Contes de la veillée/Polichinelle

Charpentier (p. 283-295).


POLICHINELLE.



Polichinelle est un de ces grands personnages tout en dehors de la vie privée, qu’on ne peut juger que par leur extérieur et sur lesquels on se compose, par conséquent, des opinions plus ou moins hasardées, à défaut d’avoir pénétré dans l’intimité de leurs habitudes domestiques. C’est une fatalité attachée à la haute destinée de Polichinelle. Il n’y a point de grandeur humaine qui n’ait ses compensations.

Depuis que je connois Polichinelle, comme tout le monde le connoit, pour l’avoir rencontré souvent sur la voie publique, dans sa maison portative, je n’ai pas passé un jour sans désirer de le connoître mieux ; mais ma timidité naturelle, et peut-être aussi quelque difficulté qui se trouve à la chose, m’ont empêché d’y réussir. Mes ambitions ont été si bornées, que je ne me rappelle pas qu’il me soit arrivé, en ce genre, d’autre désappointement, et je n’en connois point de comparable à l’inconsolable douleur que celui-ci me laisseroit au dernier moment, si j’ai le malheur d’y parvenir sans avoir joui d’un entretien familier de Polichinelle, en audience particulière. Que de secrets de l’âme, que de curieuses révélations des mystères du génie et de la sensibilité, que d’observations d’une vraie et profonde philosophie il y auroit à recueillir dans la conversation de Polichinelle, si Polichinelle le vouloit ! Mais Polichinelle ressemble à tous les grands hommes de toutes les époques ; il est quinteux, fantasque, ombrageux ; Polichinelle est foncièrement mélancolique. Une expérience amère de la perversité de l’espèce, qui l’a d’abord rendu hostile envers ses semblables et qui s’est convertie depuis en dédaigneuse et insultante ironie, l’a détourné de se commettre aux relations triviales de la société. Il ne consent à communiquer avec elle que du haut de sa case oblongue, et il se joue des vaines curiosités de la foule, qui le poursuivroit, sans le trouver, derrière le pan de vieux tapis dont il se couvre quand il lui plaît. Les philosophes ont vu bien des choses, mais je ne crois pas qu’il y ail un seul philosophe qui ait vu l’envers du tapis de Polichinelle. C’est qu’au milieu de cette multitude qui afflue au bruit de sa voix, Polichinelle s’est fait la solitude du sage et reste étranger aux sympathies qu’il excite de toutes parts, lui dont le cœur, éteint par l’expérience ou par le malheur, ne sympathise plus avec personne, si ce n’est peut-être avec son compère dont je parlerai une autre fois. Je suis trop occupé maintenant de Polichinelle pour m’arrêter aux accessoires. Un épisode ingénieux peut tenir sa place dans les histoires ordinaires, mais l’épisode seroit oiseux, l’épisode seroit inconvenant, j’ose dire qu’il seroit profane dans l’histoire de Polichinelle.

On appréciera, je l’espère, à sa valeur mon grand travail sur Polichinelle (si je le conduis jamais à fin), par un seul fait qui est heureusement bien connu et que je rapporte sans vain orgueil comme sans fausse modestie. Bayle adoroit Polichinelle. Bayle passoit les plus belles heures de sa laborieuse vie, debout, devant la maison de Polichinelle, les yeux fixés par le plaisir sur les yeux de Polichinelle, la bouche entr’ouverte par un doux sourire aux lazzis de Polichinelle, l’air badaud et les mains dans ses poches, comme le reste des spectateurs de Polichinelle. C’étoit Pierre Bayle que vous connoissez, Bayle l’avocat général des philosophes et le prince des critiques, Bayle qui a fait la biographie de tout le monde en quatre énormes in-folio ; et Pierre Bayle n’a pas osé faire la biographie de Polichinelle ! Je ne cherche pas toutefois dans ce rapprochement des motifs de m’enorgueillir, comme un sot écrivain amoureux de ses ouvrages. La civilisation marchoit, mais elle n’étoit pas arrivée ; c’est la faute de la civilisation, ce n’est pas la faute de Bayle. Il falloit à Polichinelle un siècle digne de lui ; si ce n’est pas celui-ci, j’y renonce.

