Contes d’un buveur de bière/Le Filleul de la Mort

Librairie internationale (p. 195-213).

Le Filleul de la Mort




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Deulin - Contes d’un buveur de bière, 1868 (page 7 crop).jpgu temps jadis, il advint une fois que la Mort s’ennuya. Le vieux faucheur ne manquait point d’occupation ; seulement il avait pris sa besogne en dégoût.

C’eſt là pourtant une royale besogne & il doit y avoir plaisir à égaler d’un coup de faux les pâtres & les potentats ; mais les gens sont ainsi faits, que nul n’eſt content de son métier.

« Toujours détruire, se disait le pauvre homme ; depuis six mille ans que le monde eſt monde, toujours faucher des têtes, quelle exiſtence ! Ah ! que je serais donc heureux de pouvoir me reposer une fois ! Dieu le Père s’eſt bien reposé le septième jour, après qu’il eut créé l’homme.

Créer ! quel divin mot ! Le dernier des artisans peut avoir un fils qui lui ressemble ; moi seul suis condamné à ne jamais revivre dans mes enfants. Pour loyer de six mille ans de services, Dieu le Père, ô bon Dieu, tu devrais bien donner un fils à ton serviteur !

— Je ne corrige jamais mon œuvre, répondit Dieu le Père. Tu as été mis dans le monde pour détruire, non pour créer. Tout ce que je puis faire pour toi, c’eſt de t’octroyer la faveur d’être le parrain d’un enfant dont tu rencontreras le père demain, en revenant de faire ta journée. »

Le lendemain, la Mort rencontra Jean-Philippe, le gros censier du Chêne-Raoult, dont la femme venait d’accoucher d’un treizième garçon.

Jean-Philippe, voulant un homme juſte pour parrain de son fils, choisit l’universel faucheur ; & celui-ci donna à son filleul le nom de Macaber, qui en arabe signifie cimetière.

Chaque soir, en revenant de son ouvrage, la Mort faisait une visite à son filleul ; il le prenait sur ses genoux, le couvrait de baisers & lui apportait des couques sucrées & de petits moulins à vent qu’il avait achetés en passant à Condé.

On mit bientôt le jeune gars au collège & la Mort paya sa pension. L’enfant montra une intelligence extraordinaire. À dix-huit ans, il couronna ses humanités par les plus brillants succès. Il fallut songer à lui trouver un état.

« Fais-toi médecin, lui dit la Mort, & tu deviendras riche & célèbre ; car c’eſt là une profession qui relève de moi.

La vie eſt une lampe où l’on ne peut remettre de l’huile. Tu ne guériras donc point les gens dont la lampe sera épuisée ; mais je vais t’indiquer un moyen de prédire à coup sûr là guérison ou la mort de tes clients : cela te vaudra une grande considération.

Lorsque tu me verras debout au chevet d’un malade, — & j’y serai visible pour toi seul, — affirme que le malade eſt perdu. Si, au contraire, tu m’aperçois au pied du lit, réponds hardiment qu’il s’en tirera.

Quant aux remèdes, ordonne ceux qui seront à la mode & moque-toi du reſte, comme tes confrères de la Faculté. »


ii


Macaber suivit le conseil de son parrain : il fut bientôt le plus illuſtre médecin de la Flandre, & fit une sérieuse concurrence à Notre-Dame de Bon-Secours, qui guérit les affligés.

Or, il arriva que la fille du roi des Pays-Bas tomba malade. Tous les médecins du royaume furent appelés. Ils s’accordèrent à dire que la jeune princesse mourait d’une maladie de langueur ; mais aucun d’eux ne put y porter remède.

Le roi fit venir le filleul de la Mort & lui promit une tonne d’or s’il parvenait à opérer une cure si difficile.

Macaber se baissa pour observer le visage de la malade. Comme, malgré sa pâleur, la princesse était merveilleusement belle, il en devint tout à coup éperdument amoureux.

En relevant la tête, il aperçut la Mort debout au chevet du lit.

À cette vue, le docteur pâlit ; mais il se remit aussitôt & demanda qu’on le laissât seul avec la princesse. La malade dormait.

Sauvez-la, je vous prie, mon parrain, dit Macaber.

— Tu sais bien que la chose eſt impossible.

— Je l’aime éperdument.

— Que veux-tu que j’y fasse ?

