Contes de terre et de mer/Le petit roi Jeannot


Il arriva à un château. (Page 176.)

LE PETIT ROI JEANNOT


Il était autrefois un roi et une reine qui avaient trois garçons : l’aîné s’appelait Hubert, le second Poucet, et le troisième, qui était le plus gentil et le plus doux, se nommait le petit roi Jeannot.

Quand ils furent devenue grands et capables de courir seuls le monde, leurs parents les firent venir devant eux, et le roi leur dit :

— Vous voilà en âge de montrer vos talents et votre courage : vous partirez demain tous les trois pour aller chercher le Merle blanc qui ramène les vieilles gens à l’âge de quinze ans et la Belle aux cheveux d’or. Celui qui parviendra à les amener ici aura notre royaume.




Le lendemain, les fils du roi se mirent en route, bien armés et munis de l’argent nécessaire pour le voyage qui devait être long : en suivant les indications qui leur avaient été données de marcher du côté de l’Orient pour arriver au but de leur entreprise, ils parvinrent à un carrefour où trois routes se présentèrent à eux. L’une était large et droite, bien unie et bordée de beaux arbres ; ce fut celle-là que choisit Hubert. Poucet en prit une autre, qui était la plus rapprochée de celle dont son aîné avait fait choix ; puis ils dirent à leur frère :

— Quel chemin vas-tu suivre ?

— Celui que vous m’avez laissé, puisque vous avez d’abord pris chacun celui qui vous paraissait le meilleur.

Ils se séparèrent, et après plusieurs jours de marche, les deux aînés arrivèrent à un endroit où les deux routes n’en formaient plus qu’une seule, et ils se mirent à voyager ensemble, demandant partout où ils passaient s’ils étaient encore bien éloignés du lieu où se trouvaient le Merle blanc et la Belle aux cheveux d’or. Beaucoup riaient en entendant ces paroles, et les autres disaient qu’on avait vu bien des gens passer pour aller tenter l’entreprise, mais qu’aucun d’eux n’était revenu.

Le chemin dans lequel s’était engagé le petit roi Jeannot était raboteux et coupé par des fondrières, et la marche y était pénible. Il ne se laissa pas rebuter par les obstacles, et bientôt il arriva dans un bourg où quelques maisons couvertes en chaume étaient bâties autour d’une petite église : à la porte du cimetière, il vit un mort étendu par terre, et enveloppé d’un mauvais drap de lit.

Il s’agenouilla auprès et fit une courte prière, puis il demanda à des personnes du pays qui, assises sur le pas de leur porte, le regardaient curieusement, pourquoi on laissait ainsi un chrétien sans sépulture.

— Le défunt, lui dit-on, était un mendiant trop pauvre pour payer son enterrement, et suivant l’usage d’ici, les prêtres ne mettent les corps en terre sainte que lorsqu’on a réglé d’avance ce qui leur est dû pour leur déplacement.

— Bonnes gens, dites au recteur de venir enterrer ce pauvre homme, je me charge de tous les frais.




Le petit roi Jeannot assista dévotement à la cérémonie, et après que la dernière pelletée déterre eut été jetée sur le défunt, il se remit en route.

Comme il arrivait à un carrefour où il y avait une croix de pierre, il vit un petit renard qui, assis sur la terre, ne se dérangea pas à son approche et lui dit :

— Où vas-tu, mon ami ?

— Je ne sais pas trop, mon pauvre renard : je suis fils de roi, etpar l’ordre de mon père, nous sommes partis, mes deux frères et moi, pour aller chercher le Merle blanc qui ramène les vieilles gens à l’âge de quinze ans, et la Belle aux cheveux d’or. Celui qui pourra les amener au château sera roi, et comme tu le penses, nous sommes tous bien désireux de nous emparer de ces deux merveilles. Mais j’ai peur de ne pouvoir y parvenir, car je ne connais même pas la route qui mène à l’endroit où elles se trouvent.

— Ce sera toi qui les auras, dit le petit renard ; je suis l’âme du pauvre homme que tu as fait enterrer, et pour te récompenser de ta charité, j’ai obtenu de Dieu la permission de venir t’aider. Suis ce chemin en allant toujours dans la direction du soleil de midi ; mais ne te décourage pas, car la route est longue. L’oiseau se trouve près d’un château, dans une cage grossière ; il faudra l’y laisser, et te garder bien de le mettre dans une belle cage que tu verras tout à côté. Le Merle blanc serait si joyeux du changement qu’il sifflerait en signe d’allégresse, et les gens du château se hâteraient d’accourir et de te faire prisonnier. Plus tard je te dirai comment tu pourras t’emparer de la Belle aux cheveux d’or.

