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Groupe E.


Le Conte du Clerc.


Le Prologue du Clerc.


Ci-suit le Prologue du conte du clerc d’Oxford.


« Messire Clerc d’Oxford (dit notre hôte),
vous chevauchez aussi coi et muet que pucelle
nouvellement épousée, assise au repas de noces ;
de ce jour n’entendis-je un mot de votre langue.
Je crois que vous étudiez quelque sophisme,
mais Salomon a dit : « Un temps pour chaque chose ».

Pour l’amour de Dieu, faites-nous meilleure mine :
ce n’est point ici le moment d’étudier.
Racontez-nous quelque joyeuse histoire, pardieu !
10car tout homme qui est entré en un jeu
doit nécessairement à ce jeu consentir.
Mais ne prêche pas, comme frère en carême
pour nous faire pleurer nos vieux péchés,
et que ton histoire ne nous fasse point dormir.

Raconte-nous quelque joyeuse aventure :
vos phrases, vos images et vos figures,
gardez-les en réserve jusqu’à ce que vous rédigiez
dans le grand style dont on écrit aux rois.
À présent, parlez assez simplement, je vous en prie,
20pour que nous puissions comprendre ce que vous direz. »

Ce digne clerc répondit bénignement :
« Hôte (dit-il), je suis sous votre férule ;
pour l’instant vous nous avez en votre gouverne,
aussi vous rendrai-je obéissance
autant que le veut la raison, c’est certain.
Je vais vous raconter une histoire[1], laquelle

j’appris à Padoue d’un clerc dont le mérite
est prouvé par ses paroles et par ses œuvres.
Il est mort maintenant et cloué dans son coffre :
30Dieu veuille accorder le repos à son âme !

François Pétrarque, poète lauréat,
ainsi s’appelait ce clerc, dont la rhétorique douce
illumina toute l’Italie de poésie,
comme Linien[2] le fit de philosophie,
de jurisprudence ou d’autres arts particuliers[3] ;
mais la mort, qui ne souffre pas que nous demeurions ici-bas
plus d’un clin d’œil pour ainsi dire,
tous deux les a tués, et tous nous devons mourir.

Mais pour revenir à ce digne homme
40qui m’enseigna le conte dont je parlais,
je dis que d’abord il compose dans le grand style,
avant d’arriver au cœur de son récit,
un poème, dans lequel il décrit
la Piémont et le pays de Saluces,
et où il parle des Apennins, ces hautes collines
qui sont à l’ouest les confins de la Lombardie,
et du mont Vésule en particulier
où le Pô dans une petite fontaine
prend son premier essor et sa source
50pour augmenter sans cesse en coulant vers l’est
jusqu’à l’Emilie[4], jusqu’à Ferrare et Venise :
toutes choses qu’il serait long de détailler.
Et vraiment, à mon jugement,
il me semble que ce sont choses impertinentes,
sauf qu’il veut ainsi amener son sujet.
Mais voici son histoire, si vous voulez l’entendre. »


Conte du Clerc.


Ici commence le conte du clerc d’Oxford.


Il est sur le flanc ouest de l’Italie,
tout à la racine du froid Vésule,
une plaisante[5] plaine, abondante en victuaille,
60où maint château et village[6] se peuvent voir
qui furent fondés au temps de nos vieux pères,
ainsi que maint autre spectacle délectable,
et Saluces est le nom de ce noble pays.

Un marquis, autrefois, était seigneur de cette terre,
comme l’avaient été ses dignes ancêtres avant lui ;
obéissants et tout prêts sous sa main
étaient tous ses vassaux, petits et grands ;
ainsi vit-il dans les délices et y a-t-il vécu depuis longtemps,
par la grâce de la fortune aimé et craint
70et des seigneurs et des communes.

Pour parler de sa lignée il était, en outre,
le plus noble de toute la Lombardie par sa naissance,
beau de sa personne, et fort, et jeune de son âge,
et plein d’honneur, ainsi que de courtoisie,
assez prudent pour régir ses états,
sauf en quelques points où il était blâmable,
et Gualtier était le nom de ce jeune seigneur.

Si je le blâme, c’est qu’il ne considérait pas
ce qu’à l’avenir il pourrait lui arriver,
80mais que toutes ses pensées allaient à ses plaisirs présents,
comme à la chasse au faucon ou à courre de tous côtés :
presque tous les autres soucis, il les laissait glisser loin de lui,
et, pis que tout le reste, il refusait aussi
d’épouser aucune femme, quoi qu’il pût advenir.

Sur ce point seulement ses sujets s’affligeaient si fort,
qu’un jour, en troupe, ils allèrent vers lui,

et l’un d’entre eux, comme le plus sage et le plus savant,
ou comme celui dont le seigneur accepterait le mieux
qu’il lui dit ce que son peuple pensait,
90ou comme celui qui pouvait le mieux exposer telle matière,
c’est lui qui dit au marquis ce que vous allez ouïr :

« O noble marquis, votre bienveillance
nous rassure et nous donne le courage,
toutes les fois que s’en présente l’occasion et la nécessité,
de venir vous confier nos chagrins[7] ;
consentez aujourd’hui, seigneur, dans votre bonté,
que, le cœur affligé, nous nous plaignions à vous,
et que votre oreille ne soit pas sourde à ma voix.

Bien que je n’aie point plus de part en cette affaire
100qu’aucun autre homme ici présent,
cependant, puisque vous, mon seigneur si cher,
m’avez toujours témoigné faveur et grâce,
j’oserai d’autant mieux vous demander quelques instants
d’audience, pour vous exposer notre requête,
et vous, mon seigneur, en ferez tout juste ce qu’il vous plaira.

Car, certes, seigneur, nous vous aimons tant,
vous et vos œuvres, et toujours vous avons tant aimé[8],
que nous ne saurions nous-mêmes imaginer comment
on pourrait vivre avec plus de félicité,
110sauf en un point, seigneur : si c’était votre volonté
et votre bon plaisir de devenir époux,
alors votre peuple aurait le souverain repos du cœur.

Courbez la tête sous ce bienheureux joug,
fait de souveraineté et non de servitude,
et que l’on appelle épousailles ou mariage ;
et réfléchissez, seigneur, dans vos sages pensées,
combien vite passent nos jours, de diverses manières :
car en sommeils ou en veilles, promenades ou chevauchées,
toujours s’enfuit le temps, il ne s’arrête pour personne.

120Et bien que votre verte jeunesse fleurisse encore,
vieillesse se glisse sans cesse, roide comme pierre,
et la mort menace tous les âges et frappe’
toutes les conditions, car nul ne lui échappe ;
et si, pour certain, nous savons tous
que nous devons mourir, tout incertains sommes-nous
du jour où la mort tombera sur nous.

Agréez donc les intentions loyales
de nous qui n’avons jamais refusé vos ordres,
et alors, seigneur, si vous y voulez consentir,
130nous vous choisirons femme en peu de temps, tout au moins
née des plus nobles et des plus grands
de tout ce pays, en sorte que ce mariage doive paraître
honorer Dieu et vous, à notre avis.

Délivrez-nous de toutes ces craintes inquiètes,
et prenez femme, pour l’amour du Très-Haut ;
car s’il arrivait — à Dieu ne plaise —
qu’à votre mort votre lignée s’éteignit
et qu’un étranger vous succédât et prit
votre héritage, oh, malheur à nous vivants !
140aussi nous vous prions de vous marier en hâte. »

Leurs douces prières et leur air constristé
inspirèrent la pitié au cœur du marquis.
« Vous voulez (dit-il), miens et chers sujets,
me contraindre à ce que je n’avais jamais pensé faire.
Je me réjouissais de ma liberté,
et rarement on la trouve en mariage ;
alors que j’étais libre, je deviendrai esclave.

Mais cependant je vois vos intentions loyales,
et j’ai confiance en votre sagesse, comme toujours :
150aussi, de ma libre volonté, je consens
à me marier aussitôt que possible.
Mais, comme vous m’avez offert aujourd’hui
de me choisir une femme, je vous tiens quittes
de ce choix, et vous prie de renoncer à cette offre.

