Les Contes de Canterbury/Conte de l’homme de loi

Traduction par Walter Thomas.
Texte établi par Émile LegouisFélix Alcan (p. 127-160).



Groupe B


Conte de l’Homme de Loi.


Introduction au Prologue de l’Homme de Loi.


Paroles adressées par l’hôtelier à la compagnie.


Notre hôte vit bien que le clair soleil
avait parcouru l’arc de son jour artificiel
pour un quart, une demi-heure et plus[1].
Et, bien qu’il ne fût pas profond expert en science,
il savait que c’était le dix-huitième jour
d’avril[2], qui est le messager de mai,
et vit bien que l’ombre de tout arbre
était en longueur de la même dimension
que le corps dressé qui la produisait.
10Adonc par cette ombre il prit connaissance
que Phébus, qui brillait d’un si clair éclat,
s’était élevé de quarante-cinq degrés,
et, ce jour-là, étant donné la latitude,
il en conclut qu’il était dix heures d’horloge,
et soudain il fit se retourner son cheval.
« Messires, (dit-il,) je vous en préviens, toute la bande,
le quart de cette journée s’est écoulé.
Ores, pour l’amour de Dieu et de saint Jean,
ne perdez pas de temps, pour autant que le pouvez.
20Messires, le temps s’échappe nuit et jour
et se dérobe à nous, soit à notre insu quand nous dormons,

soit par inadvertance pendant nos veilles,
comme fait le cours d’eau qui jamais ne revient en arrière
lorsqu’il descend de la montagne à la plaine.
Sénèque peut avec raison, ainsi que maint philosophe,
pleurer le temps, plus que l’or mis en coffre.
« Car perte de richesses peut se réparer,
mais perte de temps nous ruine, » dit-il.
Il ne saurait revenir sans aucun doute,
30non plus que le pucelage de Margot
quand elle l’a perdu en son dévergondage.
Ne moisissons pas de la sorte dans l’oisiveté.
Messire légiste, (dit-il,) par votre bonheur à venir,
racontez-nous tout de suite une histoire, comme il est convenu.
Vous vous êtes soumis de votre plein gré
à ma décision en cas pareil.
Exécutez-vous et tenez votre promesse.
Vous aurez alors du moins fait votre devoir. »
« Hôte, dit-il, de par Dieu ![3], j’y consens.
40Violer une convention, ce n’est pas mon dessein ;
promesse est dette et bien volontiers je tiendrai
toute ma promesse ; je ne puis mieux dire.
Car la loi que l’homme impose à autrui,
il doit à lui-même en droit l’appliquer.
Ainsi le veut notre texte. Néanmoins il est certain
que sur l’heure je ne puis dire nul conte profitable
que Chaucer — encore qu’il s’y connaisse médiocrement
en mètres et en rimes habiles, —
n’ait dit en tel anglais qu’il sait,
50il y a beau temps, comme plus d’un en a connaissance.
Et s’il ne les a pas dits, ces contes, cher frère,
dans un livre, il les a dits dans un autre,
car il a parlé d’amoureux, en long et en large,
plus qu’Ovide n’en a cité
dans ses Epîtres qui sont fort anciennes.
Pourquoi les conterais-je puisqu’ils ont été contés ?
Dans sa jeunesse il a chanté Geys et Alcyone[4],
et depuis il a parlé en particulier de chacun,
nobles épouses et amoureux aussi.

60 Quiconque voudra chercher dans son grand volume
intitulé Légendes des Saintes de Cupidon[5]
y pourra voir les grandes et larges blessures
de Lucrèce et de Thisbé de Babylone,
l’épée dont se férit Didon pour le trompeur Enée,
l’arbre où Phyllis se pendit pour son Démophon,
la plainte de Déjanire et d’Hermione,
d’Ariane et d’Isiphile[6] ;
l’île stérile se dressant dans la mer ;
70 Léandre noyé pour sa chère Héro,
les larmes d’Hélène ainsi que le chagrin
de Briséis, et le tien, ô Ladomée[7],
ta cruauté, reine Médée,
tes petits enfants pendus par le cou
pour ton cher Jason, si faux en amour !
Hypermnestre, Pénélope, Alceste,
il loue vos vertus de femmes parmi les meilleures !
Mais certes il n’écrit pas un mot
sur le méchant exemple donné par Canacée[8],
coupable amante de son propre frère ; —
80 (a de telles maudites histoires je dis : « fi ! »)
ni non plus, suivant Tyrius Apollonius,
sur la façon dont le maudit roi Antiochus
ravit le pucelage de sa fille,
ce récit si affreux à lire,
quand il la renversa sur le pavé.
C’est pourquoi lui, de propos délibéré,
n’a voulu oncques écrire en aucun de ses ouvrages
pareilles horribles abominations,
et je n’en veux pas raconter non plus, si je le puis.
90 Mais pour mon récit comment dois-je faire aujourd’hui ?
Il me déplairait, sans doute, qu’on me comparât
à ces Muses nommées les Piérides[9]

le livre des Métamorphoses sait ce que je veux dire —
mais néanmoins je ne m’en soucie pas plus que d’une fève
si je viens à sa suite avec un pauvre plat de cenelles cuites.
Je parle en prose et lui abandonne les vers[10]. »
Et sur ce mot, d’un visage grave,
il commença son conte, comme vous allez l’entendre.



Le Prologue du conte de l’Homme de Loi.


Ô mal odieux ! état de pauvreté ![11]
100 si accablé de soif, de froid, de faim !
Demander du secours te fait honte en ton cœur ;
si tu n’en demandes pas, tu es si blessé par le besoin
que le besoin même découvre toute ta blessure cachée !
En dépit de toi, tu dois par indigence
ou voler, on mendier, ou emprunter ta dépense !

Tu blâmes le Christ et dis bien amèrement
qu’il répartit mal les richesses temporelles.
Ton voisin, tu l’accuses — en quoi tu pèches —
et tu dis avoir trop peu, tandis que lui a tout.
110 « Par ma foi, dis-tu, un jour il devra rendre compte
quand brûlera sa queue dans les charbons ardents,
car il ne secourt nullement les besoigneux en leur besoin. »

Écoute quelle est la sentence du sage :
« Mieux vaut mourir que d’être en indigence ;
ton propre voisin va te mépriser ».
Si tu es pauvre, adieu considération !
Prends encore cette sentence du sage :

« Tous les jours des pauvres sont mauvais. »
Prends donc garde, avant d’en arriver à ce point !

120 « Si tu es pauvre, ton frère te hait,
et loin de toi s’enfuient tous tes amis, hélas ! »
Ô riches marchands, vous êtes dans l’aisance, vous,
gens nobles, gens prudents quant à cela !
Vos sacs ne sont pas remplis d’as doubles
mais de six-cinq vous portant bonheur[12].
Vous pouvez bien danser joyeux à Noël !

Vous visitez du pays et veillez à vos gains ;
en gens sages vous connaissez tout l’état
130 des royaumes ; vous êtes pères de nouvelles
et de contes, tant de paix que de luttes.
Je serais à cette heure tout dépourvu de contes,
n’était qu’un marchand, il y a mainte année,
m’enseigna celui que vous allez entendre.



Le Conte de l’Homme de Loi[13].


Ci commence le conte de l’homme de loi.


En Syrie jadis vivait une compagnie
de marchands riches et avec cela sérieux et loyaux,
qui expédiaient partout fort loin leurs épices,
leurs draps d’or et leurs satins aux riches couleurs.
Leur marchandise était si avantageuse et si nouvelle

qu’un chacun avait plaisir à commercer
140 avec eux comme aussi à leur vendre leurs denrées.

Or il advint que les maîtres de cette corporation
se disposèrent au voyage de Rome.
Que ce fût pour leur commerce ou leur agrément,
ils ne voulurent y envoyer nul autre messager,
mais vinrent eux-mêmes à Rome (pour faire court),
et dans tel endroit qui leur parut servir
à leur dessein, ils prirent leur logement.

Ces marchands ont demeuré dans la dite ville
un certain temps, selon leur bon plaisir.
150 Et il se fit que l’excellente renommée
de la fille de l’empereur, Dame Constance[14],
fut rapportée dans les moindres détails,
de jour en jour, à ces marchands syriens
de telle façon que je vais vous le raconter.

