Contes en vers (Voltaire)/Le Dimanche ou les Filles de Minée

Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 60-67).


LE DIMANCHE
OU
LES FILLES DE MINÉE[1]


À MADAME ARNANCHE


(1775)


Vous demandez, madame Arnanche,
Pourquoi nos dévots paysans,
Les cordeliers à la grand’manche,
Et nos curés catéchisants,
Aiment à boire le dimanche ?
J’ai consulté bien des savants.
Huet, cet évêque d’Avranche,
Qui pour la Bible toujours penche,
Prétend qu’un usage si beau
Vient de Noé le patriarche,
Qui, justement dégoûté d’eau,
S’enivrait au sortir de l’arche.
Huet se trompe : c’est Bacchus,
C’est le législateur du Gange,
Ce dieu de cent peuples vaincus.
Cet inventeur de la vendange.
C’est lui qui voulut consacrer
Le dernier jour hebdomadaire

À boire, à rire, à ne rien faire :
On ne pouvait mieux honorer
La divinité de son père.
Il fut ordonné par les lois
D’employer ce jour salutaire
À ne faire œuvre de ses doigts
Qu’avec sa maîtresse et son verre.
Un jour, ce digne fils de Dieu
Et de la pieuse Sémèle
Descendit du ciel au saint lieu
Où sa mère, très-peu cruelle,
Dans son beau sein l’avait conçu,
Où son père, l’ayant reçu,
L’avait enfermé dans sa cuisse ;
Grands mystères bien expliqués,
Dont autrefois se sont moqués
Des gens d’esprit pleins de malice.
Bacchus à peine se montrait
Avec Silène et sa monture,
Tout le peuple les adorait ;
La campagne était sans culture ;
Dévotement on folâtrait ;
Et toute la cléricature
Courait en foule au cabaret.
Parmi ce brillant fanatisme,
Il fut un pauvre citoyen
Nommé Minée, homme de bien,
Et soupçonné de jansénisme.
Ses trois filles filaient du lin,
Aimaient Dieu, servaient le prochain,
Évitaient la fainéantise,
Fuyaient les plaisirs, les amants,
Et, pour ne point perdre de temps,
Ne fréquentaient jamais l’église.

Alcithoé dit à ses sœurs :
« Travaillons et faisons l’aumône ;
Monsieur le curé dans son prône
Donne-t-il des conseils meilleurs ?
Filons, et laissons la canaille
Chanter des versets ennuyeux :
Quiconque est honnête et travaille

Ne saurait offenser les dieux.
Filons, si vous voulez m’en croire ;
Et, pour égayer nos travaux,
Que chacune conte une histoire
En faisant tourner ses fuseaux. »
Les deux cadettes approuvèrent
Ce propos tout plein de raison.
Et leur sœur, qu’elles écoutèrent,
Commença de cette façon :


« Le travail est mon dieu, lui seul régit le monde ;
Il est l’âme de tout : c’est en vain qu’on nous dit
Que les dieux sont à table ou dorment dans leur lit.
J’interroge les cieux, l’air, et la terre, et l’onde :
Le puissant Jupiter fait son tour en dix ans[2],
Son vieux père Saturne avance à pas plus lents,
Mais il termine enfin son immense carrière ;
Et dès qu’elle est finie, il recommence encor.
« Sur son char de rubis, mêlés d’azur et d’or,
Apollon va lançant des torrents de lumière.
Quand il quitta les cieux, il se fit médecin,
Architecte, berger, ménétrier, devin ;
Il travailla toujours. Sa sœur l’aventurière
Est Hécate aux enfers, Diane dans les bois,
Lune pendant les nuits, et remplit trois emplois.
« Neptune chaque jour est occupé six heures
À soulever des eaux les profondes demeures,
Et les fait dans leur lit retomber par leur poids.
« Vulcain, noir et crasseux, courbé sur son enclume,
Forge à coups de marteau les foudres qu’il allume.
« On m’a conté qu’un jour, croyant le bien payer,
Jupiter à Vénus daigna le marier.
Ce Jupiter, mes sœurs, était grand adultère ;
Vénus l’imita bien : chacun tient de son père.
Mars plut à la friponne ; il était colonel,
Vigoureux, impudent, s’il en fut dans le ciel,
Talons rouges, nez haut, tous les talents de plaire ;

