Consuelo (Hetzel, illustré 1855)/Chapitre 100

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C.

Dès le second relais, Consuelo avait reconnu dans le domestique qui l’accompagnait, et qui, placé sur le siège de la voiture, payait les guides et gourmandait la lenteur des postillons, ce même heiduque qui avait annoncé le comte Hoditz, le jour où il était venu lui proposer la partie de plaisir de Roswald. Ce grand et fort garçon, qui la regardait toujours comme à la dérobée, et qui semblait partagé entre le désir et la crainte de lui parler, finit par fixer son attention ; et, un matin qu’elle déjeunait dans une auberge isolée, au pied des montagnes, le Porpora ayant été faire un tour de promenade à la chasse de quelque motif musical, en attendant que les chevaux eussent rafraîchi, elle se tourna vers ce valet, au moment où il lui présentait son café, et le regarda en face d’un air un peu sévère et irrité. Mais il fit alors une si piteuse mine, quelle ne put retenir un grand éclat de rire. Le soleil d’avril brillait sur la neige qui couronnait encore les monts ; et notre jeune voyageuse se sentait en belle humeur.

« Hélas ! lui dit enfin le mystérieux heiduque, votre seigneurie ne daigne donc pas me reconnaître ? Moi, je l’aurais toujours reconnue, fut-elle déguisée en Turc ou en caporal prussien ; et pourtant je ne l’avais vue qu’un instant, mais quel instant dans ma vie ! »

En parlant ainsi, il posa sur la table le plateau qu’il apportait ; et, s’approchant de Consuelo, il fit gravement un grand signe de croix, mit un genou en terre, et baisa le plancher devant elle.

« Ah ! s’écria Consuelo, Karl le déserteur, n’est-ce pas ?

— Oui, signora, répondit Karl en baisant la main qu’elle lui tendait ; du moins on m’a dit qu’il fallait vous appeler ainsi, quoique je n’aie jamais bien compris si vous étiez un monsieur ou une dame.

— En vérité ? Et d’ou vient ton incertitude ?

— C’est que je vous ai vue garçon, et que depuis, quoique je vous aie bien reconnue, vous étiez devenue aussi semblable à une jeune fille que vous étiez auparavant semblable à un petit garçon. Mais cela ne fait rien : soyez ce que vous voudrez, vous m’avez rendu des services que je n’oublierai jamais ; et vous pourriez me commander de me jeter du sommet de ce pic qui est là-haut, si cela vous faisait plaisir, je ne vous le refuserais pas.

— Je ne te demande rien, mon brave Karl, que d’être heureux et de jouir de ta liberté ; car te voilà libre, et je pense que tu aimes la vie maintenant ?

— Libre, oui ! dit Karl en secouant la tête ; mais heureux… J’ai perdu ma pauvre femme ! »

Les yeux de Consuelo se remplirent de larmes, par un mouvement sympathique, en voyant les joues carrées du pauvre Karl se couvrir d’un ruisseau de pleurs.

« Ah ! dit-il en secouant sa moustache rousse, d’où les larmes dégouttaient comme la pluie d’un buisson, elle avait trop souffert, la pauvre âme ! Le chagrin de me voir enlever une seconde fois par les Prussiens, un long voyage à pied, lorsqu’elle était déjà bien malade ; ensuite la joie de me revoir, tout cela lui a causé une révolution ; et elle est morte huit jours après être arrivée à Vienne, où je la cherchais, et où, grâce à un billet de vous, elle m’avait retrouvé, avec l’aide du comte Hoditz. Ce généreux seigneur lui avait envoyé son médecin et des secours ; mais rien n’y a fait : elle était fatiguée de vivre, voyez-vous, et elle a été se reposer dans le ciel du bon Dieu.

— Et ta fille ? dit Consuelo, qui songeait à le ramener à une idée consolante.

— Ma fille ? dit-il d’un air sombre et un peu égaré, le roi de Prusse me l’a tuée aussi.

