonel du régiment impérial d’Hilbourighausen, porta les armes ; un salut lui répondit de l’intérieur.

La voiture, lancée à fond de train, semblait devoir tourner la porte d’Allemagne, mais elle prit la rue de l’Homme-de-Fer et s’arrêta devant l’hôtel du prévôt.

Le colonel, en grand uniforme, descendit, leva les yeux et parut stupéfait, car les éclats de rire lugubres de la folle s’entendaient du dehors.

Le comte Diderich était un homme de trente-cinq à quarante ans, grand, brun, d’une physionomie sévère, énergique.

Il pénétra brusquement dans le vestibule,vit Hans entraîner Christine Evig, et, sans se faire annoncer, il entra dans la salle à manger de maître Schwartz en s’écriant :

« Monsieur, la police de votre quartier est épouvantable !… Il y a vingt minutes, je m’arrêtais devant la cathédrale, au moment de l’Angelus. Au sortir de ma voiture, apercevant la comtesse d’Hilbourighausen qui descendait du perron, je me recule pour lui faire place, et je vois que notre fils, — un enfant de trois ans, assis près de moi, — venait de disparaître. La portière du côté de l’évêché était ouverte : on avait profité du moment où j’abaissais le marchepied, pour enlever l’enfant ! Toutes les recherches faites par mes gens sont demeurées inutiles. Je suis désespéré, Monsieur, désespéré !… »

L’agitation du colonel était extrême ; ses yeux noirs brillaient comme l’éclair, à travers deux grosses larmes qu’il cherchait à contenir ; sa main froissait la garde de son épée.

Le prévôt paraissait anéanti ; sa nature apathique souffrait à l’idée de se lever et de passer la nuit à donner des ordres, à se transporter lui-même sur les lieux, enfin, à recommencer, pour la centième fois, des recherches qui étaient toujours restées infructueuses.

Il aurait voulu remettre l’affaire au lendemain.

« Monsieur, reprit le colonel, sachez que je me vengerai. Vous répondez de mon fils sur votre tête. C’est à vous de veiller à la sécurité publique. Vous manquez à vos devoirs , c’est indigne ! Il me faut un ennemi, entendez-vous ? Oh ! que je sache au moins qui m’assassine ! »

En prononçant ces paroles incohérentes, il se promenait de long en large, les dents serrées, le regard sombre.

La sueur perlait sur le front pourpre de maître Schwartz, qui murmura tout bas en regardant son assiette :

« Je suis désolé, Monsieur, bien désolé ; mais c’est le dixiéme !… Les voleurs sont plus habiles que mes agents ; que voulez-vous que j’y fasse ?… »

À cette réponse imprudente, le comte boudit de rage, et saisissant le gros homme par les épaules, il le souleva de son fauteuil :

« Que voulez-vous que j’y fasse !... Ah ! c’est ainsi que vous répondez à un père qui vous demande son enfant !

— Lâchez-moi, Monsieur, lâchez-moi, hurlait le prévôt suffoqué d’épouvante. Au nom du ciel, calmez-vous… une femme… une folle… Christine Evig vient d’entrer ici… elle m’a dit… oui, je me souviens… Hans ! Hans ! »

Le domestique avait tout entendu de la porte, il parut à l’instant :

« Monsieur ?

— Cours chercher la folle.

— Elle est encore là, Monsieur le prévôt.

— Eh bien, qu’elle entre. — Asseyez-vous, Monsieur le colonel. »

Le colonel Diderich resta debout au milieu de la salle, et la minute d’après, Christine Evig rentrait, hagarde et riant d’un air stupide comme elle était sortie.

Le domestique et la servante, curieux de ce qui se passait, se tenaient sur le seuil, bouche béante. Le colonel, d’un geste impérieux, leur fit signe de sortir ; puis se croisant les bras en face de maître Schwartz :

« Eh bien, Monsieur, s’écria-t-il, quelle lumière prétendez-vous tirer de cette malheureuse ? »

Le prévôt fit mine de parler ; ses grosses joues s’agitèrent.

La folle riait comme on sanglote.

« Monsieur le colonel, dit enfin le prévôt, cette femme est dans le même cas que vous ; depuis deux ans elle a perdu son enfant ; c’est ce qui l’a rendue folle. »

Les yeux du colonel se gonflèrent de larmes.