Le renard disparut, et le petit roi Jeannot se remit en marche ; il chemina bien des jours et bien des nuits, et arriva enfin, à un château qui paraissait plus grand et plus beau que celui de son père. Tout alentour était un jardin avec des arbres comme Jeannot n’en avait jamais vu. En s’y promenant, il aperçut le Merle blanc qui était dans une vilaine petite cage, aussi grossièrement faite que celle que les enfants de la campagne fabriquent pour élever les oisillons ; il prit l’oiseau, mais au lieu de suivre le conseil du renard, il le plaça dans une grande cage toute dorée qui était à côté. Aussitôt le Merle se mit à chanter pour montrer sa joie ; et une foule de gens sortirent du château et s’emparèrent de Jeannot.

Ils le jetèrent dans un cachot construit en pierres de taille, fermé par une grosse porte en chêne, et où la lumière, ne parvenait que par un étroit soupirail garni d’énormes barres de fer. Mais le petit renard vint à son secours ; après avoir reproché à Jeannot de lui avoir désobéi, il lui dit de le suivre : alors la porte massive s’ouvrit devant lui ; il fit sortir Jeannot du château sans être aperçu des gardiens, puis il le conduisit à l’endroit où le Merle blanc était dans sa belle cage.

Lorsque Jeannot s’en fut emparé, le Renard lui dit :

— Tu vas suivre cette route jusqu’à ce que tu arrives à un cimetière abandonné ; tu y verras une tête de mort que tu prendras pour la mettre dans les griffes du lion qui garde la Belle aux cheveux d’or ; mais aie bien soin de choisir le moment où il est endormi, car s’il était éveillé et t’apercevait, il te brûlerait : sa bouche jette le feu à plus de sept lieues loin et consume tout. Le Merle blanc t’indiquera le chemin qu’il faut prendre pour aller à l’endroit où la Belle est prisonnière.

Le petit roi Jeannot marcha longtemps avant d’arriver au cimetière, où il prit la tête de mort ; ensuite le Merle blanc lui indiqua le chemin qu’il devait suivre, et quand son maître était lassé, il lui sifflait de jolis airs qui lui faisaient oublier la fatigue.

Après avoir traversé une forêt dont les arbres étaient si épais et si touffus que le soleil ne pouvait passer au travers, Jeannot aperçut un grand château, dont toutes les portes étaient ouvertes, mais on ne voyait personne pour le garder. Il parcourut avec précaution, et les pieds nus pour ne pas faire de bruit, une longue suite d’appartements, au bout desquels il vit le lion qui gardait la Belle aux cheveux d’or. Quand le monstre se sentait envie de dormir, il prenait entre ses énormes pattes la tête de la jeune fille, de peur qu’on ne la lui enlevât pendant son sommeil.

Lorsque Jeannot était entré dans le château, le lion, sentant qu’il allait bientôt sommeiller, tenait la Belle entre ses griffes, et il baillait en fermant à moitié les yeux. Le Merle se mit à siffler un air si doux que le lion s’endormit tout à fait. Alors Jeannot se montra, mit un doigt sur sa bouche pour indiquer à la jeune fille qu’il fallait se taire, et, s’avançant sur la pointe du pied, il ôta doucement d’entre les pattes du lion la tête de la Belle aux cheveux d’or, et mit à la place la tête de mort qu’il avait trouvée dans le cimetière.




Alors la Belle aux cheveux d’or le suivit sans mot dire, et il se hâta de quitter le château avant le réveil du lion.

Le petit roi Jeannot était bien joyeux, et il marchait gaiement pour retourner chez ses parents avec les deux merveilles dont il s’était emparé.





Après quelques jours de route, et près de l’endroit où il avait trouvé le Merle blanc, il rencontra ses deux frères qui virent bien qu’il ne leur restait plus qu’à rebrousser chemin, puisque Jeannot était en possession de ce qu’ils étaient venus chercher.

Ils semblaient contrariés de la réussite de leur cadet ; ils lui parlaient peu, et cheminant derrière lui, ils jetaient des regards d’envie sur les trésors qu’il avait.

Comme ils passaient par un sentier étroit qui côtoyait un précipice, Hubert poussa violemment son frère qui y tomba, laissant échapper la cage qu’il tenait à la main, et dont Poucet s’empara aussitôt ; puis tous deux continuèrent leur route, après avoir forcé la Belle aux cheveux d’or à les suivre.