— Comment tuée ? que dis-tu ?

— N’est-ce pas le roi de Prusse qui a tué la mère en lui causant tout ce mal ? Eh bien, l’enfant a suivi la mère. Depuis le soir où, m’ayant vu frapper au sang, garrotter et emporter par les recruteurs, toutes deux étaient restées, couchées et comme mortes, en travers du chemin, la petite avait toujours tremblé d’une grosse fièvre ; la fatigue et la misère de la route les ont achevées. Quand vous les avez rencontrées sur un pont, à l’entrée de je ne sais plus quel village d’Autriche, il y avait deux jours qu’elles n’avaient rien mangé. Vous leur avez donné de l’argent, vous leur avez appris que j’étais sauvé, vous avez tout fait pour les consoler et les guérir ; elles m’ont dit tout cela : mais il était trop tard. Elles n’ont fait qu’empirer depuis notre réunion, et au moment où nous pouvions être heureux, elles se sont en allées dans le cimetière. La terre n’était pas encore foulée sur le corps de ma femme, quand il a fallu recreuser le même endroit pour y mettre mon enfant ; et à présent, grâce au roi de Prusse, Karl est seul au monde !

— Non, mon pauvre Karl, tu n’es pas abandonné ; il te reste des amis qui s’intéresseront toujours à tes infortunes et à ton bon cœur.

— Je le sais. Oui, il y a de braves gens, et vous en êtes. Mais de quoi ai-je besoin maintenant que je n’ai plus ni femme, ni enfant, ni pays ! car je ne serai jamais en sûreté dans le mien ; ma montagne est trop bien connue de ces brigands qui sont venus m’y chercher deux fois. Aussitôt que je me suis vu seul, j’ai demandé si nous étions en guerre ou si nous y serions bientôt. Je n’avais qu’une idée : c’était de servir contre la Prusse, afin de tuer le plus de Prussiens que je pourrais. Ah ! saint Wenceslas, le patron de la Bohême, aurait conduit mon bras ; et je suis bien sûr qu’il n’y aurait pas eu une seule balle perdue, sortie de mon fusil ; et je me disais : Peut-être la Providence permettra-t-elle que je rencontre le roi de Prusse dans quelque défilé ; et alors,… fût-il cuirassé comme l’archange Michel… dussé-je le suivre comme un chien suit un loup à la piste… Mais j’ai appris que la paix était assurée pour longtemps ; et alors, ne me sentant plus de goût à rien, j’ai été trouver monseigneur le comte Hoditz pour le remercier, et le prier de ne point me présenter à l’impératrice, comme il en avait eu l’intention. Je voulais me tuer ; mais il a été si bon pour moi, et la princesse de Culmbach, sa belle-fille, à qui il avait raconté en secret toute mon histoire, m’a dit de si belles paroles sur les devoirs du chrétien, que j’ai consenti à vivre et à entrer à leur service, où je suis, en vérité, trop bien nourri et trop bien traité pour le peu d’ouvrage que j’ai à faire.

— Maintenant dis-moi, mon cher Karl, reprit Consuelo en s’essuyant les yeux, comment tu as pu me reconnaître.