L’ignorance où nous sommes des faits intimes de la vie de Polichinelle étoit une des conditions nécessaires de sa suprématie sociale. Polichinelle, qui sait tout, a réfléchi depuis longtemps sur l’instabilité de notre foi politique et sur celle de nos religions. C’est sans doute lui qui a suggéré à Byron l’idée qu’un système de croyances ne duroit guère plus de deux mille ans, et Polichinelle n’est pas homme à s’accommoder de deux mille ans de popularité, comme un législateur ou comme un sectaire. Polichinelle, qui a pour devise l’Odi profanum vulgus, a senti que les positions solennelles exigeoient une grande réserve, et qu’elles perdoient progressivement de leur autorité en s’abaissant à des rapports trop vulgaires. Polichinelle a pensé comme Pascal, si ce n’est Pascal qui l’a pensé comme Polichinelle, que le côté foible des plus hautes célébrités de l’histoire, c’est qu’elles touchoient à la terre par les pieds, et c’est de là que proviennent en effet ces immenses vicissitudes qui ont fait dire à Mahomet :

Mon empire est détruit si l’homme est reconnu !

Polichinelle, logicien comme il l’est toujours, n’a jamais touché à la terre par les pieds. Il ne montre pas ses pieds. Ce n’est que sur la foi de la tradition et des monuments qu’on peut assurer qu’il a des sabots. Vous ne verrez Polichinelle ni dans les cafés ou les salons comme un grand homme ordinaire, ni à l’Opéra comme un souverain apprivoisé qui vient complaisamment, une fois par semaine, faire constater à la multitude son identité matérielle d’homme. Polichinelle entend mieux le décorum d’un pouvoir qui ne vit que par l’opinion. Il se tient sagement à son entresol au-dessus de toutes les têtes du peuple, et personne ne voudroit le voir à une autre place, tant celle-là est bien assortie à la commodité publique, et heureusement exposée à l’action des rayons visuels du spectateur. Polichinelle n’aspire point à occuper superbement le faîte d’une colonne, il sait trop comment on en tombe ; mais Polichinelle ne descendra de sa vie au rez-de-chaussée, comme Pierre de Provence, parce qu’il sait aussi que Polichinelle sur le pavé seroit à peine quelque chose de plus qu’un homme ; il ne seroit qu’une marionnette. Cette leçon de la philosophie de Polichinelle est si grave qu’on a vu des empires s’écrouler pour l’avoir laissée en oubli, et qu’on ne connoît aujourd’hui de systèmes politiques bien établis que ceux dans lesquels elle a passé en dogme, celui de l’empereur de la Chine, celui du grand Lama, et celui de Polichinelle.

Aussi est-il des sophistes (et il n’en manque pas dans ce temps de paradoxes) qui vous soutiendront hardiment que Polichinelle se perpétue de siècle en siècle, à la ressemblance du grand Lama, sous des formes toujours semblables, dans des individus toujours nouveaux, comme si la nature prodigue pouvoit incessamment fournir à la reproduction de Polichinelle ! Il y a près d’un demi-siècle, à mon grand regret, que je vois Polichinelle. Pendant tout ce temps-là, je n’ai guère vu que Polichinelle ; je n’ai guère médité que sur Polichinelle, et je le déclare dans la sincérité de ma conscience, non loin du moment où je rendrai compte à Dieu de mes opinions philologiques et des autres, je suis encore à concevoir comment le monde pourrait en contenir deux.

Le secret de Polichinelle, qu’on cherche depuis si longtemps, consiste à se cacher à propos sous un rideau qui ne doit être soulevé que par son compère, comme celui d’Isis ; à se couvrir d’un voile qui ne s’ouvre que devant ses prêtres ; et il y a plus de rapport qu’on ne pense entre les compères d’Isis et le grand-prêtre de Polichinelle. Sa puissance est dans son mystère, comme celle de ces talismans qui perdent toute leur vertu quand on en livre le mot. Polichinelle, palpable aux sens de l’homme comme Apollonius de Tyane, comme Saint-Simon, comme Débureau, n’auroit peut-être été qu’un philosophe, un funambule ou un prophète. Polichinelle idéal et fantastique occupe le point culminant de la société moderne. Il y brille au zénith de la civilisation, ou plutôt l’expression actuelle de la civilisation perfectionnée est tout entière dans Polichinelle ; et si elle n’y étoit pas, je voudrois bien savoir où elle est.