« Après ? fit-il.

— Tout à l’heure elle est entrée chez moi ; elle paraissait avoir une lueur de raison et m’a dit… »

Maître Schwartz se tut.

« Quoi, Monsieur ?

— Qu’elle avait vu une femme emporter un enfant !…

— Ah !

— Et pensant quelle parlait ainsi par égarement

d’esprit, je l’ai renvoyée. »

Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p302.jpg
Christine regarda Peau noire fangeuse (Page 42.)

Le colonel sourit avec amertume.

« Vous l’avez renvoyée ? fit-il.

— Oui… elle m’a paru retomber sur-le-champ dans sa folie.

— Parbleu ! s’écria le comte d’une voix tonnante, vous refusez votre appui à cette malheureuse, vous faites disparaître sa dernière lueur d’espérance, vous la réduisez au désespoir, au lieu de la soutenir et de la défendre, comme c’est votre devoir !… Et vous osez garder votre place, vous osez en toucher les émoluments !… ah ! Monsieur ! »

Et s’approchant du prévôt, dont la perruque tremblait, il ajouta d’une voix basse, concentrée :

« Vous êtes un misérable !… Si je ne retrouve pas mon enfant, je vous tue comme un chien. »

Maître Schwartz, ses gros yeux hors de la tête, les mains écarquillées, la bouche pâteuse, ne soufflait mot : l’épouvante le tenait à la gorge, et d’ailleurs il ne savait que répondre.

Tout à coup le colonel lui tourna le dos, et s’approchant de Christine, il la considéra quelques secondes, puis élevant la voix :

« Ma bonne femme, lui dit-il, tâchez de me répondre. Voyons… au nom de Dieu… de votre enfant… où avez-vous vu cette femme ! »

Il se tut, et la pauvre folle de sa voix plaintive murmura :

« Deubche !… Deubche !… Ils l’ont tuée !… »

Le comte pâlit, et, dans un accès de terreur, saisissant la folle au poignet :

« Répondez-moi, malheureuse, s’écria-t-il, répondez-moi !… •


Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p303.jpg
« Hé ! que se passe-t-il donc ici ? » (Page 43.)

Il la secouait ; la tâte de Christine retomba en arrière ; elle jeta un éclat de rire affreux et dit :

« Oui… oui… c’est fini… la méchante femme l’a tuée ! »

Alors le comte sentit ses genoux fléchir, il s’affaissa plutôt qu’il ne s’assit dans un fauteuil, les coudes sur la table, sa face pâle entre les mains, les yeux fixes, comme arrêtés sur une scène épouvantable.

Et les minutes se succédèrent lentement dans le silence.

L’horloge sonna dix heures, les vibrations du timbre firent tressaillir le colonel. Il se leva, ouvrit la porte et Christine sortit.

« Monsieur ? dit maître Schwartz.

— Taisez-vous ! » interrompit le colonel avec un regard foudroyant.

Et il suivit la folle, qui descendait dans la rue ténébreuse.

Une idée singulière venait de le frapper.

« Tout est perdu, s’était-il dit ; cette malheureuse ne peut raisonner, elle ne peut comprendre ce qu’on lui demande ; mais elle a vu quelque chose, son instinct peut la conduire. »

Il est inutile d’ajouter que M. le prévôt fut émerveillé d’une pareille issue. Le digne magistrat s’empressa de fermer la porte à double tour, puis une noble Indignation s’empara de son âme :

« Menacer un homme tel que moi, s’écriat-il, me saisir au collet ! Ah ! Monsieur le colonel, nous verrons s’il y a des lois dans ce pays !… Dès demain je vais adresser une plainte à l’Empereur, et lui dévoiler la conduite de ses officiers, etc.


III

Cependant le comte suivait la folle, et, par un effet étrange de la surexcitation de ses sens, il la voyait dans la nuit, au milieu de la brume, comme en plein jour ; il entendait ses soupirs, ses paroles confuses, malgré le souffle continu du vent d’automne engouffré dans les rues désertes.