— N’êtes-vous pas venue, un soir, chanter chez ma nouvelle maîtresse, madame la margrave ? Je vous vis passer tout habillée de blanc, et je vous reconnus tout de suite, bien que vous fussiez devenue une demoiselle. C’est que, voyez-vous, je ne me souviens pas beaucoup des endroits où j’ai passé, ni des noms des personnes que j’ai rencontrées ; mais pour ce qui est des figures, je ne les oublie jamais. Je commençais à faire le signe de la croix quand je vis un jeune garçon qui vous suivait, et que je reconnus pour Joseph ; et au lieu d’être votre maître, comme je l’avais vu au moment de ma délivrance (car il était mieux habillé que vous dans ce temps-là), il était devenu votre domestique, et il resta dans l’antichambre. Il ne me reconnut pas ; et comme monsieur le comte m’avait défendu de dire un seul mot à qui que ce soit de ce qui m’était arrivé (je n’ai jamais su ni demandé pourquoi), je ne parlai pas à ce bon Joseph, quoique j’eusse bien envie de lui sauter au cou. Il s’en alla presque tout de suite dans une autre pièce. J’avais ordre de ne point quitter celle où je me trouvais ; un bon serviteur ne connaît que sa consigne. Mais quand tout le monde fut parti, le valet de chambre de monseigneur, qui a toute sa confiance, me dit : « Karl, tu n’as pas parlé à ce petit laquais du Porpora, quoique tu l’aies reconnu, et tu as bien fait. Monsieur le comte sera content de toi. Quant à la demoiselle qui a chanté ce soir… — Oh ! je l’ai reconnue aussi, m’écriai-je, et je n’ai rien dit. — Eh bien, ajouta-t-il, tu as encore bien fait. Monsieur le comte ne veut pas qu’on sache qu’elle a voyagé avec lui jusqu’à Passaw. — Cela ne me regarde point, repris-je ; mais puis-je te demander, à toi, comment elle m’a délivré des mains des Prussiens ? » Henri me raconta alors comment la chose s’était passée (car il était là), comment vous aviez couru après la voiture de monsieur le comte, et comment, lorsque vous n’aviez plus rien à craindre pour vous-même, vous aviez voulu absolument qu’il vînt me délivrer. Vous en aviez dit quelque chose à ma pauvre femme, et elle me l’avait raconté aussi ; car elle est morte en vous recommandant au bon Dieu, et en me disant : « Ce sont de pauvres enfants, qui ont l’air presque aussi malheureux que nous ; et cependant ils m’ont donné tout ce qu’ils avaient, et ils pleuraient comme si nous eussions été de leur famille. » Aussi, quand j’ai vu M. Joseph à votre service, ayant été chargé de lui porter quelque argent de la part de monseigneur chez qui il avait joué du violon un autre soir, j’ai mis dans le papier quelques ducats, les premiers que j’eusse gagnés dans cette maison. Il ne l’a pas su, et il ne m’a pas reconnu, lui ; mais si nous retournons à Vienne, je m’arrangerai pour qu’il ne soit jamais dans l’embarras tant que je pourrai gagner ma vie.

— Joseph n’est plus à mon service, bon Karl, il est mon ami. Il n’est plus dans l’embarras, il est musicien, et gagnera sa vie aisément. Ne te dépouille donc pas pour lui.

— Quant à vous, signora, dit Karl, je ne puis pas grand’chose pour vous, puisque vous êtes une grande actrice, à ce qu’on dit ; mais voyez-vous, si jamais vous vous trouvez dans la position d’avoir besoin d’un serviteur, et de ne pouvoir le payer, adressez-vous à Karl, et comptez sur lui. Il vous servira pour rien et sera bien heureux de travailler pour vous.

— Je suis assez payée par ta reconnaissance, mon ami. Je ne veux rien de ton dévouement.

— Voici maître Porpora qui revient. Souvenez-vous, signora, que je n’ai pas l’honneur de vous connaître autrement que comme un domestique mis à vos ordres par mon maître. »

Le lendemain, nos voyageurs s’étant levés de grand matin, arrivèrent, non sans peine, vers midi, au château de Roswald. Il était situé dans une région élevée, au versant des plus belles montagnes de la Moravie, et si bien abrité des vents froids, que le printemps s’y faisait déjà sentir, lorsqu’à une demi-lieue aux alentours, l’hiver régnait encore. Quoique la saison fût prématurément belle, les chemins étaient encore fort peu praticables. Mais le comte Hoditz, qui ne doutait de rien, et pour qui l’impossible était une plaisanterie, était déjà arrivé, et déjà faisait travailler une centaine de pionniers à aplanir la route sur laquelle devait rouler le lendemain l’équipage majestueux de sa noble épouse. Il eût été peut-être plus conjugal et plus secourable de voyager avec elle ; mais il ne s’agissait pas tant de l’empêcner de se casser bras et jambes en chemin, que de lui donner une fête ; et, morte ou vive, il fallait qu’elle eût un splendide divertissement en prenant possession du palais de Roswald.