Voici quel était l’éloge unanime de tous :
« Notre empereur de Rome (que Dieu l’ait en sa garde !)
a une fille telle que, depuis l’origine du monde,
à compter tant sa bonté que sa beauté,
oncques n’y eut autre pareille à elle.
160 Je prie Dieu de la maintenir en honneur
et voudrais que de toute l’Europe elle fût reine.

En elle est grande beauté sans orgueil,
jeunesse sans enfantillage ni folie,
en toutes ses œuvres la vertu est son guide,
l’humilité a tué toute tyrannie en elle.
Elle est miroir de toute courtoisie ;
son cœur est véritable chambre de sainteté,
sa main dispense libéralement les aumônes. »

Et toute cette rumeur était exacte, aussi vrai que Dieu est vérité,
170 mais maintenant revenons à notre dessein :
Ces marchands ont fini de charger à nouveau leurs navires,
et après avoir vu cette bienheureuse demoiselle,

ils s’en sont retournés bien volontiers en Syrie ;
ils vaquent à leurs affaires ainsi qu’autrefois
et vivent dans l’aisance ; je ne puis vous en dire plus.

Or il advint que ces marchands étaient en faveur
auprès de celui qui était sultan de Syrie,
car, lorsqu’ils revenaient de quelque pays étranger,
il avait accoutumé, dans sa gracieuse courtoisie,
180 de leur faire bon visage et de s’enquérir avidement
des nouvelles de divers royaumes en vue d’apprendre
les merveilles qu’ils avaient pu voir ou bien ouïr.

Entre autres choses, tout spécialement
ces marchands lui parlèrent de Dame Constance,
de sa noblesse si grande, sérieusement, avec force détails,
en sorte que le sultan prit si grand plaisir
à en conserver l’image dans son souvenir
que tout son désir et tout son souci anxieux
tendirent à l’aimer tant que sa vie durerait.

D’aventure en ce grand volume
190 que les hommes nomment le ciel il était écrit
par les astres, à l’heure où il naquit,
qu’il devrait la mort à l’amour, hélas !
car dans les astres, plus transparents que n’est verre,
est écrite, Dieu le sait, pour quiconque saurait y lire
la mort de chaque homme, sans nul doute.

Dans les astres, maint hiver auparavant,
se trouvait écrite la mort d’Hector, d’Achille,
de Pompée, de Jules César, avant leur naissance,
200 la lutte thébaine, et la mort d’Hercule,
de Samson, de Turnus, et celle de Socrate ;
mais si borné est l’esprit des hommes
que nul ne sait bien y lire en plein.

Le sultan manda son conseil privé
et pour passer la chose en revue rapidement,
il lui déclara son intention
et lui dit de façon certaine que s’il n’avait le bonheur
de posséder Constance, avant peu de temps
il en mourrait, et lui enjoignit, en hâte,
210 de trouver quelque moyen pour lui sauver la vie.


Divers conseillers parlèrent diversement.
Ils argumentèrent et retournèrent la chose en tous sens,
ils mirent en avant mainte raison subtile,
ils parlèrent de magie et de tromperie,
mais finalement, en conclusion,
ils ne purent voir là nulle ressource,
ni d’aucune autre façon, sauf par mariage.

À ceci alors ils virent tant d’obstacles
en raison, pour le dire bien clairement,
220 étant donné qu’il y avait une telle différence
entre les lois des deux pays, qu’ils déclarèrent
ne pouvoir croire qu’un prince chrétien voulût de plein gré
marier sa fille sous nos chères lois
que nous avons apprises de notre prophète Mahomet.

Mais lui répondit : « Plutôt que de perdre
Constance, certes je veux être baptisé.
Il me faut être à elle, je n’ai pas d’autre choix.
Je vous en prie, tenez cois vos arguments,
sauvez-moi la vie, et ne soyez pas négligents
230 à me procurer celle qui tient ma vie en son pouvoir
car en ce tourment je ne saurais demeurer longtemps. »

Qu’est-il besoin de plus d’amplification ?
Je dis que, par traité et par ambassade
et par la médiation du pape,
et par toute l’Église et toute la chevalerie,
afin de détruire la loi de Mahom
et faire croître la précieuse loi du Christ,
ils se sont mis d’accord, comme vous allez l’entendre :

À savoir que le sultan et ses barons
240 et tous ses hommes liges devraient être baptisés,
et qu’il obtiendrait Constance en mariage
avec telle quantité d’or, je ne sais laquelle,
et qu’à cet effet il donnerait des garanties suffisantes.
Ce même accord fut juré de part et d’autre.
Maintenant, belle Constance, que le Dieu tout-puissant te guide !

Maintenant certains, j’imagine, s’attendraient
à ce que je dise tout l’équipage

que l’empereur, en sa grande noblesse,
a préparé pour sa fille, dame Constance.
250 L’on peut bien savoir que si grand arroi
nul ne saurait le raconter en une petite phrase
tel qu’il fut préparé pour si haute cause.

On désigne des évêques, pour aller avec elle,
des seigneurs, de grandes dames, des chevaliers renommés,
et d’autres gens en grand nombre (pour faire court).
Et l’on fit signifier dans la ville
qu’un chacun avec grande dévotion
priât le Christ de prendre ce mariage
en gré et favorisât ce voyage.

260 Le jour de son départ est arrivé ;
je dis que le triste jour fatal est arrivé
où il ne peut plus y avoir de délai,
et où ils se disposent à faire route, tous et un chacun.
Constance tout abattue par le chagrin
se leva bien pâle et se disposa à partir,
car elle voyait bien qu’il n’était autre fin.

Hélas ! qu’est-il étonnant qu’elle ait pleuré,
elle que l’on envoie vers une nation étrangère,
loin des amis qui l’ont si tendrement gardée
270 et pour être obligée d’obéir
à un homme dont elle ne sait pas la disposition.
Les maris sont tous bons et l’ont été dès les temps anciens,
ce que savent leurs femmes, je n’ose vous en dire davantage.

« Père[15], (dit-elle,) ta malheureuse enfant Constance
ta petite fille si doucement élevée,
et vous, ma mère, ma souveraine joie
sur toute chose, hormis le Christ là-haut,
Constance, votre enfant, se recommande bien des fois
à votre grâce, car je dois aller en Syrie
280 et jamais plus ne dois vous voir de mes yeux.

Hélas ! chez la nation barbare
il me faut aller sur-le-champ, puisque vous le voulez ainsi,
mais que le Christ, qui mourut pour notre rédemption,

m’accorde la grâce d’accomplir ses ordres.
Moi malheureuse femme, qu’importe que je meure !
Les femmes sont nées pour le servage et la pénitence
et pour être sous le gouvernement de l’homme. »

Je gage que ni à Troie, quand Pyrrhus fit brèche au rempart,
ou qu’Ilion brûla, ni en la cité de Thèbes,
290 ni à Rome, à cause du mal fait par Annibal,
qui par trois fois vainquit les Romains,
ne furent entendus si tendres pleurs de pitié
qu’il y en eut dans cette chambre pour son départ.
Mais il lui faut partir, qu’elle pleure ou chante.

Ô premier mobile[16], firmament cruel[17],
qui de ton mouvement diurne sans cesse pousses
et précipites d’Orient en Occident
tout ce qui par nature voudrait suivre un autre chemin,
la poussée mit le ciel en tel arroi
300 au début de ce terrible voyage
que le cruel Mars a frappé de mort ce mariage.

Infortuné ascendant oblique
dont le seigneur hélas ! est tombé sans force[18]
de son angle dans la plus sombre maison.
Ô Mars, qui es Atazir en cette occasion [19] !
Ô faible Lune, malheureuse est ta marche !
tu te viens joindre à qui le reçoit mal[20]
et d’où tu étais bien tu te trouves écartée.

Imprudent empereur de Rome, hélas !
310 n’y avait-il pas un philosophe dans toute la ville ?

n’y a-t-il pas de temps plus opportun qu’un autre en tel cas ?
n’y a-t-il aucun choix à faire pour le voyage,
surtout pour des personnages de haute condition
et lorsque l’on connaît l’époque d’une naissance ?
Hélas ! nous sommes ou trop ignorants ou trop stupides.

Au navire l’on conduit la belle vierge attristée,
solennellement, en grande pompe.
« Que Jésus-Christ soit avec tous », dit-elle.
Il n’y a plus que des : « Adieu ! belle Constance ! »
320 Elle s’efforce de faire bonne contenance,
et je la laisse naviguer de cette façon
et veux encore revenir à mon sujet.