Car, Dieu le sait, les enfants bien souvent
diffèrent de ce qu’étaient leurs dignes parents avant eux ;

la vertu vient toute de Dieu, et non de la race
qui les a engendrés et conçus ;
j’ai foi en la bonté divine, et c’est pourquoi
120mon mariage, mes dignités et mon repos,
je les confie à Dieu : qu’il en fasse ce qu’il voudra.

Laissez à moi seul le choix d’une femme :
cette charge, je la veux porter sur mon dos.
Mais je vous prie et vous ordonne sur votre vie
de me promettre, quelle que soit la femme que je prenne,
que vous la respecterez, tant que durera sa vie,
en paroles et en actions, ici et partout ailleurs,
comme si elle était la fille d’un empereur.

Et, en outre, je veux que vous me juriez
170de ne jamais maugréer ou lutter contre mon choix ;
car puisque je vais renoncer à ma liberté
sur vos instances, aussi vrai que j’espère être heureux
je n’épouserai que là où se sera fixé mon cœur ;
et si vous ne voulez souscrire à de telles conditions,
je vous en prie, ne parlons plus de cette affaire. »

Volontiers et de tout cœur ils jurèrent et acquiescèrent
à toutes ces choses, et nul n’y contredit ;
mais comme faveur, avant de partir, ils le supplièrent
de bien vouloir leur fixer le jour certain
180de ses épousailles, aussi rapproché que possible,
car, malgré tout, le peuple craignait encore un peu
que ce marquis ne se résolût pas à prendre femme.

Il leur accorda tel jour qu’il lui plut de fixer :
alors il se marierait sûrement,
et tout cela, dit-il, il le faisait à leur requête ;
et eux, d’un cœur humble et soumis,
tombant à genoux, très respectueusement
tous ils le remercient : ainsi arrivés aux fins
qu’ils se proposaient, ils s’en retournent chez eux.

190Et là-dessus il ordonne à ses officiers
de pourvoir à la fête,
et à ses chevaliers ou écuyers privés
il donne telles charges qu’il lui plaît de leur imposer ;

et eux obéissent à son commandement,
chacun faisant toute diligence
pour que la fête soit dignement célébrée.


Explicit prima pars.


Incipit secunda pars.


Non loin de ce palais vénérable
où le marquis préparait son mariage,
se trouvait un hameau, au site délectable,
200où les pauvres villageois
tenaient leurs bêtes et s’hébergeaient,
par leur labeur tirant leur subsistance
des dons plus ou moins abondants de la terre.

Parmi ces pauvres gens habitait un homme
que l’on tenait pour le plus pauvre de tous ;
mais le Tout-Puissant parfois envoie
sa grâce dans une humble crèche :
Janicule, ainsi l’appelaient les gens de ce hameau.
Il avait une fille, suffisamment belle à la vue,
210et Grisilde[9] était le nom de cette jeune vierge.

Mais s’il s’agit de beauté vertueuse,
alors elle était des plus belles sous le soleil ;
car, pauvrement élevée comme elle l’était,
jamais désir sensuel n’avait traversé son cœur ;
c’était plus souvent à la fontaine qu’à la tonne
quelle buvait, et, voulant plaire à la vertu,
elle connaissait bien le labeur, mais non point l’oisiveté et ses aises.

Et quoique cette enfant fût d’âge tendre,
néanmoins, dans le sein de sa virginité,
220était enclos un cœur sérieux et mûr ;
et avec grand respect et grande charité
elle soignait son pauvre vieux père ;
tout en filant, elle gardait quelques brebis dans les champs :
point ne voulait-elle être oisive jusqu’au dormir.

Et lorsqu’elle revenait à la maison, elle rapportait
souvent des racines ou d’autres herbes
qu’elle hachait et faisait bouillir pour leur nourriture ;
elle se faisait son lit bien dur et nullement doux ;
et toujours elle prolongeait la vie de son père
230par toute l’obéissance et tout l’empressement
d’une enfant qui s’applique à honorer son père.

Sur Grisilde, sur cette humble créature,
bien souvent le marquis avait fixé les yeux,
lorsque par aventure il passait en chassant ;
et quand il arrivait qu’il la pût apercevoir,
ce n’étaient pas les regards licencieux du vice
que ses yeux jetaient sur elle, mais de façon grave
bien des fois il considérait pensivement son visage,

louant à part lui son sérieux de femme
240et aussi sa vertu, que nul n’égalait
à un âge si tendre, aussi bien en manières qu’en actions.
Car si le peuple n’est pas grand connaisseur
en vertu, lui, il rendait pleine justice
à ses qualités, et avait résolu qu’elle seule
serait sa femme, si jamais il se mariait.

Le jour du mariage est venu, mais personne ne peut
dire qui sera la mariée ;
de ce mystère beaucoup de gens s’étonnent
et disent, lorsqu’ils se parlent en secret :
250« Notre seigneur ne renoncera-t-il jamais à ses frivolités ?
ne veut-il donc pas se marier ? hélas, hélas, malheur à nous !
pourquoi nous jouer ainsi et s’abuser soi-même ? »

Mais, néanmoins, le marquis a fait faire,
avec des gemmes serties d’or et de pierre d’azur,
broches et anneaux destinés à Grisilde ;
et pour ses vêtements il a fait prendre mesure
sur une jeune fille de stature égale,
ainsi que pour tous les autres ornements
que nécessitent de telles épousailles.

260La troisième heure de ce même jour
approche, où le mariage se doit faire,

et tout le palais a été mis en bel ordre,
salles et chambres, chacune selon son importance :
des offices, bourrées à foison,
s’y peuvent voir, remplies des friandes victuailles
que l'on peut trouver aussi loin que s’étend l’Italie.

Ce royal marquis, richement accoutré,
accompagné de seigneurs et de dames
qu’il avait priés à la cérémonie,
270et escorté des bacheliers de sa suite,
aux sons divers de mélodies variées,
en cet appareil et par le plus droit chemin a pris la route
du village dont je vous ai parlé.

Grisilde, Dieu le sait, fort innocente,
et ne se doutant guère que tout cet apparat fût pour elle,
était allée chercher de l’eau à la fontaine
et revenait à la maison le plus vite qu’elle pouvait.
Car elle avait entendu dire que, ce même jour,
le marquis devait se marier, et, s’il lui était possible,
280elle désirait bien voir un peu de ce spectacle.

Pensait-elle : « Je me tiendrai avec d’autres jeunes filles,
mes compagnes, sur notre porte, et je verrai
la marquise : aussi vais-je essayer
d’achever chez nous aussi vite que possible
le labeur qui me regarde,
et alors j’aurai le loisir de la contempler,
si elle prend ce chemin pour se rendre au château. »

Et comme elle allait passer le seuil,
le marquis survint et se mit à l’appeler,
290et elle déposa son pot d’eau en grand’hâte
auprès du seuil, dans un coin de l’étable,
et à deux genoux elle se laissa choir,
et, grave dans son maintien, resta à genoux,
prête à entendre les ordres de son seigneur.

Pensif, le marquis parla à la jeune fille
d’un ton sérieux, et lui dit ces mots :
« Où est votre père, Grisilde ? » dit-il,
et elle, d’un air respectueux et humble,

répondit : « Seigneur, il est tout près d’ici »,
300et, entrant sans plus tarder,
elle conduisit son père vers le marquis.

Celui-ci prit le vieillard par la main
et lui dit, le menant à l’écart,
« Janicule, il ne m’est loisible ni possible
de celer plus longtemps le plaisir de mon cœur.
Si tu me l’accordes, quoi qu’il advienne,
je prendrai, avant de repartir, ta fille
comme épouse, jusqu’à la fin de ses jours.

Tu m’aimes, je le sais bien et pour certain,
310et tu es mon fidèle homme lige par naissance ;
et tout ce qui me plaît, j’ose affirmer
que cela te plaît, et en particulier donc
dis-moi, sur le point dont je viens de te parler,
si tu veux incliner à mon projet,
et m’accepter pour gendre ? »

Ce coup soudain étonna tant cet homme
qu’il en devint rouge, confus, et qu’il en resta
tout tremblant : à peine put-il prononcer quelques mots,
ceux-ci seulement : « Seigneur (dit-il), ma volonté
320est la vôtre ; je ne veux rien de contraire
à votre désir, tant vous êtes mon seigneur bien aimé :
tout comme il vous plaira, conduisez cette affaire. »

« Cependant je voudrais (dit doucement le marquis),
que, dans ta chambre, moi et toi et elle
nous ayons un colloque, et sais-tu pourquoi ?
c’est que je tiens à lui demander si elle veut consentir
à être ma femme et à se régler sur mes désirs :
et tout ceci se fera devant toi,
je m’abstiendrai de lui parler hors de ta présence. »

330Et, dans la chambre, pendant qu’ils étaient à
leur entretien, que vous allez bientôt entendre,
le peuple s’assembla autour de la maison,
admirant de quelle manière honnête
et attentive elle soignait son père bien-aimé,

et Grisilde pouvait bien s’étonner profondément,
car jamais encore n’avait-elle vu pareil spectacle.