Pour exercer à ce point l’incalculable influence qui s’attache au nom de Polichinelle, il ne suffisoit pas de réunir le génie presque créateur des Hermès et des Orphée, l’aventureuse témérité d’Alexandre, la force de volonté de Napoléon, et l’universalité de M. Jacotot. Il falloit être doué, dans le sens que la féerie attribue à ce mot, c’est-à-dire pourvu d’une multitude de facultés de choix propres à composer une de ces individualités toutes-puissantes qui n’ont qu’à se montrer pour subjuguer les nations. Il falloit avoir reçu de la nature le galbe heureux et riant qui entraîne tous les cœurs, l’accent qui parvient à l’âme, le geste qui lie, et le regard qui fascine. Je n’ai pas besoin de dire que tout cela se trouve en Polichinelle. On l’auroit reconnu sans que je l’eusse nommé.

Je vous ai déjà dit que Polichinelle étoit éternel, ou plutôt j’ai eu l’honneur de vous le rappeler en passant, l’éternité de Polichinelle étant, grâce à Dieu, de toutes les questions dogmatiques celle qui a été le moins contestée, à ma connoissance. J’ai lu du moins tous les livres de polémique religieuse que l’on a écrits depuis que l’on prend la peine d’en écrire, et je n’y ai trouvé de ma vie un seul mot qui pût mettre en doute l’indubitable éternité de Polichinelle, qui est attestée par la tradition monumentale, par la tradition écrite, et par la tradition verbale. — Pour la première, son masque a été retrouvé, saisissant de ressemblance, dans les fouilles de l’Égypte. On sait s’il est possible de se tromper sur la ressemblance du masque de Polichinelle ! et on m’assure que l’authenticité de ce portrait est au moins aussi bien démontrée que celle du testament autographe de Sésostris qu’on a dernièrement retrouvé aussi quelque part, à la grande satisfaction des gens de goût qui ne pouvoient plus se passer du testament de Sésostris. Pour la tradition écrite elle ne remonte pas tout à fait si haut, mais nous savons que Polichinelle existoit identiquement et nominativement à l’époque de la création de l’Académie, qui partage avec Polichinelle le privilège de l’immortalité, par lettres-patentes du roi. Il est vrai que Polichinelle ne fut pas de l’Académie, et qu’elle en parle même en termes un peu légers dans son Dictionnaire, mais cela s’explique naturellement par le sentiment d’aigreur que jettent des concurrences de gloire entre deux grandes notabilités. — Pour la tradition orale enfin, vous ne rencontrerez nulle part d’hommes assez vieux pour avoir vu Polichinelle plus jeune qu’il n’est aujourd’hui, et qui ait entendu parler à son bisaïeul d’un autre Polichinelle. — On a retrouvé le berceau de Jupiter dans l’île de Crète ; on n’a jamais retrouvé le berceau de Polichinelle. « L’âge adulte est l’âge des dieux, » dit Hésiode qui ne devoit pas croire au berceau de Jupiter. L’âge adulte est l’âge aussi de Polichinelle, et je n’entends pas tirer de là une conséquence rigoureuse qui risqueroit fort d’être une impiété. J’en conclus seulement qu’il a été donné à Polichinelle de fixer ce présent fugitif qui nous échappe toujours. Nous vieillissons incessamment, tous tant que nous sommes, autour de Polichinelle qui ne vieillit pas. Les dynasties passent ; les royaumes tombent, les pairies, plus vivaces que les royaumes, s’en vont ; les journaux, qui ont détruit tout cela, s’en iront faute d’abonnés. Que dis-je ! les nations s’effacent de la terre ; les religions descendent et disparoissent dans l’abîme du passé après les religions qui ont disparu ; l’Opéra-Comique a déjà fermé deux fois, et Polichinelle ne ferme point ! Polichinelle fustige toujours le même enfant ; Polichinelle bat toujours la même femme ; Polichinelle assommera demain soir le Barigel qu’il assommoit ce matin, ce qui ne justifie en aucune manière le soupçon de cruauté que des historiens, ignorants ou prévenus, font peser mal à propos sur Polichinelle. Ses innocentes rigueurs ne se déploient que sur des acteurs de bois, car tous les acteurs du théâtre de Polichinelle sont de bois. Il n’y a que Polichinelle qui soit vivant.

