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Michel Lévy (tome Ip. 165-178).

XX.


Mais il n’y eut point d’explosion. Consuelo resta muette et atterrée. Le Porpora lui adressa la parole. Elle ne répondit pas, et lui fit signe de ne pas l’interroger ; puis elle se leva, alla boire, à grands verres, toute une carafe d’eau glacée qui était sur le clavecin, fit quelques tours dans la chambre, et revint s’asseoir en face de son maître sans dire une parole.

Le vieillard austère ne comprit pas la profondeur de sa souffrance.

« Eh bien, lui dit-il, t’avais-je trompée ? Que penses-tu faire maintenant ? »

Un frisson douloureux ébranla la statue ; et après avoir passé la main sur son front : « Je pense ne rien faire, dit-elle, avant d’avoir compris ce qui m’arrive.

— Et que te reste-t-il à comprendre ?

— Tout ! car je ne comprends rien ; et vous me voyez occupée à chercher la cause de mon malheur, sans rien trouver qui me l’explique. Quel mal ai-je fait à Anzoleto pour qu’il ne m’aime plus ? Quelle faute ai-je commise qui m’ait rendue méprisable à ses yeux ? Vous ne pouvez pas me le dire, vous ! puisque moi qui lis dans ma propre conscience, je n’y vois rien qui me donne la clef de ce mystère. Oh ! c’est un prodige inconcevable ! Ma mère croyait à la puissance des philtres : cette Corilla serait-elle une magicienne ?

— Pauvre enfant ! dit le maestro ; il y a bien ici une magicienne, mais elle s’appelle Vanité ; il y a bien un poison, mais il s’appelle Envie. La Corilla a pu le verser, mais ce n’est pas elle qui a pétri cette âme si propre à le recevoir. Le venin coulait déjà dans les veines impures d’Anzoleto. Une dose de plus l’a rendu traître, de fourbe qu’il était ; infidèle, d’ingrat qu’il a toujours été.

— Quelle vanité ? quelle envie ?

— La vanité de surpasser tous les autres, l’envie de te surpasser, la rage d’être surpassé par toi.

— Cela est-il croyable ? Un homme peut-il être jaloux des avantages d’une femme ? Un amant peut-il haïr le succès de son amante ? Il y a donc bien des choses que je ne sais pas, et que je ne puis pas comprendre !

— Tu ne les comprendras jamais ; mais tu les constateras à toute heure de ta vie. Tu sauras qu’un homme peut être jaloux des avantages d’une femme, quand cet homme est un artiste vaniteux ; et qu’un amant peut haïr les succès de son amante, quand le théâtre est le milieu où ils vivent. C’est qu’un comédien n’est pas un homme, Consuelo ; c’est une femme. Il ne vit que de vanité maladive ; il ne songe qu’à satisfaire sa vanité ; il ne travaille que pour s’enivrer de vanité. La beauté d’une femme lui fait du tort. Le talent d’une femme efface ou conteste le sien. Une femme est son rival, ou plutôt il est la rivale d’une femme ; il a toutes les petitesses, tous les caprices, toutes les exigences, tous les ridicules d’une coquette. Voilà le caractère de la plupart des hommes de théâtre. Il y a de grandes exceptions ; elles sont si rares, elles sont si méritoires, qu’il faut se prosterner devant elles, et leur faire plus d’honneur qu’aux docteurs les plus sages. Anzoleto n’est point une exception ; parmi les vaniteux, c’est un des plus vaniteux : voilà tout le secret de sa conduite.

— Mais quelle vengeance incompréhensible ! mais quels moyens pauvres et inefficaces ! En quoi la Corilla peut-elle le dédommager de ses mécomptes auprès du public ? S’il m’eut dit franchement sa souffrance… (Ah ! il ne fallait qu’un mot pour cela ! ) je l’aurais comprise, peut-être ; du moins j’y aurais compati ; je me serais effacée pour lui faire place.

— Le propre des âmes envieuses est de haïr les gens en raison du bonheur qu’ils leur dérobent. Et le propre de l’amour, hélas ! n’est-il pas de détester, dans l’objet qu’on aime, les plaisirs qu’on ne lui procure pas ? Tandis que ton amant abhorre le public qui te comble de gloire, ne hais-tu pas la rivale qui l’enivre de plaisirs ?

