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Michel Lévy (tome Ip. 135-147).

XVII.


La jalousie d’Anzoleto à l’égard du comte s’était endormie au milieu des distractions que lui donnaient la soif du succès et les ardeurs de la Corilla. Heureusement Consuelo n’avait pas besoin d’un défenseur plus moral et plus vigilant. Préservée par sa propre innocence, elle échappait encore aux hardiesses de Zustiniani et le tenait à distance, précisément par le peu de souci qu’elle en prenait. Au bout de quinze jours, ce roué Vénitien avait reconnu qu’elle n’avait point encore les passions mondaines qui mènent à la corruption, et il n’épargnait rien pour les faire éclore. Mais comme, à cet égard même, il n’était pas plus avancé que le premier jour, il ne voulait point ruiner ses espérances par trop d’empressement. Si Anzoleto l’eût contrarié par sa surveillance, peut-être le dépit l’eût-il poussé à brusquer les choses ; mais Anzoleto lui laissait le champ libre, Consuelo ne se méfiait de rien : tout ce qu’il avait à faire, c’était de se rendre agréable, en attendant qu’il devînt nécessaire. Il n’y avait donc sorte de prévenances délicates, de galanteries raffinées, dont il ne s’ingéniât pour plaire. Consuelo recevait toutes ces idolâtries en s’obstinant à les mettre sur le compte des mœurs élégantes et libérales du patriciat, du dilettantisme passionné et de la bonté naturelle de son protecteur. Elle éprouvait pour lui une amitié vraie, une sainte reconnaissance ; et lui, heureux et inquiet de cet abandon d’une âme pure, commençait à s’effrayer du sentiment qu’il inspirerait lorsqu’il voudrait rompre enfin la glace.

Tandis qu’il se livrait avec crainte, et non sans douceur à un sentiment tout nouveau pour lui (se consolant un peu de ses mécomptes par l’opinion où tout Venise était de son triomphe), la Corilla sentait s’opérer en elle aussi une sorte de transformation. Elle aimait sinon avec noblesse, du moins avec ardeur ; et son âme irritable et impérieuse pliait sous le joug de son jeune Adonis. C’était bien vraiment l’impudique Vénus éprise du chasseur superbe, et pour la première fois humble et craintive devant un mortel préféré. Elle se soumettait jusqu’à feindre des vertus qui n’étaient point en elle, et qu’elle n’affectait cependant point sans en ressentir une sorte d’attendrissement voluptueux et doux ; tant il est vrai que l’idolâtrie qu’on se retire à soi-même, pour la reporter sur un autre être, élève et ennoblit par instants les âmes les moins susceptibles de grandeur et de dévouement.

L’émotion qu’elle éprouvait réagissait sur son talent, et l’on remarquait au théâtre qu’elle jouait avec plus de naturel et de sensibilité les rôles pathétiques. Mais comme son caractère et l’essence même de sa nature étaient pour ainsi dire brisés, comme il fallait une crise intérieure violente et pénible pour opérer cette métamorphose, sa force physique succombait dans la lutte ; et chaque jour on s’apercevait avec surprise, les uns avec une joie maligne, les autres avec un effroi sérieux, de la perte de ses moyens. Sa voix s’éteignait à chaque instant. Les brillants caprices de son improvisation étaient trahis par une respiration courte et des intonations hasardées. Le déplaisir et la terreur qu’elle en ressentait achevaient de l’affaiblir ; et, à la représentation qui précéda les débuts de Consuelo, elle chanta tellement faux et manqua tant de passages éclatants, que ses amis l’applaudirent faiblement et furent bientôt réduits au silence de la consternation par les murmures des opposants.

Enfin ce grand jour arriva, et la salle fut si remplie qu’on y pouvait à peine respirer. Corilla, vêtue de noir, pâle, émue, plus morte que vive, partagée entre la crainte de voir tomber son amant et celle de voir triompher sa rivale, alla s’asseoir au fond de sa petite loge obscure sur le théâtre. Tout le ban et l’arrière-ban des aristocraties et des beautés de Venise vinrent étaler les fleurs et les pierreries en un triple hémicycle étincelant. Les hommes charmants encombraient les coulisses et, comme c’était alors l’usage, une partie du théâtre. La dogaresse se montra à l’avant-scène avec tous les grands dignitaires de la république. Le Porpora dirigea l’orchestre en personne, et le comte Zustiniani attendit à la porte de la loge de Consuelo qu’elle eût achevé sa toilette, tandis qu’Anzoleto, paré en guerrier antique avec toute la coquetterie bizarre de l’époque, s’évanouissait dans la coulisse et avalait un grand verre de vin de Chypre pour se remettre sur ses jambes.