Il n’était pas étonnant qu’elle s’émerveillât
de voir si grand personnage les venir visiter,
car point n’était habituée à de pareilles visites,
340et son visage en paraissait tout pâle.
Mais, pour poursuivre ce conte en peu de mots,
voici les paroles que le marquis adressa
à cette bénigne, vraie, fidèle jeune fille :

« Grisilde (dit-il), il vous faut bien comprendre
qu’avec l’assentiment de votre père il me plait
de vous épouser, et il se peut faire,
je le veux croire, que vous y consentiez aussi.
Mais d’abord je vous poserai cette question (dit-il) :
puisque tout se doit conclure de façon hâtive,
350y voulez-vous consentir, où préférez-vous réfléchir ?

Je vous le demande : vous prêterez-vous de bon cœur
à tous mes caprices, et pourrai-je librement,
comme bon me semblera, vous causer joie ou chagrin
sans que jamais vous murmuriez, de jour ou de nuit ?
et lorsque je dirai oui, jamais vous ne direz non
soit en paroles, soit d’un froncement de sourcils ?
jurez-le, et ici même je jure notre union. »

Stupéfaite de ces mots, tremblante de crainte,
elle dit : « Seigneur, tout indigne, tout incapable
360que je sois de cet honneur que vous m’offrez,
comme vous le voudrez, je le voudrai aussi.
Et ici je jure que jamais à mon escient
je ne vous désobéirai en actes ou en pensées,
dusse je en mourir, et il me serait dur de mourir. »

« Cela suffit, ma Grisilde ! » dit-il,
et, d’un air fort grave, il alla
jusqu’à la porte, elle le suivant ;
et il parla au peuple de cette manière :
« C’est ma femme (dit-il), que voici.
370Honorez-la et aimez-la, je vous en prie,
vous tous qui m’aimez : c’est tout ce que j’ai à dire. »

Et pour que rien de ses vieux habits
ne fût apporté au palais, il ordonna
que des femmes l’en dépouillassent là même,
de quoi ces dames ne furent point fort aises,
d’avoir à manier les habits dont elle était vêtue.
Mais, néanmoins, cette jeune fille aux fraîches couleurs
des pieds à la tête a été tout de neuf habillée par elles.

Elles ont peigné ses cheveux restés sans tresses
380et en désordre, et de leurs doigts menus
ont disposé une couronne sur sa tête,
et l’ont couverte de joyaux, grands et petits ;
sur sa parure, pourquoi plus de détails ?
C’est à peine si le peuple la reconnut, tant elle était belle,
une fois transfigurée sous de telles richesses.

Le marquis lui a mis l’anneau des épousailles
qu’il avait apporté tout exprès, et puis l’a placée
sur un cheval, blanc comme neige et allant bien l’amble,
et jusqu’à son palais, sans plus s’attarder,
390parmi une foule joyeuse qui la menait ou venait à sa rencontre,
il l’a conduite, et ainsi ont-ils passé la journée
en fêtes, jusqu’au déclin du soleil.

Et, pour poursuivre ce conte en peu de mots,
je dis qu’à cette nouvelle marquise
Dieu, dans sa grâce, a départi tant de faveurs
qu’à en juger d’après les vraisemblances, on n’eût pas dit
qu’elle était née et avait été élevée dans la rudesse
d’une chaumière ou d’une étable,
mais plutôt qu’elle avait été nourrie dans le palais d’un empereur.

400Elle est devenue si chère à chacun,
si vénérable, que les gens de son village,
qui, depuis sa naissance, l’avaient connue d’année en année,
en pouvaient à peine croire leurs yeux, et auraient presque juré
que, de ce Janicule dont je vous ai. parlé,
elle n’était point la fille, car à leur idée
elle semblait être une autre créature.

Car bien qu’elle eût toujours été vertueuse,
elle était arrivée à une telle perfection

de bonnes mœurs assises dans une grande bonté,
410elle était si discrète et belle d’éloquence,
si douce et si digne de respect,
elle savait si bien conquérir les cœurs de ses sujets,
que chacun l’aimait, rien qu’à voir son visage.

Ce n’était pas seulement dans la ville de Saluces
qu’était publiée sa belle renommée,
mais, ailleurs aussi, dans mainte région,
quiconque parlait bien d’elle trouvait assentiment,
si loin s’était répandu le bruit de sa haute vertu
qu’hommes et femmes, jeunes et vieux,
420venaient à Saluces pour la contempler.

C’est ainsi que Gualtier, humblement certes, mais royalement
marié, honoré et prospère[10],
dans la paix du Seigneur vivait fort à son aise
à son foyer, et au dehors jouissait d’un ample crédit ;
et parce qu’il avait su voir qu’une humble condition
recèle souvent la vertu, le vulgaire le tenait
pour un homme avisé, ce qui se voit très rarement.

Et non seulement Grisilde, par son intelligence,
connaissait tous les soins d’une épouse dans sa maison,
430mais encore, lorsque l’occasion l’exigeait,
elle pouvait faire justice dans l’intérêt public.
Il n’était pas de discorde, de haine ou de rancune
en tout ce pays, qu’elle ne pût apaiser,
ramenant, par sa sagesse, le calme et le bien-être.

    Quand son mari était absent pour un temps,
s’il arrivait que des nobles, ou quelques autres de ses sujets
se querellassent, elle les réconciliait :
si sages et si pondérées étaient ses paroles,
si grande l’équité de ses jugements,
440qu’elle semblait envoyée par le Ciel, pensait-on,
pour le salut public et pour redresser tous les torts.


Peu de temps après que cette Grisilde
se fut mariée, il lui vint une fille,
bien qu’elle eût préféré avoir un enfant mâle.
Fort aises en furent le marquis et le peuple,
car, bien que son premier enfant fût une fille,
elle pourrait arriver à avoir un garçon,
selon toute vraisemblance, puisqu’elle n’était pas stérile.


Explicit secunda pars.


Incipit tercia pars.


Il advint ce qui arrive fréquemment :
450à peine cette enfant était-elle à la mamelle
que le marquis conçut en son cœur tel désir
de tenter Grisilde et de juger de sa constance,
qu’il ne put rejeter de son cœur
cet étrange dessein d’éprouver sa femme :
bien inutilement. Dieu le sait, il voulut l’effrayer.

Il l’avait suffisamment éprouvée déjà,
et toujours l’avait trouvée bonne : fallait-il donc
la tenter encore, et toujours plus cruellement ?
Bien que certains y louent une invention subtile,
460pour moi, je dis qu’il sied mal
d’éprouver une femme lorsque c’est inutile,
et de lui causer angoisse et terreur.

Pour ce faire, le marquis s’y prit de cette façon :
une nuit, il vint tout seul où elle était couchée,
et, avec un visage sévère et un air troublé,
il lui parla ainsi : « Grisilde (dit-il), le jour
où je vous tirai de votre pauvre condition
et vous mis en ce rang de haute noblesse,
vous ne l’avez pas oublié, je pense ?

470Grisilde, dis-je, cette dignité présente
où je vous ai élevée, je ne suppose pas
qu’elle vous ait rendue oublieuse
que je vous pris en pauvre et très humble sort ;

si grande que soit votre fortune, vous devez vous connaître [11].
Prenez garde à chacun des mots que je vous dis :
il n’est personne qui les entende, sauf nous deux.

Vous savez bien vous-même comment vous vîntes ici,
en cette maison, il n’y a pas si longtemps ;
et, bien qu’à moi vous soyez chère et précieuse,
480à mes nobles vous ne l’êtes nullement ;
ils disent que c’est pour eux grand’honte et malheur
que d’être tes sujets et d’être tes esclaves
à toi, qui es née dans un petit village.