— Vous dites là, mon maître, une chose profonde et à laquelle je veux réfléchir.

— C’est une chose vraie. En même temps qu’Anzoleto te hait pour ton bonheur sur la scène, tu le hais pour ses voluptés dans le boudoir de la Corilla.

— Cela n’est pas. Je ne saurais le haïr, et vous me faites comprendre qu’il serait lâche et honteux de haïr ma rivale. Reste donc ce plaisir dont elle l’enivre et auquel je ne puis songer sans frémir. Mais pourquoi ? je l’ignore. Si c’est un crime involontaire, Anzoleto n’est donc pas si coupable de haïr mon triomphe.

— Tu es prompte à interpréter les choses de manière à excuser sa conduite et ses sentiments. Non, Anzoleto n’est pas innocent et respectable comme toi dans sa souffrance. Il te trompe, il t’avilit, tandis que tu t’efforces de le réhabiliter. Au reste, ce n’est pas la haine et le ressentiment que j’ai voulu t’inspirer ; c’est le calme et l’indifférence. Le caractère de cet homme entraîne les actions de sa vie. Jamais tu ne le changeras. Prends ton parti, et songe à toi-même.

— À moi-même ! c’est-à-dire à moi seule ? à moi sans espoir et sans amour ?

— Songe à la musique, à l’art divin, Consuelo ; oserais-tu dire que tu ne l’aimes que pour Anzoleto ?

— J’ai aimé l’art pour lui-même aussi ; mais je n’avais jamais séparé dans ma pensée ces deux choses indivisibles : ma vie et celle d’Anzoleto. Et je ne vois pas comment il restera quelque chose de moi pour aimer quelque chose, quand la moitié nécessaire de ma vie me sera enlevée.

— Anzoleto n’était pour toi qu’une idée, et cette idée te faisait vivre. Tu la remplaceras par une idée plus grande, plus pure et plus vivifiante. Ton âme, ton génie, ton être enfin ne sera plus à la merci d’une forme fragile et trompeuse ; tu contempleras l’idéal sublime dépouillé de ce voile terrestre ; tu t’élanceras dans le ciel, et tu vivras d’un hymen sacré avec Dieu même.

— Voulez-vous dire que je me ferai religieuse, comme vous m’y avez engagée autrefois ?

— Non, ce serait borner l’exercice de tes facultés d’artiste à un seul genre, et tu dois les embrasser tous. Quoi que tu fasses et où que tu sois, au théâtre comme dans le cloître, tu peux être une sainte, une vierge céleste, la fiancée de l’idéal sacré.

— Ce que vous dites présente un sens sublime entouré de figures mystérieuses. Laissez-moi me retirer, mon maître. J’ai besoin de me recueillir et de me connaître.

— Tu as dit le mot, Consuelo, tu as besoin de te connaître. Jusqu’ici tu t’es méconnue en livrant ton âme et ton avenir à un être inférieur à toi dans tous les sens. Tu as méconnu ta destinée, en ne voyant pas que tu es née sans égal, et par conséquent sans associé possible en ce monde. Il te faut la solitude, la liberté absolue. Je ne te veux ni mari, ni amant, ni famille, ni passions, ni liens d’aucune sorte. C’est ainsi que j’ai toujours conçu ton existence et compris ta carrière. Le jour où tu te donneras à un mortel, tu perdras ta divinité. Ah ! si la Mingotti et la Molteni, mes illustres élèves, mes puissantes créations, avaient voulu me croire, elles auraient vécu sans rivales sur la terre. Mais la femme est faible et curieuse ; la vanité l’aveugle, de vains désirs l’agitent, le caprice l’entraîne. Qu’ont-elles recueilli de leur inquiétude satisfaite ? des orages, de la fatigue, la perte ou l’altération de leur génie. Ne voudras-tu pas être plus qu’elles, Consuelo ? n’auras-tu pas une ambition supérieure à tous les faux biens de cette vie ? ne voudras-tu pas éteindre les vains besoins de ton cœur pour saisir la plus belle couronne qui ait jamais servi d’auréole au génie ? »

