Contes et paysagesLa Connaissance (p. 117-151).
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LE MAJOR



Tout, dans cette Algérie, avait été une révélation pour lui… une cause de trouble presque — d’angoisse. Le ciel trop doux, le soleil trop resplendissant, l’air où traînait comme un souffle de langueur, qui invitait à l’indolence et à la volupté très lente, la gravité du peuple vêtu de blanc, dont il ne pouvait pénétrer l’âme, la végétation d’un vert puissant, contrastant avec le sol pierreux, gris ou rougeâtre, d’une morne sécheresse, d’une apparente aridité… et puis, quelque chose d’indéfinissable, mais de troublant et d’enivrant, qui émanait il ne savait d’où, tout cela l’avait bouleversé, avait fait jaillir en lui des sources d’émotion dont il n’eût jamais soupçonné l’existence.

En venant ici, par devoir, comme il avait étudié cette médecine qui devait faire vivre sa mère veuve, ses deux sœurs et son petit frère frêle, comme il avait vécu et pensé jusqu’alors, il s’était soumis à la nécessité, simplement, sans entraînement, sans attirance pour ce pays, qu’il ignorait.

Cependant, depuis qu’il avait été désigné, il n’avait voulu rien lire, sans savoir de ce pays où il devait transporter sa vie silencieuse et calme, et son rêve triste et restreint, sans tentatives d’expression, jamais.

Il verrait, indépendant, seul, sans subir aucune influence…

Dès son arrivée, il avait dû écouter les avertissements de ses nouveaux camarades, qui le fêtaient et qu’il devinait ironiques protecteurs, dédaigneux de sa jeunesse inexpérimentée, soucieux surtout de leurs effets et de l’épater… Indifférent, il écouta leurs plaintes et leurs critiques : pas de société, rien à faire, un morne ennui. Un pays sans charme, les Algériens brutaux et uniquement préoccupés de gain, les indigènes répugnants, faux, sauvages, au-dessous de toute critique, ridicules…

Tout cela lui fut indifférent et il n’en acquit qu’une connaissance de ces mêmes camarades avec lesquels il devrait vivre…

Puis, un jour, brusquement, enfant des Alpes boisées et verdoyantes, des horizons bornés et nets, il était entré dans la grande plaine, vague et indéfiniment semblable, sans premiers plans, presque sans rien qui retint le regard.

Ce lui fut d’abord un malaise, une gêne. Il sentait tout l’infini, tout l’imprécis de cet horizon entrer en lui, le pénétrer, alanguir son âme et comme l’embrumer, elle aussi, de vague et d’indicible. Puis, il sentit tout à coup combien son rêve s’élargissait, s’étendait, s’adoucissait, en un calme immense, comme le silence environnant. Et il vit la splendeur de ce pays, la lumière seule, triomphante, vivifiant la plaine, le sol lépreux, en détruisant à chaque instant la monotonie… La lumière, âme de cette terre âpre, était ensorcelante. Il fut près de l’adorer, car en la variété prodigieuse de ses jeux, elle lui sembla consciente.

Il connut la légèreté gaie, l’insouciance calme dans les ors et les lilas diaphanes des matins… L’inquiétude, le sortilège prenant et pesant, jusqu’à l’angoisse, des midis aveuglants, où la terre, ivre, semblait gémir sous la caresse meurtrissante de la lumière exaspérée… La tristesse indéfinissable, douce comme le renoncement définitif, des soirs d’or et de carmin, préparant au mystère menaçant des nuits obscures et pleines d’inconnu, ou claires comme une aube imprécise, noyant les choses de brume bleue.

Et il aima la plaine.

Des dunes incolores, accumulées, pressées, houleuses, changeant de teintes à toutes les heures, subissant toutes les modifications de la lumière, mais immobiles et comme endormies en un rêve éternel, enserraient le ksar incolore, dont les innombrables petites coupoles continuaient leur moutonnement innombrable.

De petites rues tortueuses, bordées de maisons de plâtre caduques, coupées de ruines, avec parfois l’ombre grêle d’un dattier cheminant sur les choses, obéissant elle aussi à la lumière, de petites places aboutissant à des voies silencieuses qui s’ouvraient, brusquement, décevantes, sur l’immensité incandescente du désert… Un bordj tout blanc, isolé dans le sable et de la terrasse duquel on voyait la houle infinie des dunes, avec, dans les creux profonds, le velours noir des dattiers… Çà et là, une armature de puits primitif, une grande poutre dressée vers le ciel, inclinée, terminée par une corde, comme une ligne de pêcheur géante… Dominant tout, au sommet de la colline, une grande tour carrée, d’une blancheur tranchant sur les transparences ambiantes et qui scintillait au milieu du jour, aveuglante, gardant le soir les derniers rayons rouges du couchant : le minaret de la zaouïya de Sidi Salem.

Alentour, cachés dans les dunes, des villages esseulés, tristes et caducs, dont les noms avaient pour Jacques une musique étrange : El-Bayada, Foum-Sahhaeuïne, Oued-Allenda, Bir-Araïr…

La première sensation, poignante jusqu’à l’angoisse, fut pour Jacques celle de l’emprisonnement dans tout ce sable, derrière toutes ces solitudes, que, pendant huit jours, il avait traversées, qu’il avait cru comprendre et qu’il avait commencé à aimer…

Voilà que maintenant, tout cet espace qui le séparait de Biskra, où il avait quitté les derniers aspects un peu connus, un peu familiers, tout cela lui semblait prenant, tyrannique, hostile jusqu’à la désespérance presque…

Un capitaine, deux lieutenants des affaires indigènes, un officier de tirailleurs et le sous-lieutenant de spahis, vieil Arabe, momie usée sous le harnais, tels étaient ses nouveaux compagnons… Dès son arrivée auprès d’eux, un grand froid avait serré son cœur. Ils étaient courtois, ennuyés et loin de lui, si loin… Et il s’était trouvé seul, lamentablement, dans l’angoisse de ce pays qui, maintenant, l’effrayait. Silencieux, obéissant toujours dans ses rapports avec les hommes à la première impression instinctive qu’il sentait juste, il se renferma en lui-même. On le jugea maussade et insignifiant, ce pâle blond aux yeux bleus, dont le regard semblait tourné en dedans. Ce qui acheva de les séparer, ce fut que tout de suite, il se sentit leur supérieur grâce à son intellectualité développée, toute en profondeur, avec son éducation soignée, délicate.