Et c’est surtout depuis la naissance de ta fille
que ces paroles ont été prononcées, j’en suis sûr ;
mais je désire, maintenant comme toujours,
vivre avec eux en paix et repos ;
je ne puis, en cette affaire, être inconsidéré.
Il faut que de ta fille je fasse pour le mieux,
490non pas comme je voudrais, mais comme il plaira à mon peuple.

Et, cependant, Dieu le sait, ce m’est fort pénible,
mais néanmoins, à votre insu
je ne veux rien faire, mais ce que je veux (dit-il),
c’est votre assentiment en cette chose.
Montrez-moi, par vos actes, cette patience
que vous m’avez promise et jurée dans votre village,
le jour où se fit notre mariage. »

Quand elle eut écouté tout ceci, elle ne s’émut
ni en paroles, ni dans son air, ni sur son visage ;
500car, semblait-il, elle n’en avait point de douleur.
Elle dit : « Mon seigneur, tout dépend de votre bon plaisir ;
mon enfant et moi, d’un cœur soumis,
nous sommes tout à vous, et vous pouvez sauver ou détruire
votre propre chose : faites à votre volonté.

Sur mon âme, que Dieu bénisse, il n’est rien
de ce qui vous plaît qui me puisse déplaire,
rien que je désire posséder,

rien que je craigne de perdre, sauf vous seul :
cette volonté est dans mon cœur et y sera toujours ;
510ni longueur de temps ni trépas ne l’en pourront effacer,
ni changer de place mon cœur. »

Le marquis fut heureux de cette réponse,
et cependant feignit de ne l’être pas :
fort sombres étaient son air et son regard
lorsqu’il se disposa à sortir de la chambre.
Bientôt après, à quelque temps de là,
il fit secrètement part de toutes ses intentions
à un homme qu’il envoya auprès de sa femme.

Ce confident était une sorte de sergent [12]
520qui s’était souvent montré fidèle
dans de grandes choses, et était aussi de ces gens qui peuvent
exécuter de mauvais desseins.
Le seigneur savait bien en être aimé et craint,
et lorsque ce sergent connut la volonté de son maître,
il pénétra à pas de loup dans la chambre.

« Madame (dit-il), il faut que vous me pardonniez
si j’exécute chose où je suis contraint ;
vous êtes si sage que vous savez fort bien
que les ordres d’un seigneur ne peuvent être éludés :
530on peut en gémir et s’en plaindre,
mais il faut nécessairement obéir à leurs exigences,
et c’est ce que je vais faire, sans plus de paroles.

Cet enfant, j’ai ordre de le prendre.»
Et il se tut ; mais il saisit l’enfant
méchamment, et avec l’air d’un homme
qui eût voulu le tuer avant que de partir.
Grisilde doit tout souffrir et à tout consentir :
douce et muette comme un agneau elle reste assise,
laissant ce cruel sergent faire sa volonté.

540Suspecte était la renommée de cet homme,
suspect son visage, suspectes aussi ses paroles,

suspecte l’heure où il agissait ainsi.
Hélas ! sa fille qu’elle aimait tant,
elle pensait qu’il allait la tuer sur-le-champ,
et néanmoins elle ne pleurait ni ne soupirait,
consentante au bon plaisir du marquis.

Mais, enfin, elle se mit à parler
et doucement implora le sergent,
en digne gentilhomme qu’il était,
550de la laisser embrasser son enfant avant qu’il ne mourût,
et, sur son sein, elle posa ce petit enfant
et d’un visage bien triste se mit à baiser l’enfant
à le bercer, et puis à le bénir.

Et ainsi disait-elle, de sa voix bénigne :
« Adieu, mon enfant, je ne te reverrai plus jamais,
mais, puisque je t’ai marquée du signe de la croix,
puisses-tu être bénie de ce Père
qui mourut pour nous sur le bois de la croix.
Ton âme, petit enfant, je la lui confie,
560car, cette nuit, tu dois mourir à cause de moi [13]. »

Je crois que pour une nourrice dans ce cas,
il eût été dur de voir cette cruauté :
plus encore une mère aurait-elle pu crier : hélas !
et cependant elle resta si constante, si ferme,
qu’elle endura toute cette adversité
et dit doucement au sergent :
« Reprenez maintenant votre pauvre petite fille.

Allez (dit-elle), exécutez les ordres de mon seigneur ;
pour une chose seulement, j’implore votre pitié :
570si mon seigneur ne vous l’a défendu, enterrez
du moins ce petit corps en un lieu
où bêtes ni oiseaux ne le viennent déchirer. »
Mais lui, sans dire un mot à ce propos,
saisit l’enfant et alla son chemin.

Le sergent vint retrouver son maître ;
sur les paroles et l’attitude de Grisilde
il le renseigna point par point, brièvement et simplement,
et lui remit sa fille bien aimée.
Le marquis montra quelque pitié dans son air ;
580néanmoins il poursuivit son projet,
comme en usent les puissants quand ils veulent faire leur volonté.

Il enjoignit à ce sergent d’envelopper en secret
et, très délicatement, d’emmailloter cet enfant
avec tous soins nécessaires et toute tendresse,
puis de le transporter dans un coffre ou dans un drap :
mais, sous peine de se faire trancher la tête,
il ne devait révéler son dessein à personne,
ni dire d’où il venait ni où il allait.

Mais à Bologne, où résidait sa sœur,
590qui en ce temps-là était comtesse de Panique[14],
le sergent se rendrait, lui expliquerait la chose,
la prierait de faire son affaire
d’élever cette enfant en toute sollicitude ;
mais de qui c’était l’enfant, elle devrait le celer
à tous, quoi qu’il pût advenir.

Le sergent est parti et s’est acquitté de ce message ;
mats c’est au marquis que nous revenons à présent,
car, maintenant, il va s’enquérant sans cesse
s’il ne peut découvrir sur le visage de sa femme
600ou dans ses paroles apercevoir
un changement ; mais il ne put jamais la surprendre
autrement que constante et douce, comme toujours.

Aussi heureuse, aussi humble, aussi empressée dans ses services
et dans son affection qu’elle l’avait jamais été,
elle le restait envers lui de toutes sortes de façons ;
et de sa fille, jamais elle ne disait un mot.
Nulle inégalité d’humeur, en aucune contrariété[15]

ne se voyait en elle, et jamais elle ne mentionnait
le nom de sa fille, sérieusement ou par jeu.


Explicit tercia pars.


Sequitur pars quarta.


610En cet état se passèrent quatre années
avant qu’elle ne portât enfant ; mais il plut à Dieu
qu’elle donnât à ce Gualtier un enfant mâle
fort gracieux et beau à voir.
Et lorsqu’on le vint dire à son père,
non seulement lui, mais tout le pays, se réjouissant
de cet enfant, rendirent grâces et louanges à Dieu.

Quand il eut deux ans, et eut été sevré
du sein de sa nourrice, le marquis
s’éprit un jour d’un second désir
620de tenter sa femme une fois de plus, s’il le pouvait.
Oh ! inutile de la tenter en cette épreuve !
Mais les maris ne connaissent pas de mesure,
lorsqu’ils rencontrent patiente créature[16].

« Femme (dit le marquis), vous savez déjà
que mon peuple supporte mal notre mariage,
et, surtout depuis la naissance de mon fils,
c’est pis que ce ne fut jamais de tout notre temps.
Ces murmures me frappent au cœur et à l’âme,
caria rumeur en parvient à mes oreilles, si poignante
630que mon cœur en est presque anéanti.

Maintenant ils disent : « Gualtier disparu,
c’est le sang de Janicule qui succédera
et sera notre maître, car nous n’en aurons point d’autre » ;
telles sont les paroles que prononce mon peuple, sans nul doute.
C’est mon devoir de prendre garde à de tels murmures,
car, assurément, je redoute pareils jugements,
bien qu’ils ne se déclarent pas ouvertement en ma présence.