La mère du sultan, un puits de vices,
a percé à jour le dessein de son fils,
comment il entend abandonner ses anciens sacrifices,
et tout aussitôt elle a mandé ses conseillers à elle
et ils sont venus pour connaître son intention.
Quand ces gens se trouvèrent ensemble réunis,
elle s’assit et parla comme vous allez ouïr :

330 « Messeigneurs, (dit-elle,) vous savez un chacun
comment mon fils est sur le point d’abandonner
les saintes lois de notre Alcoran,
données par Mahomet, le messager de Dieu.
Mais au grand Dieu je fais ce vœu
que ma vie sortira plutôt de mon corps
que de mon cœur la loi de Mahomet !

Que s’ensuivrait-il pour nous de cette loi nouvelle,
sinon servitude pour nos corps et pénitence ?
et plus tard d’être entraînés en enfer,
340 pour ce que nous reniâmes Mahomet, notre foi ?
Mais voulez-vous, messeigneurs, jurer de faire
ainsi que je le dirai, et de vous conformera mon avis,
et pour tout jamais j’assurerai notre salut ? »

Ils jurèrent et promirent tous, jusqu’au dernier,
de vivre et mourir avec elle et de l’appuyer,
et que chacun, du mieux qu’il pourra,
pour l’assister tâtera tous ses amis,

et elle a pris en main ce projet
que vous allez m’entendre raconter
350 et à tous elle parla exactement de cette façon :

« Nous devons d’abord feindre d’accepter le christianisme,
de l’eau froide ne nous peinera guère,
et je ferai telle fête et tel divertissement
que, par ma foi, je donnerai son dû au sultan,
car, si blanche que sa femme soit sortie du baptême,
elle aura grand’peine à laver la tache rouge,
quand elle apporterait pleins fonts d’eau avec elle. »

Ô sultane, racine d’iniquité,
virago, nouvelle Sémiramis,
360 ô serpent sous forme féminine[21],
pareille au serpent enchaîné au fond de l’enfer ;
ô femme dissimulée, tout ce qui peut confondre
l’innocence et la vertu, par ta méchanceté
est couvé en toi, nid de tous les vices !

Ô Satan, plein d’envie depuis le jour
où tu fus chassé de notre héritage,
tu connais bien la vieille voie d’accès auprès des femmes !
Tu as fait qu’Ève nous mena en servitude.
Tu veux rompre ce mariage chrétien.
370 C’est ainsi qu’hélas ! tu fais des femmes
ton instrument lorsque tu veux tromper.

La sultane que de la sorte je blâme et je maudis
laisse partir en secret ses conseillers.
Pourquoi m’attarderais-je à ce récit ?
Un jour elle va à cheval trouver le sultan
et lui dit qu’elle voudrait renier sa foi
et recevoir le christianisme des mains du prêtre,
se repentant d’avoir été païenne si longtemps.

Elle le supplie de lui faire cet honneur
380 qu’elle puisse recevoir les chrétiens à une fête :
« Je ferai effort pour leur plaire. »

Le sultan dit : « Je ferai selon votre ordre »,
et la remercie à genoux de cette requête.
Si content était-il, qu’il ne savait que dire.
Elle embrassa son fils et s’en retourna chez elle.


La première partie est finie. Suit la seconde partie.


Ces gens chrétiens ont atterri
en Syrie, avec une grande escorte solennelle,
et en hâte le sultan a envoyé son messager
auprès de sa mère d’abord et par tout le royaume,
390 pour dire que sa femme est arrivée, sans nul doute,
et la prier d’aller à cheval au-devant de la reine
pour maintenir l’honneur du royaume.

Grande était la foule et riche l’arroi
des Syriens et des Romains réunis.
La mère du sultan, riche et parée,
reçut la princesse d’aussi joyeux visage
qu’aucune mère pourrait recevoir une fille chérie
et vers la cité voisine et proche
à petits pas ils chevauchent en pompe.

400 Je m’imagine qu’en rien le triomphe de Jules César
dont Lucain fait si grande vanterie
ne fut plus royal ni plus merveilleux
que l’assemblage de cette multitude heureuse.
Mais ce scorpion, cette âme damnée,
la sultane, malgré toutes ses flatteries,
méditait sous ce masque une piqûre mortelle.

Bientôt après le sultan vint lui-même
avec un apparat si royal que c’est merveille à dire
et accueillit sa fiancée plein de joie et de bonheur.
410 Et je les laisse ainsi demeurer dans la gaîté et la joie ;
c’est l’issue de cette affaire que je raconte.
Quand le moment vint, les gens crurent qu’il convenait
d’arrêter les réjouissances ; ils allèrent prendre du repos.

Le temps vint où cette vieille sultane
disposa le festin dont j’ai parlé
et au festin se rendent les chrétiens,

tous ensemble, oui, tant jeunes que vieux.
Là on peut festoyer et voir les souverains
et plus de choses rares y eut que je ne sais vous en décrire,
420 mais achetées bien trop cher avant de se lever de table.

Ô malheur soudain ! qui toujours succèdes[22]
au bonheur terrestre assaisonné d’amertume,
terme de la joie de notre terrestre labeur ;
le malheur siège au bout de notre liesse.
Écoute ce conseil pour ta sécurité :
au jour de liesse aie en pensée
le chagrin ou le mal inopiné qui vient derrière.

Car, pour le raconter brièvement en un mot,
le sultan et les chrétiens jusqu’au dernier
430 furent pourfendus et poignardés à la table,
excepté la seule dame Constance.
La vieille sultane, maudite sorcière,
avec ses amis a fait cette action maudite
voulant elle-même gouverner tout le pays.

Il n’y eut nul Syrien converti
au courant du conseil du sultan
qui ne fût pourfendu avant qu’il pût s’échapper.
Constance, ils la prirent aussitôt, à la chaude,
et sur un vaisseau sans aucun gouvernail, Dieu le sait !
440 ils la placèrent, lui disant d’apprendre à faire voile
de Syrie pour revenir en Italie.

Certain trésor qu’elle avait apporté
et grande abondance, à vrai dire, de victuailles
ils lui donnèrent ; elle avait aussi des vêtements,
et la voici qui vogue sur la mer salée.
O ma Constance, pleine de gracieuse bonté,
ô jeune fille chérie de l’empereur,
que le maître du destin dirige la barque !

Elle se signa et d’une voix toute plaintive
450 à la croix du Christ elle parla ainsi[23] :

« Autel clair et béni, sainte croix
rougie du sang de l’Agneau plein de pitié
qui lava le monde de l’antique souillure,
du malin et de ses griffes, garde-moi
au jour où je serai noyée dans l’abîme.

Arbre victorieux, protection des fidèles,
qui seul fus digne de porter
le roi du ciel avec ses blessures toutes fraîches,
le blanc Agneau frappé de la lance,
460 toi qui chasses les démons de l’homme et de la femme
sur qui s’étendent fidèlement tes bras,
préserve-moi et me donne pouvoir d’amender ma vie. »

Des années et des jours vogua cette pauvre créature
par toute la mer de Grèce jusqu’au détroit
du Maroc, à l’aventure.
Que de tristes repas il lui fallut faire,
que de fois elle dut attendre la mort
avant que les vagues capricieuses voulussent la pousser
à l’endroit où elle doit parvenir !

470 On pourrait[24] demander pourquoi elle ne fut pas tuée ?
De même au festin qui put sauver sa personne ?
Moi à mon tour je réponds à cette question :
Qui sauva Daniel dans la caverne horrible
où tous, sauf lui, maîtres comme valets,
furent dévorés du lion avant qu’ils pussent échapper ?
Nul autre que Dieu qu’il portait dans son cœur.

Il plut à Dieu de montrer un miracle merveilleux
en elle, pour nous faire voir ses œuvres puissantes.
Le Christ, qui est le souverain remède de tout mal,
480 souvent par certains moyens, comme le savent les clercs[25],
fait une chose en vue de certaine fin fort obscure
pour l’entendement humain, qui par suite de notre ignorance
ne sait pas reconnaître sa providence prudente.