Le Porpora parla encore longtemps, mais avec une énergie et une éloquence que je ne saurais vous rendre. Consuelo l’écouta, la tête penchée et les yeux attachés à la terre. Quand il eut tout dit : « Mon maître, lui répondit-elle, vous êtes grand ; mais je ne le suis pas assez pour vous comprendre. Il me semble que vous outragez la nature humaine en proscrivant ses plus nobles passions. Il me semble que vous étouffez les instincts que Dieu même nous a donnés, pour faire une sorte de déification d’un égoïsme monstrueux et antihumain. Peut-être vous comprendrais-je mieux si j’étais plus chrétienne : je tâcherai de le devenir ; voilà ce que je puis vous promettre. »

Elle se retira tranquille en apparence, mais dévorée au fond de l’âme. Le grand et sauvage artiste la reconduisit jusque chez elle, l’endoctrinant toujours, sans pouvoir la convaincre. Il lui fit du bien cependant, en ouvrant à sa pensée un vaste champ de méditations profondes et sérieuses, au milieu desquelles le crime d’Anzoleto vint s’abîmer comme un fait particulier servant d’introduction douloureuse, mais solennelle, à des rêveries infinies. Elle passa de longues heures à prier, à pleurer et à réfléchir ; et puis elle s’endormit avec la conscience de sa vertu, et l’espérance en un Dieu initiateur et secourable.

Le lendemain Porpora vint lui annoncer qu’il y aurait répétition d’Ipermnestre pour Stefanini, qui prenait le rôle d’Anzoleto. Ce dernier était malade, gardait le lit, et se plaignait d’une extinction de voix. Le premier mouvement de Consuelo fut de courir chez lui pour le soigner.

« Épargne-toi cette peine, lui dit le professeur ; il se porte à merveille ; le médecin du théâtre l’a constaté, et il ira ce soir chez la Corilla. Mais le comte Zustiniani, qui comprend fort bien ce que cela veut dire, et qui consent sans beaucoup de regrets à ce qu’il suspende ses débuts, a défendu au médecin de démasquer la feinte, et a prié le bon Stefanini de rentrer au théâtre pour quelques jours.

— Mais, mon Dieu, que compte donc faire Anzoleto ? Est-il découragé au point de quitter le théâtre ?

— Oui, le théâtre de San-Samuel. Il part dans un mois pour la France avec la Corilla. Cela t’étonne ? Il fuit l’ombre que tu projettes sur lui. Il remet son sort dans les mains d’une femme moins redoutable, et qu’il trahira quand il n’aura plus besoin d’elle. »

La Consuelo pâlit et mit les deux mains sur son cœur prêt à se briser. Peut-être s’était-elle flattée de ramener Anzoleto, en lui reprochant doucement sa faute, et en lui offrant de suspendre ses propres débuts. Cette nouvelle était un coup de poignard, et la pensée de ne plus revoir celui qu’elle avait tant aimé ne pouvait entrer dans son esprit.

« Ah ! c’est un mauvais rêve, s’écria-t-elle ; il faut que j’aille le trouver et qu’il m’explique cette vision. Il ne peut pas suivre cette femme, ce serait sa perte. Je ne peux pas, moi, l’y laisser courir ; je le retiendrai, je lui ferai comprendre ses véritables intérêts, s’il est vrai qu’il ne comprenne plus autre chose… Venez avec moi, mon cher maître, ne l’abandonnons pas ainsi…

— Je t’abandonnerais, moi, et pour toujours, s’écria le Porpora indigné, si tu commettais une pareille lâcheté. Implorer ce misérable, le disputer à une Corilla ? Ah ! sainte Cécile, méfie-toi de ton origine bohémienne, et songe à en étouffer les instincts aveugles et vagabonds. Allons, suis-moi : on t’attend pour répéter. Tu auras, malgré toi, un certain plaisir ce soir à chanter avec un maître comme Stefanini. Tu verras un artiste savant, modeste et généreux. »