Je voudrais vivre en paix, si c’est possible :
aussi suis-je absolument décidé,
640comme j’ai disposé de sa sœur nuitamment,
tout de même à disposer de celui-ci en secret.
Je vous en avertis, pour que, soudain,
l’affliction ne vous mette pas hors de vous-même ;
soyez patiente, c’est ce dont je vous prie. »

« J’ai dit (répondit-elle), et je dirai toujours
que je ne veux ni ne refuse rien, soyez-en sûr,
que d’après votre bon plaisir : je ne m’afflige pas
quand même ma fille a été tuée et que mon fils le doive être,
du moins puisque c’est sur vos ordres.
650Je n’ai eu d’autre part à mes deux enfants
que la maladie d’abord, et ensuite l’affliction et la peine.

Vous êtes notre seigneur, faites de votre propre chose
tout ce qu’il vous plaira ; ne me me demandez point conseil.
Car, de même que je laissai à la maison tous mes vêtements
lorsque je vins auprès de vous, de même (dit-elle),
je laissai ma volonté et toute ma liberté
en prenant vos vêtements : aussi, je vous en prie,
faites votre bon plaisir, et j’obéirai à vos désirs.

Et certes, si j’avais assez de prescience
660pour deviner votre volonté avant que de l’entendre,
je l’exécuterais sans négligence ;
mais, du moment que je connais votre désir et ce que vous voulez,
ferme et constante je me conformerai à votre bon plaisir[17],
car, si je savais que ma mort pût vous satisfaire,
très volontiers je mourrais pour vous plaire.

La mort ne saurait être mise en comparaison
avec votre amour. » Et, lorsque le marquis vit
la constance de sa femme, il baissa
les deux yeux et s’étonna qu’elle pût
670patiemment souffrir toute cette affaire ;
et puis il s’éloigna, l’air sombre,
mais à son cœur c’était fort grand plaisir.

Ce vilain[18] sergent, de la même façon
qu’il avait pris sa fille, de même
ou pis, si pire se peut imaginer,
a saisi son fils, qui était plein de beauté.
Et si constamment patiente resta-t-elle
qu’elle n’eut pas un visage affligé,
mais embrassa son fils et se mit à le bénir,

680implorant seulement le sergent, s’il le pouvait,
de bien vouloir enfouir en terre ce petit enfant
pour que ses tendres membres, délicats à la vue,
fussent protégés contre bêtes et oiseaux.
Mais elle ne put obtenir aucune réponse.
Il s’éloigna, comme si de rien n’avait cure.
Mais à Bologne il l’a mené tendrement.

Le marquis s’étonne toujours davantage
de sa patience, et s’il
n’eût su de science certaine, auparavant,
690qu’elle aimait parfaitement ses enfants,
il aurait pensé que c’était par subtilité
et par méchanceté ou cruauté de cœur
qu’elle avait souffert tout cela d’un visage impassible.

Mais il savait bien qu’après lui-même, pour sûr
c’était ses enfants qu’elle aimait le mieux de toute manière.
Et maintenant je demanderais volontiers aux femmes
si ces épreuves n’auraient pas pu suffire ?
que pouvait imaginer encore un mari opiniâtre
pour éprouver la constance de sa femme,
700en persistant toujours dans son opiniâtreté ?

Mais il est des gens d’une nature telle
que, lorsqu’ils ont pris une certaine résolution,
ils ne peuvent s’arrêter dans leurs desseins ;
mais, tout comme s’ils étaient attachés à un poteau[19],

ils ne veulent pas se relâcher de leur intention première.
De même ce marquis est pleinement résolu
à tenter sa femme, comme il se l’était proposé d’abord.

Il la guette pour voir si, à ses paroles ou à son air,
elle a, envers lui, changé de sentiments.
710Mais jamais il ne peut trouver de différence.
Elle était toujours la même de cœur et de visage,
et, plus elle avançait en âge,
plus elle lui était fidèle, si c’est possible,
et dans son amour et dans ses soins.

Aussi semblait-il qu’à eux deux
ils n’eussent qu’une volonté ; car, de ce que désirait Gualtier,
elle s’en faisait aussi désir et plaisir,
et, Dieu merci, tout allait pour le mieux.
Elle montrait bien qu’aucune anxiété terrestre
720ne doit pousser une femme à vouloir d’elle-même
rien faire autrement que son mari l’a voulu.

Sur le nom de Gualtier, souvent et loin se répandait l’esclandre
que, par cruauté de cœur et par forfait,
sous prétexte qu’il avait épousé une femme pauvre,
il avait fait assassiner ses deux enfants en secret.
Ce bruit était courant dans le pays,
et ce n’est pas étonnant, car aux oreilles du peuple
n’était parvenue aucune nouvelle, sauf qu’ils avaient été tués.

Aussi, tandis que ses sujets jusqu’alors
730l’avaient beaucoup aimé, le scandale de son infamie
le leur avait fait prendre en haine.
Être appelé meurtrier est un nom odieux.
Mais, malgré tout, pour rien au monde
il ne voulait se détourner de son cruel dessein :
à éprouver sa femme allaient toutes ses pensées.

Lorsque sa fille eut l’âge de douze ans,
il informa subtilement la cour de Rome
de son désir, et y envoya son messager
avec l'ordre de faire confectionner une bulle
740qui pût seconder son cruel dessein,

et d’après quoi le pape, comme pour tranquilliser son peuple,
l’inviterait à prendre une autre femme, s’il le voulait.

Je dis qu’il ordonna de forger
une bulle du pape, faisant mention
qu’il était autorisé à quitter sa première femme
de par une dispense papale
et pour arrêter rancunes et dissentiments
entre son peuple et lui : voilà ce que disait la bulle
que l'on a fait publier tout au long.

750Nul ne s’étonnera que le peuple ignorant
ait cru fermement qu’il en était bien ainsi ;
mais, lorsque la nouvelle en parvint à Grisilde,
j’imagine que son cœur en fut fort affligé ;
mais elle, toujours également constante,
se résolut, humble créature,
à endurer toutes les adversités du sort.

Car elle restait soumise au plaisir et désir de celui
à qui elle s’était donnée, corps et âme,
comme à son unique bien sur terre.
760Mais, pour continuer ce récit en peu de mots,
le marquis a en particulier pris soin d’écrire
une lettre où il révèle ses projets,
et l’a secrètement envoyée à Bologne.

Au comte de Panique, qui avait alors
épousé sa sœur, il demandait tout particulièrement
de lui ramener ses deux enfants
en honorable et public appareil.
Une chose surtout il lui demande instamment,
c’est qu’à personne, même à qui le questionnerait,
770il ne dise à qui étaient ces enfants,

mais qu’il réponde que cette jeune fille doit être,
sans plus tarder, mariée au marquis de Saluces.
Et comme le comte en était prié, ainsi fit-il :
au jour fixé il s’est mis en chemin
vers Saluces, avec maints seigneurs
en riche atour, pour conduire cette damoiselle
à côté de laquelle chevauchait son jeune frère.

Elle était parée en vue de son mariage,
cette fraîche pucelle, et couverte de clairs joyaux ;
780son frère, qui avait sept ans d’âge,
était, lui aussi, fraîchement paré à sa manière.
C’est ainsi qu’en grande splendeur et avec un air de fête,
poursuivant leur voyage vers Saluces,
jour après jour, ils s’en viennent chevauchant.


Explicit quarta pars.


Sequitur quinta pars.


Cependant, selon sa perverse coutume,
le marquis, pour tenter sa femme encore plus
et mettre ses sentiments à l’épreuve extrême,
pour s’assurer pleinement et savoir
si elle restait aussi constante qu’auparavant,
790un jour, en audience publique,
il lui a tenu d’une voix fort rude ce langage :

« Certes, Grisilde, j’avais plaisir en suffisance
à vous avoir comme femme, tant est grande votre vertu, .
votre fidélité et votre obéissance,
à défaut de lignée et de richesse ;
mais je tiens maintenant comme la vérité même
qu’en grande seigneurie, à s’en bien aviser,
est grande servitude, de diverses façons.

Je ne puis ce que peut le moindre laboureur ;
800mon peuple me contraint à prendre
une autre femme, et ne cesse de clamer tout le jour ;
et le pape aussi, pour éteindre toute rancune,
y consent, j’ose m’en porter garant ;
et, pour vous dire très franchement la chose,
ma nouvelle femme est en chemin, elle arrive.

