Contes de la veillée/Lidivine

Charpentier (p. 257-265).


LIDIVINE.



En 1800, j’étois dans les prisons d’une ville de province, et je n’y étois pas pour la première fois. La cause de ces petits malheurs de jeune homme me dispense d’en rougir.

Je ne parlerai pas du geôlier et de sa femme, honnêtes et charitables personnes qui m’ont laissé cependant un bien tendre souvenir ; mais je ne saurois me dispenser de remarquer en passant que ce triste ministère du geôlier est un des plus honorables qu’il y ait au monde, quand il est exercé avec douceur et humanité.

Madame Henriey étoit infirme et presque toujours malade ; mais elle avoit pour la représenter, dans l’intérieur, une vieille femme de charge qui s’appeloit Lidivine,

Nom peu connu, même parmi les saints,

et que les pauvres prisonniers nommoient la divine, parce qu’ils croyoient que ce nom hyperbolique étoit son nom véritable. Il n’y a rien, en effet, qui puisse nous donner une idée plus distincte de la Divinité que la charité chrétienne.

Lidivine avoit soixante-dix-huit ans, ce qui ne l’empêchoit pas d’être vive, active, empressée, et toute à tous, comme si elle n’en avoit eu que cinquante. Elle étoit même allègre et joviale, car la première des conditions de l’hygiène c’est une bonne conscience. Il y a une foncière gaieté du cœur qui n’appartient qu’aux bonnes gens. Les esprits occupés de mauvaises pensées deviennent, au contraire, facilement tristes. Il y a bien de quoi.

Quand je pense à Lidivine, je crois toujours la voir avec son petit béguin blanc si propre, son juste noir si leste et si serré, et son cœur d’argent passé à un petit cordon de velours noir aussi, qui avoit un peu rougi. Elle n’osoit porter visiblement la croix qui y avoit été suspendue ; cela n’étoit pas encore permis ; mais elle la conservoit sans doute entre sa chair et le cilice de laine ou de crin dont elle se couvrait par pénitence, et je n’ai jamais compris que Lidivine eût à faire pénitence de quelque chose. C’étoit peut-être d’avoir été jolie, car sa pâleur saine et sa maigreur robuste ne lui avoient pas fait perdre tous les avantages d’une taille bien prise et d’une figure agréable.

Ce que je raconte ici de Lidivine, c’étoit ce que nous en pensions tous, bons ou méchants. Aussi l’influence de Lidivine sur les esprits les plus âpres et les plus rebelles avoit quelque chose de plus puissant que la force, et qui agissoit sans qu’on sût au juste comment, par une sorte de faveur providentielle. À Lidivine le secret d’affermir les cœurs abattus et de consoler les cœurs désespérés. Quand la rage soulevoit au fond des cachots une de ces émeutes de démons qui se battent avec leurs fers, et qui meurent, sans se rendre, en mordant des baïonnettes sanglantes, on n’y envoyoit plus de soldats. On y envoyoit Lidivine. Un instant après, tout étoit calme.

Dieu n’aurait pas cru faire assez pour la prison dont je vous parle, s’il n’y avoit placé que Lidivine. Elle étoit secondée par son petit-fils dans ce noble et pieux ministère. Pierre étoit un jeune homme de vingt-trois ans, foible de corps, mais infatigable de patience et de courage, qu’aucun soin ne rebutoit pour adoucir nos ennuis et pour secourir nos misères. Je ne vous donnerois qu’une idée imparfaite de sa physionomie résignée et non pas abattue, de son regard bleu, plein de compassion et de tendresse, de sa chevelure blonde, lisse, aplatie et coupée à angles droits, si je ne disois que vous avez pu remarquer des caractères pareils dans le type de nos bons paysans de montagne, ou dans les images des saints, tracées par un peintre naïf.

Pierre n’étoit pas un grand personnage, même en prison. Arrivé là, selon nos conjectures, par la protection de Lidivine, il n’y étoit guère que l’aide et le valet des guichetiers. J’appris tard que c’étoit son titre, et que ce titre, chose étrange, étoit une faveur acquise par sa bonne conduite. J’expliquerai cela tout à l’heure, si la mèche de ma lampe brûle encore.