Il la traîna au théâtre, et là, pour la première fois, elle sentit l’horreur de cette vie d’artiste, enchaînée aux exigences du public, condamnée à étouffer ses sentiments et à refouler ses émotions pour obéir aux sentiments et flatter les émotions d’autrui. Cette répétition, ensuite la toilette, et la représentation du soir furent un supplice atroce. Anzoleto ne parut pas. Le surlendemain il fallait débuter dans un opéra-bouffe de Galuppi : Arcifanfano re de’ matti. On avait choisi cette farce pour plaire à Stefanini, qui y était d’un comique excellent. Il fallut que Consuelo s’évertuât à faire rire ceux qu’elle avait fait pleurer. Elle fut brillante, charmante, plaisante au dernier point avec la mort dans l’âme. Deux ou trois fois des sanglots remplirent sa poitrine et s’exhalèrent en une gaieté forcée, affreuse à voir pour qui l’eût comprise ! En rentrant dans sa loge elle tomba en convulsions. Le public voulait la revoir pour l’applaudir ; elle tarda, on fit un horrible vacarme ; on voulait casser les banquettes, escalader la rampe. Stefanini vint la chercher à demi vêtue, les cheveux en désordre, pâle comme un spectre ; elle se laissa traîner sur la scène, et, accablée d’une pluie de fleurs, elle fut forcée de se baisser pour ramasser une couronne de laurier.

« Ah ! les bêtes féroces ! murmura-t-elle en rentrant dans la coulisse.

— Ma belle, lui dit le vieux chanteur qui lui donnait la main, tu es bien souffrante ; mais ces petites choses-là, ajouta-t-il en lui remettant une gerbe des fleurs qu’il avait ramassées pour elle, sont un spécifique merveilleux pour tous nos maux. Tu t’y habitueras, et un jour viendra où tu ne sentiras ton mal et ta fatigue que les jours où l’on oubliera de te couronner.

— Oh ! qu’ils sont vains et petits ! pensa la pauvre Consuelo. »

Rentrée dans sa loge, elle s’évanouit littéralement sur un lit de fleurs qu’on avait recueillies sur le théâtre et jetées pêle-mêle sur le sofa. L’habilleuse sortit pour appeler un médecin. Le comte Zustiniani resta seul quelques instants auprès de sa belle cantatrice, pâle et brisée comme les jasmins qui jonchaient sa couche. En cet instant de trouble et d’enivrement, Zustiniani perdit la tête et céda à la folle inspiration de la ranimer par ses caresses. Mais son premier baiser fut odieux aux lèvres pures de Consuelo. Elle se ranima pour le repousser, comme si c’eût été la morsure d’un serpent.

« Ah ! loin de moi, dit-elle en s’agitant dans une sorte de délire, loin de moi l’amour et les caresses et les douces paroles ! Jamais d’amour ! jamais d’époux ! jamais d’amant ! jamais de famille ! Mon maître l’a dit ! la liberté, l’idéal, la solitude, la gloire !… »

Et elle fondit en larmes si déchirantes, que le comte effrayé se jeta à genoux auprès d’elle et s’efforça de la calmer. Mais il ne put rien dire de salutaire à cette âme blessée, et sa passion, arrivée en cet instant à son plus haut paroxysme, s’exprima en dépit de lui-même. Il ne comprenait que trop le désespoir de l’amante trahie. Il fit parler l’enthousiasme de l’amant qui espère. Consuelo eut l’air de l’écouter, et retira machinalement sa main des siennes avec un sourire égaré que le comte prit pour un faible encouragement. Certains hommes, pleins de tact et de pénétration dans le monde, sont absurdes dans de pareilles entreprises. Le médecin arriva et administra un calmant à la mode qu’on appelait des gouttes. Consuelo fut ensuite enveloppée de sa mante et portée dans sa gondole. Le comte y entra avec elle, la soutenant dans ses bras et parlant toujours de son amour, voire avec une certaine éloquence qui lui semblait devoir porter la conviction. Au bout d’un quart d’heure, n’obtenant pas de réponse, il implora un mot, un regard.

« À quoi donc dois-je répondre ? lui dit Consuelo, sortant comme d’un rêve. Je n’ai rien entendu. »

Zustiniani, découragé d’abord, pensa que l’occasion ne pouvait revenir meilleure, et que cette âme brisée serait plus accessible en cet instant qu’après la réflexion et le conseil de la raison. Il parla donc encore et trouva le même silence, la même préoccupation, seulement une sorte d’empressement instinctif à repousser ses bras et ses lèvres qui ne se démentit pas, quoiqu’il n’y eût pas d’énergie pour la colère. Quand la gondole aborda, il essaya de retenir Consuelo encore un instant pour en obtenir une parole plus encourageante.