Il étudia, consciencieusement, la langue rauque et chantante dont, tout de suite, il avait aimé l’accent, dont il avait saisi l’harmonie avec les horizons de feu et de terre pétrifiée…

Comme cela, il leur parlerait, à ces hommes qui, les yeux baissés, le cœur fermé farouchement, se levaient soumis, et le saluaient au passage.

— Les indigènes, quels qu’ils soient, sont tenus de saluer tout officier, avait dit le capitaine Malet, aussi raide et aussi résorbé par le métier de dureté que Rezki le turco.

— Je vous engage à ne jamais rapprocher ces gens de vous, à les tenir à leur juste place. De la sévérité, toujours, sans défaillance… C’est le seul moyen de les dompter.

Dur, froid, soumis aveuglément aux ordres venant de ses chefs, sans jamais un mouvement spontané, ni de bonté, ni de cruauté, impersonnel, le capitaine Malet vivait depuis quinze ans parmi les indigènes, ignoré d’eux et les ignorant, rouage parfait dans la grande machine à dominer. De ses aides, il exigeait la même impersonnalité, le même froid glacial…

Jacques, dès les premiers jours, s’insurgea, voulant être lui-même, et agir selon sa conscience qui, méticuleuse, lui prépara des mécomptes, des désillusions et une incertitude perpétuelle. Le capitaine haussa les épaules.

— Voilà, dit-il à son adjoint, une nouvelle source d’ennuis. L’autre (son prédécesseur) se pochardait et nous rendait ridicules… Celui-là vient faire des innovations, tout bouleverser, juger, critiquer… Je parie qu’il est imbu d’idées humanitaires, sociales et autres… du même genre. Heureusement qu’il n’est que médecin et qu’il n’a pas à se mêler de l’administration… Mais c’est embêtant quand même… À tout prendre, l’autre valait mieux… Moins encombrant. Aussi pourquoi nous envoie-t-on des gosses ! Si au moins c’étaient des Algériens…

Et le capitaine s’attacha dès lors à montrer franchement, froidement, au docteur sa désapprobation absolue. Cela attrista Jacques. S’il ne se soumettait plus au jugement des hommes, il souffrait encore de leur haine, sinon de leur mépris.

De plus en plus, ce qui, dans ses rapports avec les hommes, lui répugnait le plus, c’était leur vulgarité, leur souci d’être, de penser et d’agir comme tout le monde, de ressembler aux autres, et d’imposer à chacun leur manière de voir, impersonnelle et étroite.

Cette mainmise sur la liberté d’autrui, cette ingérence dans ses pensées et ses actions l’étonnaient désagréablement… Non contents d’être inexistants eux-mêmes, les gens voulaient encore annihiler sa personnalité à lui, réglementer ses idées, enrayer l’indépendance de ses actes… Et, peu à peu, de la douceur primordiale, un peu timide et avide de tendresse, de son caractère, montaient une sourde irritation, une rancœur et une révolte. Pourquoi admettait-il, lui, la différence des êtres, pourquoi eût-il voulu pouvoir prêcher la libre et féconde éclosion des individualités, en favoriser le développement intégral, pourquoi n’avait-il aucun désir de façonner les caractères à son image, d’emprisonner les énergies dans les sentiers qu’il lui plaisait de suivre et pourquoi, chez les autres, cette intolérance, ce prosélytisme tyrannique de la médiocrité ?

Très vite, l’éducation de son esprit et de son caractère se faisait, dans ce milieu si restreint où il voyait, comme en raccourci, toutes les laideurs qui, ailleurs, lui eussent échappé, éparpillées dans la foule bigarrée et mobile.

Pourtant, le grand trouble qu’avait introduit dans son âme la révélation, sans transition, de ce pays si dissemblable du sien, se calmait lentement, mais sensiblement. Là où il avait d’abord éprouvé un trouble intense, douloureux, il commençait à apercevoir des trésors de paix bienfaisante et de féconde mélancolie.

Tout d’abord, il n’avait pas voulu visiter le pays où, pour dix-huit mois au moins, il était isolé. Du touriste, il n’avait ni la curiosité ni la hâte. Il préférait découvrir les détails lentement, peu à peu, au hasard de la vie et des promenades quotidiennes, sans but et sans intention. Puis, de cette accumulation progressive d’impressions, l’ensemble se formerait en son esprit, surgirait, tout seul, tout naturellement…

Ainsi, il avait organisé sa vie, pour moins souffrir, et plus penser…

Au lendemain de son arrivée, il avait dû aller, le matin, au bureau arabe pour visiter les malades civils, les indigènes. Un jeune tirailleur, d’une beauté féminine, aux longs yeux d’ombre et de langueur, lui servait d’interprète. Un caporal infirmier, face rubiconde et réjouie, un peu goguenarde, l’assistait.

Dans une cour étroite et longue, une vingtaine d’indigènes attendaient, accroupis, en des poses patientes, sans hâte.

Quand Jacques parut, les malades se levèrent, quelques-uns péniblement, et saluèrent militairement, gauches.

Les femmes, cinq ou six, élevèrent leurs deux mains, ouvertes disgracieusement au-dessus de leur tête courbée, comme pour demander grâce.

Dans le regard de ces gens, il discerna clairement de la crainte, presque de la méfiance.