Quelques bourgeois attardés, le collet de leur houppelande relevé sur la nuque, les mains dans les poches et le feutre enfoncé sur les yeux, couraient, de loin en loin, le long des trottoirs ; on entendait les portes se fermer, un volet mal attaché battre la muraille, une tuile enlevée par le vent rouler dans la rue ; puis de nouveau l’immense torrent de l’air reprenait son cours, couvrant de sa voix lugubre tous les bruits, tous les sifflements, tous les soupirs.

C’était une de ces froides nuits de la fin d’octobre, où les girouettes, secouées par la bise, tournent éperdues sur le haut des toits, et crient de leur voix stridente : « L’hiver !… l’hiver !… voici l’hiver !… »

En arrivant au pont de bois, Christine se pencha sur la jetée, elle regarda l’eau noire bouillonner entre les bateaux, puis, se relevanf i’un air incertain, elle poursuivit sa route, en grelottant et murmurant tout bas :

« Ho ! ho ! il fait froid ! »

Le colonel, serrant d’une main les plis de son manteau, comprimait de l’autre les pulsations de son cœur, qui lui semblait près d’éclater.

Onze heures sonnèrent à l’église Saint-Ignace, puis minuit.

Christine Evig allait toujours : elle avait parcouru les ruelles de l’imprimerie, du Maillet, de la Halle-aux-Vins, des Vieilles-Boucheries, des Fossés-de-l’Évêché.

Cent fois le comte, désespéré, s’était dit que cette poursuite nocturne ne pouvait conduire à rien, que la folle n’avait aucun but ; mais, songeant ensuite que c’était sa dernière ressource, il la suivait toujours allant de place en place, s’arrêtant près d’une borne, dans l’enfoncement d’un mur, puis reprenant sa marche incertaine, absolument comme la brute sans asile qui vague au hasard dans les ténèbres.

Enfin, vers une heure du matin, Christine déboucha de nouveau sur la place de l’Évêché. Le temps semblait alors s’éclaircir un peu ; la pluie ne tombait plus, un vent frais balayait la place, et la lune, tantôt entourée de nuages sombres, tantôt brillant de tout son éclat, brisait ses rayons, limpides et froids comme des lames d’acier, dans les mille flaques d’eau stagnant entre les pavés.

La folle alla tranquillement s’asseoir au bord de la fontaine, à la place qu’elle occupait quelques heures auparavant. Longtemps elle resta dans la même attitude, l’œil morne, les haillons collés sur sa maigre échine.

Toutes les espérances du comte étaient évanouies.

Mais, dans un de ces instants où la lune se dévoilait, projetant sa pâle lumière sur les édifices silencieux, tout à coup la folle se leva, allongea le cou, et le colonel, suivant la direction de son regard, reconnut qu’il plongeait dans la ruelle des Vieilles-Ferrailles, à deux cents pas environ de la fontaine.

Dans le même instant, elle partit comme une flèche.

Le comte était déjà sur ses traces, s’enfonçant dans le pâté de hautes et vieilles masures que domine l’antique église de Saint-Ignace.

La folle semblait avoir des ailes ; dix fois il fut au moment de la perdre, tant elle allait vite par ces ruelles tortueuses encombrées de charrettes, de fumiers, de fagots entassés devant les portes à l’approche de l’hiver.

Subitement elle disparut dans une sorte d’impasse remplie de ténèbres, et le colonel dut s’arrêter faute de direction.

Heureusement, au bout de quelques secondes, le rayon jaune et rance d’une lampe se prit à filtrer du fond de ce cul-de-sac, à travers une petite vitre crasseuse ; ce rayon était immobile ; bientôt une ombre le voila, puis il reparut.

Évidemment, quelque être veillait dans le bouge.

Qu’y faisait-on ?

Sans hésiter, le colonel marcha droit à la lumière.

Au milieu de l’impasse, il retrouva la folle, debout dans la fange, les yeux écarquillés, la bouche béante, regardant aussi cette lampe solitaire.

L’apparition du comte ne parut pas la surprendre ; seulement, étendant le bras vers la petite fenêtre éclairée au premier, elle dit : « C’est là ! » d’un accent si expressif, que le comte se sentit frémir.

Sous l’impulsion de ce mouvement, il s’élança contre la porte du bouge, l’ouvrit d’un seul coup d’épaule, et se vit en face des ténèbres.