L’opéra n’était ni d’un classique ni d’un novateur, ni d’un ancien sévère ni d’un moderne audacieux. C’était l’œuvre inconnue d’un étranger. Pour échapper aux cabales que son propre nom, ou tout autre nom célèbre, n’eût pas manqué de soulever chez les compositeurs rivaux, le Porpora désirant, avant tout, le succès de son élève, avait proposé et mis à l’étude la partition d’Ipermnestre, début lyrique d’un jeune allemand qui n’avait encore en Italie, et nulle part au monde, ni ennemis, ni séides, et qui s’appelait tout simplement monsieur Christophe Gluck.

Lorsque Anzoleto parut sur la scène, un murmure d’admiration courut dans toute la salle. Le ténor auquel il succédait, admirable chanteur, qui avait eu le tort d’attendre pour prendre sa retraite que l’âge eût exténué sa voix et enlaidi son visage, était peu regretté d’un public ingrat ; et le beau sexe, qui écoute plus souvent avec les yeux qu’avec les oreilles, fut ravi de voir, à la place de ce gros homme bourgeonné, un garçon de vingt-quatre ans, frais comme une rose, blond comme Phébus, bâti comme si Phidias s’en fût mêlé, un vrai fils des lagunes : Bianco, crespo, e grassotto.

Il était trop ému pour bien chanter son premier air, mais sa voix magnifique, ses belles poses, quelques traits heureux et neufs suffirent pour lui conquérir l’engouement des femmes et des indigènes. Le débutant avait de grands moyens, de l’avenir : il fut applaudi à trois reprises et rappelé deux fois sur la scène après être rentré dans la coulisse, comme cela se pratique en Italie et à Venise plus que partout ailleurs.

Ce succès lui rendit le courage ; et lorsqu’il reparut avec Ipermnestre, il n’avait plus peur. Mais tout l’effet de cette scène était pour Consuelo : on ne voyait, on n’écoutait plus qu’elle. On se disait : « La voilà ; oui, c’est elle ! Qui ? L’espagnole ? Oui, la débutante, l’amante del Zustiniani. »

Consuelo entra gravement et froidement. Elle fit des yeux le tour de son public, reçut les salves d’applaudissements de ses protecteurs avec une révérence sans humilité et sans coquetterie, et entonna son récitatif d’une voix si ferme, avec un accent si grandiose, et une sécurité si victorieuse, qu’à la première phrase des cris d’admiration partirent de tous les points de la salle.

« Ah ! le perfide s’est joué de moi », s’écria la Corilla en lançant un regard terrible à Anzoleto, qui ne put s’empêcher en cet instant de lever les yeux vers elle avec un sourire mal déguisé.

Et elle se rejeta au fond de sa loge, en fondant en larmes.

Consuelo dit encore quelques phrases. On entendit la voix cassée du vieux Lotti qui disait dans son coin :

« Amici miei, questo è un portento !  »

Elle chanta son grand air de début, et fut interrompue dix fois ; on cria bis ! on la rappela sept fois sur la scène ; il y eut des hurlements d’enthousiasme. Enfin la fureur du dilettantisme vénitien s’exhala dans toute sa fougue à la fois entraînante et ridicule.

« Qu’ont-ils donc à crier ainsi ? dit Consuelo en rentrant dans la coulisse pour en être arrachée aussitôt par les vociférations du parterre : on dirait qu’ils veulent me lapider. »

De ce moment on ne s’occupa plus que très-secondairement d’Anzoleto. On le traita bien, parce qu’on était en veine de satisfaction ; mais la froideur indulgente avec laquelle on laissa passer les endroits défectueux de son chant, sans le consoler immodérément à ceux où il s’en releva, lui prouva que si sa figure plaisait aux femmes, la majorité expansive et bruyante, le public masculin faisait bon marché de lui et réservait ses tempêtes d’exaltation pour la prima-donna. Parmi tous ceux qui étaient venus avec des intentions hostiles, il n’y en eut pas un qui hasarda un murmure, et la vérité est qu’il n’y en eut pas trois qui résistèrent à l’entraînement et au besoin invincible d’applaudir la merveille du jour.