Polichinelle est invulnérable ; et l’invulnérabilité des héros de l’Arioste est moins prouvée que celle de Polichinelle. Je ne sais si son talon est resté caché dans la main de sa mère quand elle le plongea dans le Styx, mais qu’importe à Polichinelle dont on n’a jamais vu les talons ? Ce qu’il y a de certain, et ce que tout le monde peut vérifier à l’instant même sur la place du Châtelet, si ces louables études occupent encore quelques bons esprits, c’est que Polichinelle, roué de coups par les sbires, assassiné par les bravi, pendu par le bourreau et emporté par le diable, reparoît infailliblement, un quart d’heure après, dans sa cage dramatique, aussi frisque, aussi vert et aussi galant que jamais, ne rêvant qu’amourettes clandestines et qu’espiègleries grivoises. Polichinelle est mort, vive Polichinelle ! C’est ce phénomène qui a donné l’idée de la légitimité. Montesquieu l’auroit dit s’il l’avoit, su. On ne peut pas tout savoir.

Je poursuis. Polichinelle éternel et invulnérable, comme on voudroit l’être quand on ne sait pas ce que vaut la vie, Polichinelle a le don des langues, qui n’a été donné que trois fois : la première fois aux apôtres, la seconde fois à la Société Asiatique, et la troisième fois à Polichinelle. Parcourez la terre habitée, si vous en avez le temps et le moyen ; allez aussi loin de Paris qu’il vous sera possible, et je vous le souhaite, en vérité, du plus profond de mon cœur. Cherchez Polichinelle, et que chercheriez-vous ? Je vous mets au défi de suspendre votre hamac dans un coin du globe où Polichinelle ne soit pas arrivé avant vous.

Polichinelle est cosmopolite. Ce que vous preniez d’àbord pour la hutte du sauvage, c’est la maison de Polichinelle sous ses portières de coutil flottant (et vous savez si elle s’annonce de loin par le cercle joyeux qui l’entoure !). Polichinelle encore endormi, sa tête sur un bras et son bras sur la barre de sa tribune en plein vent, comme l’Aurore de La Fontaine, ne se sera pas réveillé au brusque appel de son compère, ou au retentissement de l’airain monnoyé qui sonne harmonieusement sur les pavés, que vous allez le voir tressaillir, sursaillir, bondir, danser, et que vous l’entendrez s’exprimer allègrement, comme un naturel, dans l’idiome du pays. Moi, voyageur nomade à travers toutes les régions de l’ancien monde, je n’ai pas fait vingt lieues sans retrouver Polichinelle, sans le retrouver naturalisé par les mœurs et par la parole, et si je ne l’avois pas retrouvé, je serais revenu ; j’aurois dit comme les compagnons de Regnard :

Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis.

Les colonnes d’Hercule de la civilisation des modernes ! c’est la loge de Polichinelle.