Soyez courageuse, et, sans plus, videz sa place,
et cette dot que vous m’avez apportée,
remportez-la, je vous l’accorde en grâce ;
retournez à la maison de votre père (dit-il),
810personne ne peut avoir prospérité parfaite ;

d’un cœur patient supportez, je vous le conseille,
ce coup de la fortune ou du sort. »

Et elle répondit avec soumission :
« Mon seigneur (dit-elle), je sais et j’ai toujours su
qu’entre votre magnificence
et ma pauvreté, il est impossible à quiconque
de faire comparaison, on ne le peut nier.
Je ne me suis jamais tenue digne, en aucune manière,
d’être votre épouse, non, pas même votre chambrière.

820Et dans cette maison, où vous me fîtes dame, —
j’en prends le Très-Haut à témoin,
et puisse t-il réconforter mon âme aussi sûrement que je dis vrai ! —
jamais je ne me considérai comme souveraine ou maîtresse,
mais comme l’humble servante de votre altesse,
ce que je resterai toujours, tant que durera ma vie,
plus qu’aucune autre créature humaine.

De ce que vous m’ayez si longtemps, dans votre bonté,
tenue en honneur et noblesse,
alors que je n’étais pas digne de l’être,
830j’en remercie Dieu et vous, et je le prie
de vous en récompenser : c’est tout ce que je puis vous dire.
Je retournerai volontiers chez mon père,
et j’habiterai avec lui jusqu’à la fin de mes jours.

Là où je fus élevée comme petit enfant,
jusqu’à ma mort je mènerai la vie
d’une veuve, chaste toujours, de corps et de pensée.
Car, puisque je vous ai donné ma virginité
et que je suis votre fidèle épouse, n’en doutez pas,
Dieu garde la femme d’un tel seigneur de prendre
840un autre homme comme mari ou conjoint !

Et avec votre nouvelle femme, puisse Dieu, dans sa grâce,
vous accorder bien-être et prospérité !
car je lui céderai volontiers cette place
où j’avais accoutumé d’être heureuse ;
car puisque vous, mon seigneur (dit-elle),
vous autrefois le souverain bien de mon cœur,
vous voulez que je parte, je partirai quand il vous plaira.

Mais, puisque vous m’offrez la dot
que je vous ai apportée, j’ai bien souvenance
850que c’étaient mes misérables vêtements, nullement beaux,
lesquels il me serait difficile de retrouver maintenant.
O Dieu bon ! combien doux et combien aimable
vous sembliez, de visage et de paroles,
le jour où se fit notre mariage !

Mais ce qu’on dit est vrai, — du moins je le trouve véritable,
car en effet je l’éprouve à présent —
l’amour vieilli n’est plus ce que jeune il était.
Mais soyez sûr, mon seigneur, que nulle adversité,
dût la mort s’ensuivre, ne fera jamais
860qu’en actes ou en paroles je me repente
de vous avoir donné mon cœur sans retour[20].

Mon seigneur, vous savez que, dans la maison de mon père,
vous me fîtes dépouiller mes pauvres vêtements
et m’habillâtes richement, en votre grâce.
A vous je n’apportai rien autre, je le sais,
que ma foi et mon dénûment et ma virginité.
Et maintenant je vous rends mes vêtements
ainsi que mon anneau nuptial, pour jamais.

Le reste de vos joyaux est tout prêt
870dans votre chambre, j’ose l’affirmer sans crainte.
Nue je quittai la maison de mon père (dit-elle),
et nue je dois y retourner.
A tout votre bon plaisir j’obéirai volontiers.
Cependant, j’espère que ce n’est pas votre intention
que je parte de votre palais sans une chemise.

Vous ne pouvez faire chose si déshonnête
que d’exposer, nu, au peuple, chemin faisant,
le sein même qui porta vos enfants :
aussi, je vous en prie,
880faites que je n’aille pas mon chemin comme un ver.
Souvenez-vous, mon bon seigneur tant aimé,
que j’étais votre femme, quelque indigne que je fusse.

Aussi, en échange de ma virginité
que je vous ai apportée et ne remporte pas,
daignez m’accorder, comme récompense,
une chemise comme celles que j’avais coutume de porter,
afin que j’en couvre le sein de celle
qui fut votre femme, et je prends ainsi congé
de vous, mon bon seigneur, pour ne vous point affliger. »

890« La chemise (dit-il), que tu as sur le dos,
qu’elle y reste, et emporte-la avec toi. »
Mais c’est à grand’peine qu’il put prononcer ces mots,
et il s’éloigna de douleur et de pitié.
Devant l’assistance elle se dévêt,
et en chemise, tète et pieds nus,
elle s’en va vers la maison de son père.

Le peuple la suit en pleurant le long de la route
et en maudissant la fortune, chemin faisant ;
mais elle, loin de pleurer, gardait les yeux secs,
900et, en ce moment, ne disait pas un mot.
Son père, qui avait déjà appris la nouvelle,
maudit le temps et le jour où la nature
fit de lui créature vivante.

Car, assurément, le pauvre vieillard
avait toujours eu ce mariage en soupçon ;
car il avait pensé, dès le début,
qu’une fois que le seigneur aurait satisfait son désir,
il jugerait que c’était mésalliance
en son rang que de condescendre si bas,
910et qu’il la chasserait aussi vite que possible.

A rencontre de sa fille, il se porte en hâte,
car, à la rumeur de la foule, il savait qu’elle venait,
et de ses [21] vieux habits, tels quels,
il la couvrit en pleurant amèrement.
Mais à son corps il ne les put ajuster,
car grossière était l’étoffe et vieillie
de bien des années depuis son mariage.

C’est ainsi qu’avec son père, pendant quelque temps,
habite cette fleur des patientes épouses,
920et, ni par ses paroles ni sur son visage,
en présence du peuple ou loin de tout regard,
elle ne montre qu’elle a souffert injure,
et de sa haute condition elle n’avait pas
souvenance, à en juger par son air.

Et ce n’est pas étonnant, car, dans son élévation,
son âme avait gardé simplesse et humilité :
jamais de fine bouche ou de goût délicat,
jamais de pompe ou de façons royales,
mais toujours la bénignité patiente
930d’une femme discrète et sans orgueil, toujours vénérable,
et constamment attachée et douce à son mari.

On parie de Job comme d’un modèle d’humilité,
car les clercs, quand ils le veulent, s’entendent à bien écrire,
surtout au sujet des hommes, mais, en vérité,
bien que les clercs louent assez peu les femmes,
il n’est pas d’homme qui, en humilité, puisse s’acquitter
aussi bien que les femmes, ni qui puisse être moitié si fidèle
que les femmes le sont, ou le cas est très récent [22].


[Pars sexta.]


Le comte de Panique arrivait de Bologne,
940ce dont le bruit s’est répandu parmi petits et grands,
et aux oreilles du peuple tout entier
il est revenu qu’une nouvelle marquise
l’accompagnait, en si grande pompe et richesse
que jamais, de mémoire d’homme, on n’avait vu
si noble appareil dans tout l’ouest de la Lombardie.

Le marquis, qui avait préparé et savait tout cela,
avant l’arrivée du comte envoya son messager
chercher cette simple et pauvre Grisilde,
et elle, d’une âme soumise et d’un visage heureux,
950et non pas le cœur gros de pensées irritées,

se rendit à ses ordres, et, se mettant à genoux,
respectueusement et sagement le salua.

« Grisilde (dit-il), je veux absolument
que cette jeune fille que je dois épouser
soit demain reçue aussi royalement
qu’il est possible de l’être en ma maison.
Et je veux aussi que chaque personne, à son rang,
trouve, selon ses droits, place et service
et grand plaisir, au mieux de mes moyens.

960Je n’ai point de femmes capables, je le crains,
de mettre en ordre les chambres
comme je le voudrais : aussi souhaiterais-je
te charger de tout cet arrangement ;
depuis longtemps, en outre, tu connais tous mes désirs :
bien que tes vêtements soient laids et mal en point,
tu pourras, à tout le moins, t’acquitter de ce devoir. »

« Non seulement, seigneur, serai-je heureuse (dit-elle),
de faire comme il vous plaira, mais je désire en outre
vous servir et vous plaire en ma condition
970sans faiblir [23], et ainsi ferai je toujours.
Et jamais, en advienne bonheur ou malheur,
les sentiments de mon cœur ne cesseront
de vous aimer plus que tout, de toutes mes pensées fidèles ».

