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Michel Lévy (tome Ip. 193-202).

XXIII.


Une tempête furieuse éclata durant le souper, lequel durait toujours deux heures, ni plus ni moins, même les jours d’abstinence, que l’on observait religieusement, mais qui ne dégageaient point le comte du joug de ses habitudes, aussi sacrées pour lui que les ordonnances de l’église romaine. L’orage était trop fréquent dans ces montagnes, et les immenses forêts qui couvraient encore leurs flancs à cette époque, donnaient au bruit du vent et de la foudre des retentissements et des échos trop connus des hôtes du château, pour qu’un accident de cette nature les émût énormément. Cependant l’agitation extraordinaire que montrait le comte Albert se communiqua involontairement à la famille ; et le baron, troublé dans les douceurs de sa réfection, en eût éprouvé quelque humeur, s’il eût été possible à sa douceur bienveillante de se démentir un seul instant. Il se contenta de soupirer profondément lorsqu’un épouvantable éclat de la foudre, survenu à l’entremets, impressionna l’écuyer tranchant au point de lui faire manquer la noix du jambon de sanglier qu’il entamait en cet instant.

« C’est une affaire faite ! dit-il, en adressant un sourire compatissant au pauvre écuyer consterné de sa mésaventure.

— Oui, mon oncle, vous avez raison ! s’écria le comte Albert d’une voix forte, et en se levant ; c’est une affaire faite. Le Hussite est abattu ; la foudre le consume. Le printemps ne reverdira plus son feuillage.

— Que veux-tu dire, mon fils ? demanda le vieux Christian avec tristesse ; parles-tu du grand chêne de Schreckenstein[1] ?

— Oui, mon père, je parle du grand chêne aux branches duquel nous avons fait pendre, l’autre semaine, plus de vingt moines augustins.

— Il prend les siècles pour des semaines, à présent ! dit la chanoinesse à voix basse en faisant un grand signe de croix. S’il est vrai, mon cher enfant, ajouta-t-elle plus haut et en s’adressant à son neveu, que vous ayez vu dans votre rêve une chose réellement arrivée, ou devant arriver prochainement (comme en effet ce hasard singulier s’est rencontré plusieurs fois dans votre imagination), ce ne sera pas une grande perte pour nous que ce vilain chêne à moitié desséché, qui nous rappelle, ainsi que le rocher qu’il ombrage, de si funestes souvenirs historiques.

— Quant à moi, reprit vivement Amélie, heureuse de trouver enfin une occasion de dégourdir un peu sa petite langue, je remercierais l’orage de nous avoir débarrassés du spectacle de cette affreuse potence dont les branches ressemblent à des ossements, et dont le tronc couvert d’une mousse rougeâtre paraît toujours suinter du sang. Je ne suis jamais passée le soir sous son ombre sans frissonner au souffle du vent qui râle dans son feuillage, comme des soupirs d’agonie, et je recommande alors mon âme à Dieu tout en doublant le pas et en détournant la tête.

— Amélie, reprit le jeune comte, qui, pour la première fois peut-être, depuis bien des jours, avait écouté avec attention les paroles de sa cousine, vous avez bien fait de ne pas rester sous le Hussite, comme je l’ai fait, des heures et des nuits entières. Vous eussiez vu et entendu là des choses qui vous eussent glacée d’effroi, et dont le souvenir ne se fût jamais effacé de votre mémoire.

— Taisez-vous, s’écria la jeune baronne en tressaillant sur sa chaise comme pour s’éloigner de la table où s’appuyait Albert, je ne comprends pas l’insupportable amusement que vous vous donnez de me faire peur, chaque fois qu’il vous plaît de desserrer les dents.

— Plût au ciel, ma chère Amélie, dit le vieux Christian avec douceur, que ce fût en effet un amusement pour votre cousin de dire de pareilles choses !

— Non, mon père, c’est très-sérieusement que je vous parle, reprit le comte Albert. Le chêne de la pierre d’épouvante est renversé, fendu en quatre, et vous pouvez demain envoyer les bûcherons pour le dépecer ; je planterai un cyprès à la place, et je l’appellerai non plus le Hussite, mais le Pénitent ; et la pierre d’épouvante, il y a longtemps que vous eussiez dû la nommer pierre d’expiation.