La folle était derrière lui.

« Chut ! » fit-elle.

Et le comte, cédant encore une fois à l’instinct de la malheureuse, se tint immobile prêtant l'oreille.

Le plus profond silence régnait dans la masure ; on eût dit que tout dormait, que tout était mort.

L’église Saint-Ignace sonna deux heures.

Alors un faible chuchotement se fit entendre au premier, puis une vague lueur parut sur la muraille décrépite du fond ; les planches crièrent au-dessus du colonel, et le rayon lumineux, gagnant de proche en proche éclaira d’abord un escalier en échelle, de vieilles ferrailles entassées dans un coin, un tas de bois, plus loin une petite fenêtre chassieuse ouverte sur la cour, des bouteilles à droite et à gauche, un panier de haillons... que sais-je ? — un intérieur sombre, lézardé, hideux !

Enfin, une lampe de cuivre à mèche fumeuse tenue par une petite main, sèche comme une serre d’oiseau de proie, se pencha lentement sur la rampe de l’escalier, et au-dessus de la lumière apparut une tête de femme, inquiète, les cheveux couleur filasse, les pommettes osseuses, les oreilles hautes, écartées de la tête et presque droites, les yeux gris, scintillant sous de profondes arcades sourcilières ; bref, un être sinistre vêtu d’une jupe crasseuse, les pieds fourrés dans de vieilles savates, les bras décharnés, nus jusqu’aux coudes, tenant d’une main la lampe, et de l’autre une hachette de couvreur à bec tranchant

À peine cet être abominable eut-il plongé les yeux dans l’ombre, qu’il se reprit à grimper l’échelle avec une souplesse singulière.

Mais il était trop tard ; le colonel avait bondi, l’épée à la main, et tenait déjà la mégère par le bas de sa jupe.

« Mon enfant, misérable ! dit-il ; mon enfant !… »

À ce cri du lion, l’hyène s’était retournée, lançant un coup de hachette au hasard.

Une lutte effrayante s’ensuivit. La femme renversée sur l’escalier cherchait à mordre ; la lampe, tombée au premier instant, brûlait à terre, et sa mèche, pétillant sur la dalle humide, projetait ses ombres mouvantes sur le fond grisâtre de la muraille.

« Mon enfant ! répétait le colonel, mon enfant, ou je te tue !

— Hé ! oui, tu l’auras, ton enfant, répondait d’un accent ironique la femme haletante. Oh ! ce n’est pas fini… va… j’ai de bonnes dents… Le lâche qui m’étrangle.… Hé !… là-haut… êtes-vous sourde ?… Lâchez-moi… je… je dirai tout !… »

Elle semblait épuisée, quand une autre mégère plus vieille, plus hagarde, roula de l’escalier en criant :

« Me voici ! »

La misérable était armée d’un grand couteau de boucher ; et le comte, levant les yeux, vit qu’elle choisissait sa place pour le frapper entre les épaules.

Il se jugea perdu ; un hasard providentiel pouvait seul le sauver. La folle, jusqu’alors spectatrice impassible, s’élança sur la vieille en criant :

« C’est elle… la voilà… oh ! je la reconnais… elle ne m’échappera pas ! »

Pour toute réponse, un jet de sang inonda la soupente ; la vieille venait de lui couper la gorge.

Ce fut l’affaire d’une seconde.

Le colonel avait eu le temps de se lever et de se mettre en garde ; ce que voyant, les deux mégères gravirent l’escalier rapidement et disparurent dans les ténèbres.

La lampe fumeuse battait alors de l’aile, et le comte profita de ses dernières lueurs pour suivre les assassins. Mais arrivant au bout de l’escalier, la prudence lui conseilla de ne point abandonner cette issue.

Il entendait Christine râler en bas, et les gouttes de sang tomber de marche en marche, au milieu du silence. C’était horrible !…

De l’autre côté, au fond du repaire, un remue-ménage étrange faisait craindre au comte que les deux femmes ne voulussent s’échapper par les fenêtres.

L’ignorance des lieux le tenait là depuis un instant, quand un rayon lumineux glissant à travers une pojte vitrée lui permit de voir les deux fenêtres de la chambre donnant sur l’impasse, éclairées par une lumière extérieure. En même temps, il entendit dans la rue une grosse voix s’écrier :

« Hé ! que se passe-t-il donc ici ?… une porte ouverte ! tiens… tiens !