Le groupe des hommes en burnous terreux, faces brunes, aux traits énergiques, aux yeux ardents abrités de voiles sales et déchirés… Celui des femmes, plus sombre. Faces ridées, édentées de vieilles, avec un lourd édifice de tresses de cheveux blancs rougis au henné, de tresses de laine rouge, d’anneaux et de mouchoirs… Faces sensuelles et fermées de jeunes filles, aux traits un peu forts, mais nets et harmonieux, au teint obscur, yeux très grands étonnés et craintifs… Le tout, enveloppé de mlahfa d’un bleu sombre, presque noir, drapé à l’antique.

Attentivement, corrigeant par la douceur de son regard, par la bonhomie affectueuse et rassurante de ses manières la brusquerie que donnait à ses interrogations le tirailleur interprète, Jacques examina ses malades, pitoyable devant toute cette misère, toute cette souffrance qu’il devait adoucir. La visite fut longue… Il remarqua l’étonnement ironique du caporal… Le tirailleur était impassible.

Cependant, malgré l’attitude nouvelle pour eux de ce docteur, les indigènes ne s’ouvrirent pas, n’allèrent pas au-devant de lui. Des siècles de méfiance et d’asservissement étaient entre eux.

Et, en s’en allant, Jacques sentit bien que la besogne dont il voulait être l’humble ouvrier était immense, écrasante… Mais il ne se laissa pas décourager : si tous les bras retombaient impuissants, devant l’œuvre à accomplir, si personne ne donnait le bon exemple, le mal triompherait toujours, incurable. Et puis Jacques croyait en la force vive de la vérité, en la bonne vertu rédemptrice du travail.

Au quartier, à l’hôpital, il rencontra les mêmes faces fermées et dures, semblables à celle de son ordonnance, roidie, sortie de l’humanité. La pauvreté de leur vie, sans même une façade, le frappa : le service machinal, un petit nombre de mouvements et de gestes toujours les mêmes à répéter indéfiniment, par crainte d’abord, puis par habitude. En dehors de cela, de la vie réelle, personnelle, on leur avait laissé deux choses : l’abrutissement de l’alcool et la jouissance immédiate, à bon marché, à la maison publique. Là, dans ce cercle étroit, se passaient les années actives de leur vie…

… Huit créatures pâlies, fanées, assises sur des banquettes de pierre, devant une sorte de cabaret … Des vêtements clairs, tachés, déchirés, salis, mais violemment parfumés. Des chairs flasques, couturées, usées à force d’être pétries par des mains brutales et avides, des cellules nues, sales et laides, aux vermineux matelas de laine, et, pour quelques sous, une étreinte souvent lasse, subie par nécessité, sans aucun écho, sans une vibration de chair amie… Des bouteilles de liquides violents, procurant une chaleur d’emprunt, une fausse joie qu’ils ne trouvaient pas en eux, tel était le coin de vie personnelle où se réfugiaient ces hommes qui, pour la sécurité du pain et de la paillasse, vendaient leur liberté, la dernière des libertés humaines : aller où l’on veut, choisir le fossé où l’on subira les affres de la faim, la morsure du froid…

Jacques, naïvement, crut compatir à leur souffrance, leur attribuant les sensations que lui donnait, à lui, leur vie… Il crut que leurs récriminations constantes contre leur sort étaient le résultat de la conscience de leur misérable situation… Puis il fut étonné et troublé de voir qu’ils ne souffraient pas de vivre ainsi… « Chien de métier », « Vie trois fois maudite ! » disaient-ils… « Encore tant de jours à tirer… » Ils comptaient les jours de misère… Puis, rendus à la liberté à la fin de leur « congé », ils rengageaient, sans broncher… Si, par hasard, ils s’en allaient, au bout de six mois, gênés, errant dans la vie, ils revenaient, remettaient leur nuque docile sous le joug… Et Jacques les plaignit d’être ainsi, de ne pas souffrir de leur déchéance et de leur servitude.

Jacques avait rêvé du rôle civilisateur de la France. Il avait cru qu’il trouverait dans le Ksar des hommes conscients de leurs missions, préoccupés d’améliorer ceux que, si entièrement, ils administraient… Mais, au contraire, il s’aperçut vite que le système en vigueur avait pour but le maintien du statu quo.

Ne provoquer aucune pensée chez l’indigène, ne lui inspirer aucun désir, aucune espérance surtout d’un sort meilleur. Non seulement ne pas chercher à les rapprocher de nous, mais, au contraire, les éloigner, les maintenir dans l’ombre, tout en bas… rester leurs gardiens, et non pas devenir leurs éducateurs.

Et n’était-ce pas naturel ? Puisque dans leur élément naturel, à la caserne, ces gens ne cherchaient jamais à s’élever un peu vers eux, à rapprocher d’un type un peu humain la masse d’en bas, la foule impersonnelle, puisqu’ils étaient habitués à être là pour empêcher toute manifestation d’indépendance, toute innovation, comment, appelés par un hasard qu’ils pouvaient qualifier de bienheureux, car il servait à la fois tous leurs intérêts et leur ambition, à gouverner des civils, doublement étrangers à leur vie, comme pékins d’abord, comme indigènes ensuite, comment n’eussent-ils pas été fidèles à leur criterium du devoir militaire : niveler les individualités, les réduire à la subordination la plus stricte, enrayer un développement qui les amènerait certainement à une moindre docilité ?

Et il concluait : Non, ce n’est pas leur métier de gouverner des civils… Non, ils ne seront jamais des éducateurs… Chacun d’entre eux, en s’en allant, laissera les choses dans l’état où il les avait trouvées à son arrivée, sans aucune amélioration, en mettant les choses au mieux. C’est le règne de la stagnation, et ces territoires militaires sont séparés du restant du monde, de la France vivante et vibrante, de la vraie Algérie elle-même, par une muraille de Chine que l’on entretient, que l’on voudrait exhausser encore, rendre impénétrable à jamais, fief de l’armée, fermé à tout ce qui n’est pas elle.

Et une grande tristesse l’envahissait, à la pensée de cette besogne qui eût pu être si féconde, et qui était gâchée.

Ce qui augmentait encore l’amertume de son mécontentement, c’était son impuissance personnelle à rien améliorer dans cet état de choses dont il voyait clairement le danger social et national.