— Assez, assez, mon fils, dit le vieillard avec une angoisse extrême. Éloignez de vous ces tristes images, et remettez-vous à Dieu du soin de juger les actions des hommes.

— Les tristes images ont disparu, mon père ; elles rentrent dans le néant avec ces instruments de supplice que le souffle de l’orage et le feu du ciel viennent de coucher dans la poussière. Je vois, à la place des squelettes qui pendaient aux branches, des fleurs et des fruits que le zéphyr balance aux rameaux d’une tige nouvelle. À la place de l’homme noir qui chaque nuit rallumait le bûcher, je vois une âme toute blanche et toute céleste qui plane sur ma tête et sur la vôtre. L’orage se dissipe, ô mes chers parents ! Le danger est passé, ceux qui voyagent sont à l’abri ; mon âme est en paix. Le temps de l’expiation touche à sa fin. Je me sens renaître.

— Puisses-tu dire vrai, ô mon fils bien-aimé ! répondit le vieux Christian d’une voix émue et avec un accent de tendresse profonde ; puisses-tu être délivré des visions et des fantômes qui assiègent ton repos ! Dieu me ferait-il cette grâce, de rendre à mon cher Albert le repos, l’espérance, et la lumière de la foi ! »

Avant que le vieillard eût achevé ces affectueuses paroles, Albert s’était doucement incliné sur la table, et paraissait tombé subitement dans un paisible sommeil.

« Qu’est-ce que cela signifie encore ? dit la jeune baronne à son père ; le voilà qui s’endort à table ? c’est vraiment fort galant !

— Ce sommeil soudain et profond, dit le chapelain en regardant le jeune homme avec intérêt, est une crise favorable et qui me fait présager, pour quelque temps du moins, un heureux changement dans sa situation.

— Que personne ne lui parle, dit le comte Christian, et ne cherche à le tirer de cet assoupissement.

— Seigneur miséricordieux ! dit la chanoinesse avec effusion en joignant les mains, faites que sa prédiction constante se réalise, et que le jour où il entre dans sa trentième année soit celui de sa guérison définitive !

— Amen, ajouta le chapelain avec componction. Élevons tous nos cœurs vers le Dieu de miséricorde ; et, en lui rendant grâces de la nourriture que nous venons de prendre, supplions-le de nous accorder la délivrance de ce noble enfant, objet de toutes nos sollicitudes. »

On se leva pour réciter les grâces, et chacun resta debout pendant quelques minutes, occupé à prier intérieurement pour le dernier des Rudolstadt. Le vieux Christian y mit tant de ferveur, que deux grosses larmes coulèrent sur ses joues flétries.

Le vieillard venait de donner à ses fidèles serviteurs l’ordre d’emporter son fils dans son appartement, lorsque le baron Frédérick, ayant cherché naïvement dans sa cervelle par quel acte de dévouement il pourrait contribuer au bien-être de son cher neveu, dit à son aîné d’un air de satisfaction enfantine : « Il me vient une bonne idée, frère. Si ton fils se réveille dans la solitude de son appartement, au milieu de sa digestion, il peut lui venir encore quelques idées noires, par suite de quelques mauvais rêves. Fais-le transporter dans le salon, et qu’on l’asseye sur mon grand fauteuil. C’est le meilleur de la maison pour dormir. Il y sera mieux que dans son lit ; et quand il se réveillera, il trouvera du moins un bon feu pour égayer ses regards, et des figures amies pour réjouir son cœur.

— Vous avez raison, mon frère, répondit Christian : on peut en effet le transporter au salon, et le coucher sur le grand sofa.