— On a raison de dire que la Mort eſt impitoyable ! s’écria Macaber ; mais je saurai lui arracher sa proie ! »

Il alla ouvrir la porte & dit au roi : « Je ne connais qu’un moyen de guérir votre fille : c’eſt de changer vivement la disposition du lit. Ordonnez qu’on mette le chevet où sont les pieds & les pieds à la place du chevet. »

Quoique le remède semblât singulier, le roi siffla dans un sifflet d’argent, & aussitôt quatre nègres parurent. Ils se hâtèrent de suivre l’ordonnance.

« La Mort va ainsi se trouver aux pieds, pensait le docteur en se frottant les mains ; la princesse lui échappera & mon parrain sera bien attrapé. »

Mais, hélas ! quelle que fût l’agilité des noirs, le parrain se montra encore plus prompt, & la princesse rendit l’âme pendant qu’on tournait le lit.

Tous les médecins s’accordèrent à dire que ce mouvement intempeſtif avait tué la malade, en faisant affluer le sang au cœur.

Le monarque entra dans une violente colère. Il commanda qu’on saisît le docteur ignorant & qu’on le jetât dans la mer.

L’ordre fut exécuté sur-le-champ ; mais, comme la lampe de Macaber était pleine d’huile, il fut ballotté trois jours & trois nuits par les vagues, & aborda sur un rivage inconnu.

Macaber maudissait son sort. En perdant la princesse, ses amours, il avait tout perdu. La vie lui était devenue insupportable. Il ne prit même point la peine de se lever &, reſta au soleil, sur le sable, attendant la Mort.

La Mort parut.

« Que fais-tu là, mon fils, lui dit-il.

— Je vous attends, mon parrain.

— Pourquoi faire ?

— Pour me conduire vers ma princesse.

— Mais ton heure n’eſt point venue.

— Je saurai bien l’avancer.

— Et comment ? Tu vois bien que la mer n’a point voulu de toi.

— Je connais un monſtre plus vorace.

— Quel eſt-il ?

— La faim ! L’homme eſt libre de ne point alimenter sa lampe ! »

Le vieux faucheur tressaillit. Il adorait son filleul & ne pouvait se faire à l’idée de le perdre si tôt.

Il se fâcha, pria, pleura, supplia : son filleul reſta inébranlable.

« Voyons, malheureux enfant, dit-il enfin, parle ; qu’exiges-tu de moi ? »

Macaber ne répondit point.

« Veux-tu de l’or ? veux-tu un boisseau de diamants ?

— Pouvez-vous faire revivre ma princesse ?

— Tu sais bien que ce n’eſt point mon métier ressusciter les gens.

— Alors…

— D’ailleurs, elle avait le nez trop court. Veux-tu dix princesses plus belles que celle-là ? »

Macaber haussa les épaules. « On voit bien, dit-il, que vous n’avez jamais été amoureux. »

La Mort se serait arraché les cheveux, s’il n’avait eu le crâne chauve & poli comme verre.

De colère, il donna un grand coup de sa faux dans un énorme rocher en murmurant : « Maudite faux ! » Le rocher se fendit du haut en bas, puis tomba en poussière.

Macaber se leva tout à coup. « Je consens à vivre, dit-il, à une condition : vous me confierez l’inſtrument qui m’a ravi mes amours.

— Ma faux ! mais jamais Dieu le Père ne permettra…

— En ce cas, laissez-moi mourir en paix ; » & il se recoucha sans plus vouloir répondre.

« N’eſt-ce pas, Dieu le Père, que cet enfant demande l’impossible ? » s’écria la Mort avec désespoir.

« Accorde-lui sa demande, » répondit Dieu le Père.

Dieu le Père était las d’entendre les hommes récriminer sans cesse contre la Mort. Il voulut condescendre à mettre une fois pour toutes la grande faux à la disposition d’un mortel.

« Eh bien ! prends-la, dit la Mort à Macaber, mais jure-moi que jamais tu n’en useras contre toi-même. »

Macaber le jura, prit la faux & s’en alla.


III


Le filleul de la Mort était naturellement bon & sensible, & le malheur ne l’avait point aigri. Il n’avait exigé la grande faux qu’en vue de faire du bien à ses semblables.

« Je faucherai, s’était-il dit, ceux qui demanderont à mourir, ou dont la vie sera à charge aux autres. Je ferai le bonheur du genre humain ; cela m’aidera à oublier mon malheur. »

Il ne tarda point à rencontrer, sur le bord d’un fossé, un vieux pauvre, perclus de tous ses membres & rongé par la vermine.