Occupant une situation infime dans la hiérarchie qui dominait tout, qui était la base de tout, placé à côté de ce bureau arabe omnipotent, n’ayant aucune autorité, il devait rester dans son rôle de spectateur inactif.

Aux débuts, il avait bien essayé de parler, à la popote, mais il s’était heurté au parti pris inébranlable, à la conviction sincère et obstinée de ces gens, et aussi, ce qui le fit taire, à leur ironie.

« Vous êtes bien jeune, docteur, et vous ignorez tout de ce pays, de ces indigènes… Quand vous les connaîtrez, vous direz comme nous. » Le capitaine Malet avait prononcé ces paroles sur un ton de condescendance ironique qui avait glacé Jacques.

Depuis qu’il commençait à comprendre l’arabe, à savoir s’exprimer un peu, il aimait à aller s’étendre sur une natte, devant les cafés maures, à écouter ces gens, leurs chants libres comme leur désert et comme lui, insondablement tristes, leurs discours simples. Peu à peu, les Souafas commençaient à s’habituer à ce Roumi, à cet officier qui n’était pas dur, pas hautain, qui leur parlait avec un si franc sourire, qui s’asseyait parmi eux, qui, d’un geste, les arrêtait, quand ils voulaient se lever à son approche pour le saluer…

Pourquoi était-il comme ça ? Ils ne le savaient pas, ne le comprenaient pas. Mais ils le voyaient secourable à toutes leurs misères, combattant patiemment, pas à pas, leur méfiance, leur ignorance. Les malades, rassurés par la réputation de bonté du docteur, affluaient au bureau arabe, s’adressaient à lui au cours de ses promenades, troublaient sa rêverie, sur les nattes des cafés… Au lieu de s’impatienter, il constatait ce qu’il y avait là de progrès, et se réjouissait. La difficulté de sa tâche ne le rebutait pas, ni l’ingratitude de beaucoup.

Son heure de repos délicieux, de rêve doucement mélancolique était celle du soir, au coucher du soleil. Il s’en allait dans un petit café maure, presque en face du bureau arabe, et là, étendu, il regardait la féerie chaque jour renaissante, jamais semblable, de l’heure pourpre.

En face de lui, les bâtiments laiteux du bordj se coloraient d’abord en rose, puis, peu à peu, ils devenaient tout à fait rouges, d’une teinte de braise, inouïe, aveuglante… Toutes les lignes, droites ou courbes, qui se profilaient sur la pourpre du ciel, semblaient serties d’or… Derrière, les coupoles embrasées de la ville, les grandes dunes flambaient… Puis, tout pâlissait graduellement, revenait aux teintes roses, irisées… Une brume pâle, d’une couleur de chamois argenté, glissait sur les saillies des bâtiments, sur le sommet des dunes. Des renfoncements profonds, des couloirs étroits entre les dunes, les ombres violettes de la nuit rampaient, remontaient vers les sommets flamboyants, éteignaient l’incendie… Puis, tout sombrait dans une pénombre bleu-marine, profonde.

Alors, du grand minaret de Sidi Salem et de petites terrasses des autres mosquées délabrées, la voix des mueddine montait, bien rauque et bien sauvage déjà, traînante. Avec cette voix de rêve, les dernières rumeurs humaines de la ville sans pavés, sans voitures, se taisaient et, tous les soirs, une petite flûte bédouine se mettait à susurrer une tristesse infinie, définitive, là-bas, dans les ruelles en ruines des Messaaba, dans l’ouest d’El Oued.

Jacques rêvait.

Il aimait ce pays maintenant. À son besoin jeune d’activité, sa tâche journalière suffisait… Et toute l’immense tristesse, tout le mystère qui est le charme de ce pays contentaient son besoin de rêve…

Jacques était resté, par goût d’une certaine esthétique morale, et par timidité aussi, très chaste. Mais ici, bien plus que là-bas, en France, dans l’alanguissement de cette vie monotone, dans sa solitude d’âme, il éprouvait le grand trouble des sens avides. Il n’avait pas prévu cela… Cependant, d’abord, le désir qui, chez lui, exacerbait l’intensité de toutes les sensations, lui fut doux, quoique inassouvi. Il entretenait son âme ouverte à toutes les extases, à tous les frissons.

Mais, bientôt, ses nerfs surexcités se lassèrent de cette tension anormale, épuisante, et Jacques sentit une irritation sans cause, un énervement invincible l’envahir, troubler sa douce quiétude.

Il se tâcha contre lui-même, lutta contre cette excitation dont il ne se dissimulait pas la nature, presque toute matérielle.

Puis, un soir, il errait, lentement et sans but, dans une ruelle des Achèche, dans le Nord d’El Oued, où toutes les maisons étaient en ruines et semblaient inhabitées. Il aimait ce coin de silence et d’abandon. Les habitants étaient morts sans laisser d’héritiers ou étaient partis au désert, à Ghadamès, à Bar-es-Sof ou plus loin… La nuit tombait et Jacques, assis sur une pierre, rêvait.

Soudain, il aperçut, dans l’une de ces ruines, une petite lumière falote… Une voix monta, cadencée, accompagnée d’un cliquetis de bracelets… Une voix de femme, qui, doucement, chantait… Cela semblait une incantation, tellement il y avait de mystérieuse tristesse dans le rythme de ce chant… Le vent éternel du Souf bruissait dans les décombres et, dans son souffle tiède, une senteur de benjoin glissa.

Le chant se tut et une femme parut sur le seuil d’une maison un peu moins caduque que les autres. Grande et mince sous sa mlahfa noire, elle s’accouda au mur, gracieuse. À la pâle lueur encore vaguement violacée, Jacques la vit. Un peu flétrie, comme lasse, elle était très belle, d’une beauté d’idole.

Elle le vit et tressaillit. Mais elle ne rentra pas… Longtemps, ils se regardèrent, et Jacques sentit un trouble indicible l’envahir.

