Contes du lit-clos/Le Clocher de Tréguier

Contes du Lit-Clos : Récits et légendes bretonnes
Georges Ondet, Éditeur (p. 29-34).


LE CLOCHER DE TRÉGUIER






Ya, vat ! il faut bien reconnaître
Que le Diable est un fin matois…
Mais il trouva souvent son maître
Au bon vieux Pays Trécorrois,

Et la preuve que l’on demande
Je n’irai pas loin la chercher :
Je vas vous conter la Légende,
Mes amis, de votre Clocher !


Au dernier Siècle, la vallée
N’était pas dominée encor
Par la belle flèche effilée
Qui fait la gloire du Trécor.

L’église, certes, était des belles
Parmi celles des alentours
Avec son Cloître et ses chapelles,
Sa grande nef et ses trois tours ;

On admirait déjà ses stalles,
Son lutrin de chêne sculpté,
Et bien des riches Cathédrales
Semblaient pauvrettes à côté !…


Mais le Curé, nous dit l’Histoire,
Voulait un Clocher sans rival
Qui chanterait, plus haut, la Gloire,
Des Saints Yves et Tugdual.

Il fit venir des architectes
Qui, de la règle et du crayon,
Tracèrent des lignes correctes…
Sans aboutir à rien de bon ;

Les maçons firent leur ouvrage…
Mais ne le firent guère mieux ;
Et le curé perdait courage
En se sentant devenir vieux.


Or, voilà qu’un soir de Décembre,
Comme il se désolait ainsi,
Sans frapper, Satan dans sa chambre
Entra, prit un siège et s’assit.

Et, durant que la flamme bleue
Léchait ses mollets, le Maudit
Sur ses genoux posa sa queue,
Toussa, fit trois fois : hum ! et dit :

« Enfin, l’Abbé, sous tes paupières
« Je vois les pleurs que j’attendais !
« Tous tes maçons, piqueurs de pierres,
« Architectes, sont des niais ;


« Si tu crois l’humaine Bêtise
« Jamais tu ne verras finir,
« Vivrais-tu mille ans, cette église
« Que toi-même espérais bénir.

« Mais — vois comme on me calomnie
« Moi, le tendre et doux Lucifer, —
« C’est pour t’aider de mon génie
« Que j’accours, tout chaud, de l’Enfer !

« Veux-tu qu’une flèche admirable
« Monte jusqu’aux nuages blancs ?
« Parle ! et moi qui suis un bon Diable
« J’exécuterai tous tes plans ! »

L’abbé hocha sa tête grise
Et, toujours calme, en vrai Breton,
Après s’être offert une prise.
Répondit sur le même ton :

« Que tous mes ouvriers soient bêtes,
« Je l’accorde… pour un moment ;
« Quant à vous, on dit que vous êtes
« Cent fois plus malin qu’un Normand.

« Et de vous voir si serviable
« Je suis on ne peut plus surpris ;
« Aussi, jouons cartes sur table…
« Et dites-moi vos derniers prix ! »

Satan fit un peu la grimace
De se voir ainsi deviné ;
Mais, bientôt, se payant d’audace,
Il dit à l’Abbé consterné :


« J’exige de toi la promesse
« De me donner tout Breton mort
« Le Dimanche, entre la Grand’Messe
« Et les Vêpres, dans tout l’Armor !

« Mais, si tu brises notre pacte,
« C’est ton âme, à toi, que j’aurai !…
« Est-ce convenu ? Voici l’acte ;
« Allons, signe-le sans regret !… »

L’Abbé, derrière ses lunettes,
Pria sainte Anne et saint Yvon,
Cherchant par quels moyens… honnêtes
Il pourrait « rouler » le Démon ;

Puis, le plus simplement du monde,
Il signa l’acte tout-puissant
De sa belle écriture ronde,
Avec une goutte de sang.

Après quoi, d’un peu d’eau bénite
Il aspergea le vieux fauteuil…
Et Satan se leva bien vite
Et disparut en un clin d’œil !

Le reste de la nuit s’écoule
Pour le Recteur, en oraisons…
… Mais voilà qu’au matin la Foule,
Stupéfaite, sort des maisons !

Contemplant, ferme sur sa base,
La flèche, droite comme un I,
Chacun disait comme en extase :
« Elle se perd dans l’Infini ! »


Et puis l’on s’écriait encore :
« Que Dieu soit à jamais béni
« Qui, dans une nuit, fit éclore
« Cette grande fleur de granit ! »

Hélas ! l’Abbé calma bien vite
Cet enthousiasme, en contant
Et la diabolique Visite
Et le Pacte fait par Satan !…

Mais la flèche était si jolie
Que, bien qu’un Diable en fût l’auteur,
Nul Trécorrois n’eut la folie
De faire un reproche au Recteur ;

Les malades, seuls, demandèrent
À vivre… au moins… jusqu’au Lundi,
Mais les médecins préférèrent
En finir dès le Samedi !…

Et voici le premier Dimanche !…
Et le Peuple accourt à Tréguier :
Jamais la grande flèche blanche
Ne vit tant de monde à son pied.

Et chacun disait : « Tout à l’heure
« L’Ite Missa est sera dit :
« Seigneur, faites que nul ne meure
« Que trois heures après midi ! »

Le même cri vers Dieu s’élance
Depuis Rennes jusques à Brest…
… Et voilà que le Recteur lance
Le terrible Ite Missa est !…


Mais vite — Ô le cher homme ! — à peine
En a-t-il dit le dernier mot
Qu’il entonne, tout d’une haleine,
Les Saintes Vêpres aussitôt.

Les gros chantres et la maîtrise,
Muets, contemplent leur Curé ;
Puis, revenus de leur surprise,
Répondent au texte sacré.

Et la Foule exultait de joie,
Comprenant que, dès aujourd’hui,
Le Diable allait lâcher sa proie,
Ayant trouvé plus fin que lui !


Et voilà pourquoi, vite, vite,
On entonnait dans le Trécor
Vêpres sitôt Grand’Messe dite
Voilà très peu de temps encor…

… Et voilà de quelle manière,
Bretons ! fut élevé jadis
Votre Clocher, ce doigt de pierre
Qui vous montre le Paradis !








(Cette poésie est éditée séparément. — G. Ondet, éditeur.)