Et, ce disant, elle se mit à nettoyer la maison,
à placer des tables et à faire des lits,
s’efforçant de peiner le plus possible,
exhortant les chambrières, pour l’amour de Dieu,
à se hâter, à balayer et secouer au plus vite ;
et elle, de toutes la plus laborieuse,
980a mis en ordre les chambres et aussi la grande salle.

Vers la troisième heure arriva le comte,
amenant avec lui les deux nobles enfants :
alors le peuple accourut voir le spectacle
de leur appareil, si richement ordonné.
Et, aussitôt, tous de se dire entre eux

que Gualtier n’était pas un sot d’avoir voulu
changer de femme, puisque c’était pour le mieux.

Car elle est plus belle, leur semble-t-il à tous,
que ne l'était Grisilde, et d’un âge plus tendre ;
990et d’elle viendraient des fruits plus beaux
et plus charmants à cause de sa haute lignée ;
son frère aussi était si beau de visage
que le peuple prend plaisir à les voir
et loue maintenant la conduite du marquis.

L’auteur[24], — « O peuple tempétueux, inconstant et toujours infidèle,
toujours irréfléchi et changeant comme girouette,
et te plaisant toujours aux bruits qui sont nouveaux !
semblable à la lune, tu crois et décrois sans cesse ;
tu abondes en caquets qu’un liard[25] paierait trop cher ;
1000ton jugement est faux, ta constance supporte mal l’épreuve ;
bien fol est qui se fie à toi ! »

Ainsi parlaient les gens sérieux de cette ville,
tandis que la foule regardait, avide
et tout aise de la seule nouveauté
d’avoir une nouvelle souveraine en ses murs.
Mais, de cela je ne veux plus faire mention,
et je reviens maintenant à Grisilde,
pour raconter sa constance et ses soucis. —

Fort occupée était Grisilde à toutes les choses
1010qui se rapportaient au festin.
Elle n’était nullement humiliée par ses habits,
bien qu’ils fussent grossiers et aussi quelque peu déchirés.
Mais, d’un visage heureux, elle est allée à la porte,
avec d’autres personnes, pour saluer la marquise,
et après cela elle a repris ses occupations.

Elle reçoit les invités d’un air si heureux
et de façon si entendue, chacun selon son rang,

qu’aucune erreur ne se peut apercevoir ;
et tous se demandent qui peut bien être celle
1020qui, sous ses pauvres habits,
sait faire les honneurs avec tant de cérémonie,
et l'on donne de justes éloges à sa sagesse[26].

Et pendant tout ce temps elle ne cessait
de louer la jeune fille et aussi le frère,
de tout son cœur et dans une intention bienveillante,
à tel point que ses éloges ne pouvaient être surpassés.
Mais enfin, lorsque les gentilshommes allèrent
prendre place à table, le marquis se mit à appeler
Grisilde, qui était occupée dans la grande salle.

1030« Grisilde (dit-il) comme pour se jouer,
comment te plaît ma femme et sa beauté ? »
« Fort bien, mon seigneur (répondit-elle), car, par ma foi,
jamais ne vis-je plus beau visage que le sien.
Je prie Dieu qu’il lui accorde prospérité,
et j’espère aussi qu’à vous il enverra
plaisir en suffisance jusqu’à la fin de vos jours.

D’une chose je vous supplie et vous avertis aussi :
ne harcelez point des piqûres du tourment
cette tendre jeune fille, comme vous l’avez fait à d’autres[27],
1040car elle a été nourrie et élevée
plus délicatement et je crois
qu’elle ne pourrait pas endurer l’adversité
aussi bien que le peut créature pauvrement élevée. »

Et lorsque Gualtier vit sa patience,
son visage heureux et son cœur sans rancune,
alors qu’il lui avait si souvent fait injure,
tandis qu’elle restait ferme et constante comme un mur,
sans jamais se départir de son innocence, —
alors cet opiniâtre marquis se disposa en son cœur
1050à prendre en pitié sa fidélité d’épouse.

« Voilà qui suffit, ma Grisilde (dit-il) :
n’aie plus de crainte ou de mécontentement ;
ta foi et ta bénignité
je les ai éprouvées, autant que femme le fut jamais,
en haute condition et sous de pauvres habits.
Maintenant je connais, ma chère femme, ta constance ; »
et, la prenant dans ses bras, il lui donna un baiser.

Et elle, de surprise, en devint insensible
et n’entendit pas les mots qu’il lui disait ;
1060elle semblait s’éveiller en sursaut d’un sommeil
et à la longue elle sortit de sa stupeur :
« Grisilde (dit-il), par Dieu qui mourut pour nous,
tu es mon épouse et je n’en ai point d’autre
ni n’en eus jamais, par mon âme que Dieu sauve !

Voici ta fille que tu pensais
devoir être ma femme ; cet autre, sur ma foi,
sera mon héritier, comme je me le suis toujours proposé :
tu l’as porté en ton corps, sans nul doute.
A Bologne je les ai fait garder en secret :
1070reprends-les, car maintenant tu peux dire
que tu n’as perdu ni l’un ni l’autre de tes deux enfants.

Et les gens qui ont dit autre chose de moi,
je les avertis que j’ai fait cette action
nullement par méchanceté et par cruauté,
mais pour éprouver en toi tes vertus de femme
et non pas pour tuer mes enfants, à Dieu ne plaise !
mais pour les tenir en secret et cachette
jusqu’à ce que je connusse ta pensée et toute ton âme. »

Ce qu’entendant, elle tombe en défaillance[28]
1080sous le coup de cette joie douloureuse, puis, reprenant ses sens,
elle appelle ses deux jeunes enfants vers elle,
et dans ses bras, pleurant à faire pitié,
elle les serre, et, les baisant tendrement

et maternellement, de ses larmes amères
elle baigne et leur visage et leurs cheveux.

Oh ! qu’il faisait pitié de la voir
s’évanouir, et d’entendre son humble voix !
« Grand merci, mon seigneur, je vous sais gré (disait-elle),
de m’avoir conservé mes enfants chéris !
1090Maintenant, peu m’importe de mourir ici même ;
puisque vous me gardez votre amour et votre grâce,
je n’ai cure de mourir, vienne l’heure de rendre l’esprit !

O mes tendres, mes chers, mes jeunes enfants aimés,
votre mère affligée était trop persuadée
que des chiens cruels ou une hideuse vermine
vous avaient dévorés ; mais Dieu, dans sa merci,
et votre bienveillant père, tendrement
vous ont fait garder », et, en ce même instant,
tout soudain, elle chut à terre, évanouie.

1100Et, dans sa pâmoison, elle tenait si fort
ses deux enfants qu’elle avait embrassés,
que ce ne fut pas sans grande adresse et grande difficulté
qu’on put arracher ces enfants de ses bras.
Oh, que de larmes sur maint visage ému
coulaient parmi les assistants :
c’est à peine s’ils pouvaient rester auprès d’elle.

Gualtier la réconforte et calme son chagrin ;
elle sort, étourdie, de sa torpeur,
et tout le monde, l’appelant a la joie, lui fait fête,
1110si bien qu’elle finit par reprendre contenance.
Gualtier s’empresse si fidèlement à lui plaire
qu’il était délicieux de voir le doux accueil,
qu’ils se faisaient, maintenant qu’ils étaient réunis.

Ses dames, lorsqu’elles en virent le moment,
la prirent, et, la conduisant dans sa chambre,
la dépouillèrent de ses grossiers habits,
et, vêtue d’un drap d’or éclatant,
avec une couronne semée de riches pierreries
sur la tête, la menèrent dans la grande salle
1120où elle reçut les honneurs qui lui étaient dus.

Ainsi se terminent heureusement les tristesses de cette journée,
car tous, hommes et femmes, font de leur mieux
pour finir ce jour en réjouissances et gaieté
jusqu’à l’heure où apparaissent au ciel les claires étoiles.
Car plus solennelle aux yeux de tous
était cette fête et de plus grande dépense
que ne l’avait été le festin de ses noces.