— Arouah !… dit-elle, très bas. (Viens !) Et il s’approcha, sans une hésitation.

Elle le prit par la main et le guida dans l’obscurité des ruines, vers la petite lumière suspendue à un crochet de fer fiché dans un mur ; une petite lampe de forme très ancienne brûlait, vacillante : une sorte de petite cassolette carrée en fer où nageait dans l’huile une mèche grossière. Sur une petite cour intérieure, deux pièces encore habitables s’ouvraient. Dans un coin, sur un feu de braise, une marmite d’eau bouillait. Un grand chat noir, frileusement roulé en boule, rêvait dans la lueur rouge du feu, avec un tout petit ronron de béatitude.

La femme avait fait asseoir Jacques sur le seuil de la chambre et restait debout devant lui, silencieuse. Jacques lui prit les mains. Les siennes tremblaient et il sentait sa tête tourner, délicieusement. De sa poitrine oppressée une douce chaleur remontait à sa gorge, presque étouffante… Jamais il n’avait éprouvé une ivresse de volupté aussi aiguë et il eût voulu prolonger indéfiniment cette délicieuse torture. Mais, sans savoir, il balbutia :

— Mais… qui es-tu donc ? Et comment es-tu ici ?

Elle s’appelait Embarka, la Bénie. Son mari, pauvre cultivateur de la tribu des Achèche, était mort… Elle, orpheline, n’avait plus qu’un frère, porteur d’eau dans les grandes villes du Tell, elle ne savait plus au juste où. Elle, restée seule, s’était laissée aller avec des tirailleurs et des spahis : elle était sortie et avait bu avec eux. Alors, comme personne ne voulait plus d’elle pour épouse, elle s’était réfugiée là, dans la vieille maison de son père, et y vivait avec sa tante aveugle. Pour leur nourriture, elle se prostituait. Maintenant, elle craignait le Bureau Arabe… Ça dépendait de lui, le toubib, et elle le supplia de ne pas la faire entrer à la maison publique, de garder son secret. Jacques la rassura… Embarka parlait peu. Son récit avait été simple et bref… Elle semblait inquiète.

Elle quitta Jacques pour aller boucher l’entrée avec des planches et des pierres : parfois, les soldats venaient, la nuit…

Puis, elle revint, et transporta la petite lampe dans la chambre vide et nue : sur le sable, une natte et quelques chiffons composaient tout le mobilier. Là, tout à coup, le bonheur, presque celui dont il avait rêvé… Et la vie lui semblait très simple et très bonne.

    

Embarka, dans l’intimité, était restée silencieuse, discrète, d’une soumission absolue, sans s’ouvrir pourtant. Et cette ombre de mystère dont elle s’enveloppait inconsciemment, loin d’inquiéter Jacques, le charmait. Quand elle le voyait rêver, elle gardait le silence, accroupie dans la petite cour ou vaquant aux travaux de son ménage. Ou bien, elle chantait, et cette voix lente, lente, douce et un peu nasillarde était comme la cadence de son rêve, à lui.

Il venait là, tous les soirs, désertant l’ennuyeuse popote, et la demeure de cette prostituée arabe était devenue son foyer. Lui était-elle fidèle ? Il n’en doutait pas.

Dès le premier jour, elle avait accepté ce nouveau genre de vie, sans une surprise, sans une hésitation. Elle ne manquait de rien. Le soir, les soldats ivres ne venaient plus acheter son amour et le droit de la battre, de la faire souffrir, pour quelques sous. Embarka était heureuse.

Au quartier et au bureau arabe, Jacques constatait beaucoup de progrès. Plus de sombre méfiance dans les regards, plus de crainte mêlée de haine farouche. Et il croyait sincèrement avoir gagné tous ces hommes.

Il y avait bien un peu de négligence, chez eux, à son égard. Ils étaient moins empressés à le servir, moins dociles, désobéissant souvent à ses ordres, et l’avouant sans peur, car il ne voulait pas user du droit de punir.

Jacques était trop clairvoyant pour ne pas distinguer tout cela. Mais n’était-ce pas naturel ? Si ces hommes étaient soumis à ses camarades, jusqu’à l’abdication complète de toute volonté humaine, c’était la peur qui les y contraignait. On était plus empressé à le servir qu’à lui obéir, à lui… Mais on le faisait aussi à contre-cœur. Tandis qu’envers lui, même les services de Rezki, si raide, si figé, ressemblaient à des prévenances. Même dans la lutte constante qu’il avait à soutenir contre la mauvaise volonté des indigènes qui ne voulaient pas suivre ses prescriptions, ni surtout améliorer leur hygiène, Jacques avait remporté quelques victoires. Il avait acquis l’amitié des plus intelligents d’entre eux, les marabouts et les taleb. Par son respect de leur foi, par son visible désir de les connaître, de pénétrer leur manière devoir et de penser, il avait gagné leur estime qui lui ouvrit beaucoup d’autres cœurs, plus simples et plus obscurs.

Pourquoi régner par la terreur ? Pourquoi inspirer de la crainte qui n’est qu’une forme de la répugnance, de l’horreur. Pourquoi tenir absolument à l’obéissance aveugle, passive ? Jacques se posait ces questions et, sincèrement, tout ce système d’écrasement le révoltait. Il ne voulut pas l’adopter.

Un jour, le capitaine fit appeler le docteur dans son bureau.

— Écoutez, mon cher docteur ! Vous êtes très jeune, tout nouveau dans le métier… Vous avez besoin d’être conseillé… Eh bien, je regrette beaucoup d’avoir à vous le dire, mais vous ne savez pas encore très bien vous orienter ici. Vous êtes d’une indulgence excessive avec les hommes… Vous comprenez, comme commandant d’armes, je dois veiller au maintien de la discipline…

Mais c’est encore moins grave que votre attitude vis-à-vis des indigènes civils. Vous êtes beaucoup trop familier avec eux ; vous n’avez pas le souci constant et nécessaire d’affirmer votre supériorité, votre autorité sur eux. Croyez-moi, ils sont tous les mêmes, ils ont besoin d’être dirigés par une main de fer. Votre attitude pourra avoir dans la suite les plus fâcheuses conséquences… Elle pourrait même jeter le trouble dans ces âmes sauvages et fanatiques. Vous croyez à leurs protestations de dévouement, à la prétendue amitié de leurs chefs religieux… Mais tout cela n’est que fourberie… Méfiez-vous… Méfiez-vous ! Moi, c’est d’abord dans votre intérêt que je vous dis cela. Ensuite, je dois prévoir les conséquences de votre attitude… Vous comprenez, j’ai ici toute la responsabilité !