— Il est très-pernicieux de dormir étendu après souper, s’écria le baron. Croyez-moi, frère, je sais cela par expérience. Il faut lui donner mon fauteuil. Oui, je veux absolument qu’il ait mon fauteuil. »

Christian comprit que refuser l’offre de son frère serait lui faire un véritable chagrin. On installa donc le jeune comte dans le fauteuil de cuir du vieux chasseur, sans qu’il s’aperçût en aucune façon du dérangement, tant son sommeil était voisin de l’état léthargique. Le baron s’assit tout joyeux et tout fier sur un autre siège, se chauffant les tibias devant un feu digne des temps antiques, et souriant d’un air de triomphe chaque fois que le chapelain faisait la remarque que ce sommeil du comte Albert devait avoir un heureux résultat. Le bonhomme se promettait de sacrifier sa sieste aussi bien que son fauteuil, et de s’associer au reste de sa famille pour veiller sur le jeune comte ; mais, au bout d’un quart d’heure, il s’habitua si bien à son nouveau siège, qu’il se mit à ronfler sur un ton à couvrir les derniers grondements du tonnerre, qui se perdaient par degrés dans l’éloignement.

Le bruit de la grosse cloche du château (celle qu’on ne sonnait que pour les visites extraordinaires) se fit tout à coup entendre, et le vieux Hanz, le doyen des serviteurs de la maison, entra peu après, tenant une grande lettre qu’il présenta au comte Christian, sans dire une seule parole. Puis il sortit pour attendre dans la salle voisine les ordres de son maître ; Christian ouvrit la lettre, et, ayant jeté les yeux sur la signature, présenta ce papier à la jeune baronne en la priant de lui en faire la lecture. Amélie, curieuse et empressée, s’approcha d’une bougie, et lut tout haut ce qui suit :

« Illustre et bien-aimé seigneur comte,

« Votre excellence me fait l’honneur de me demander un service. C’est m’en rendre un plus grand encore que tous ceux que j’ai reçus d’elle, et dont mon cœur chérit et conserve le souvenir. Malgré mon empressement à exécuter ses ordres révérés, je n’espérais pas, cependant, trouver la personne qu’elle me demande aussi promptement et aussi convenablement que je désirais le faire. Mais des circonstances favorables venant à coïncider d’une manière imprévue avec les désirs de votre seigneurie, je m’empresse de lui envoyer une jeune personne qui remplit une partie des conditions imposées. Elle ne les remplit cependant pas toutes. Aussi, je ne l’envoie que provisoirement, et pour donner à votre illustre et aimable nièce le loisir d’attendre sans trop d’impatience un résultat plus complet de mes recherches et de mes démarches.

La personne qui aura l’honneur de vous remettre cette lettre est mon élève, et ma fille adoptive en quelque sorte ; elle sera, ainsi que le désire l’aimable baronne Amélie, à la fois une demoiselle de compagnie obligeante et gracieuse, et une institutrice savante dans la musique. Elle n’a point, du reste, l’instruction que vous réclamez d’une gouvernante. Elle parle facilement plusieurs langues ; mais elle ne les sait peut-être pas assez correctement pour les enseigner. Elle possède à fond la musique, et chante remarquablement bien. Vous serez satisfait de son talent, de sa voix et de son maintien. Vous ne le serez pas moins de la douceur et de la dignité de son caractère, et vos seigneuries pourront l’admettre dans leur intimité sans crainte de lui voir jamais commettre une inconvenance, ni donner la preuve d’un mauvais sentiment. Elle désire être libre dans la mesure de ses devoirs envers votre noble famille, et ne point recevoir d’honoraires. En un mot, ce n’est ni une duègne ni une suivante que j’adresse à l’aimable baronne, mais une compagne et une amie, ainsi qu’elle m’a fait l’honneur de me le demander dans le gracieux post-scriptum ajouté de sa belle main à la lettre de votre excellence.

« Le seigneur Corner, nommé à l’ambassade d’Autriche, attend l’ordre de son départ. Mais il est à peu près certain que cet ordre n’arrivera pas avant deux mois. La signora Corner, sa digne épouse et ma généreuse élève, veut m’emmener à Vienne, où, selon elle, ma carrière doit prendre une face plus heureuse. Sans croire à un meilleur avenir, je cède à ses offres bienveillantes, avide que je suis de quitter l’ingrate Venise, où je n’ai éprouvé que déceptions, affronts et revers de tous genres. Il me tarde de revoir la noble Allemagne, où j’ai connu des jours plus heureux et plus doux, et les amis vénérables que j’y ai laissés. Votre seigneurie sait bien qu’elle occupe une des premières places dans les souvenirs de ce vieux cœur froissé, mais non refroidi, qu’elle a rempli d’une éternelle affection et d’une profonde gratitude. C’est donc à vous, seigneur illustrissime, que je recommande et confie ma fille adoptive, vous demandant pour elle hospitalité, protection et bénédiction. Elle saura reconnaître vos bontés par son zèle à se rendre utile et agréable à la jeune baronne. Dans trois mois au plus j’irai la reprendre, et vous présenter à sa place une institutrice qui pourra contracter avec votre illustre famille de plus longs engagements.