— À moi ! cria le colonel, à moi ! »

Dans le même instant, la lumière se glissait dans la masure.

« Oh ! fit la voix, du sang !… diable… je ne me trompe pas… c’est Christine !…

— À moi !… » répéta le colonel.

Un pas lourd retentit dans l’escalier ; et la tête barbue du wachtmann Sélig, avec son gros bonnet de loutre, sa peau de chèvre sur les épaules, apparut au haut de l’échelle, dirigeant la lumière de sa lanterne vers le comte.

La vue de l’uniforme stupéfia ce brave homme.

« Qui est là ? demanda-t-il.

—Montez mon brave… montez !… — Pardon, colonel… c’est que… en bas…

— Oui… une femme vient d’être assassinée… les assassins sont là. »

Le wachtmann franchit alors les dernières marches, et, la lanterne haute,il éclaira le réduit : c’était une soupente de six pieds au plus, aboutissant à la porte de la chambre dans laquelle les femmes s’étaient réfugiées ; une échelle montant au grenier, à gauche, en resserrait encore l’espace.

La pâleur du comte étonna Sélig ; cependant il n’osait l’interroger, lorsque celui-ci lui demanda :

« Qui demeure ici ?

— Ce sont deux femmes, la mère et la fille ; on les appelle, dans le quartier des Halles, les deux Jôsel. La mère vend de la viande au marché, la fille fait de la charcuterie. »

Le comte, se rappelant alors les paroles de Christine prononcées dans le délire : « Pauvre enfant, ils l’ont tuée ! » fut pris de vertige, une sueur de mort couvrit sa face.

Par le plus affreux hasard, il découvrit au même instant, derrière l’escalier, une petite tunique à carreaux bleus et rouges, de petits souliers, une sorte de toque à pompon noir, jetés là dans l’ombre. Il frémit, mais une puissance invincible le poussait à voir, à contempler de ses propres yeux ; il s’approcha donc, frissonnant des pieds à la tête, et souleva ces petites hardes d’une main tremblante : c’étaient celles de son enfant !

Quelques gouttes de sang tachèrent ses doigts.

Dieu sait ce qui se passa dans le cœur du comte ! Longtemps adossé au mur, l’œil fixe, les bras pendants, la bouche entr’ouverte, il resta comme foudroyé. Mais soudain il s’élança contre la porte, avec un rugissement de fureur qui épouvanta le wachtmann ; rien n’aurait pu résister à un tel choc ! On entendit s’écrouler dans la chambre les meubles que les deux femmes avaient amoncelés pour barricader l’entrée. La masure en trembla jusque dans ses fondements. Le comte disparut dans l’ombre ; puis des hurlements, des cris sauvages, des imprécations, de rauques clameurs s’entendirent au milieu des ténèbres !

Cela n’avait rien d’humain ; on aurait dit un combat de bêtes féroces se déchirant au fond de leur caverne !

La rue se remplissait de monde. Les voisins pénétraient de toutes parts dans le bouge, criant : « Qu’y a-t-il ? on s’égorge donc ici ? »

Tout à coup le silence se rétablit, et le comte, criblé de coups de couteau, l’uniforme en pièces, rentra dans la soupente, l’épée rouge de sang jusqu’à la garde ; ses moustaches aussi étaient sanglantes, et les assistants durent penser que cet homme venait de se battre à la manière des tigres.

· · · · · · · · · · · · · · ·

Que vous dirai-je encore ?

Le colonel Diderich guérit de ses blessures et quitta Mayence.

Les autorités de la ville jugèrent utile d’épargner aux parents des victimes ces abominables révélations ; je les tiens du wachtmann Sélig lui-même, devenu vieux et retiré dans son village, près de Sarrebrück ; seul il en connaissait les détails, ayant assisté, comme témoin, à l’instruction secrète de cette affaire, devant le tribunal criminel de Mayence.

Ôtez le sens moral à l’homme, et son intelligence, dont il est si fier, ne pourra le préserver des plus horribles passions.


FIN DE LA VOLEUSE D'ENFANTS