Ce n’est pas tout : Polichinelle possède la véritable pierre philosophale, ou, ce qui est plus commode encore dans la manipulation, l’infaillible denier du juif errant. Polichinelle n’a pas besoin de traîner à sa suite un long cortége de financiers, et de mander, à travers les royaumes, ses courtiers en estafettes et ses banquiers en ambassadeurs. Polichinelle exerce une puissance d’attraction qui agit sur les menus métaux comme la parole d’un ministre sur le vote d’un fonctionnaire public, puissance avouée, réciproque, solidaire, synallagmatique, amiable, désarmée de réquisitions, de sommations, d’exécutions et des moyens coërcitifs, à laquelle les contribuables se soumettent d’eux-mêmes et sans réclamer, ce qui ne s’est jamais vu dans aucun autre budget, depuis que le système représentatif est en vigueur, et ce qui ne se verra peut-être jamais, car la concorde des payeurs et des payés est encore plus rare que celle des frères. Il n’y a si mince prolétaire qui n’ait pris plaisir à s’inscrire, au moins une fois en sa vie, parmi les contribuables spontanés de Polichinelle. L’ex-capitaliste ruiné par une banqueroute, le solliciteur désappointé, le savant dépensionné, le pauvre qui n’a ni feu ni lieu, philososophe, artiste ou poëte, garde un sou de luxe dans sa réserve pour la liste civile de Polichinelle. Aussi voyez comme elle pleut, sans être demandée, sur les humbles parvis de son palais de bois ! C’est que les nations tributaires n’ont jamais été unanimes qu’une fois sur la légalité du pouvoir, et c’étoit en faveur de Polichinelle ; mais Polichinelle étoit l’expression d’une haute pensée, d’une puissante nécessité sociale, et tout homme d’État qui ne comprendra pas ce mystère, je le prouverai quand on voudra, est indigne de presser la noble main du compère de Polichinelle.

L’incomparable ministre dont j’ai eu l’honneur d’être le secrétaire particulier, dans le temps où les ministres répondoient encore aux lettres qui leur étoient écrites, se plaignant un jour de mes inexactitudes régulières, j’essayai de m’excuser comme un écolier, par le plaisir que j’avois pris à m’arrêter quelque temps devant la loge de Polichinelle. « À la bonne heure, me dit-il en souriant, mais comment se fait-il que je ne vous y aie pas rencontré ?… » Mot sublime qui révèle une immense portée d’études et de vues politiques. Malheureusement il ne conserva le portefeuille que cinquante-trois heures et demie, et je ne le plaignis point, parce que je connoissois la force et la stoïcité de son esprit. Polichinelle venoit de s’arrêter par hasard devant l’hôtel du ministère ; Polichinelle insouciant et libre, en sa qualité de Polichinelle, du caprice et de la mauvaise humeur des rois. Le ministre disgracié s’arrêta, par un de ces échanges de procédés qui signalent les bonnes éducations, devant la loge de Polichinelle. Polichinelle chantoit toujours ; le ministre se remit à l’écouter avec autant de joie que s’il n’avoit jamais été ministre, et vous l’y trouverez peut-être encore ; mais vous verrez, hélas ! qu’on n’ira pas le chercher là.

Les notabilités n’y manquent pas devant la loge de Polichinelle ! Tout le monde y passe à son tour ! Peu sont dignes de s’y fixer. L’oisif hébété la laisse en dédain ; le flâneur, impatient de nouvelles émotions, la salue tout au plus d’un regard de connoissance ; le pédant, pétrifié dans sa sotte science, la cligne en rougissant d’un coup d’œil honteux. Vous n’y craindrez pas le contact effronté de la grossière populace aux goûts blasés et abrutis, écume de l’émeute et de l’orgie, qui se roule, sale cohue, autour des monstres du carrefour, des disputes gymniques des cabarets et des échafauds du Palais ; elle a vu des enfants sans têtes et des enfants à deux têtes ; elle a vu des têtes coupées : elle ne se soucie plus de Polichinelle.

La clientèle ordinaire de Polichinelle est beaucoup mieux composée. C’est l’étudiant, fraîchement émoulu de sa province, qui rêve encore les douceurs de sa famille et les adieux de sa mère. Hâtez-vous de goûter sur son visage frais et riant l’expansion de son dernier bonheur ; demain il sera classique, romantique ou saint-simonien : il sera perdu ! — C’est le jeune député, patriote de conviction, honnête homme d’instinct, qui brave l’appel nominal pour venir méditer un moment avec Polichinelle sur les institutions rationnelles de la société. Loué soit Dieu qui l’a mis dans la bonne voie ! La tribune de Polichinelle lui apprendra plus de vérités en un quart d’heure que l’autre ne peut lui en désapprendre dans une session. — C’est le pair déshérité qui descend de son cabriolet, devenu plus modeste, pour se former au mépris des grandeurs humaines par l’exemple de Polichinelle. Homme heureux entre tous les hommes ! il a perdu la pairie, mais il a gagné la sagesse. — C’est l’érudit cassé de travail que Polichinelle délasse et reverdit, ou le philosophe épuisé de spéculations inutiles qui vient, en désespoir de cause, humilier ses doctrines trompées aux pieds invisibles de Polichinelle. — Et c’est encore mieux que tout cela !