« Ah ! seigneur comte, lui répondit-elle avec une froide douceur, excusez l’état de faiblesse où je me trouve ; j’ai mal écouté, mais je comprends. Oh ! oui, j’ai fort bien compris. Je vous demande la nuit pour réfléchir, pour me remettre du trouble où je suis. Demain, oui… demain, je vous répondrai sans détour.

— Demain, chère Consuelo, oh ! c’est un siècle ; mais je me soumettrai si vous me permettez d’espérer que du moins votre amitié…

— Oh ! oui ! oui ! il y a lieu d’espérer ! répondit Consuelo d’un ton étrange en posant les pieds sur la rive ; mais ne me suivez pas, dit-elle en faisant le geste impérieux de le repousser au fond de sa gondole. Sans cela vous n’auriez pas sujet d’espérer. »

La honte et l’indignation venaient de lui rendre la force ; mais une force nerveuse, fébrile, et qui s’exhala en un rire sardonique effrayant tandis qu’elle montait l’escalier.

« Vous êtes bien joyeuse, Consuelo ! lui dit dans l’obscurité une voix qui faillit la foudroyer. Je vous félicite de votre gaieté !

— Ah ! oui, répondit-elle en saisissant avec force le bras d’Anzoleto et en montant rapidement avec lui à sa chambre ; je te remercie, Anzoleto, tu as bien raison de me féliciter, je suis vraiment joyeuse ; oh ! tout à fait joyeuse ! »

Anzoleto, qui l’avait entendue, avait déjà allumé la lampe. Quand la clarté bleuâtre tomba sur leurs traits décomposés, ils se firent peur l’un à l’autre.

« Nous sommes bien heureux, n’est-ce pas, Anzoleto ? dit-elle d’une voix âpre, en contractant ses traits par un sourire qui fit couler sur ses joues un ruisseau de larmes. Que penses-tu de notre bonheur ?

— Je pense, Consuelo répondit-il avec un sourire amer et des yeux secs, que nous avons eu quelque peine à y souscrire, mais que nous finirons par nous y habituer.

— Tu m’as semblé fort bien habitué au boudoir de la Corilla.

— Et toi, je te retrouve très-aguerrie avec la gondole de monsieur le comte.

— Monsieur le comte ?… Tu savais donc, Anzoleto, que monsieur le comte voulait faire de moi sa maîtresse ?

— Et c’est pour ne pas te gêner, ma chère, que j’ai discrètement battu en retraite.

— Ah ! tu savais cela ? et c’est le moment que tu as choisi pour m’abandonner ?

— N’ai-je pas bien fait, et n’es-tu pas satisfaite de ton sort ? Le comte est un amant magnifique, et le pauvre débutant tombé n’eût pas pu lutter avec lui, je pense ?

— Le Porpora avait raison : vous êtes un homme infâme. Sortez d’ici ! vous ne méritez pas que je me justifie, et il me semble que je serais souillée par un regret de vous. Sortez, vous dis-je ! Mais sachez auparavant que vous pouvez débuter à Venise et rentrer à San-Samuel avec la Corilla : jamais plus la fille de ma mère ne remettra les pieds sur ces ignobles tréteaux qu’on appelle le théâtre.

— La fille de votre mère la Zingara va donc faire la grande dame dans la villa de Zustiniani, aux bords de la Brenta ? Ce sera une belle existence, et je m’en réjouis !

— Ô ma mère ! » dit Consuelo en se retournant vers son lit, et en s’y jetant à genoux, la face enfoncée dans la couverture qui avait servi de linceul à la zingara.