Quoi qu’il en soit, j’avois été entraîné vers Pierre par cette sympathie d’âge qui rapproche si vite les jeunes gens, surtout quand ils sont malheureux, et par cette sympathie de croyances, le seul lien social que nos discordes politiques n’eussent pas rompu. Quand sa chemise s’entr’ouvrait dans quelque œuvre de force, à rafraîchir notre grabat en y introduisant une botte de paille neuve, ou à transporter un malade, j’avois vu souvent flotter sur sa poitrine le cordon du scapulaire. Peut-être aussi quelque instinct secret m’avertissoit que le Seigneur nous avoit imposé une vie commune de misère et de dévouement, et que notre bonheur, comme son empire, ne seroit pas de ce monde.

Notre chambrée, n° 6, étoit ordinairement ouverte par Pierre que nous chérissions tous ; et c’étoit un de ces égards auxquels nous reconnoissions la bienveillance de la geôle, car le salut religieux que Pierre nous adressoit chaque matin étoit pour nous comme une bénédiction répandue sur la journée. Une fois, les verrous tournés plus tard et plus rudement, sans égard pour notre sommeil, nous annoncèrent la visite d’un autre guichetier. Celui-ci s’appeloit Nicolas.

Nicolas étoit un bon homme qu’un autre genre de vocation, dont je ne me suis pas informé, avoit engagé au service des prisons, et qui ne s’étoit pas accommodé sans efforts, je le suppose, à l’esprit de son état ; mais il y étoit parvenu de manière à faire illusion sur ses sentiments naturels à quiconque ne les aurait pas connus. À force d’exercer les cordes basses de sa voix, le pauvre diable avoit réussi à se donner une parole rauque et menaçante, qu’il savoit rendre plus formidable en fronçant convulsivement des sourcils épais, mais doux, qui ne furent jamais destinés à exprimer la colère. Comme cette complication d’artifice devoit lui coûter beaucoup, il ne répondoit jamais plus brutalement que lorsqu’il avoit le dos tourné. Un jour qu’on le surprit à pleurer sur un homme qui alloit mourir, et qui embrassoit sa femme pour la dernière fois, il se plaignit qu’on lui eût jeté du tabac dans les yeux. J’ai rencontré vingt guichetiers comme Nicolas. Les hommes ne sont jamais si méchants qu’ils en ont l’air.

— Où est Pierre ? lui dis-je, en m’asseyant sur mon lit.

— Pierre ! Pierre ! répondit-il avec aigreur. C’est toujours Pierre qu’on demande ; on dirait qu’il n’y a que Pierre ici. Que fait-il pour vous qu’on ne fasse ? Pierre vous apporle-t-il autre chose qu’une cruche et du pain ? Une cruche, la voilà ; du pain, en voilà : si vous avez affaire à Pierre, allez le chercher. Pierre est au cachot.

— Pierre est au cachot ? m’écriai-je ; c’est une chose impossible. Qu’a-t-il fait ?

— Ce qu’il a fait ? est-ce que je sais cela, moi, ce qu’il a fait ? Est-ce que cela me regarde ? Est-ce que je me mêle de ce que font les autres ? une porte ouverte trop tôt, une porte fermée trop tard, une lettre remise secrètement avant d’avoir été lue, une complaisance de lâche et de fainéant pour vos camarades ou pour vous. Il en est bien capable, le petit bigot !

Je n’ai pas besoin de dire que Nicolas avoit tourné le dos pour prononcer ces grosses paroles.

— C’est infâme ! repris-je en l’interrompant, c’est horrible ! Si les magistrats le savoient, on réprimeroit sévèrement un tel abus de pouvoir. Le cachot est une pénalité très-grave ; et nulle pénalité ne peut être infligée à un homme libre que par l’autorité de la loi. Cette vexation est indigne à l’égard de Pierre, comme elle serait indigne au vôtre. Je vous dis qu’elle crie vengeance !

