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Michel Lévy (tome Ip. 304-310).




XXXV.

Après bien des détours et des retours dans les inextricables sentiers de cette forêt jetée sur un terrain montueux et tourmenté, Consuelo se trouva sur une élévation semée de roches et de ruines qu’il était assez difficile de distinguer les unes des autres, tant la main de l’homme, jalouse de celle du temps, y avait été destructive. Ce n’était plus qu’une montagne de débris, où jadis un village avait été brûlé par l’ordre du redoutable aveugle, le célèbre chef Calixtin Jean Ziska, dont Albert croyait descendre, et dont il descendait peut-être en effet. Durant une nuit profonde et lugubre, le farouche et infatigable capitaine ayant commandé à sa troupe de donner l’assaut à la forteresse des Géants, alors gardée pour l’empereur par des Saxons, il avait entendu murmurer ses soldats, et un entre autres dire non loin de lui : « Ce maudit aveugle croit que, pour agir, chacun peut, comme lui, se passer de la lumière. » Là-dessus Ziska, se tournant vers un des quatre disciples dévoués qui l’accompagnaient partout, guidant son cheval ou son chariot, et lui rendant compte avec précision de la position topographique et des mouvements de l’ennemi, il lui avait dit, avec cette sûreté de mémoire ou cet esprit de divination qui suppléaient en lui au sens de la vue : « Il y a ici près un village ? — Oui, père, avait répondu le conducteur taborite ; à ta droite, sur une éminence, en face de la forteresse. » Alors Ziska avait fait appeler le soldat mécontent dont le murmure avait fixé son attention : « Enfant, lui avait-il dit, tu te plains des ténèbres, va-t’en bien vite mettre le feu au village qui est sur l’éminence, à ma droite ; et, à la lueur des flammes, nous pourrons marcher et combattre. »

L’ordre terrible avait été exécuté. Le village incendié avait éclairé la marche et l’assaut des taborites. Le château des Géants avait été emporté en deux heures, et Ziska en avait pris possession. Le lendemain, au jour, on remarqua et on lui fit savoir qu’au milieu des décombres du village, et tout au sommet de la colline qui avait servi de plate-forme aux soldats pour observer les mouvements de la forteresse, un jeune chêne, unique dans ces contrées, et déjà robuste, était resté debout et verdoyant, préservé apparemment de la chaleur des flammes qui montaient autour de lui par l’eau d’une citerne qui baignait ses racines.

« Je connais bien la citerne, avait répondu Ziska. Dix des nôtres y ont été jetés par les damnés habitants de ce village, et depuis ce temps la pierre qui la couvre n’a point été levée. Qu’elle y reste et leur serve de monument, puisque, aussi bien, nous ne sommes pas de ceux qui croient les âmes errantes repoussées à la porte des cieux par le patron romain (Pierre, le porte-clefs, dont ils ont fait un saint), parce que les cadavres pourrissent dans une terre non bénite par la main des prêtres de Bélial. Que les os de nos frères reposent en paix dans cette citerne ; leurs âmes sont vivantes. Elles ont déjà revêtu d’autres corps, et ces martyrs combattent parmi nous, quoique nous ne les connaissions point. Quant aux habitants du village, ils ont reçu leur paiement ; et quant au chêne, il a bien fait de se moquer de l’incendie : une destinée plus glorieuse que celle d’abriter des mécréants lui était réservée. Nous avions besoin d’une potence, et la voici trouvée. Allez-moi chercher ces vingt moines augustins que nous avons pris hier dans leur couvent, et qui se font prier pour nous suivre. Courons les pendre haut et court aux branches de ce brave chêne, à qui cet ornement rendra tout à fait la santé. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le chêne, depuis ce temps là, avait été nommé le Hussite, la pierre de la citerne, Pierre d’épouvante, et le village détruit sur la colline abandonnée, Schreckenstein.