Le comte permit à peine à nos voyageurs de changer de toilette, et leur fit servir un fort beau dîner dans une grotte mousseuse et rocailleuse, qu’un vaste poêle, habilement masqué par de fausses roches, chauffait agréablement. Au premier coup d’œil, cet endroit parut enchanteur à Consuelo. Le site qu’on découvrait de l’ouverture de la grotte était réellement magnifique. La nature avait tout fait pour Roswald. Des mouvements de terrains escarpés et pittoresques, des forêts d’arbres verts, des sources abondantes, d’admirables perspectives, des prairies immenses, il semble qu’avec une habitation confortable, c’en était bien assez pour faire un lieu de plaisance accompli. Mais Consuelo s’aperçut bientôt des bizarres recherches par lesquelles le comte avait réussi à gâter cette sublime nature. La grotte eût été charmante sans le vitrage, qui en faisait une salle à manger intempestive. Comme les chèvrefeuilles et les liserons ne faisaient encore que bourgeonner, on avait masqué les châssis des portes et des croisées avec des feuillages et des fleurs artificielles, qui faisaient là une prétentieuse grimace. Les coquillages et les stalactites, un peu endommagés par l’hiver, laissaient voir le plâtre et le mastic qui les attachaient aux parois du roc, et la chaleur du poêle, fondant un reste d’humidité amassée à la voûte, faisait tomber sur la tête des convives une pluie noirâtre et malsaine, que le comte ne voulait pas du tout apercevoir. Le Porpora en prit de l’humeur, et deux ou trois fois mit la main à son chaapeau sans oser cependant l’enfoncer sur son chef, comme il en mourait d’envie. Il craignait surtout que Consuelo ne s’enrhumât, et il mangeait à la hâte, prétextant une vive impatience de voir la musique qu’il aurait à faire exécuter le lendemain.

« De quoi vous inquiétez-vous là, cher maestro ? disait le comte, qui était grand mangeur, et qui aimait à raconter longuement l’histoire de l’acquisition ou de la confection dirigée par lui de toutes les pièces riches et curieuses de son service de table ; des musiciens habiles et consommés comme vous n’ont besoin que d’une petite heure pour se mettre au fait. Ma musique est simple et naturelle. Je ne suis pas de ces compositeurs pédants qui cherchent à étonner par de savantes et bizarres combinaisons harmoniques. À la campagne, il faut de la musique simple, pastorale ; moi, je n’aime que les chants purs et faciles : c’est aussi le goût de madame la margrave. Vous verrez que tout ira bien. D’ailleurs, nous ne perdons pas de temps. Pendant que nous déjeunons ici, mon majordome prépare tout suivant mes ordres, et nous allons trouver les chœurs disposés dans leurs différentes stations et tous les musiciens à leur poste. »

Comme il disait cela, on vint avertir monseigneur que deux officiers étrangers, en tournée dans le pays, demandaient la permission d’entrer et de saluer le comte, pour visiter, avec son agrément, les palais et les jardins de Roswald.

Le comte était habitué à ces sortes de visites, et rien ne lui faisait plus de plaisir que d’être lui-même le cicerone des curieux, à travers les délices de sa résidence.