Et tandis que Vulcain travaillait pour la cour,
Mars consolait sa femme en parfait petit-maître,
Par air, par vanité, plutôt que par amour.
« Le mari méprisé, mais très-digne de l’être,
Aux deux amants heureux voulut jouer d’un tour.
D’un fil d’acier poli, non moins fin que solide,
Il façonne un réseau que rien ne peut briser.
Il le porte la nuit au lit de la perfide.
Lasse de ses plaisirs, il la voit reposer
Entre les bras de Mars ; et, d’une main timide,
Il vous tend son lacet sur le couple amoureux ;
Puis, marchant à grands pas, encor qu’il fût boiteux.
Il court vite au Soleil conter son aventure :
« Toi qui vois tout, dit-il, viens, et vois ma parjure.
« Cependant que Phosphore au bord de l’orient
« Au-devant de ton char ne paraît point encore,
« Et qu’en versant des pleurs la diligente Aurore
« Quitte son vieil époux pour son nouvel amant,
« Appelle tous les dieux ; qu’ils contemplent ma honte.
« Qu’ils viennent me venger. » Apollon est malin ;
Il rend avec plaisir ce service à Vulcain.
En petits vers galants sa disgrâce il raconte ;
Il assemble en chantant tout le conseil divin.
Mars se réveille au bruit, aussi bien que sa belle :
Ce dieu très-éhonté ne se dérangea pas ;
Il tint, sans s’étonner, Vénus entre ses bras,
Lui donnant cent baisers qui sont rendus par elle.
Tous les dieux à Vulcain firent leur compliment ;
Le père de Vénus en rit longtemps lui-même.
On vanta du lacet l’admirable instrument,
Et chacun dit : « Bonhomme, attrapez-nous de même. »


Lorsque la belle Alcithoé
Eut fini son conte pour rire,
Elle dit à sa sœur Thémire :
« Tout ce peuple chante Évoè ;
Il s’enivre, il est en délire ;
Il croit que la joie est du bruit.
Mais vous, que la raison conduit,
N’auriez-vous donc rien à nous dire ? »
Thémire à sa sœur répondit :
« La populace est la plus forte ;

Je crains ces dévots, et fais bien :
À double tour fermons la porte,
Et poursuivons notre entretien.
Votre conte est de bonne sorte ;
D’un vrai plaisir il me transporte :
Pourrez-vous écouter le mien ?


            « C’est de Vénus qu’il faut parler encore ;
        Sur ce sujet jamais on ne tarit :
        Filles, garçons, jeunes, vieux, tout l’adore ;
        Mille grimauds font des vers sans esprit
        Pour la chanter. Je m’en suis souvent plainte.
        Je détestais tout médiocre auteur :
        Mais on les passe, on les souffre, et la sainte
        Fait qu’on pardonne au sot prédicateur.
            « Cette Vénus, que vous avez dépeinte
        Folle d’amour pour le dieu des combats,
        D’un autre amour eut bientôt l’âme atteinte :
        Le changement ne lui déplaisait pas.
        Elle trouva devers la Palestine
        Un beau garçon dont la charmante mine,
        Les blonds cheveux, les roses, et les lis,
        Les yeux brillants, la taille noble et fine,
        Tout lui plaisait : car c’était Adonis.
        Cet Adonis, ainsi qu’on nous l’atteste,
        Au rang des dieux n’était pas tout à fait ;
        Mais chacun sait combien il en tenait.
        Son origine était toute céleste ;
        Il était né des plaisirs d’un inceste.
        Son père était son aïeul Cynira,
        Qui l’avait eu de sa fille Myrrha ;
        Et Cynira (ce qu’on a peine à croire)
        Était le fils d’un beau morceau d’ivoire.
        Je voudrais bien que quelque grand docteur
        Pût m’expliquer sa généalogie :
        J’aime à m’instruire ; et c’est un grand bonheur
        D’être savante en la théologie.
            « Mars fut jaloux de son charmant rival ;
        Il le surprit avec sa Cythérée,
        Le nez collé sur sa bouche sacrée,
        Faisant des dieux. Mars est un peu brutal ;
        Il prit sa lance, et, d’un coup détestable,

        Il transperça ce jeune homme adorable,
        De qui le sang produit encor des fleurs.
        J’admire ici toutes les profondeurs
        De cette histoire ; et j’ai peine à comprendre
        Comment un dieu pouvait ainsi pourfendre
        Un autre dieu. Çà, dites-moi, mes sœurs,
        Qu’en pensez-vous ? parlez-moi sans scrupule :
        Tuer un dieu n’est-il pas ridicule ?
            — Non, dit Climène ; et puisqu’il était né,
        C’est à mourir qu’il était destiné.
        Je le plains fort ; sa mort paraît trop prompte.
        Mais poursuivez le fil de votre conte. »
            Notre Thémire, aimant à raisonner,
        Lui répondit : « Je vais vous étonner.
        Adonis meurt ; mais Vénus la féconde[3],
        Qui peuple tout, qui fait vivre et sentir,
        Cette Vénus qui créa le Plaisir,
        Cette Vénus qui répare le monde,
        Ressuscita, sept jours après sa mort,
        Le dieu charmant dont vous plaignez le sort.
            — Bon, dit Climène, en voici bien d’une autre :
        Ma chère sœur, quelle idée est la vôtre !
        Ressusciter les gens ! je n’en crois rien.
        — Ni moi non plus, dit la belle conteuse ;
        Et l’on peut être une fille de bien
        En soupçonnant que la fable est menteuse.
        Mais tout cela se croit très-fermement
        Chez les docteurs de ma noble patrie,
        Chez les rabbins de l’antique Syrie,
        Et vers le Nil, où le peuple en dansant,
        De son Isis entonnant la louange,
        Tous les matins fait des dieux, et les mange.
        Chez tous ces gens Adonis est fêté.
        On vous l’enterre avec solennité :
        Six jours entiers l’enfer est sa demeure ;
        Il est damné tant en corps qu’en esprit.
        Dans ces six jours chacun gémit et pleure ;
        Mais le septième il ressuscite, on rit.
        Telle est, dit-on, la belle allégorie,
        Le vrai portrait de l’homme et de la vie :