Or, puisqu’elle ne fut pas massacrée au festin
qui la garda d’être noyée en mer ?
Qui garda Jonas dans le ventre du poisson
jusqu’à ce qu’il fût vomi à Ninive ?
L’on peut bien savoir que ce ne fut nul autre que Celui
qui garda le peuple hébreu d’être noyé
490lors de son passage à pied sec au travers de la mer.

Qui donna cet ordre aux quatre esprits de la tempête
qui ont le pouvoir de tourmenter la terre et la mer :
« Tant au nord qu’au sud, à l’ouest non plus qu’à l’est
ne tourmentez ni la mer, ni la terre, ni l’arbre » ?
En vérité, ce fut ce Maître-là
qui toujours garda cette femme de la tempête
aussi bien lorsqu’elle veillait que lorsqu’elle dormait.

D’où cette femme pouvait-elle avoir à manger et à boire ?
Pendant trois ans et plus comment dura sa provision ?
500Qui nourrit Marie l’égyptienne dans sa caverne[26],
ou au désert ? nul autre que le Christ, sans faute.
Ce fut aussi grande merveille de nourrir cinq mille personnes
avec cinq pains et avec deux poissons.
Dieu envoya foison à Constance dans son grand besoin.

Elle fut poussée dans notre océan
à travers notre mer courroucée, jusqu’à ce qu’enfin
sous un fort que je ne puis nommer
la vague la jeta bien loin dans le Northumberland
et dans le sable le vaisseau s’arrêta si fixement
510qu’il ne voulut partir de toute une heure.
La volonté du Christ était qu’elle y demeurât.

Le connétable du château est descendu
pour voir le vaisseau naufragé ; il fouilla tout le navire,
et découvrit cette femme lasse et pleine de soucis.
Il découvrit aussi le trésor qu’elle emportait.
Dans son langage elle demanda la grâce
que l’on ôtât la vie de son corps
pour la délivrer du malheur où elle était.

Sa langue était une sorte de latin corrompu,
520mais pourtant par là elle se fit comprendre.
Le connétable, quand il eut fouillé à son content,
ramena à terre cette femme malheureuse.
Elle s’agenouilla et remercia Dieu de sa bonté,
mais qui elle était, elle ne voulut le dire à personne
pour rien au monde, quand elle en devrait mourir.

Elle dit qu’elle avait été si étourdie par les flots
qu’elle en avait perdu la mémoire, par sa foi !
Le connétable eut d’elle si grande compassion
et sa femme aussi, qu’ils en pleurèrent de pitié.
530Elle était si diligente, sans paresse,
à servir et plaire à un chacun en ce lieu
que tous l’aimaient qui regardaient son visage.

Ce connétable et dame Hermengilde sa femme
étaient païens, comme l’était partout ce pays-là.
Mais Hermengilde l’aima comme sa propre vie
et Constance demeura là si longtemps
en oraisons, avec maintes larmes amères,
que Jésus à la fin convertit par sa grâce
dame Hermengilde, connétablesse de ce lieu.

540Dans tout ce pays nuls chrétiens n’osaient se réunir ;
toutes les personnes chrétiennes avaient fui ce pays
en raison des païens qui conquirent tout à l’entour
les régions du Nord par terre et par mer.
En Galles s’était enfuie la chrétienté
des anciens Bretons habitant cette île.
Là fut leur refuge pendant ce temps.

Mais les Bretons chrétiens n’étaient pas à ce point exilés
qu’il n’en restât quelques-uns qui en leur privé
honoraient le Christ et échappaient aux païens,
550et près du château il en demeurait trois.
L’un était aveugle et ne pouvait voir,
si ce n’est des yeux de l’esprit
dont les hommes voient, quand ils sont devenus aveugles,

Le soleil brillait comme en un jour d’été.
Aussi le connétable ainsi que sa femme

et Constance ont pris le droit chemin
vers la mer, l’espace de cent toises ou deux cents,
pour jouer et flâner ça et là,
et sur leur route ils rencontrèrent l’aveugle
550vieux et courbé, aux yeux entièrement clos.

« Au nom du Christ, (s’écria ce Breton aveugle,)
Dame Hermengilde, rendez-moi la vue. »
La dame s’effraya en oyant ce mot,
craignant que son mari, pour le dire brièvement,
ne voulût la tuer pour son amour de Jésus-Christ,
jusqu’à ce que Constance l’enhardit et la somma d’accomplir
la volonté du Christ, comme fille de son Église.

Le connétable fut confondu à cette vue
et dit : « Que signifie toute cette affaire ? »
570Constance répondit : « Seigneur, c’est la puissance du Christ
qui retire les hommes du piège de l’Ennemi »,
et si bien elle exposa notre foi
qu’elle convertit, avant la venue du soir,
le connétable et l’amena à croire au Christ.

Ce connétable n’était nullement seigneur de l’endroit
dont je parle et où il trouva Constance,
mais il le gardait fortement, depuis maint hiver,
sous Alla[27], roi de tout le Northumberland,
qui était fort sage et vaillant de son bras
580contre les Ecossais, ainsi qu’on peut bien l’apprendre.
Mais je veux revenir à mon sujet.

Satan, qui toujours veille pour nous tromper,
vit toute la perfection de Constance,
et s'ingénia aussitôt à la payer de sa peine.
Il fit qu’un jeune chevalier demeurant dans cette ville[28]
l’aima si ardemment, d’une passion impure,
qu’il lui sembla vraiment devoir périr
s'il ne pouvait une fois faire d’elle ce qu’il voudrait.

Il la courtisa, mais cela ne servit de rien ;
590elle ne voulut pas commettre péché, en aucune façon,

et, de dépit, il délibéra en sa pensée
de la faire mourir de mort honteuse.
Il attendit que le connétable fût absent
et se glissa, en secret, une nuit
dans la chambre d’Hermengilde endormie.

Lasse, épuisée de veilles passées en oraisons,
Constance dort ainsi qu’Hermengilde.
Ce chevalier, tenté par Satan,
tout doucement s’en alla au lit
600et coupa en deux la gorge d’Hermengilde,
plaça le couteau sanglant près de dame Constance
et s’en retourna où Dieu lui donne male chance.

Bientôt après le connétable rentra chez lui
et avec lui Alla qui était roi de ce pays.
Il vit sa femme méchamment tuée
ce dont tant et plus il pleura et se tordit les mains
et dans le lit il trouva le couteau sanglant
près de dame Constance ; hélas ! que pouvait-elle dire ?
De pure douleur son esprit était égaré.

610Au roi Alla l’on raconta toute cette male chance
ainsi que le moment, le lieu et de quelle façon
en un vaisseau l’on trouva dame Constance,
comme devant vous l’avez entendu relater.
Le cœur du roi frémit de pitié
lorsqu’il vit une personne si bénigne
tombée en détresse et en mésaventure.

Car telle que l’agneau que l’on mène à la mort,
telle cette innocente se tint devant le roi.
Le chevalier félon qui ourdit cette trahison
620l’accusa faussement d’avoir commis le crime.
Mais pourtant il y eut bien grande lamentation
parmi les gens et ils disaient qu’ils ne pouvaient croire
qu’elle eût fait si grande méchanceté.

Car toujours ils l’avaient vue si vertueuse,
aimant Hermengilde comme sa propre vie.
De ceci chacun témoigna dans la maison,
hormis celui qui tua Hermengilde de son couteau.

Le noble roi a conçu une grande opinion
de ces témoignages et dit qu’il s’enquerrait
630plus à fond de la chose, pour apprendre la vérité.

Hélas ! [29] Constance, tu n’as pas de champion,
et ne peux nullement lutter, hélas donc !
Mais que Celui qui mourut pour notre rédemption
et qui lia Satan (et celui-ci gît encore où il gisait alors)
soit ce jour d’hui ton puissant champion !
Car si le Christ ne produit un miracle manifeste
sans crime tu vas être immédiatement mise à mort.

Elle tomba à genoux, et ainsi elle parla :
« Dieu immortel, qui sauvas Suzanne
640d’une fausse accusation, et toi, Vierge miséricordieuse,
je veux dire Marie, fille de sainte Anne,
devant le fils de qui les anges chantent hosanna,
si je suis innocente de cette félonie,
sois mon secours, sans quoi je vais mourir ! »

N’avez-vous pas vu parfois le visage pâle,
au milieu d’une foule, de celui que l'on conduit
à sa mort, quand il n’a pas obtenu de pardon,
et il avait telle couleur sur sa face
que l’on pouvait reconnaître le visage de ce malheureux
650parmi tous les visages du cortège :
ainsi se tenait Constance, regardant autour d’elle.