« Qu’ils entrent, qu’ils soient les bienvenus ! s’écria-t-il, qu’on mette leurs couverts et qu’on les amène ici »

Peu d’instants après, les deux officiers furent introduits. Ils avaient l’uniforme prussien. Celui qui marchait le premier, et derrière lequel son compagnon semblait décidé à s’effacer entièrement, était petit, et d’une figure assez maussade. Son nez, long, lourd et sans noblesse, faisait paraître plus choquants encore le ravalement de sa bouche et la fuite ou plutôt l’absence de son menton. Sa taille un peu voûtée, donnait je ne sais quel air vieillot à sa personne engoncée dans le disgracieux habit inventé par Frédéric. Cet homme avait cependant une quarantaine d’années tout au plus ; sa démarche était assurée, et lorsqu’il eut ôté le vilain chapeau qui lui coupait la face jusqu’à la naissance du nez, il montra ce qu’il y avait de beau dans sa tête, un front ferme, intelligent et méditatif, des sourcils mobiles et des yeux d’une clarté et d’une animation extraordinaires. Son regard le transformait comme ces rayons du soleil, qui colorent et embellissent tout à coup les sites les plus mornes et les moins poétiques. Il semblait grandir de toute la tête lorsque ses yeux brillaient sur son visage blême, chétif et inquiet.

Le comte Hoditz les reçut avec une hospitalité plus cordiale que cérémonieuse, et, sans perdre le temps à de longs compliments, il leur fit mettre deux couverts et leur servit des meilleurs plats avec une véritable bonhomie patriarcale ; car Hoditz était le meilleur des hommes, et sa vanité, loin de corrompre son cœur, l’aidait à se répandre avec confiance et générosité. L’esclavage régnait encore dans ses domaines, et toutes les merveilles de Roswald avaient été édifiées à peu de frais par la gent taillable et corvéable ; mais il couvrait de fleurs et de gourmandises le joug de ses sujets. Il leur faisait oublier le nécessaire en leur prodigant le superflu, et, convaincu que le plaisir est le bonheur, il les laisait tant amuser, qu’ils ne songeaient point à être libres.

L’officier prussien (car vraiment il n’y en avait qu’un, l’autre semblait n’être que son ombre), parut d’abord un peu étonné, peut-être même un peu choqué du sans-façon de M. le comte ; et il affectait une politesse réservée, lorsque le comte lui dit :

« Monsieur le capitaine, je vous prie de vous mettre à l’aise et de faire ici comme chez vous. Je sais que vous devez être habitué à la régularité austère des armées du grand Frédéric ; je trouve cela admirable en son lieu ; mais ici, vous êtes à la campagne, et si l’on ne s’amuse à la campagne, qu’y vient-on faire ? Je vois que vous êtes des personnes bien élevées et de bonnes manières. Vous n’êtes certainement pas officiers du roi de Prusse, sans avoir fait vos preuves de science militaire et de bravoure accomplie. Je vous tiens donc pour des hôtes dont la présence honore ma maison ; veuillez en disposer sans retenue, et y rester tant que le séjour vous en sera agréable. »

L’officier prit aussitôt son parti en homme d’esprit, et, après avoir remercié son hôte sur le même ton, il se mit à sabler le champagne, qui ne lui fit pourtant pas perdre une ligne de son sang-froid, et à creuser un excellent pâté sur lequel il fit des remarques et des questions gastronomiques qui ne donnèrent pas grande idée de lui à la très-sobre Consuelo. Elle était cependant frappée du feu de son regard ; mais ce feu même l’étonnait sans la charmer. Elle y trouvait je ne sais quoi de hautain, de scrutateur et de méfiant qui n’allait point à son cœur.

Tout en mangeant, l’officier apprit au comte qu’il s’appelait le baron de Kreutz, qu’il était originaire de Silésie, où il venait d’être envoyé en remonte pour la cavalerie ; que, se trouvant à Neïsse, il n’avait pu résister au désir de voir le palais et les jardins tant vantés de Roswald ; qu’en conséquence, il avait passé le matin la frontière avec son lieutenant, non sans mettre le temps et l’occasion à profit pour faire sur sa route quelques achats de chevaux. Il offrit même au comte de visiter ses écuries, s’il avait quelques bêtes à vendre. Il voyageait à cheval, et s’en retournait le soir même.