« Ô Mort ! quand viendras-tu me délivrer ? s’écriait le vagabond.

— Tout de suite ! » répondit Macaber, & d’un coup de faux il le délivra.

Mais l’âme ne fut point plus tôt séparée du corps, qu’elle murmura Coquin de sort ! mon corps se serait peut-être guéri, & qui sait si nous ne serions point devenus riches !

— Voilà qui me servira de leçon, se dit le faucheur. Je suis suffisamment édifié sur les plaintes des hommes & leur dégoût de la vie.

Et il se remit en route.

Comme il passait par un village, il aperçut, sur le seuil d’une chaumine, une paysanne qui tenait dans ses bras un enfant si malingre, si chétif & si laid, qu’il faisait peine à voir.

Ses jambes n’étaient pas plus grosses que des bras, & ses bras que des doigts. Il ne pouvait se tenir debout, & sa respiration semblait une suite dé gémissements.

« Pauvre petit sec héron, disait la mère, que deviendras-tu, quand je ne serai plus là ? Ah ! le bon Dieu ferait bien de te rappeler à lui ! »

Le faucheur l’entendit, & cette fois crut sagement agir en délivrant d’un seul coup la mère & l’enfant. Mais quand la mère vit son fils mort, sa douleur fut bien autrement vive.

La malheureuse femme en devint folle, car elle aimait cet enfant dix fois plus qu’elle n’en aurait aimé un autre.

Elle l’aimait pour toutes les peines qu’il lui avait coûtées & d’autant plus qu’il était plus faible & plus laid !

IV


Macaber réfléchit. « J’ai fait fausse route, se dit-il. Le meilleur moyen de rendre les mortels heureux, ce n’eſt point de les délivrer de la vie, c’eſt de les débarrasser des méchants. »

Pour être plus certain de ne point se tromper, il revint en Flandre, où les hommes lui étaient connus de longue date.

À cette époque, il y avait à Maubeuge un bourgmeſtre dont la mauvaise réputation s’étendait à dix lieues à la ronde. Ce bourgmeſtre ne se servait de sa puissance que pour commettre le mal, à ce point qu’on disait en commun proverbe : « Dieu nous gard’ de la guerre, de la peſte, de la malemort & du bourgmeſtre de Maubeuge ! »

C’eſt par lui que le filleul de la Mort résolut de commencer le cours de ses exécutions, & il le trancha dans sa fleur, comme on arrache une plante vénéneuse. Macaber se figurait que son coup de faux allait être salué par les bénédictions de toute la ville.

Grande fut sa surprise quand il vit accourir aux obsèques du défunt la foule de ceux qui l’abhorraient naguère ; bien plus grande encore, quand il entendit prononcer sur sa tombe de magnifiques discours, où les vices les plus odieux étaient transformés en vertus éclatantes.

Cette dernière expérience acheva de le décourager. Il se décida à s’en retourner vers son parrain & à lui remettre cette faux, dont il n’avait pu parvenir à faire un bon usage.

Cependant, le bruit s’était sourdement répandu que Macaber, du Chêne-Raoult, disposait d’un pouvoir surnaturel, dont il se servait pour purger le monde des méchants.

Or, la ville de Condé était alors en proie à un juge hypocrite qui, sous le masque de la dévotion, rendait la juſtice à faux poids. Il craignit que Macaber ne le punît de ses prévarications, & songea à prévenir l’effet de la faux vengeresse. Il le fit arrêter & traduire à son tribunal.

Le faucheur aurait pu terminer le procès d’un seul coup, mais il voulut voir jusqu’où irait la méchanceté des hommes, dont il n’avait cherché que le bonheur.

La grande faux fut saisie, & figura au procès comme pièce de conviction. En moins d’une heure, le bienfaiteur de l’humanité fut accusé de sorcellerie, jugé & condamné à être brûlé vif.

Le jour de l’exécution, la place de Condé fut envahie par une foule d’honnêtes gens qui se réjouissaient d’assiſter à un si beau supplice.

Le filleul de la Mort parut pieds nus, en chemise & la corde au cou, pendant que la cloche sonnait à toute volée.

Il fut salué par, une immense clameur d’imprécations, & monta sur le bûcher qui était aussi haut que le beffroi.

Le bourreau y mit le feu & y jeta la grande faux, pour qu’elle subît le même sort que son maître. Le bûcher brûla trois jours & trois nuits.

Le matin du quatrième jour, sur les cendres fumantes, apparut un homme debout, tenant une faux à la main : c’était le filleul de la Mort ! À cette vue, les Condéens s’enfuirent épouvantés.