La chute du petit roi Jeannot avait été amortie par des ronces et des ajoncs auxquels il s’était accroché quand il se sentit dégringoler, et l’endroit du précipice où il tomba était couvert d’un épais buisson qui déchira ses habits, mais l’empêcha de se faire mal. Il se releva, et se mit à regarder pour voir s’il était possible de s’échapper du précipice ; mais les bords en étaient escarpés comme un mur, et il était si profond que les arbres qu’on apercevait en haut paraissaient à peine aussi grands que des touffes d’ajoncs.

Quand il vit qu’à moins d’un miracle il lui serait impossible de se sauver, il s’assit sur une pierre, et il se désolait en pensant qu’il allait mourir de froid et de faim, loin de ses parents.

— Ah ! disait-il en pleurant, c’est ici que j’aurais bien besoin de mon petit renard.

Comme il achevait ces mots, le renard se montra au haut de l’escarpement et lui dit :

— Te voilà dans une fâcheuse situation, mon ami.

— Hélas ! je suis dans la peine et dans la misère ; mes frères m’ont précipité dans ce gouffre pour s’emparer du Merle blanc et de la Belle aux cheveux d’or, et je ne sais comment je pourrai sortir d’ici.

— Ne t’afflige pas, mon ami ; je suis venu pour t’aider. Je vais allonger ma queue jusqu’à ce qu’elle arrive à toi : tu la prendras dans ta main, et tu te hisseras jusque sur le haut.

Le petit roi Jeannot saisit la queue du renard et se tira du précipice. Alors le petit renard lui dit :

— Que vas-tu devenir, mon ami ?

— Hélas ! je ne sais pas, et j’aurais encore bien affaire de vos conseils.

— Retourne au château de ton père, et présente-toi comme un médecin qui passe par là, et qui vient voir s’il n’y a pas quelqu’un qui ait besoin de ses soins. Il ne te reconnaîtra pas d’abord sous ton nouveau costume, car les fatigues du voyage t’ont changé et bruni. Quant à moi, mon rôle est fini, et tu ne me reverras plus, car tu as surmonté les dangers les plus grands.

Aussitôt le petit renard disparut, avant que le petit roi Jeannot eût eu le temps de le remercier.

Le jeune homme continua sa route, et s’étant habillé en médecin, il arriva au château de son père. Il demanda à le voir, et quand il fut en sa présence, il le salua poliment, et lui dit qu’il n’avait pas voulu passer devant un château aussi considérable sans venir offrir ses services au maître de la maison, au cas où il aurait eu quelqu’un à soigner.

— Je ne sais, dit le roi, si vous serez plus habile que vos confrères. Le Merle blanc qui ramène les vieilles gens à l’âge de quinze ans et la Belle aux cheveux d’or sont ici depuis quelques jours ; ils ne veulent ni boire ni manger et ne font que pleurer, et les médecins ne savent que leur faire.




— Si vous voulez me les montrer, j’essaierai de les guérir, dit Jeannot, et je serai peut-être plus heureux que les autres.

Le roi le mena à l’endroit où était le Merle blanc, triste et morfondu dans sa belle cage. Dès que l’oiseau aperçut le petit roi Jeannot, il agita ses ailes, et s’écria :

— Ah ! voici celui qui m’a tiré de la vilaine cage et mis dans la belle !

Aussitôt il siffla un air joyeux, et bientôt il mangea avec avidité les graines qui étaient devant lui.

Lorsque le petit roi Jeannot entra dans la chambre où la Belle aux cheveux d’or était assise et pleurait, elle essuya ses larmes et dit en souriant :

— Voici mon sauveur, celui qui m’a délivrée des griffes du lion !

Alors Jeannot se jeta aux pieds de son père qui le reconnut et l’embrassa, et sa mère fut aussi bien joyeuse, car elle avait cru que son fils était perdu.

Le roi apprit la méchanceté des deux aînés qui avaient voulu tuer Jeannot pour s’emparer des merveilles qu’il avait conquises, et avoir la couronne : il les chassa et les maudit.

Il donna ensuite son royaume au petit roi Jeannot, qui épousa la Belle aux cheveux d’or et vécut heureux jusqu’à la fin de ses jours.


Conté en 1878, par Marie Huchet, d’Ercé-près-Liffré (Ille-et-Vilaine), âgée de 13 ans, fille du jardinier du Bordage, Elle a appris ce conte de sa mère, élevée non loin de là dans la commune d’Andouillé, et qui le tient de « son père de nourrice ».