Ô reines qui vivez en prospérité,
duchesses et vous toutes, dames,
ayez quelque pitié de son malheur.
Une fille d’empereur est là toute seule,
elle n’a personne à qui adresser sa plainte.
Ô sang royal qui te trouves en ce péril,
dans ton grand danger tes amis sont loin !

Le roi Alla en eut telle compassion,
660car noble cœur est plein de pitié,
que de ses yeux les larmes découlaient.
« Or, (dit-il), cherchez en hâte en un livre

et si ce chevalier veut jurer que c’est elle
qui a tué cette femme, nous aviserons alors
qui nous voulons désigner pour être juge. »

Un livre breton où sont écrits les Évangiles
fut apporté et sur ce livre il jura aussitôt
qu’elle était coupable, et dans le même moment
une main le frappa sur la nuque,
670en sorte que sur-le-champ il tomba comme une pierre
et ses deux yeux lui jaillirent du visage
à la vue de tous en ce lieu.

Une voix fut entendue de l’assemblée
disant : « Tu as calomnié une innocente,
la fille de sainte Église, en haute présence ;
voilà ce que tu as fait, et maintenant je me tais[30]. »
A cette merveille la foule entière fut épouvantée
et chacun était là, comme en stupeur,
par crainte de vengeance, sauf la seule Constance.

680Grande fut la crainte ainsi que le repentir
de ceux qui avaient faussement soupçonné
cette sainte et innocente Constance,
et en raison de ce miracle, pour conclure,
et par la médiation de Constance
le roi et maint autre en ce lieu
se convertirent. Grâces en soient rendues à la bonté du Christ !

Le chevalier félon fut mis à mort pour son mensonge
sur une sentence rendue en hâte par Alla,
et pourtant Constance eut grande compassion de sa mort.
690En suite de ceci, Jésus dans sa miséricorde
fit qu’Alla épousa très solennellement
cette sainte fille, si brillante et si belle,
et de la sorte le Christ a fait Constance reine.

Mais qui fut attristée, si je ne dois mentir,
de ce mariage, sinon Donegilde et nulle autre,
la mère du roi, pleine de cruauté ?

Il lui sembla que son cœur maudit se fendait en deux.
Elle ne voudrait pas que son fils eût fait ainsi.
Il lui sembla une abomination qu’il choisît
700une créature si étrangère pour sa compagne.

Il ne me plaît pas de faire de la balle et de la paille
un récit aussi long que du grain même.
Pourquoi décrirais-je la pompe royale
au mariage, ou quel cortège marche devant
et qui sonne de la trompe et qui du cor ?
C’est le fruit de tout récit qu’il faut dire.
Ils mangèrent et burent, ils dansèrent, chantèrent et jouèrent.

Ils allèrent se coucher, comme il était raisonnable et juste,
car, bien que les femmes soient des êtres très saints,
710elles doivent prendre en patience la nuit
telles nécessités qui plaisent
à ceux qui les ont épousées avec l’anneau,
et mettre un peu leur sainteté de côté
à ce moment ; il ne peut en être mieux.

D’elle il eut bientôt un enfant mâle,
Et à un évêque ainsi qu’à son connétable
il confia sa femme à garder, quand il s’en fut
en Écosse pour chercher ses ennemis.
Or la belle Constance, si humble et si douce,
720est depuis si longtemps grosse que toujours à présent
elle garde la chambre attendant la volonté du Christ.

Le temps est arrivé, elle met au monde un enfant mâle ;
aux fonts baptismaux on l’appelle Maurice.
Le connétable fit partir un messager
et écrivit à son roi, qui a nom Alla,
comment cet heureux événement était arrivé,
et autres événements utiles à relater.
Lui prit la lettre et se mit en chemin.

Ce messager, pour faire son profit,
730chevaucha rapidement vers la mère du roi
et la salua fort courtoisement en son langage.
« Madame, (dit-il,) vous pouvez être contente et réjouie,
et rendre grâces à Dieu cent mille fois.

Madame la reine a un enfant, sans nul doute,
pour la joie et le bonheur de tout ce royaume à l’en tour.

Voici les lettres scellées à ce sujet
que je dois porter avec la hâte que je puis ;
si tous voulez mander quelque chose au roi votre fils
je suis votre serviteur de nuit et de jour. »
740Donegilde répondit : « Quant à présent, aujourd’hui, non ;
mais je veux qu’ici toute la nuit tu prennes ton repos.
Demain je te dirai ce qu’il me plaît. »

Le messager but ferme bière et vin
et secrètement ses lettres furent volées
de sa boite, tandis qu’il dormait comme un porc,
et l’on contrefit très subtilement
une autre lettre, forgée très méchamment,
adressée au roi sur ce sujet
par son connétable, comme vous allez l’entendre ci-après.

750La lettre disait : « La reine est accouchée
d’un être diabolique si affreux
que nul dans le château ne fut si hardi
qu’il osât y demeurer un instant de plus.
La mère était une fée, par malheur
venue là, au moyen de charmes ou de sortilèges,
et chacun abhorre sa société. »

Triste fut le roi quand il eut vu cette lettre,
mais à personne il ne raconta ses cuisants chagrins,
et de sa propre main il écrivit en retour :
760« Bienvenu soit ce qu’envoie le Christ à jamais
pour moi, qui suis maintenant instruit de sa doctrine.
Seigneur, bienvenus soient ton plaisir et ta volonté.
Tout mon plaisir, je le mets en ton commandement !

Gardez cet enfant, qu’il soit laid ou beau,
comme aussi ma femme, jusqu’à mon retour.
Le Christ, quand il Lui plaira, pourra m’envoyer un hoir
plus agréable que celui-ci à mon goût. »
Cette lettre, il la scella, pleurant en secret.
Elle fut bientôt portée au messager
770qui s’en alla ; il n’y a rien de plus à faire.

Ô messager [31], rempli d’ivresse,
forte est ton haleine, tes membres toujours
et tu trahis tous les secrets.
Ton esprit est perdu, tu jacasses comme un geai,
ton visage est changé en un nouvel aspect !
Où règne l’ivresse dans une société,
là n’est nul conseil caché, sans nul doute.

Ô Donegilde, je n’ai pas d’anglais digne
d’exprimer ta méchanceté et ta barbarie !
780C’est pourquoi je t’abandonne au démon ;
à lui de raconter ta traîtrise !
Fi, femme-homme, fi ! mais non, par Dieu, je mens :
Fi ! esprit infernal, car j’ose bien déclarer
que si tu marches sur notre terre, ton esprit est en enfer !

Le messager revint de chez le roi,
et à la cour de la reine mère il s’arrêta
et elle fut très contente de revoir ce messager
et lui fit plaisir en tout ce qu’elle pouvait.
Il but et remplit bien l’intérieur de son ceinturon.
790Il s’endormit et ronfla à sa façon
toute la nuit, jusqu’au lever du soleil.

De nouveau ses lettres furent volées, toutes et chacune,
et l’on contrefit des lettres de cette teneur :
« Le roi commande à son connétable sur l’heure
sous peine de la hart et de haute justice,
qu’il ne souffre en aucune manière
que Constance demeure dans son royaume
trois jours et un quart d’heure de plus.

Mais que dans le même vaisseau où il la trouva
800il la mette elle, son jeune fils et tous ses biens
et qu’il la repousse loin de terre,
lui ordonnant que jamais plus elle ne revienne. »
Ô ma Constance, ton âme peut bien s’effrayer
et quand tu dormais être en peine dans tes rêves
alors que Donegilde ourdit toutes ces dispositions !

Le lendemain le messager, quand il se réveilla,
prit le plus proche chemin vers le château
et porta la lettre au connétable.
Et quand celui-ci vit cette lettre affligeante,
810bien souvent il dit « hélas ! » et « quel malheur ! »
« Seigneur Christ, (dit-il,) comment ce monde peut-il durer,
si pleines de péché sont maintes créatures !