— Bon ! répliqua Nicolas en me regardant fixement cette fois. Avez-vous pris, par hasard, votre ami Pierre pour un homme libre comme moi, qui peux quitter la maison ce soir en demandant mes gages ? Il est prisonnier comme vous, à cela près que vous passez demain en justice, et que ces messieurs de là-haut sont parfaitement maîtres de vous renvoyer chez vos parents, si vous avez de bons témoins ; tandis que Pierre a treize ans à faire encore, puisqu’il n’en a fait que sept, et treize ans de galères, vraiment, quand l’idée en viendra au commissaire du pouvoir exécutif, qui le retient par faveur, comme dans un château de plaisance. Je conviens que cela serait dur ; mais que voulez-vous ? il n’avoit pas l’âge pour être guillotiné.

La guillotine, les galères, cet honnête Pierre, cette admirable Lidivine, toutes les apparences qui m’avoient frappé, toutes les notions que je venois de recueillir dans une conversation de deux minutes, se confondoient tumultueusement dans mon esprit, quand la porte se referma sur moi. Je ne pouvois plus interroger Nicolas qui n’auroit probablement pas été d’humeur à me répondre ; mais je croyois l’entendre encore murmurer son refus à travers l’épaisse muraille, sur un ton plus grave que celui des verroux : « Est-ce que je sais cela, moi ?

« Est-ce que cela me regarde ? Est-ce que je me mêle de ce que font les autres ?… »

Je passai en justice, en effet, dès le lendemain, comme Nicolas me l’avoit annoncé, et je fus acquitté à la majorité de neuf voix sur douze. On ne sera peut-être pas étonné si j’ajoute naïvement que jamais résultat avantageux d’un scrutin ne m’a été plus agréable.

La première chose qui m’occupa quand je me trouvai libre, ce fut l’histoire de Lidivine et de Pierre. Un vieux prêtre, saintement téméraire, s’étoit réfugié dans leur famille, en 1793, pour porter de là des exhortations et des espérances à son troupeau de chrétiens sans pasteur et sans autels. Il fut surpris en officiant, et tendit ses bras aux fers, comme un martyr des premiers âges de l’Église. Son petit peuple du hameau le défendit malgré lui, avec cette ardeur de dévouement que la religion inspire toujours quand elle est persécutée. Ils étoient quinze. Treize moururent sur l’échafaud du confesseur, après avoir reçu sa dernière bénédiction. La grand’mère avoit plus de soixante-dix ans, le petit-fils en avoit moins de seize ; et, selon la juste expression du guichetier, l’un des deux avoit plus d’âge qu’il n’en falloit, l’autre n’avoit pas encore l’âge pour être guillotiné. C’est à cause de cela que Lidivine et Pierre étoient en prison.

Dans ces entrefaites, Bonaparte étoit revenu, Bonaparte, ce géant de la civilisation, qui la rapportoit toute faite, et qui ne put pas la raffermir sur des bases éternelles, parce que Dieu n’en vouloit plus. La révision de ces procédures exceptionnelles d’une législation d’anthropophages étoit devenue facile. Un grand nombre d’honnêtes gens s’intéressèrent au sort de Pierre et de Lidivine. Il n’y a rien de si commun que de trouver des cœurs tout disposés à la réparation du mal quand il n’y a plus de péril à l’empêcher. Je ne parlois pas de ces efforts à mes amis de prison que je voyois souvent, parce que je savois déjà, par une expérience précoce, que la moindre révolution de bureau pouvoit les rendre inutiles. Au moment où les pièces qui annuloient leur jugement m’arrivèrent, bien authentiques et bien légalisées, je volai vers eux, dix fois plus heureux que je n’étois, en les quittant le jour de mon absolution. Je portois à Lidivine et à Pierre vingt-six ans de liberté.

Aussi me souvient-il de cette impression comme si je n’avois ni souffert ni vu souffrir depuis. C’étoit à quatre heures du soir, par une belle journée de printemps, comme la Franche-Comté en a quelquefois en avril ; mais l’heure n’étoit pas expirée, et les prisonniers jouissoient encore dans la cour, sous la lumière d’un plein soleil, bien tiède et bien réjouissant, de ses dernières minutes de récréation. Il y a dans les prisons un temps et un lieu qui sont assignés à la récréation, c’est moi qui vous le certifie.