Consuelo avait déjà entendu raconter dans tous ses détails, par la baronne Amélie, cette sombre chronique. Mais, comme elle n’en avait encore aperçu le théâtre que de loin, ou pendant la nuit au moment de son arrivée au château, elle ne l’eût pas reconnu, si, en jetant les yeux au-dessous d’elle, elle n’eût vu, au fond du ravin que traversait la route, les formidables débris du chêne, brisé par la foudre, et qu’aucun habitant de la campagne, aucun serviteur du château n’avait osé dépecer ni enlever, une crainte superstitieuse s’attachant encore pour eux, après plusieurs siècles, à ce monument d’horreur, à ce contemporain de Jean Ziska.

Les visions et les prédictions d’Albert avaient donné à ce lieu tragique un caractère plus émouvant encore. Aussi Consuelo, en se trouvant seule et amenée à l’improviste à la pierre d’épouvante, sur laquelle même elle venait de s’asseoir, brisée de fatigue, sentit-elle faiblir son courage, et son cœur se serrer étrangement. Non seulement, au dire d’Albert, mais à celui de tous les montagnards de la contrée, des apparitions épouvantables hantaient le Schreckenstein, et en écartaient les chasseurs assez téméraires pour venir y guetter le gibier. Cette colline, quoique très-rapprochée du château, était donc souvent le domicile des loups et des animaux sauvages, qui y trouvaient un refuge assuré contre les poursuites du baron et de ses limiers. L’impassible Frédérick ne croyait pas beaucoup, pour son compte, au danger d’y être assailli par le diable, avec lequel il n’eût pas craint d’ailleurs de se mesurer corps à corps ; mais, superstitieux à sa manière, et dans l’ordre de ses préoccupations dominantes, il était persuadé qu’une pernicieuse influence y menaçait ses chiens, et les y atteignait de maladies inconnues et incurables. Il en avait perdu plusieurs pour les avoir laissés se désaltérer dans les filets d’eau claire qui s’échappaient des veines de la colline, et qui provenaient peut-être de la citerne condamnée, antique tombeau des hussites. Aussi rappelait-il de toute l’autorité de son sifflet sa griffonne Pankin ou son double-nez Saphyr, lorsqu’ils s’oubliaient aux alentours du Schreckenstein.

Consuelo, rougissant des accès de pusillanimité qu’elle avait résolu de combattre, s’imposa de rester un instant sur la pierre fatale, et de ne s’en éloigner qu’avec la lenteur qui convient à un esprit calme, en ces sortes d’épreuves. Mais, au moment où elle détournait ses regards du chêne calciné qu’elle apercevait à deux cents pieds au-dessous d’elle, pour les reporter sur les objets environnants, elle vit qu’elle n’était pas seule sur la pierre d’épouvante, et qu’une figure incompréhensible venait de s’y asseoir à ses côtés, sans annoncer son approche par le moindre bruit.

C’était une grosse tête ronde et béante, remuant sur un corps contrefait, grêle et crochu comme une sauterelle, couvert d’un costume indéfinissable qui n’était d’aucun temps et d’aucun pays, et dont le délabrement touchait de près à la malpropreté. Cependant cette figure n’avait d’effrayant que son étrangeté et l’imprévu de son apparition, car elle n’avait rien d’hostile. Un sourire doux et caressant courait sur sa large bouche, et une expression enfantine adoucissait l’égarement d’esprit que trahissaient le regard vague et les gestes précipités. Consuelo, en se voyant seule avec un fou, dans un endroit où personne assurément ne fût venu lui porter secours, eut véritablement peur, malgré les révérences multipliées et les rires affectueux que lui adressait cet insensé. Elle crut devoir lui rendre ses saluts et ses signes de tête, pour ne pas l’irriter ; mais elle se hâta de se lever et de s’éloigner, toute pâle et toute tremblante.