Macaber considéra que, s’il eſt vrai que nul n’eſt prophète en son pays, on lui avait fait bien de l’honneur en le prenant pour un sorcier, & il ne voulut point se venger de ses compatriotes.

Seulement, il commanda qu’on saisît le juge prévaricateur, &, pour le punir d’avoir si mal tenu la balance de la Juſtice, il en fit forger une en fer & haute de vingt pieds : il la suspendit au bec du coq qui perche au bout du clocher.

Dans un des bassins il plaça le juge, &, ses crimes dans l’autre. Le premier bassin fut enlevé tout de suite jusqu’au fléau par le poids du second ; & Macaber condamna le magiſtrat abominable qui avait murmuré tant de patenôtres pour rire, à prier pour de bon jour & nuit, jusqu’à ce que les deux bassins fussent de niveau.

On assure que la balance eſt toujours au haut du clocher, mais que les paysannes de Fresnes, de Vieux-Condé, de Macou & de Thinvincelles ont beau écarquiller les yeux, en allant au marché, elles ne voient jamais bouger le bassin du juge.

Tous les cent ans, le bassin baisse, dit-on, d’une ligne, & il n’eſt encore qu’à mi-route.


V


« Décidément, pensa Macaber, je ne me mêle plus de faire le bonheur des hommes. C’eſt là un métier de dupe, & j’ai éprouvé par moi-même que tout bienfait mérite sa punition.

Désormais, je ne veux me servir de ma faux que pour ma propre félicité. À moi les honneurs & la puissance !

Le roi des Pays-Bas s’eſt assez mal conduit envers nous ; commençons par le déloger de son trône, & mettons-nous à sa place. On doit y être plus à l’aise que sur la grand’place de Condé. »

Il partit donc, précédé de sa renommée. Le roi des Pays-Bas s’enfuit à son approche, & Macaber trouva les portes du palais toutes grandes ouvertes. Il monta sur le trône, ceignit la couronne, & fut proclamé roi par les habitants des Pays-Bas.

Il notifia aussitôt son avènement à tous les souverains de la terre, en les appelant ses chers cousins. Mais les souverains ne voulurent point admettre dans leur famille un vagabond, qui avait été brûlé comme sorcier sur la grand’place de Condé.

Ils avaient bien ouï parler du pouvoir de Macaber, mais ils n’en croyaient point un mot, & renvoyèrent ses ambassadeurs de la façon la plus méprisante. Macaber leur déclara la guerre.

Le général en chef de son armée vint lui offrir ses services. « Je n’ai pas besoin de vous, » lui dit-il ; &, de fait, il partit seul avec sa faux.

Tous les rois de la terre rassemblèrent leurs troupes dans une plaine immense, & attendirent de pied ferme le roi des Pays-Bas & son armée. Jamais le soleil n’avait vu une pareille réunion d’hommes de guerre.

Il y en avait de toute espèce, depuis ceux qui marchent nus jusqu’à ceux qui ne vont que sous une carapace de fer ; depuis ceux qui se battent à pied jusqu’à ceux qui combattent à cheval ou montés sur des éléphants ; depuis ceux qui dardent des flèches & des javelots jusqu’à ceux qui lancent des balles, des boulets & des bombes.

Quand les rois virent arriver Macaber seul, avec sa faux, ils éclatèrent de rire & lui envoyèrent demander s’il les prenait pour un champ d’orge.

« Rira bien qui rira le dernier, répondit le filleul de la Mort : vous pouvez donner le signal de la danse. »

Les ennemis lui décochèrent aussitôt une grêle de dards, de flèches, de balles, de boulets, de bombes, d’obus, de grenades & autres projectiles ; mais il s’avançait là-dessous sans plus en souffrir qu’un berger qui ramène ses moutons sous la pluie. Il s’amusa même, dit-on, à rechasser les balles avec la main.

Alors il ôta son habit, retroussa les manches de sa chemise, &, pareil à un faucheur qui entre dans un pré, il pénétra dans les rangs & se mit à faucher avec sa grande faux d’un mouvement lent & régulier.

Il abattait mille têtes d’un coup, &, au bout d’une heure de cet exercice, il n’était non plus fatigué que s’il n’avait fauché que de l’herbe.

Les ennemis tentèrent de s’enfuir ; mais comme ils s’embarrassaient les uns dans les autres, & que Macaber, avec sa faux, devançait les chevaux les plus rapides, il ne leur reſta d’autre ressource que de se jeter à ses pieds & de demander grâce.