O puissant Dieu [32], si c’est ta volonté,
puisque tu es juste juge, comment se peut-il
que tu veuilles laisser des innocents périr
et de méchantes gens régner en prospérité ?
O bonne Constance, hélas ! tant il me fait peine
que je doive être ton bourreau, ou mourir
de mort honteuse ; il n’est d’autre issue ! »

820Dans tout ce lieu jeunes et vieux pleurèrent
quand le roi envoya cette lettre maudite,
et Constance, avec un visage d’une pâleur mortelle,
le quatrième jour alla vers son vaisseau.
Mais néanmoins elle prit en bonne disposition
la volonté du Christ et à genoux sur la grève
elle dit : « Seigneur, toujours bienvenu soit ton vouloir ! »

Celui qui m’a gardée de la fausse accusation
tandis que j’étais dans le pays parmi vous,
Celui-là peut me garder du mal et aussi de la honte
830sur la mer salée, encore que je ne voie pas comment.
Aussi puissant qu’il le fut jamais, il l’est encore maintenant.
En Lui je me confie, et en sa mère chérie
qui est pour moi ma voile et mon gouvernail aussi. »

Son petit enfant était en pleurs dans ses bras
et à genoux elle lui dit tristement :
« Paix, mon petit enfant, je ne veux pas te faire de mal ».
Là-dessus elle ôta son couvre-chef de sa tête
et le posa sur ses petits yeux
et sur son bras elle le berça très vivement
840et leva les yeux vers le ciel.

« Mère, (dit-elle,) et Vierge brillante, Marie,
il est vrai que par l’instigation de la femme
le genre humain fut perdu et damné pour toujours,
ce pourquoi ton fils fut rompu sur une croix.
Tes yeux bénis virent tout son tourment.
Il n’est donc pas de comparaison entre
ta douleur et aucune douleur que l’homme puisse endurer.

Tu as vu ton enfant tué sous tes yeux
et mon petit enfant à moi vit toujours, par ma foi !
850Or, dame de clarté, vers qui crient tous les malheureux,
gloire des femmes, toi, belle Vierge,
port de refuge, brillante étoile du jour,
aie pitié de mon enfant, toi qui en ta bonté
as pitié de tous les piteux dans leur détresse !

O petit enfant, hélas ! quel est ton crime,
toi qui n’as jamais encore, par Dieu, commis de péché,
pourquoi ton père cruel veut-il ta mort ?
O pitié, cher connétable ! (dit-elle.)
Laisse donc mon petit enfant demeurer ici près de toi,
860et si tu n’oses le sauver par crainte du blâme,
embrasse-le une fois au nom de son père. »

Là-dessus elle jette un regard en arrière vers la terre
et dit : « Adieu, mari sans pitié ».
Puis elle se lève et descend la grève
vers le vaisseau ; toute la foule la suit,
et toujours elle supplie son enfant de se tenir en paix,
et elle prend congé et en sainte disposition
elle se signe, et entre dans le vaisseau.

Le vaisseau était pourvu de vivres, il n’y a pas de doute,
870en abondance pour elle, pour bien longtemps,
et d’autres objets nécessaires dont elle aurait besoin
elle en possédait suffisamment, louée en soit la grâce divine !
Quant au vent et au temps, que Dieu tout-puissant les accorde,
et la ramène chez elle ! Je ne puis dire mieux.
Mais sur la mer elle suit sa route.


Ci finit la seconde partie, suit la troisième partie.



Alla le roi rentra bientôt après
à son château dont j’ai parlé
et demanda où se trouvaient sa femme et son enfant.
Le connétable eut froid autour du cœur,
880et clairement lui raconta toute la suite des faits
comme vous l’avez entendue, je ne sais pas mieux les raconter,
et montra au roi son sceau ainsi que sa lettre.

Il dit : « Seigneur, comme vous me le commandiez,
sous peine de mort, ainsi ai-je fait, certainement. »
Le messager fut mis à la torture jusqu’à ce qu’il
dût reconnaître et raconter, net et clair,
nuit par nuit, où il avait couché.
Et ainsi par raisonnement et enquête habile
l'on s’aperçut de qui provenait le mal.

890L’on reconnut la main qui écrivit la lettre
et tout le venin de cet acte maudit,
mais de quelle façon, certes je ne sais.
Le résultat le voici, c’est qu’Alla, sans nul doute,
tua sa mère, ce qu’on peut lire au long,
parce qu’elle avait trahi son allégeance.
Ainsi finit la vieille Donegilde de malheur.

Le chagrin que cet Alla, nuit et jour,
eut pour sa femme ainsi que pour son fils,
il n’est langue qui puisse le raconter.
900Mais à présent veux-je revenir à Constance
qui vogue sur la mer, en peine et douleur,
cinq ans et davantage, comme il plut au Christ de l’éprouver
avant que son navire approchât de terre.

Sous[33] un château païen, à la fin,
dont ne trouve nullement le nom dans mon texte,
la mer rejeta Constance ainsi que son enfant.
Dieu tout-puissant, qui sauves tout le genre humain,
aie souvenance de Constance et de son enfant
de nouveau tombés en terre païenne,
910sur le point de périr, comme je vais vous le dire bientôt.

Il descend du château plus d’une personne
pour contempler ce vaisseau et Constance,
mais bref, du château, certaine nuit,
le seigneur sénéchal — à qui Dieu donne male chance ! —
un voleur qui avait renié notre foi,
vint seul au vaisseau et lui dit qu’il serait
son amant, qu’elle le voulût ou non.

En quelle détresse fut alors cette malheureuse femme !
Son enfant cria et elle poussa des cris douloureux,
mais la bienheureuse Marie l’aida tout aussitôt,
920car tandis qu’elle se débattait bien et fort
le larron tout soudain tomba par-dessus bord,
et se noya dans la mer, atteint par la vengeance,
et c’est ainsi que le Christ garda Constance sans tache.


L’auteur.


Ô infâme passion de la luxure, vois là ta fin !
non seulement tu fais défaillir l’esprit de l’homme,
mais en vérité tu détruis son corps.
La fin de ton œuvre ou de tes désirs aveugles
c’est la lamentation ; combien l’on peut trouver
930de gens qui non pour l’acte parfois, mais pour l’intention
de faire ce péché sont ou tués ou détruits !

Comment[34] cette faible femme put-elle avoir la force
de se défendre contre ce renégat ?
Ô Goliath, de taille démesurée,
comment David put-il te faire mat ainsi,
lui si jeune et si dépourvu d’armure ?
Comment osa-t-il regarder ton visage terrible ?
L’on peut bien voir que ce fut par la seule grâce de Dieu.

Qui donna à Judith le courage ou la hardiesse
940de le tuer, lui Holopherne, dans sa tente,
et de délivrer de la misère
le peuple de Dieu ? Je dis cela à cet effet,
que tout comme Dieu envoya un esprit de force
à ceux-là et les sauva de male fortune
ainsi envoya-t-il force et vigueur à Constance.

Son vaisseau traversa l’étroit passage
de Jubaltar et de Septe[35], toujours à la dérive,
tantôt vers l’Ouest, tantôt au Nord et au Sud,
et tantôt à l’Est, pendant bien des mornes journées,
jusqu’à ce que la mère du Christ (bénie soit-elle à jamais !)
950résolût, dans son infinie bonté,
de mettre fin à toute sa tristesse.

Or laissons là Constance pour un moment
et parlons de l’empereur romain
qui de Syrie a par lettres appris
le massacre des chrétiens et l’outrage
fait à sa fille par vile traîtrise,
j’entends par la maudite et méchante sultane,
qui au banquet fit tuer grands et petits à la fois.

Pour ce fait, l’empereur dépêche aussitôt
960son sénateur, avec royal arroi,
et d’autres seigneurs, Dieu sait, en grand nombre,
pour tirer grande vengeance des Syriens.
Ils brûlèrent, tuèrent et les mirent à mal
pendant maintes journées, mais bref, voici la fin,
c’est qu’ils se disposèrent à rentrer à Rome.

Ce sénateur se rendait victorieux
vers Rome, faisant voile bien royalement ;
il rencontra le vaisseau à la dérive, dit l’histoire,
970où était assise Constance bien tristement.
Il ne reconnut en rien qui elle était, ni pourquoi
elle se trouvait en pareil état ; elle ne voulut rien dire
de son rang, quand elle en devrait mourir.

Il l’emmena à Rome et à sa femme
il la remit ainsi que son jeune fils,
et chez le sénateur elle passa ses jours.
Ainsi sait Notre Dame tirer de malheur
la malheureuse Constance et mainte autre.
Et longtemps elle demeura en ce lieu
980en saintes œuvres toujours, par la faveur de la Vierge.

