Contes et fables/Le Saut

Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Contes et fablesLibrairie Plon (p. 105-109).


LE SAUT

CONTE


Un navire avait fait le tour du monde et retournait au port ; le temps était beau, tout l’équipage était sur le pont.

Au milieu des passagers, un grand singe amusait tout le monde.

Ce singe gambadait, sautait, faisait des grimaces, imitait les gens, et, voyant qu’on s’occupait de lui, il continuait de plus belle.

Il s’élança sur un petit garçon de douze ans, le fils du capitaine du navire, arracha son chapeau, le mit sur sa tête et grimpa bien vite au mât.

Tout le monde riait, mais l’enfant restait tête nue, ne sachant s’il devait rire ou pleurer.

Le singe s’assit sur la hune, et avec ses dents, avec ses ongles, commença à déchirer le chapeau.

On eût dit qu’il voulait taquiner l’enfant à plaisir, en lui montrant le chapeau et en lui faisant des signes.

Le gamin avait beau le menacer, lui crier des injures, le singe continuait à déchirer le chapeau.

Les matelots riaient de plus en plus ; tout à coup le gamin devint rouge de colère, puis, de dépit, jeta son habit et se mit à la poursuite du singe.

D’un bond, il fut auprès de lui ; mais l’animal, plus agile et plus adroit, lui échappa, au moment où il croyait atteindre le chapeau.

— Tu ne m’échapperas pas ! s’écria le gamin, grimpant toujours après le singe.

Le singe, d’étape en étape, l’attirait de plus en plus haut, sans que l’enfant obtînt plus de succès ; mais le garçon, plein de fureur, ne renonçait pas à la lutte.

Au sommet du mât, le singe, se tenant d’une main à une corde, mit le chapeau au bout de la plus haute hune, et lui-même grimpa jusqu’en haut ; de là, il riait et montrait ses dents.

Du mât au bout de la hune où était suspendu le chapeau, il y avait plus de deux mètres de distance ; aussi ne pouvait-on l’avoir qu’en lâchant la corde et le mât.

Mais le petit était très-excité ; il lâcha le mât et passa sur la hune.

Tout le monde regardait et riait de cette lutte entre le singe et le fils du capitaine ; mais dès qu’on s’aperçut qu’il avait lâché la corde et qu’il se mettait sur la hune, tous les matelots restèrent paralysés de frayeur.

Un seul faux mouvement, et il pouvait se fracasser sur le pont ; si même il arrivait à atteindre le chapeau, il ne parviendrait pas à descendre.

Chacun attendait avec anxiété ce qui allait se passer. Tout à coup quelqu’un poussa un cri de frayeur.

L’enfant revint à la situation, regarda en bas et chancela.

À ce moment, le capitaine du navire, le père de l’enfant, sortait de sa cabine, tenant un fusil pour tuer des mouettes ; il vit son fils sur le mât, et dirigea sur lui son arme, criant : — À l’eau ! immédiatement à l’eau, ou je te tue ! — Le garçon chancelait sans comprendre. — Saute ! ou je te tue, un, deux ! — Et au moment où le père cria : Trois ! l’enfant se précipita dans la mer.

Comme un boulet, le corps de l’enfant tomba dans l’eau ; mais les flots l’avaient à peine recouvert, que vingt braves matelots se jetaient à la mer.

Dans l’espace de quarante secondes, qui semblèrent un siècle aux spectateurs, le corps de l’enfant parut à la surface. On l’atteignit et on le transporta sur le vaisseau ; quelques minutes après, l’enfant rendit de l’eau par la bouche et commença à respirer.

Quand le capitaine le vit sauvé, il jeta un cri, comme si quelque chose l’étouffait, et se sauva dans sa cabine.