Le vainqueur leur pardonna, à la condition que les rois vaincus lui rendraient hommage. Il fut nommé sur le champ de bataille empereur de l’univers, & devint, par cette seule victoire, plus puissant que ne l’ont jamais été Alexandre, César & Napoléon.

Sur le sommet de la plus haute montagne du globe, il fit conſtruire un immense palais étincelant d’or & de diamants & s’y enferma dans sa gloire.

Les rois vaincus sollicitèrent l’honneur de le servir à genoux, & S. M. Macaber ier fut adoré comme un dieu par tous les peuples de la terre.

Il passait sa journée sur un trône d’or massif, ce qui doit être une manière bien agréable de passer sa journée. Il portait une énorme couronne d’or de trois coudées, garnie d’émeraudes & d’escarboucles ; il tenait d’une main le sceptre & de l’autre le globe impérial.

Derrière lui étaient placés ses gardes, par rang de taille, depuis le plus petit nain, grand comme Manneken-Pis, jusqu’au géant haut de dix pieds. Il ne sortait que dans un palanquin porté par des rois & précédé de cent tambours.

Les champs, les coteaux, les forêts, les lacs & les mers du monde entier étaient mis à contribution pour approvisionner sa table, & il ne dînait qu’au son d’une musique délicieuse.

Sa Majeſté mangeait de la tarte & buvait de la bière de Louvain à chaque repas.

Pareil au roi Salomon, Macaber possédait mille femmes d’une rare beauté ; &, comme d’un geſte il pouvait les faire mourir, il avait à les gouverner moins de peine que chacun de nous n’en éprouve à gouverner la sienne.

Il lui arrivait quelquefois de les battre pour se diſtraire, &, chose étonnante & presque incroyable ! pas une ne le trompait.

Tout tremblait devant lui. Pourtant il n’avait sous les yeux que des figures souriantes, &, quelque mal qu’il commît, il n’entendait qu’un concert de louanges.


VI


Si jamais homme goûta le bonheur, à coup sûr cet homme dut être Macaber. Hélas ! non, Macaber n’était point heureux. Il ne lui manquait qu’une chose, une seule, une chose bien commune & que peut posséder le dernier des hommes & même des animaux : il n’était point aimé & n’aimait personne. Cela suffisait à empoisonner toutes ses jouissances.

Il voyait le sourire sur les lèvres, il sentait la haine au fond des cœurs. Il n’avait point d’amis, il n’avait que des valets.

La peur faisait ramper le monde entier à ses pieds, & cette bassesse universelle soulevait son mépris & causait son désespoir.

Il aurait donné l’empire de l’univers pour qu’un de ses flatteurs osât une seule fois lui dire la vérité en face.

Supplice épouvantable pour un homme que l’amour avait conduit à cette extrémité de vouloir être adoré comme un dieu !

Un soir, enfin, las de toutes ces grimaces, de tous ces mensonges, de toutes ces bassesses & de toutes ces haines, Macaber dépouilla son manteau impérial, revêtit des habits de paysan, prit la fatale faux & sortit de son palais par une porte dérobée, sans rien dire à personne.

Il s’enfuit comme un malfaiteur, de crainte d’être reconnu & ramené à son trône.

Il ne cessa de marcher que quand il fut arrivé à l’huis de la hutte où la Mort se reposait, les bras croisés.

« Ah ! tenez, mon parrain, dit-il, reprenez votre faux & laissez-moi vivre comme le dernier des mortels : je serai plus heureux !

— Ainsi soit-il ! » répondit la Mort ; & il se remit sur-le-champ à sa besogne.

Macaber ne voulut même plus exercer la profession de médecin, qui lui rappelait trop son ancienne puissance : il se fit cultivateur, pour produire enfin, après avoir tant détruit !

Il s’établit au hameau du Chêne-Raoult, épousa une honnête paysanne & en eut dix enfants.

Le filleul de la Mort vécut jusqu’à près de deux cents ans. C’eſt le cas de longévité le plus remarquable qu’on ait vu depuis les patriarches.

Sur ses vieux jours, il racontait quelquefois sa merveilleuse hiſtoire aux petits-fils de ses arrière-petits-fils, qui en riaient doucement & pensaient tout bas que le bonhomme radotait : car les gens d’alors étaient déjà comme ceux d’aujourd’hui, qui rient de tout & ne croient plus à rien.


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