La femme du sénateur était la tante de Constance,
mais ce nonobstant ne l’en reconnut pas davantage.
Je ne veux pas m’attarder plus longuement à cette aventure,
mais c’est au roi Alla, dont auparavant je parlais,
et qui pleure et soupire fort pour sa femme,
que je veux revenir, laissant Constance
sous la garde du sénateur.

Le roi Alla, qui avait tué sa mère,
un jour tomba en tel repentir
990que, pour le dire court et clair,
il vint à Rome recevoir sa peine
et se soumit aux ordres du pape
de point en point, et pria Jésus Christ
de lui pardonner le mal qu’il avait commis.

La rumeur aussitôt se répandit dans la ville de Rome
que le roi Alla venait en pèlerinage,
par les avant-coureurs qui le précédaient,
ce pourquoi le sénateur, suivant la coutume,
chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,
1000tant pour déployer sa haute magnificence
que pour rendre hommage à un roi.

Ce noble sénateur fit grande chère
au roi Alla qui le lui rendit.
Chacun d’eux fit à l’autre grand honneur
et ainsi il advint qu’à un ou deux jours de là
le sénateur se rendit chez le roi Alla
à un festin, et bref, si je ne dois mentir,
le fils de Constance y alla en sa compagnie.

D’aucuns voudraient dire que ce fut à la requête de Constance
chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,
1010que le sénateur mena cet enfant au festin.
Je ne puis raconter tous les détails ;
quoi qu’il en soit, du moins, il s’y trouvait.
Mais ceci est vrai, c’est que sur l’ordre de sa mère,
devant Alla, pendant la durée du repas,
l’enfant se tint debout regardant le roi en face.

Le roi Alla s’émerveilla grandement de cet enfant,
et dit aussitôt au sénateur :

« A qui est ce bel enfant qui se tient debout là-bas ? »
« Je ne sais, (dit-il,) par Dieu et par saint Jean !
chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,
1020Il a une mère, mais de père il n’en a pas
que je sache » ; — mais bref, sur l’heure
il raconta à Alla comment l’enfant fut trouvé.

« Mais Dieu sait, (dit encore le sénateur,)
de ma vie je n’ai vu vivante
aussi vertueuse qu’elle, ni n’ai entendu parler d’aucune,
entre les femmes de ce monde, vierges ou épouses ;
J’ose bien dire qu’elle aimerait mieux voir un poignard
transpercer son sein que d’être une mauvaise femme.
Il n’est pas d’homme qui pourrait l’amener à ce point. »

1030Or cet enfant était aussi semblable à Constance
qu’il est possible à créature de l’être.
Alla avait présent à la mémoire le visage
de dame Constance et là-dessus il songeait :
si la mère de l’enfant était par hasard celle
qui fut sa femme ? et à part lui il soupirait
et il quitta la table aussitôt qu’il put.

« Par ma foi[36] (pensa-t-il,) j’ai un fantôme en tête !
Je devrais, en juste raison, considérer
que ma femme est morte dans la mer salée. »
chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,
1040Ensuite il trouva cet argument :
« Que sais-je si le Christ a envoyé ici
ma femme par mer ainsi qu’il l’envoya
vers mon pays de l’endroit d’où elle vint ? »

Et passé midi, accompagnant chez lui le sénateur,
Alla s’en vint voir cet étonnant coup du hasard.
Le sénateur rendit de grands honneurs à Alla
et en hâte il manda Constance.
Mais croyez bien qu’elle n’avait pas le cœur à danser
quand elle sut le motif de ce message.
chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,
1050A peine pouvait-elle se tenir sur ses pieds.

Quand Alla vit sa femme, il la salua gracieusement
et il pleura que c’était peine de le voir.

Car au premier regard qu’il jeta sur elle
il connut en toute vérité que c’était elle,
et de chagrin elle se tenait muette comme un arbre,
tant son cœur s’absorbait dans sa détresse
lorsqu’elle se rappelait sa dureté envers elle.

Deux fois sous ses yeux elle s’évanouit.
Il pleura et s’excusa tristement.
1060« Or que Dieu, dit-il, et tous ses saints glorieux
aient aussi certainement pitié de mon âme
que je suis moi, innocent de votre malheur,
aussi vrai que mon fils Maurice vous ressemblait de visage ;
autrement que le démon me vienne prendre en ce lieu ! »

Longs furent les sanglots et la peine amère
avant que leur cœur attristé pût y faire trêve.
C’était grand’pitié d’entendre leurs plaintes,
par lesquelles plaintes s’accroissait leur douleur.
Je vous prie tous de me tenir quitte de mon labeur ;
1070je ne puis raconter leur douleur jusqu’à demain,
tant je suis las de parler de chagrin.

Hais à la fin, quand la vérité fut connue
qu’Alla était innocent du malheur de Constance,
je pense qu’ils s’embrassèrent cent fois
et qu’entre eux il y eut un bonheur tel
que sauf la joie qui dure éternellement
il n’en est point de semblable qu’aucune créature
ait vue ou doive voir tant que le monde existera.

Alors, humblement, elle conjura son mari,
1080comme soulagement à sa longue et triste peine,
qu’il priât spécialement son père
de vouloir, en sa majesté, consentir
à dîner quelque jour avec lui.
Elle le pria aussi qu’en aucune façon
il ne dît mot d’elle a son père.

D’aucuns voudraient dire que le jeune Maurice
porta ce message à l’empereur.
Mais j’imagine qu’Alla ne fut pas assez simple
pour envoyer à un homme de dignité aussi souveraine

1090que celui qui est la fleur des peuples chrétiens,
un enfant, mais mieux vaut penser
que lui-même s’y rendit, comme il peut bien sembler.

L’empereur consentit gracieusement
à venir au dîner, suivant sa requête,
et ce m’est avis qu’il regarda avidement
cet enfant, et qu’il pensa à sa fille.
Alla rentra chez lui et, comme il le devait,
prépara tout pour le festin
autant que son savoir-faire y pouvait suffire.

1100Le matin vint et Alla s’apprêta
ainsi que sa femme pour se rendre au devant de l’empereur.
Ils s’avancent à cheval avec joie et allégresse.
Et quand elle vit son père dans le chemin
elle sauta de selle et tomba à ses pieds.
« Père, dit-elle, votre jeune enfant Constance
est ores tout effacée de votre souvenir.

Je suis votre fille Constance, (dit-elle,)
que vous avez envoyée jadis en Syrie.
C’est moi, mon père, qui dans la mer salée
1110fus laissée seule, condamnée à mourir.
Or, mon bon père, je vous le demande en grâce,
ne m’envoyez plus vers des pays païens,
mais remerciez mon seigneur ici de sa bonté. »

Qui peut dire toute la piteuse joie
entre eux trois, maintenant qu’ils se sont ainsi rencontrés ?
Mais à mon récit je dois mettre fin.
La journée s’écoule vite, je ne veux plus tarder.
Ces gens heureux s’attablent au dîner.
Je les laisse à leur repas avec une joie et une allégresse
1120plus grande mille fois que je ne sais le raconter.

L’enfant Maurice fut plus tard couronné
empereur par le pape et vécut chrétiennement.
A l’église du Christ il fit grand honneur,
mais je passe sur toute son histoire.
C’est de Constance que traite surtout mon conte.
Dans de vieilles gestes romaines l’on peut trouver
la vie de Maurice, je ne l’ai pas en mémoire.

Le roi Alla, quand il vit le moment venu,
avec sa chère Constance, sa sainte femme si douce,
1130retourna par droit chemin en Angleterre,
où ils vécurent en joie et en paix.
Mais peu de temps dure, je vous l’assure,
la joie de ce monde, car le temps ne veut s’arrêter,
du matin au soir il change comme la marée.

Qui vécut jamais en tel délice un seul jour[37]
qu’il n’ait été troublé ni par conscience,
ni par colère, désir ou semblable émoi,
par envie, orgueil, par passion ou péché ?
Je ne dis cette sentence que pour cette fin,
1140à savoir que peu de temps en joie ou en plaisir
dura le bonheur d’Alla près de Constance.