Pendant bien des années de haute prospérité
vécurent ces deux époux en concorde et repos,
1130et richement il maria sa fille
à un seigneur, l’un des plus nobles
de toute l’Italie ; et puis en paix et repos
il nourrit à sa cour le père de sa femme,
jusqu’à ce que l’âme s’évanouit du corps du vieillard.

Son fils succède à son héritage
en repos et paix, après la mort de son père ;
et lui aussi fut heureux en mariage,
mais ne mit pas sa femme à grande épreuve.
Le monde n’est pas aussi fort, on ne peut le nier,
1140qu’il l’était au vieux temps de jadis :
écoutez donc ce que mon auteur[29] dit là-dessus.

Cette histoire est racontée, non pas pour que les épouses
imitent Grisilde dans son humilité,
car elles ne pourraient le supporter, le voulussent-elles ;
mais pour que chacun de nous, en sa condition,
soit ferme dans l’adversité
comme le fut Grisilde : c’est pour cela que Pétrarque a écrit
cette histoire qu’il a rédigée dans le grand style.

Car, puisqu’une femme fut si patiente
1150envers un homme mortel, bien plus encore devons-nous
prendre en gré tout ce que Dieu nous envoie,
car il est bien juste qu’il éprouve sa créature.
Mais jamais il ne tente l’homme qu’il racheta,
comme le dit saint Jacques, si vous lisez son épltre[30] ;
seulement il nous éprouve tous les jours, sans aucun doute,

autrement Chichevache[31] vous engloutirait dans ses entrailles !
Imitez l’écho qui ne garde pas le silence,
1190mais répond toujours comme contre-taille[32] ;
ne soyez point victimes de votre innocence,
mais prenez vigoureusement en main le gouvernail.
Imprimez bien cette leçon dans votre esprit,
puisqu’elle peut servira l’intérêt commun.

O maîtresses femmes, tenez-vous sur la défensive,
puisque vous êtes fortes comme l’est un grand chameau ;
ne souffrez pas qu’un homme vous fasse offense ;
et vous, faibles femmes, impuissantes à la bataille,
soyez ardentes comme l’est un tigre là-bas, dans l’Inde :
1200jasez comme cliquet de moulin, je vous le conseille.

Ne le crains pas, ne lui aie point de respect :
car, même si ton mari est armé de mailles,
les flèches de ton éloquence acerbe
lui perceront la poitrine et même le ventail[33] ;
tiens-le aussi, je te le conseille, par la jalousie,
et tu le feras se tapir comme caille.

Si tu es jolie, en présence des gens
montre ton visage, étale ta toilette ;
si tu es laide, sois large dans ta dépense,
1210travaille toujours à te faire des amis ;
sois toujours aussi joyeuse et légère que feuille de tremble[34],
et laisse-le se ronger et pleurer, se tordre les mains et gémir !


Ici finit le conté du Clerc d’Oxford.




  1. Empruntée par Chaucer à la traduction latine que fit Pétrarque du dernier conte de Boccace dans le Decameron. Les deux textes originaux ont été publiés par la Chaucer Society (2nd series, n° 10) en 1875 sous le titre : Original and Analogues of some of Chaucer’s Canterbury Tale», p. 153-172.
  2. Giovanni di Lignano, mort en 1383, professeur de droit canon à Bologne.

  3. C’est-à-dire distincts, sans doute par opposition aux « artes liberales », dans leur ensemble.
  4. Région de l’Italie qui tirait son nom de l’ancienne via Æmilia et comprenait les provinces de Bologne, de Ferrare, etc.
  5. Pétrarque : grata planitie.
  6. Id. : vicis et castellis.
  7. Nous préférons isoler le vers 94, au lieu de le rattacher au vers 95, comme fait M. Skeat, qui ne met aucune ponctuation entre les deux.
  8. H. Skeat interprète autrement : « Nous vous aimons tant, tous et vos œuvres, et (tous et elles) avez toujours fait en sorte que nous ne saurions nous imaginer…, etc. »
  9. Grisélidis.
  10. Nous supprimons la virgule que M. Skeat met à la fin du vers 421 (après royalement). Nous sommes ainsi plus près du texte de Pétrarque : « Sic Gualtherus humili quidem sed insigni ac prospéra matrimonio, honestalis summa domi in pace, extra vero summa cum gratia hominuin vivebat ».
  11. Le vers 474 est assez obscur, surtout avec la ponctuation de M. Skeal.
    Nous avons ajouté un point et virgule, après le vers 473, que l’éditeur rattachait au suivant sans aucune ponctuation.
  12. Comme en vieux français, serviteur, officier de justice ou homme d’armes,
    peut-être le dernier sens est-il ici préférable. Pétrarque dit : « unum suorum satellitum fldissimum sibi ».
  13. Ces deux stances (v. 547-560) qui rappellent celles de l’Homme de Loi (p. 151-2, v. 834-848), sont presque entièrement de Chaucer. Pétrarque dit seulement : « Sed tranquilla fronte puellulam accipiens, aliquantulum respexit, et simul exosculans, benedixit, ac signum sanctæ crucis impressit, porrexitque satelliti » .
  14. Pays inconnu, jusqu’ici. Boccace dit « Panago » (Skeat, V, 347) et Pétrarque « Panico ».
  15. « Nul signe accidentel d’aucune calamité, » explique M. Skeat.
  16. Ici Pétrarque dit seulement : « Quo nutrici ab urbe post biennium subducto, ad curiositaten solilam retenus pater, uxorem rursus affatur…. »
  17. Ce vers pourrait aussi bien signifier : « Je tiens tout votre bon plaisir comme ferme et stable » (i. e. votre résolution comme inébranlable), mais la traduction donnée dans le texte est d’autant plus probable que Pétrarque dit : « Nunc animum tuum, quem prævenire non possum, libens sequor ».
  18. Inutile de dire que ce qualificatif est de Chaucer. On lit dans Pétrarque : « Admirans fœminæ constantiam, turbato vultu abiit, confestimque salellitem olim missum ad eam remisit…. »
  19. Comme l’ours qu’on faisait combattre contre les chiens.
  20. Ces dix derniers vers 852-861 appartiennent en propre à Chaucer, comme d’ailleurs l’accent humain de tout ce discours.
  21. Ceux de Grisilde, qu’il avait conservés.
  22. Toute cette stance humoristique est de Chaucer.
  23. Pétrarque : « Neque in hoc unquam fatigabor aut lentescam…. »
  24. Chaucer, de qui sont cette strophe et la suivante. Nous ne les trouvons pas aussi bonnes (so good) que le veut M. Skeat ; mais elles peuvent être quand même « une addition plus tardive » , suggérée par les incidents de la révolte des paysans en 1381. Ten Brink (English Literature, II, 123) propose l’année 1387 comme la date où ces deux strophes auraient été composées.
  25. « A jane », c’est-à-dire un sou génois.
  26. Exactement « prudence -, c’est-à-dire connaissance du monde, ce que nous appellerions le tact.
  27. Pétrarque avait écrit : « Ne hanc illis aculeis agites, quibus alteram agi tasti ».
  28. Les vers 1079-1113 sont presque entièrement de Chaucer. Pétrarque disait seulement : « Hæc illa audiens pene gaudio exanimis et pietate amena jucundissimisque cum lachrymis, suorum pignorum in amplexus ruit, fatigatque osculis, pioque gemitu madefacit ».
  29. Pétrarque.
  30. Épître de saint Jacques, I, 13 : « et Il ne tente aucun homme >.
  31. Caricature gauloise d’un monstre (Chichevache ou Chicheface) qui, prétendait-on, se nourrissait de patientes épouses et ne faisait pas gras tous les jours. (Cf. l’Histoire littéraire de la France, vol. XXI11 et la note de Skeat, vol. V, p. 351-2.)
  32. Seconde taille dont les boulangers se servaient comme moyen de contrôle et dont les coches devaient, par conséquent, répondre très exactement à celles de la première, comme l’écho répond aux bruits qui lui sont envoyés.
  33. On ne semble pas avoir compris l’intention de ce vers ironique : le « ventail » se trouvant à hauteur de la bouche, Chaucer veut dire que les traits de l’éloquence féminine non seulement frapperont le mari à la poitrine, mais, comme une flèche, lui cloueront la bouche.
  34. Chaucer dit « feuille de tilleul », expression toute faite en ancien anglais.