Anzoleto fut effrayé et pénétré de ce mouvement énergique et de ces sanglots terribles qu’il entendait gronder dans la poitrine de Consuelo. Le remords frappa un grand coup dans la sienne, et il s’approcha pour prendre son amie dans ses bras et la relever. Mais elle se releva d’elle-même, et le repoussant avec une force sauvage, elle le jeta à la porte en lui criant : « Hors de chez moi, hors de mon cœur, hors de mon souvenir ! À tout jamais, adieu ! adieu ! »

Anzoleto était venu la trouver avec une pensée d’égoïsme atroce, et c’était pourtant la meilleure pensée qu’il eût pu concevoir. Il ne s’était pas senti la force de s’éloigner d’elle, et il avait trouvé un terme moyen pour tout concilier : c’était de lui dire qu’elle était menacée dans son honneur par les projets amoureux de Zustiniani, et de l’éloigner ainsi du théâtre. Il y avait, dans cette résolution, un hommage rendu à la pureté et à la fierté de Consuelo. Il la savait incapable de transiger avec une position équivoque, et d’accepter une protection qui la ferait rougir. Il y avait encore dans son âme coupable et corrompue une foi inébranlable dans l’innocence de cette jeune fille, qu’il comptait retrouver aussi chaste, aussi fidèle, aussi dévouée qu’il l’avait laissée quelques jours auparavant. Mais comment concilier cette religion envers elle, avec le dessein arrêté de la tromper et de rester son fiancé, son ami, sans rompre avec la Corilla ? Il voulait faire rentrer cette dernière avec lui au théâtre, et ne pouvait songer à s’en détacher dans un moment où son succès allait dépendre d’elle entièrement. Ce plan audacieux et lâche était cependant formulé dans sa pensée, et il traitait Consuelo comme ces madones dont les femmes italiennes implorent la protection à l’heure du repentir, et dont elles voilent la face à l’heure du péché.

Quand il la vit si brillante et si folle en apparence au théâtre, dans son rôle bouffe, il commença à craindre d’avoir perdu trop de temps à mûrir son projet. Quand il la vit rentrer dans la gondole du comte, et approcher avec un éclat de rire convulsif, ne comprenant pas la détresse de cette âme en délire, il pensa qu’il venait trop tard, et le dépit s’empara de lui. Mais quand il la vit se relever de ses insultes et le chasser avec mépris, le respect lui revint avec la crainte, et il erra longtemps dans l’escalier et sur la rive attendant qu’elle le rappelât. Il se hasarda même à frapper et à implorer son pardon à travers la porte. Mais un profond silence régna dans cette chambre, dont il ne devait plus jamais repasser le seuil avec Consuelo. Il se retira confus et dépité, se promettant de revenir le lendemain et se flattant d’être plus heureux. « Après tout, se disait-il, mon projet va réussir ; elle sait l’amour du comte ; la besogne est à moitié faite. »

Accablé de fatigue, il dormit longtemps ; et dans l’après-midi il se rendit chez la Corilla.

« Grande nouvelle ! s’écria-t-elle en lui tendant les bras : la Consuelo est partie !

— Partie ! et avec qui, grand Dieu ! et pour quel pays ?

— Pour Vienne, où le Porpora l’envoie, en attendant qu’il s’y rende lui-même. Elle nous a tous trompés, cette petite masque. Elle était engagée pour le théâtre de l’empereur, où le Porpora va faire représenter son nouvel opéra.

— Partie ! partie sans me dire un mot ! s’écria Anzoleto en courant vers la porte.

— Oh ! rien ne te servira de la chercher à Venise, dit la Corilla avec un rire méchant et un regard de triomphe. Elle s’est embarquée pour Palestrine au jour naissant ; elle est déjà loin en terre ferme. Zustiniani, qui se croyait aimé et qui était joué, est furieux ; il est au lit avec la fièvre. Mais il m’a dépêché tout à l’heure le Porpora, pour me prier de chanter ce soir ; et Stefanini, qui est très-fatigué du théâtre et très-impatient d’aller jouir dans son château des douceurs de la retraite, est fort désireux de te voir reprendre tes débuts. Ainsi songe à reparaître demain dans Ipermnestre. Moi, je vais à la répétition : on m’attend. Tu peux, si tu ne me crois pas, aller faire un tour dans la ville, tu te convaincras de la vérité.

— Ah ! furie ! s’écria Anzoleto, tu l’emportes ! mais tu m’arraches la vie. »

Et il tomba évanoui sur le tapis de Perse de la courtisane.