La partition eut le plus grand succès, quoiqu’elle ne fût point écoutée et que personne ne s’occupât de la musique en elle-même. C’était une musique tout italienne, gracieuse, modérément pathétique, et qui ne faisait point encore pressentir, dit-on, l’auteur d’Alceste et d’Orphée. Il n’y avait pas assez de beautés frappantes pour choquer l’auditoire. Dès le premier entr'acte, le maestro allemand fut rappelé devant le rideau avec le débutant, la débutante, voire la Clorinda qui, grâce à la protection de Consuelo, avait nasillé le second rôle d’une voix pâteuse et avec un accent commun, mais dont les beaux bras avaient désarmé tout le monde : la Rosalba, qu’elle remplaçait, était fort maigre.

Au dernier entr'acte, Anzoleto, qui surveillait Corilla à la dérobée et qui s’était aperçu de son agitation croissante, jugea prudent d’aller la trouver dans sa loge pour prévenir quelque explosion. Aussitôt qu’elle l’aperçut, elle se jeta sur lui comme une tigresse, et lui appliqua deux ou trois vigoureux soufflets, dont le dernier se termina d’une manière assez crochue pour faire couler quelques gouttes de sang et laisser une marque que le rouge et le blanc ne purent ensuite couvrir. Le ténor outragé mit ordre à ces emportements par un grand coup de poing dans la poitrine, qui fit tomber la cantatrice à demi pâmée dans les bras de sa sœur Rosalba.

« Infâme, traître, buggiardo ! murmura-t-elle d’une voix étouffée ; ta Consuelo et toi ne périrez que de ma main.

— Si tu as le malheur de faire un pas, un geste, une inconvenance quelconque ce soir, je te poignarde à la face de Venise, répondit Anzoleto pâle et les dents serrées, en faisant briller devant ses yeux son couteau fidèle qu’il savait lancer avec toute la dextérité d’un homme des lagunes.

— Il le ferait comme il le dit, murmura la Rosalba épouvantée. Tais-toi ; allons-nous-en, nous sommes ici en danger de mort.

— Oui, vous y êtes, ne l’oubliez pas », répondit Anzoleto ; et se retirant, il poussa la porte de la loge avec violence en les y enfermant à double tour.

Bien que cette scène tragi-comique se fût passée à la manière vénitienne dans un mezzo-voce mystérieux et rapide, en voyant le débutant traverser rapidement les coulisses pour regagner sa loge la joue cachée dans son mouchoir, on se douta de quelque mignonne bisbille ; et le perruquier, qui fut appelé à rajuster les boucles de la coiffure du prince grec et à replâtrer sa cicatrice, raconta à toute la bande des choristes et des comparses, qu’une chatte amoureuse avait joué des griffes sur la face du héros. Ledit perruquier se connaissait à ces sortes de blessures, et n’était pas novice confident de pareilles aventures de coulisse. L’anecdote fit le tour de la scène, sauta, je ne sais comment, par-dessus la rampe, et alla se promener de l’orchestre aux balcons, et de là dans les loges, d’où elle redescendit, un peu grossie en chemin, jusque dans les profondeurs du parterre. On ignorait encore les relations d’Anzoleto avec Corilla ; mais quelques personnes l’avaient vu empressé en apparence auprès de la Clorinda, et le bruit général fut que la seconda-donna, jalouse de la prima-donna, venait de crever un œil et de casser trois dents au plus beau des tenori.

Ce fut une désolation pour les uns (je devrais dire les unes), et un délicieux petit scandale pour la plupart. On se demandait si la représentation serait suspendue, si on verrait reparaître le vieux ténor Stefanini pour achever le rôle, un cahier à la main. La toile se releva, et tout fut oublié lorsqu’on vit revenir Consuelo aussi calme et aussi sublime qu’au commencement. Quoique son rôle ne fût pas extrêmement tragique, elle le rendit tel par la puissance de son jeu et l’expression de son chant. Elle fit verser des larmes ; et quand le ténor reparut, sa mince égratignure n’excita qu’un sourire. Mais cet incident ridicule empêcha cependant son succès d’être aussi brillant qu’il eût pu l’être ; et tous les honneurs de la soirée demeurèrent à Consuelo, qui fut encore rappelée et applaudie à la fin avec frénésie.