        Six jours de peine, un seul jour de bonheur.
        Du mal au bien toujours le destin change :
        Mais il est peu de plaisirs sans douleur,
        Et nos chagrins sont souvent sans mélange. »

De la sage Climène enfin c’était le tour.
Son talent n’était pas de conter des sornettes,
De faire des romans, ou l’histoire du jour,
De ramasser des faits perdus dans les gazettes.
Elle était un peu sèche, aimait la vérité,
La cherchait, la disait avec simplicité ;
Se souciant fort peu qu’elle fût embellie,
Elle eût fait un bon tome à l’Encyclopédie.
Climène à ses deux sœurs adressa ce discours :
« Vous m’avez de nos dieux raconté les amours,
            Les aventures, les mystères :
Si nous n’en croyons rien, que nous sert d’en parler ?
Un mot devrait suffire : on a trompé nos pères,
            Il ne faut pas leur ressembler.
            Les Béotiens, nos confrères,
Chantent au cabaret l’histoire de nos dieux ;
Le vulgaire se fait un grand plaisir de croire
Tous ces contes fastidieux
Dont on a dans l’enfance enrichi sa mémoire.
Pour moi, dût le curé me gronder après boire,
Je m’en tiens à vous dire, avec mon peu d’esprit,
Que je n’ai jamais cru rien de ce qu’on m’a dit.
D’un bout du monde à l’autre on ment et l’on mentit ;
Nos neveux mentiront comme ont fait nos ancêtres.
            Chroniqueurs, médecins, et prêtres.
Se sont moqués de nous dans leur fatras obscur :
            Moquons-nous d’eux, c’est le plus sûr.
            Je ne crois point à ces prophètes
            Pourvus d’un esprit de Python,
            Qui renoncent à leur raison
            Pour prédire des choses faites.
Je ne crois pas qu’un Dieu nous fasse nos enfants ;
        Je ne crois point la guerre des géants ;
Je ne crois point du tout à la prison profonde
D’un rival de Dieu même en son temps foudroyé ;
Je ne crois point qu’un fat ait embrasé ce monde,
Que son grand-père avait noyé ;

            Je ne crois aucun des miracles
Dont tout le monde parle, et qu’on n’a jamais vus ;
            Je ne crois aucun des oracles
            Que des charlatans ont vendus ;
Je ne crois point… » La belle, au milieu de sa phrase,
S’arrêta de frayeur : un bruit affreux s’entend ;
            La maison tremble : un coup de vent
            Fait tomber le trio qui jase.
Avec tout son clergé Bacchus entre en buvant :
« Et moi, je crois, dit-il, mesdames les savantes,
            Qu’en faisant trop les beaux esprits,
            Vous êtes des impertinentes.
            Je crois que de mauvais écrits
            Vous ont un peu tourné la tête,
            Vous travaillez un jour de fête ;
            Vous en aurez bientôt le prix,
            Et ma vengeance est toute prête :
            Je vous change en chauves-souris. »

              Aussitôt de nos trois reclues[4]
            Chaque membre se raccourcit ;
            Sous leur aisselle il s’étendit
            Deux petites ailes velues.
            Leur voix pour jamais se perdit ;
            Elles volèrent dans les rues,
            Et devinrent oiseaux de nuit.
            Ce châtiment fut tout le fruit
            De leurs sciences prétendues.
            Ce fut une grande leçon
            Pour tout bon raisonneur qui fronde :
            On connut qu’il est dans ce monde
            Trop dangereux d’avoir raison.
            Ovide a conté cette affaire ;
            La Fontaine en parle après lui ;
            Moi je la répète aujourd’hui,
            Et j’aurais mieux fait de me taire.



  1. La première édition de ce conte parut sous le nom de M. de La Visclède, secrétaire perpétuel de l’Académie de Marseille ; il était suivi d’une Lettre en prose sous le même nom. (K.) — C’est, je crois, dans sa lettre à Mme du Deffant, du 17 mai 1775, que Voltaire parle des Filles de Minée. La Lettre de M. de la Visclède, c’est-à-dire écrite sous le nom de cet académicien, ne parut qu’en 1770. (B.)
  2. Dix ans est une erreur inconcevable de la part de Voltaire, qui, non-seulement dans ses Éléments de la philosophie de Newton, troisième partie, chapitre xii, avait dit que la révolution de Jupiter est de près de douze ans ; mais qui, dans le quatrième de ses Discours sur l’Homme, avait employé le terme de douze ans. (B.)
  3. Imitation des premiers vers du poëme de Lucrèce. (B.)
  4. Une édition de 1775, que j’ai sous les yeux, porte reclues. La rime exige ce mot. Cependant beaucoup d’éditions ont récluses. (B.)