Blessé profondément, ennuyé surtout, Jacques eut un mouvement de colère et il exprima au capitaine ahuri d’abord, assombri ensuite, ses idées, tout ce qui résultait de ses observations.

Le capitaine Malet fronça les sourcils.

— Docteur, avec ces idées, il vous est impossible de faire votre service ici. Abandonnez-les, je vous en prie. Tout cela, c’est de la littérature, de la pure littérature. Ici, avec de pareilles idées, on aurait tôt fait de provoquer une insurrection !

Devant cette morne incompréhension, Jacques se sentit pris de rage et de désespoir.

— Pensez ce que vous voudrez, docteur, mais, je vous prie, ne mettez pas en pratique ici de pareilles doctrines. Je ne puis le tolérer, d’ailleurs. Nous sommes ici si peu de Français, il me semble qu’au lieu de provoquer de telles dissensions parmi nous, nous devrions nous entendre…

— Oui, pour une action utile, humaine et française ! s’écria Jacques.

Hautain, le capitaine répliqua :

— Nous sommes ici pour maintenir haut et ferme le drapeau français. Et je crois que nous le faisons loyalement, ce devoir de soldats et de patriotes… On ne peut pas faire autrement sans manquer à son devoir. Nous sommes des soldats, rien que des soldats. Enfin, j’ai tenu à vous prévenir…

Jacques, troublé dans son heureuse quiétude, ennuyé et agacé, quitta le capitaine. Ils se séparèrent froidement.

Mais, fort de sa conscience, Jacques ne modifia en rien son attitude.

De jour en jour, il sentait croître l’hostilité de ses camarades. Ses rapports avec eux restaient courtois, mais ils se réduisaient au strict nécessaire. Il était de trop, il gênait.

    

Alors, Jacques se replia encore plus sur lui-même, et la petite maison en ruines lui devint plus chère. Là, il se reposait, dans ce décor qu’il aimait ; là, il était loin de tout ce qui, au bordj, lui rendait désormais la vie intolérable. Embarka ne le questionnait pas sur les causes de sa tristesse, mais, assise à ses pieds, elle lui chantait ses complaintes favorites, ou lui souriait…

L’aimait-elle ? Jacques n’eût pu le définir. Mais il ne souffrait pas de cette incertitude, parce que, d’elle, ce qui l’attirait et le charmait le plus, c’était le mystère qui planait sur tout son être. Elle était pour lui un peu l’incarnation de son pays et de sa race, avec sa tristesse, son silence, son absolue inaptitude à la gaieté, au rire… Car Embarka ne riait jamais.

Dans son sourire, Jacques découvrait des trésors de tristesse et de volupté. D’ailleurs, il l’aimait ainsi inexpliquée, inconnue, car il avait ainsi l’enivrante possibilité d’aimer en elle son propre rêve…

Dans d’autres conditions, avec une plus grande habitude du pays et de la race arabe, et surtout si leur étrange amour avait commencé plus simplement, Jacques eût peut-être vu Embarka sous un tout autre jour…

Peu à peu Jacques redevint calme et vaillant, oubliant l’avertissement du capitaine, dont il n’avait pas même soupçonné la menace.

Et, voluptueusement, il se laissa vivre.

Il y avait cinq mois déjà qu’il était là. Il savait maintenant parler la langue du désert, il connaissait ces hommes qui, au début, lui avaient semblé si mystérieux et qui, après tout, n’étaient que des hommes comme tous les autres, ni pires, ni meilleurs, autres seulement. Et justement, ce qui faisait que Jacques les aimait, c’était qu’ils étaient autres, qu’ils n’avaient pas la forme de vulgarité lourde qu’il avait tant détestée en Europe.

Et l’horizon de sable gris enserrant la ville grise n’angoissait plus Jacques : son âme communiait avec l’infini.

    

À l’aube claire et gaie, dans la délicieuse fraîcheur du vent léger, Jacques quittait les ruines. Une joie infinie dilatait sa poitrine. Il marchait allègrement, ivre de vie et de jeunesse, dans les rues qui s’éveillaient. Ce pays, qu’il aimait, lui sembla tout nouveau, comme si un voile, qui l’eût recouvert jusqu’ici, eût été brusquement retiré. El Oued, dans son cadre immuable de dunes, apparut à Jacques d’une splendeur insoupçonnée encore.

Oh ! rester là, toujours, ne plus s’en aller jamais ! accomplir la bonne besogne pénible à la fois et captivante de son apostolat ; puis, à d’autres heures, s’abandonner à toutes les délicates douceurs de la contemplation. Enfin, dans la tiédeur des nuits, se donner tout entier à la superbe emprise de cet amour qu’il n’avait pas cherché… Jacques n’eût pu dire ce qu’il pensait de cette aventure, de cette femme, de ce qui résulterait de tout ce rêve à peine ébauché ; il ne voulait pas analyser ses sensations. Quand, par hasard, il songeait à mettre un peu d’ordre dans ces impressions nouvelles, ses idées se pressaient, touffues, rapides jusqu’à l’incohérence, et il préférait se laisser vivre de sa tristesse, de son grand calme que rien ne venait troubler jamais…

Il lui semblait que, dans ce pays, les jours et les mois s’écoulaient plus doucement, plus harmonieusement qu’ailleurs. Sa nervosité s’était calmée et son âme s’exhalait dans le silence des choses, toute en douceur, sans souffrance. Il voyait bien qu’il devenait peu à peu, insensiblement, enclin à une moindre activité, mais il s’abandonnait voluptueusement…

Il avait résolu de demander à rester là, toujours, car il n’éprouvait plus aucun désir de revoir des villes, des hommes d’Europe, ni même de la terre ferme et humide, et de la verdure.