— Vous êtes libres, m’écriai-je en sautant tour à tour au cou de Pierre et de Lidivine. — J’eus quelque peine à m’en faire comprendre ; mais tout le monde m’avoit compris, et l’émotion de ces pauvres gens, qui baignoient de larmes leurs joues et leurs cheveux, expliquoit assez mes paroles.

Après cela il y eut un grand silence, un silence grave et triste ; car il y a d’autres liens à rompre, dans une prison qu’on habile depuis sept ans, que ceux de la captivité. Lidivine regardoit ces femmes, ces convalescents, ces infirmes dont elle avoit été si longtemps la mère, et qu’elle s’étoit flattée de ramener peu à peu à la religion et à la vertu ; elle s’arrêta enfin devant un vieillard tout cassé, que la fatigue de l’âge ou l’excès de la joie avoit comme enchaîné à sa place :

— Eh ! Georges ! lui dit-elle, qui le portera ton bouillon ?

Ensuite elle revint à moi, et, pressant ma main dans ses deux mains :

— Je suis vraiment libre ? dit-elle.

— Oui, Lidivine.

— Je pourrais sortir avec vous maintenant, si je voulois ?

— Oui, Lidivine.

— Vous me mèneriez tout maintenant chez l’avocat de mes prisonniers ?

— Oui, Lidivine.

— Vous pourriez me montrer la maison du médecin de mes malades ?

— Oui, Lidivine ; et l’église qui va se rouvrir ; car nous vivons sous un gouvernement humain, juste, éclairé, qui sentira la nécessité d’appuyer son pouvoir sur la foi. Dieu est le meilleur des auxiliaires.

— Vous avez raison, mon ami ! Oh ! si j’étois sûre de n’être pas à charge en prison…

La femme du geôlier l’embrassa et fit un mouvement involontaire pour la retenir.

— Voilà qui est bien, continua-t-elle en souriant, pendant que du revers de la main elle essuyoit ses yeux. Je ne suis pas encore si vieille que je ne puisse honnêtement gagner mon pain chez mes maîtres. Allez vous coucher bravement, vous autres, car voilà quatre heures qui sonnent. Nous nous retrouverons demain. Je ne veux pas sortir d’ici… Où irois-je, d’ailleurs, ajouta Lidivine, pour être plus utile ou plus heureuse ? Une maison, un village, une famille, il n’y en a plus pour moi : le cimetière même ne me diroit rien ; car mon mari, mes frères et mes enfants n’y sont pas. Vous savez qu’ils sont morts bien loin de là, et qu’on les a mis je ne sais où. Quant à Pierre, c’est autre chose ; il est jeune, beau, industrieux, patient, et, par-dessus tout, craignant Dieu. Si le monde est revenu au bien, comme vous dites, mon pauvre Pierre prospérera peut-être. Viens ici, mon enfant, que je le bénisse et que je te dise adieu ! Pierre n’avoit pas encore parlé. Il paroissoit plongé dans une méditation sérieuse et embarrassé de rompre le silence ; enfin, il se rapprocha de Lidivine, à l’appel qu’elle venoit de lui faire.

— Jamais, ma mère, dit-il avec fermeté. J’ai pensé quelquefois à la vocation que je suivrois quand mon temps seroit fini ; j’aurois voulu être prêtre, mais je n’ai pas eu le loisir de devenir savant. Au reste, si le ministère de prêtre est grand, celui de guichetier a des devoirs que j’aime et auxquels je ne veux pas me soustraire. Nicolas a besoin d’un aide, et il sait maintenant que ma compassion pour des peines que j’ai ressenties depuis l’enfance ne m’a jamais détourné de mes obligations. Je vous supplie de me permettre, ma mère, de ne pas sortir de prison. C’est la vie que le Seigneur m’a faite, et je n’y renoncerai pas.

Les prisonniers étoient partis. Nicolas n’avoit plus de motifs pour contraindre l’expression de son excellent naturel.

— Reste ! reste ! crioit-il à Pierre en pleurant à chaudes larmes.

— N’est-il pas vrai qu’à ma place vous auriez fait comme moi ? dit Pierre en se retournant de mon côté.

— Oui, mon ami, si j’en avois eu le courage.

Lidivine et Pierre sont morts au service des prisonniers.