Le fou ne la poursuivit point, et ne fit rien pour la rappeler ; il grimpa seulement sur la pierre d’épouvante pour la suivre des yeux, et continua à la saluer de son bonnet en sautillant et en agitant ses bras et ses jambes, tout en articulant à plusieurs reprises un mot bohême que Consuelo ne comprit pas. Quand elle se vit à une certaine distance de lui, elle reprit un peu de courage pour le regarder et l’écouter. Elle se reprochait déjà d’avoir eu horreur de la présence d’un de ces malheureux que, dans son cœur, elle plaignait et vengeait des mépris et de l’abandon des hommes un instant auparavant. « C’est un fou bienveillant, se dit-elle, c’est peut-être un fou par amour. Il n’a trouvé de refuge contre l’insensibilité et le dédain que sur cette roche maudite où nul autre n’oserait habiter, et où les démons et les spectres sont plus humains pour lui que ses semblables, puisqu’ils ne l’en chassent pas et ne troublent pas l’enjouement de son humeur. Pauvre homme ! qui ris et folâtres comme un petit enfant, avec une barbe grisonnante et un dos voûté ! Dieu, sans doute, te protège et te bénit dans ton malheur, puisqu’il ne t’envoie que des pensées riantes, et qu’il ne t’a point rendu misanthrope et furieux comme tu aurais droit de l’être ! »

Le fou, voyant qu’elle ralentissait sa marche, et paraissant comprendre son regard bienveillant, se mit à lui parler bohême avec une excessive volubilité ; et sa voix avait une douceur extrême, un charme pénétrant qui contrastait avec sa laideur. Consuelo, ne le comprenant pas, songea qu’elle devait lui donner l’aumône ; et, tirant une pièce de monnaie de sa poche, elle la posa sur une grosse pierre, après avoir élevé le bras pour la lui montrer et lui désigner l’endroit où elle la déposait. Mais le fou se mit à rire plus fort en se frottant les mains et en lui disant en mauvais allemand :

« Inutile, inutile ! Zdenko n’a besoin de rien, Zdenko est heureux, bien heureux ! Zdenko a de la consolation, consolation, consolation ! »

Puis, comme s’il se fût rappelé un mot qu’il cherchait depuis longtemps, il s’écria avec un éclat de joie, et intelligiblement, quoiqu’il prononçât fort mal :

« Consuelo, Consuelo, Consuelo de mi alma !  »

Consuelo s’arrêta stupéfaite, et lui adressant la parole en espagnol :

« Pourquoi m’appelles-tu ainsi ? lui cria-t-elle, qui t’a appris ce nom ? Comprends-tu la langue que je te parle ? »

À toutes ces questions, dont Consuelo attendit vainement la réponse, le fou ne fit que sautiller en se frottant les mains comme un homme enchanté de lui-même ; et d’aussi loin qu’elle put saisir les sons de sa voix, elle lui entendit répéter son nom sur des inflexions différentes, avec des rires et des exclamations de joie, comme lorsqu’un oiseau parleur s’essaie à articuler un mot qu’on lui a appris, et qu’il entrecoupe du gazouillement de son chant naturel.

En reprenant le chemin du château, Consuelo se perdait dans ses réflexions. « Qui donc, se disait-elle, a trahi le secret de mon incognito, au point que le premier sauvage que je rencontre dans ces solitudes me jette mon vrai nom à la tête ? Ce fou m’aurait-il vue quelque part ? Ces gens-là voyagent : peut-être a-t-il été en même temps que moi à Venise. » Elle chercha en vain à se rappeler la figure de tous les mendiants et de tous les vagabonds qu’elle avait l’habitude de voir sur les quais et sur la place Saint-Marc, celle du fou de la pierre d’épouvante ne se présenta point à sa mémoire.

Mais, comme elle repassait le pont-levis, il lui vint à l’esprit un rapprochement d’idées plus logique et plus intéressant. Elle résolut d’éclaircir ses soupçons, et se félicita secrètement de n’avoir pas tout à fait manqué son but dans l’expédition qu’elle venait de tenter.