Il aimait son Souf ardent et mélancolique et eût voulu finir là sa vie, toute en douceur, toute en beauté calme.

    

Jacques éprouva une singulière appréhension quand, vers le milieu de janvier, le capitaine lui demanda de nouveau à s’entretenir avec lui. Le chef d’annexe fut, cette fois, froid et cassant.

— Je vous ai déjà averti plusieurs fois, docteur, que votre attitude n’est pas celle qui convient à votre rang et à vos fonctions. Non seulement que, dans vos rapports avec les hommes et avec votre clientèle indigène, vous n’avez tenu aucun compte de mes conseils, mais encore, vous avez contracté une liaison avec une femme indigène de très mauvaise réputation. Vous en avez fait votre maîtresse, vous vivez chez elle. Actuellement, vous affichez votre liaison au point de vous promener, le soir, avec elle. Vous avouerez qu’une telle conduite est impossible. Je vous prie donc de rompre cette liaison aussi ridicule que préjudiciable à votre prestige, au nôtre à tous… Je vous en prie, rompez là. C’est un enfantillage, et il faut que cela finisse au plus vite, sinon, nous serions profondément ridicules. Vous concevez facilement combien il m’est désagréable de devoir vous parler ainsi… Mais excusez ma rudesse. Je ne puis tolérer un état de choses pareil… Songez donc ! Vous vous installez au café maure, à côté des pouilleux que vous avez déjà déshabitués de vous saluer… Vous avez des amitiés compromettantes avec des marabouts… Et cette liaison, cette malheureuse liaison !

Jacques protesta. Il n’était donc même plus le maître de sa vie privée, de ses actes en dehors du service ! Pourquoi d’autres officiers avaient-ils chez eux, dans le bordj, des négresses, cadeaux de chefs indigènes… Pourquoi d’autres amenaient-ils là des Européennes, d’affreuses garces sorties des mauvais lieux d’Alger ou de Constantine, qui trônaient insolemment à la popote, au cercle, même au bureau arabe, et qui exigeaient que les indigènes les plus respectables les saluassent, et que les hommes de troupe leur obéissent !

— Tout cela n’entache en rien l’honorabilité de ces officiers… Les négresses, ce ne sont que des servantes, des ménagères, voilà tout. Il ne faut pas prendre les choses au tragique. Quant aux Européennes, une liaison avec l’une d’elles n’a rien de répréhensible, et il est tout naturel que les indigènes, civils ou militaires, soient astreints vis-à-vis de Françaises au plus grand respect. Vous devez voir vous-même la différence qu’il y a entre les liaisons anodines de ces officiers et la vôtre, si excentrique, si préjudiciable à votre prestige.

— La mienne est assurément plus morale et plus humaine, mon capitaine.

— Enfin, je renonce à cette pénible discussion et, puisque vous voulez m’y forcer, je dois vous prévenir que, si vous ne modifiez pas entièrement votre manière de vivre et d’agir, si vous ne vous conformez pas aux usages dictés par la raison et par les besoins de l’occupation, je me verrai dans l’obligation, très désagréable pour moi, de demander à mes chefs que vous soyez relevé du poste.

Jacques connaissait le caractère sec et dur du capitaine, mais il n’eût jamais songé à cette éventualité, si terrible maintenant. Il rentra dans sa chambre et resta longtemps immobile, atterré. Changer sa vie, devenir comme les autres, abdiquer sa personnalité, ses convictions, devenir un automate, renoncer à la bonne œuvre commencée… chasser Embarka de sa vie… Enfin s’annihiler… Alors, à quoi bon, après, rester ici, dans cette ville qui deviendrait une prison.

Et la nécessité, cruelle comme un arrachement d’une partie de son âme et de sa chair, de s’en aller lui apparut.

Non, il ne se soumettrait pas. Il resterait lui-même…

Un morne ennui envahit son cœur. Mais, courageusement, il ne changea rien à son genre de vie.

    

Une nouvelle douleur l’attendait. Il remarqua que ses amis les marabouts et les chefs indigènes étaient gênés en sa présence, qu’ils ne se réjouissaient plus comme avant de ses visites, qu’ils ne cherchaient plus à le retenir, à l’attirer vers eux. Ils étaient redevenus froids et respectueux. Au café, malgré ses protestations, on se levait, on le saluait et les groupes se dispersaient à son approche.

Le charme de sa vie était rompu… De nouveau, il était un étranger… Quelque chose d’occulte et de méchant avait réveillé toutes les méfiances, toutes les craintes. Son œuvre croulait, lamentablement, encore inachevée, jetée à terre, brusquement, cruellement…

Les infirmiers étaient devenus nettement ironiques et, dans leur attitude, au lieu de la bonhomie ragaillardie qu’il avait su leur laisser prendre, il y eut parfois de l’insolence, presque du mépris.

Ses amis et ses compagnons de promenades lointaines, les spahis du bureau arabe, s’étaient de nouveau retranchés dans un mutisme lourd, dans la soumission froide des premiers jours.

Restait Embarka.

Mais la certitude que tout ce rêve dont il s’était grisé depuis une demi-année prenait fin, que tout s’éboulait, que c’était l’agonie de son bonheur, avait troublé pour lui le calme de sa demeure en ruines et charmante…

Jacques y passa des heures très amères, à songer à ces jours heureux, à jamais abolis, et aux causes de sa défaite.

Il comprenait qu’il avait suffi au capitaine et à ses adjoints de dire devant les chefs indigènes combien ils condamnaient l’attitude du docteur et combien sa fréquentation était peu désirable pour ses chefs pour qu’ils fussent obligés, dans leur subordination absolue, de l’abandonner…

Et une tristesse infinie serrait le cœur de Jacques. Un événement fortuit hâta l’écroulement définitif de tout ce qu’il avait édifié pour y vivre et pour y penser.