« En attendant ce jour fortuné où je presserai dans mes mains la main du meilleur des hommes, j’ose me dire, avec respect et fierté, le plus humble des serviteurs et le plus dévoué des amis de votre excellence chiarissima, stimatissima, illustrissima, etc.

« Nicolas Porpora. »

« Maître de chapelle, compositeur et professeur de chant,

« Venise, le… 17…

Amélie sauta de joie en achevant cette lettre, tandis que le vieux comte répétait à plusieurs reprises avec attendrissement : « Digne Porpora, excellent ami, homme respectable !

— Certainement, certainement, dit la chanoinesse Wenceslawa, partagée entre la crainte de voir les habitudes de la famille dérangées par l’arrivée d’une étrangère, et le désir d’exercer noblement les devoirs de l’hospitalité : il faudra la bien recevoir, la bien traiter… Pourvu qu’elle ne s’ennuie pas ici !…

— Mais, mon oncle, où donc est ma future amie, ma précieuse maîtresse ? s’écria la jeune baronne sans écouter les réflexions de sa tante. Sans doute elle va arriver bientôt en personne ?… Je l’attends avec une impatience… »

Le comte Christian sonna. « Hanz, dit-il au vieux serviteur, par qui cette lettre vous a-t-elle été remise ?

— Par une dame, monseigneur maître.

— Elle est déjà ici ? s’écria Amélie. Où donc, où donc ?

— Dans sa chaise de poste, à l’entrée du pont-levis.

— Et vous l’avez laissée se morfondre à la porte du château, au lieu de l’introduire tout de suite au salon ?

— Oui, madame la baronne, j’ai pris la lettre ; j’ai défendu au postillon de mettre le pied hors de l’étrier, ni de quitter ses rênes. J’ai fait relever le pont derrière moi, et j’ai remis la lettre à monseigneur maître.

— Mais c’est absurde, impardonnable, de faire attendre ainsi par le mauvais temps les hôtes qui nous arrivent ! Ne dirait-on pas que nous sommes dans une forteresse, et que tous les gens qui en approchent sont des ennemis ! Courez donc, Hanz ! »

Hanz resta immobile comme une statue. Ses yeux seuls exprimaient le regret de ne pouvoir obéir aux désirs de sa jeune maîtresse ; mais un boulet de canon passant sur sa tête n’eût pas dérangé d’une ligne l’attitude impassible dans laquelle il attendait les ordres souverains de son vieux maître.

« Le fidèle Hanz ne connaît que son devoir et sa consigne, ma chère enfant, dit enfin le comte Christian avec une lenteur qui fit bouillir le sang de la baronne. Maintenant, Hanz, allez faire ouvrir la grille et baisser le pont. Que tout le monde aille avec des flambeaux recevoir la voyageuse ; qu’elle soit ici la bienvenue ! »

Hanz ne montra pas la moindre surprise d’avoir à introduire d’emblée une inconnue dans cette maison, où les parents les plus proches et les amis les plus sûrs n’étaient jamais admis sans précautions et sans lenteurs. La chanoinesse alla donner des ordres pour le souper de l’étrangère. Amélie voulut courir au pont-levis ; mais son oncle, tenant à honneur d’aller lui-même à la rencontre de son hôtesse, lui offrit son bras ; et force fut à l’impétueuse petite baronne de se traîner majestueusement jusqu’au péristyle, où déjà la chaise de poste venait de déposer sur les premières marches l’errante et fugitive Consuelo.


  1. Schreckenstein (pierre d’épouvante) ; plusieurs endroits portent ce nom dans ces contrées.