Car la mort qui lève son tribut sur les grands et les petits,
quand une année fut écoulée, à ce que j’imagine,
retira de ce monde le roi Alla
pour qui Constance ressentit un bien grand chagrin.
Or prions Dieu de bénir son âme !
et dame Constance, pour le dire enfin,
s’est mise en chemin pour la ville de Rome.

A Rome est arrivée cette sainte créature.
1150Elle y trouva ses amis sains et saufs ;
à présent elle a échappé à tous ses périls
et lorsqu’elle a retrouvé son père,
à genoux elle est tombée à terre
pleurant de tendresse en son cœur heureux
et elle a béni Dieu cent mille fois.

En vertu et en saintes aumônes
ils vécurent tous et ne se dispersèrent plus jamais.
Jusqu’à ce que la mort les sépara, ils menèrent cette vie.
Or, adieu, mon conte est à son terme.
1160Or que Jésus-Christ qui dans sa puissance peut envoyer
la joie après la douleur, nous gouverne par sa grâce
et nous garde tous qui sommes en ce lieu !
___________________________________Amen !


Ci finit le conte de l'Homme de loi, et suit après le Prologue du Marinier.



  1. L’arc du jour artificiel est l’arc de cercle que parcourt le soleil de son lever a son coucher.
  2. Il faut ici, comme l’aubergiste, tenir compte de la distance parcourue, sur le cercle de l’horizon, par le soleil à partir du point où il s’est levé. Un quart de l’arc du jour artificiel, à la date du 18 avril (soit le 26 d’après notre calendrier), correspond à 56 degrés ou à 9 h. 20 du matin. D’autre part l’égalité de longueur de l’ombre et de l’arbre qui la projette, en avril 1387, époque indiquée pour le pèlerinage, se produisit le 18 à 10 heures, de sorte que l’expression « une demi-heure et plus » équivaut exactement à quarante minutes, suivant le calcul du professeur Skeat.
  3. En français dans le texte.
  4. Dans son poème The Book of the Duchesse.
  5. Les légendes des Saintes de Cupidon forment l’ouvrage connu maintenant sous le nom de La Légende des Femmes Vertueuses (The Legend of Good Women).
  6. Isiphile, i. e. Hypsophyle.
  7. Ladomée, i. e. Laodamie.
  8. L’histoire de Canacée comme celle d’Apollonius de Tyr est racontée dans la Confessio Amantis (liv. III et VIII) par Gower dont Chaucer semble ici critiquer le choix. Il insinue que lui-même, poète d’amour, ne se permet pas d’aussi abominables contes que son rival, le pieux et moral Gower.
  9. C’est-à-dire à ces fausses Muses, à ces filles de Pierus qui disputèrent le prix aux Muses et furent changées en pies. Voir Ovide, Métam., liv. V.
  10. L’homme de loi veut dire ou bien qu’il parle en prose par profession comme Chaucer en vers, ou bien qu’il laisse au poète le soin de rimer son conte. Le premier sens est le plus plausible, mais alors il faut admettre que Chaucer lui aurait d’abord réservé une histoire en prose, comme le conte de Mélibée, puis lui aurait changé son conte sans avoir le temps de remanier l’introduction.
  11. Ces trois strophes sont une paraphrase poétique d’un passage emprunté au traité du Pape Innocent 111, De Contemptu Mundi, sive de Miseria Conditionis Humanae (liv. I, en. xvi). Nous avons là sans doute des extraits d’un ouvrage perdu de Chaucer, cité dans le premier prologue (vers 414) de la Legend of Good Women. Ce sont, comme en plusieurs autres endroits du poème, des vers de jeunesse insérés tels quels par Chaucer, sans qu’il eût le temps de les remanier ou de faire une soudure.
  12. Le double as était un coup de dés malheureux, tandis que le six-cinq était favorable au joueur du jeu de « hasard ».
  13. Le Conte de l’Homme de Loi, que la naïveté du récit et la division en stances permettent d’attribuer à la jeunesse du poète, est emprunté, comme le passage analogue de Gower dans sa Confessio Amantis, liv. II, à la Vie de Constance narrée en français vers 1334 dans sa Chronique Anglo-normande par Nicholas Trivet, Dominicain anglais du xive siècle. Certains motifs du conte, tels que la trahison de la seconde belle mère et le stratagème du meurtrier d’Hermengilde, se retrouvent dans le Pecorone de Ser Giovanni de Florence (1378) et dans la version anglaise des Gesta Romanorum. Chaucer suit d’assez près le texte français de Nicholas Trivet, mais en condensant certaines parties et en ajoutant des réflexions personnelles. Nous signalons en note les principales additions faites par Chaucer. — On peut prendre l’histoire de Constance pour l’allégorie du christianisme, des persécutions qu’il subit près des infidèles et des barbares, et de son triomphe final.
  14. Il s’agit de l’empereur Tibère Constantin mort en 582. Il régna à Constantinople, non à Rome. Chaucer commet un anachronisme en parlant de foi musulmane dans cette partie de son récit (vers 224, etc.), puisque Mahomet est né en 570.
  15. Ces deux stances (vers 273-287) ont été ajoutées par Chaucer à l’original.
  16. Ces trois stances (vers 295-315) sont originales, sauf pour l’apostrophe au « premier mobile » inspirée de Boèce.
  17. D’après le système de Ptolémée la terre était immobile au centre de l’univers. Autour d’elle se mouvaient neuf sphères, celles des sept planètes (dont la lune et le soleil), celles des étoiles fixes et la dernière ou primum mobile (la première en partant du dehors), qui entraînait tout vers l’ouest en sens inverse de la marche du soleil dans le Zodiaque.
  18. Le seigneur est Mars qui règne dans le signe du Taureau. Les signes du Zodiaque, du Capricorne aux Jumeaux compris, étaient dits obliques, comme faisant un angle plus aigu que les autres dans leur ascension au-dessus de l’horizon. Au milieu se trouvaient les signes obliques les plus néfastes, le Poisson et le Bélier. Mars avait deux maisons : le Bélier et le Scorpion, et cette dernière demeure passait pour la plus sombre et la plus désastreuse.
  19. Al tasir, « influence », en langue arabe, et, plus tard, « influence néfaste ».
  20. La lune se trouvait probablement en conjonction avec Mars dans le signe fatal du Scorpion.
  21. Vers 360 et 370-371. Il y a ici une allusion à la tradition d’après laquelle le Tentateur se présenta à Ève sous la forme d’un serpent avec un visage de femme.
  22. Ce passage, ainsi que les vers 771-177, 925-931 et 1134-1141, est imité du traité d’Innocent III, De Contemptu Mundi. Cf. ci-dessus, vers 99.
  23. Ces deux stances (vers 449-462) ne sont pas prises dans Trivet, mais on trouve le même sentiment dans plus d’une hymne latine, e. g. Crux fidelis de V. Fortunatus.
  24. Les cinq stances qui suivent (vers 470-504) sont originales.
  25. Par les clercs entendez Boèce, à qui Chaucer emprunte la donnée de ce passage.
  26. Il s’agit d’une sainte du v* siècle après J.-C. qui passa 47 ans au désert au-delà du Jourdain.
  27. Alla ou Aella fut roi de Northumberland de l’an 560 à 561.
  28. Machination pareille à celle du chevalier contre Constance est contée dans les Gesta Romanorum, chapitre CI.
  29. Vers 631-658. Les 4 belles stances si pathétiques qui suivent sont entièrement de Chaucer.
  30. Peut être faut-il comprendre « et pourtant je me suis tu », car l’original français porte ici (en latin) : « Haec fecisti et tacui ». Chaucer dit : » and yet holde I my pees », où yet et holde (présent) semblent être en contradiction.
  31. Cette stance est encore tirée du traité du Pape Innocent III, De Contemptu Mundi, liv. II, chapitre XIX.
  32. Pour les 8 stances suivantes (vers 813-868), Trivet n’a fourni que des indications. Les beaux vers 834-864 sont en entier de Chaucer.
  33. Vers 903-922. Pareille tentative de viol est décrite dans les Gesta Romanorum, chapitre CI.

  34. Vers 932-945. Insertion faite par Chaucer pour faire pendant à l’apostrophe des vers 470-504.
  35. C’est-à-dire de Gibraltar et Ceuta.
  36. Presque tout dans ces 4 stances (vers 1038-1071), est original.
  37. Vers 1135-1130. Encore un emprunt au Pape Innocent III. De Contemptu Mundi, I, c. 22.