Embarka allait parfois rendre visite à une amie, mariée dans les Messaaba. Par insouciance de déclassée, elle ne se couvrait pas le visage.

Un soir qu’elle revenait de ce quartier éloigné du sien, elle fut insultée par Amor-Ben-Dif-Allah, le tenancier de la maison publique… Violente et point craintive, Embarka répondit… Les femmes de la maison se mêlèrent de la querelle et l’agent de police emmena Embarka en prison…

Convaincue de prostitution clandestine, elle fut emprisonnée pour quinze jours et inscrite sur le registre… Violemment, Jacques protesta, navré de voir son rêve finir ainsi dans la boue.

— Ah, sapristi, c’était votre maîtresse ? Je n’ai pas su que c’était celle-là… Oh, que c’est ennuyeux ! s’écria le capitaine. — Mais vous voyez combien j’avais raison de vous avertir ! Quel scandale… À présent, tout le monde parlera de la maîtresse du docteur. Que faire, en de pareilles circonstances ?

Je ne puis vous la rendre, car, après une telle histoire, si vous vous remettiez avec elle, ce serait un scandale épouvantable. Ah, que ne m’aviez-vous écouté !…

Jacques, tremblant d’émotion et de colère, répondit :

— Alors, vous allez la laisser en prison… jusqu’à quand ?

— Vous savez que la prostitution est très sévèrement réglementée… Cette femme ne peut sortir de prison que pour entrer à la maison de tolérance…

— Ce n’était plus une prostituée, puisqu’elle vivait maritalement avec moi !

— On l’a trouvée près de la maison publique, le visage découvert, en train de causer du scandale… Elle a été arrêtée… Les renseignements que nous avons sur elle nous prouvent qu’elle n’a jamais cessé de faire son vilain métier… entendez-vous, docteur. Cette femme ne peut vous être rendue, dans votre propre intérêt… Je vois que vous êtes excessivement romanesque… Que puis-je faire, voyons !

Le capitaine s’énervait, mais voulait garder un ton courtois et conciliant.

Tout à coup, Jacques, à qui cette discussion était pénible affreusement, prit une résolution, la seule qui lui restât.

— Alors, mon capitaine, je vais demander aujourd’hui même, par dépêche, mon changement… pour cause de santé…

Une lueur de joie passa dans le regard impénétrable du capitaine.

— Vous avez peut-être raison. Je comprends combien le séjour d’El Oued vous est pénible, avec vos idées qui, je n’en doute pas, se modifieront avant peu… Nous vous regretterons certainement beaucoup, mais, pour vous, il vaut mieux vous en aller.

— Oui, enfin, je pars avec la conviction très nette et désormais inébranlable de la fausseté absolue et du danger croissant que fait courir à la cause française votre système d’administration.

Le capitaine haussa les épaules :

— Chacun a ses idées, docteur… Après tout, vous êtes libre…

— Oui, je veux être libre !

Et Jacques partit.

Il attendit maintenant avec impatience l’ordre de quitter ce pays qu’il aimait tant, où il eût voulu rester, toujours.

Et, chose étrange, depuis qu’il savait qu’il allait partir, il semblait à Jacques qu’il avait déjà quitté le Souf, que cette ville et ce pays qui s’étendaient là, autour de lui, étaient une ville et un pays quelconques, n’importe lesquels, mais certes pas son Souf resplendissant et morne… Il regardait ce paysage familier avec la même sensation d’indifférence songeuse que l’on éprouve en regardant un port inconnu, où on n’est jamais allé, où on n’ira jamais, du pont d’un navire, lors d’une courte escale…

    

Au moyen d’un cadeau au chaouch, il put pénétrer pour un instant dans la cellule d’Embarka… Ce lui fut une nouvelle désillusion, une nouvelle rancœur : elle l’accueillit par un torrent de reproches amers, de larmes et de sanglots. Il ne l’aimait pas, lui, un officier qui pouvait tout, il l’avait laissé emprisonner, inscrire sur le registre… Et elle l’injuria, fermée, hostile, elle aussi, pour toujours…

Jacques la quitta.

    

Tout était bien fini…

Il voulut revoir au moins la petite maison en ruines où il avait été si heureux.

Comme il était seul, maintenant, et comme tout ce qu’il avait cru si solide, si durable ressemblait maintenant à ces ruines confuses, inutiles et grises !

Jacques souffrait. Résigné, il s’en allait, car il se sentait bien incapable de recommencer ici une autre vie, banale et vide de sens.

    

Sous le grand ciel du printemps, limpide encore et lumineux, sous l’accablement lourd de l’été, les dunes du Souf s’étendaient, moutonnantes, azurées dans les lointains vagues… Jacques avait voulu quitter le pays aimé à l’heure aimée, au coucher du soleil. Et, pour la dernière fois, il regardait tout ce décor qu’il ne reverrait jamais, et son cœur se serrait.

Pour la dernière fois, sous ses yeux nostalgiques, se déroulait la grande féerie des soirs clairs… Quand il eut dépassé la grande dune de Si Omar et qu’El Oued eut disparu derrière la haute muraille de sable pourpré, Jacques sentit une grande résignation triste apaiser son cœur… Il était calme maintenant et il regarda défiler devant lui les petits hameaux tristes, les petites zeribas en branches de palmiers, les maisons à coupoles, s’allonger démesurément les ombres violacées de leurs chevaux à ses deux spahis tout rouges dans la lumière rouge du soir.

Et l’idée lui vint tout à coup que, sans doute, il était ainsi fait que toutes ses entreprises avorteraient comme celle-là, que tous ses rêves finiraient ainsi, qu’il s’en irait exilé, presque chassé de tous les coins de la terre où il irait vivre et aimer.

En effet, il ne ressemblait pas aux autres, et ne voulait pas courber la tête sous le joug de leur tyrannique médiocrité.