« Je ne le souffrirai pas, dit le comte. Je n’ai pas de chevaux à vous vendre dans ce moment. Je n’en ai pas même assez pour les nouveaux embellissements que je veux faire à mes jardins. Mais je veux faire une meilleure affaire en jouissant de votre société le plus longtemps qu’il me sera possible.

— Mais nous avons appris, en arrivant ici, que vous attendiez d’heure en heure madame la comtesse Hoditz ; et, ne voulant point être à charge, nous nous retirerons aussitôt que nous l’entendrons arriver.

— Je n’attends madame la comtesse margrave que demain, répondit le comte ; elle arrivera ici avec sa fille, madame la princesse de Culmbach. Car vous n’ignorez peut-être pas, Messieurs, que j’ai eu l’honneur de faire une noble alliance…

— Avec la margrave douairière de Bareith, repartit assez brusquement le baron de Kreutz, qui ne parut pas aussi ébloui de ce titre que le comte s’y attendait.

— C’est la tante du roi de Prusse ! reprit-il avec un peu d’emphase.

— Oui, oui, je le sais ! répliqua l’officier prussien en prenant une large prise de tabac.

— Et comme c’est une dame admirablement gracieuse et affable, continua le comte, je ne doute pas quelle n’ait un plaisir infini à recevoir et à traiter de braves serviteurs du roi son illustre neveu.

— Nous serions bien sensibles à un si grand honneur, dit le baron en souriant ; mais nous n’aurons pas le loisir d’en profiter. Nos devoirs nous rappellent impérieusement à notre poste, et nous prendrons congé de Votre Excellence ce soir même. En attendant, nous serions bien heureux d’admirer cette belle résidence : le roi notre maître n’en a pas une qu’on puisse comparer à celle-ci. »

Ce compliment rendit au Prussien toute la bienveillance du seigneur morave. On se leva de table. Le Porpora, qui se souciait moins de la promenade que de la répétition, voulut s’en dispenser.

« Non pas, dit le comte ; promenade et répétition, tout cela se fera en même temps ; vous allez voir, mon maître.

Il offrit son bras à Consuelo, et passant le premier :

« Pardonnez, Messieurs, dit-il, si je m’empare de la seule dame que nous ayons ici dans ce moment : c’est le droit du seigneur. Ayez la bonté de me suivre : je serai votre guide.

— Oserai-je vous demander, Monsieur, dit le baron de Kreutz, adressant pour la première fois la parole au Porpora, quelle est cette aimable dame ?

— Monsieur, répondit le Porpora qui était de mauvaise humeur, je suis Italien, j’entends assez mal l’allemand, et le français encore moins. »

Le baron, qui jusque-là avait toujours parlé français avec le comte, selon l’usage de ce temps-là entre les gens du bel air, répéta sa demande en italien.

« Cette aimable dame, qui n’a pas encore dit un mot devant vous, répondit sèchement le Porpora, n’est ni margrave, ni douairière, ni princesse, ni baronne, ni comtesse : c’est une chanteuse italienne qui ne manque pas d’un certain talent.

— Je m’intéresse d’autant plus à la connaître et à savoir son nom, reprit le baron en souriant de la brusquerie du maestro.

— C’est la Porporina, mon élève, répondit le Porpora.

— C’est une personne fort habile, dit-on, reprit l’autre, et qui est attendue avec impatience à Berlin. Puisqu’elle est votre élève, je vois que c’est à l’illustre maître Porpora que j’ai l’honneur de parler.

— Pour vous servir, » répliqua le Porpora d’un ton bref, en renfonçant sur sa tête son chapeau qu’il venait de soulever, en réponse au profond salut du baron de Kreutz.

Celui-ci, le voyant si peu communicatif, le laissa avancer et se tint en arrière avec son lieutenant. Le Porpora, qui avait des yeux jusque derrière la tête, vit qu’ils riaient ensemble en le regardant et en parlant de lui dans leur langue. Il en fut d’autant plus mal disposé pour eux, et ne leur adressa pas même un regard durant toute la promenade.



Pour vous servir, répliqua le Porpora… (Page 280.)