Voilà, voilà Polichinelle, le grand, le vrai, l’unique Polichinelle ! Il ne paraît pas encore, et vous le voyez déjà ! Vous le reconnoissez à son rire fantastique, inextinguible comme celui des dieux. Il ne paroît pas encore ; mais il susurre, il siffle, il bourdonne, il babille, il crie, il parle de cette voix qui n’est pas une voix d’homme, de cet accent qui n’est pas pris dans les organes de l’homme, et qui annonce quelque chose de supérieur à l’homme, Polichinelle, par exemple. Il s’élance en riant : il tombe, il se relève, il se promène, il gambade, il saute, il se débat, il gesticule, et retombe démantibulé contre un châssis qui résonne de sa chute. Ce n’est rien ; c’est tout, c’est Polichinelle ! Les sourds l’entendent et rient ; les aveugles rient et le voient ; et toutes les pensées de la multitude enivrée se confondent en un cri : C’est lui ! c’est lui ! c’est Polichinelle !

Alors… Oh ! c’est un spectacle enchanteur que celui-ci !… Alors les petits enfants, qui se tenoient immobiles d’un curieux effroi entre les bras de leurs bonnes, la vue fixée avec inquiétude sur le théâtre vide, s’émeuvent et s’agitent tout à coup, agrandissent encore leurs beaux yeux ronds pour mieux voir, s’approchent, se disputent la première place. — Ils s’en disputeront bien d’autres quand ils seront grands ! — Le flot de l’avant-scène roule à sa surface de petits bonnets, de petits chapeaux, de petits schakos, des toques, des casquettes, des bourrelets, de jolis bras blancs qui se contrarient, de jolies mains blanches qui se repoussent, et tout cela, vous savez pourquoi ? pour saisir, pour avoir Polichinelle vivant ! Je le comprends à merveille ; mais moi, pauvres enfants, moi qui ai grisonné là, derrière vos pères, il y a quarante ans que je l’attends !…

Au second rang cependant se pressent les bonnes et les nourrices, épanouies, vermeilles, joyeuses comme d’autres enfants, sous le bonnet pointu et sous le bonnet rond, sous la cornette aux bandes flottantes et sous le madras en turban ; les bonnes de la haute société surtout, aux manières de femmes de chambre, au cou penché, à l’épaule dédaigneuse, au geste rond, au regard oblique et acéré que darde, entre de longs cils, une prunelle violette, et qui promet tout ce qu’il refuse. Je ne sais pas si cela est changé, mais je me souviens qu’elles étoient charmantes.

C’est ici que devroit commencer logiquement l’histoire de Polichinelle ; mais ces prémisses philosophiques m’ont entraîné à des considérations si profondes sur les besoins moraux de notre malheureuse société, que l’attendrissement m’a gagné au premier chapitre de l’histoire de Polichinelle. L’histoire de Polichinelle, c’est, hélas ! l’histoire entière de l’homme avec tout ce qu’il a d’aveugles croyances, d’aveugles passions, d’aveugles folies et d’aveugles joies. Le cœur se brise sur l’histoire de Polichinelle : sunt lacrymæ rerum !

J’ai promis cependant l’histoire de Polichinelle. Eh ! mon Dieu ! je la ferai un jour, et je ferai plus que cela ; car c’est décidément le seul livre qui reste à faire ; et si je ne le faisois pas, je vous conseille en ami de la demander à deux hommes qui la connoissent mieux que moi : — Cruyshank et Charlet.