Après le spectacle on alla souper au palais Zustiniani, et Anzoleto oublia la Corilla qu’il avait enfermée dans sa loge, et qui fut forcée d’en sortir avec effraction. Dans le tumulte qui suit dans l’intérieur du théâtre une représentation aussi brillante, on ne s’aperçut guère de sa retraite. Mais le lendemain cette porte brisée vint coïncider avec le coup de griffe reçu par Anzoleto, et c’est ainsi qu’on fut sur la voie de l’intrigue qu’il avait jusque-là cachée si soigneusement.

À peine était-il assis au somptueux banquet que donnait le comte en l’honneur de Consuelo, et tandis que tous les abbés de la littérature vénitienne débitaient à la triomphatrice les sonnets et madrigaux improvisés de la veille, un valet glissa sous l’assiette d’Anzoleto un petit billet de la Corilla, qu’il lut à la dérobée, et qui était ainsi conçu :

« Si tu ne viens me trouver à l’instant même, je vais te chercher et faire un éclat, fusses-tu au bout du monde, fusses-tu dans les bras de ta Consuelo, trois fois maudite. »

Anzoleto feignit d’être pris d’une quinte de toux, et sortit pour écrire cette réponse au crayon sur un bout de papier réglé arraché dans l’antichambre à un cahier de musique :

« Viens si tu veux ; mon couteau est toujours prêt, et avec lui mon mépris et ma haine. »

Le despote savait bien qu’avec une nature comme celle à qui il avait affaire, la peur était le seul frein, la menace le seul expédient du moment. Mais, malgré lui, il fut sombre et distrait durant la fête ; et lorsqu’on se leva de table, il s’esquiva pour courir chez la Corilla.

Il trouva cette malheureuse fille dans un état digne de pitié. Aux convulsions avaient succédé des torrents de larmes ; elle était assise à sa fenêtre, échevelée, les yeux meurtris de sanglots ; et sa robe, qu’elle avait déchirée de rage, tombait en lambeaux sur sa poitrine haletante. Elle renvoya sa sœur et sa femme de chambre ; et, malgré elle, un éclair de joie ranima ses traits en se trouvant auprès de celui qu’elle avait craint de ne plus revoir. Mais Anzoleto la connaissait trop pour chercher à la consoler. Il savait bien qu’au premier témoignage de pitié ou de repentir, il verrait sa fureur se réveiller et abuser de la vengeance. Il prit le parti de persévérer dans son rôle de dureté inflexible ; et bien qu’il fût touché de son désespoir, il l’accabla des plus cruels reproches, et lui déclara qu’il venait lui faire d’éternels adieux. Il l’amena à se jeter à ses pieds, à se traîner sur ses genoux jusqu’à la porte et à implorer son pardon dans l’angoisse d’une mortelle douleur. Quand il l’eut ainsi brisée et anéantie, il feignit de se laisser attendrir ; et tout éperdu d’orgueil et de je ne sais quelle émotion fougueuse, en voyant cette femme si belle et si fière se rouler devant lui dans la poussière comme une Madeleine pénitente, il céda à ses transports et la plongea dans de nouvelles ivresses. Mais en se familiarisant avec cette lionne domptée, il n’oublia pas un instant que c’était une bête féroce, et garda jusqu’au bout l’attitude d’un maître offensé qui pardonne.

L’aube commençait à poindre lorsque cette femme, enivrée et avilie, appuyant son bras de marbre sur le balcon humide du froid matinal, et ensevelissant sa face pâle sous ses longs cheveux noirs, se mit à se plaindre d’une voix douce et caressante des tortures que son amour lui faisait éprouver.

« Eh bien, oui, lui dit-elle, je suis jalouse, et si tu le veux absolument, je suis pis que cela, je suis envieuse. Je ne puis voir ma gloire de dix années éclipsée en un instant par une puissance nouvelle qui s’élève, et devant laquelle une foule oublieuse et cruelle m’immole sans ménagement et sans regret. Quand tu auras connu les transports du triomphe et les humiliations de la décadence, tu ne seras plus si exigeant et si austère envers toi-même que tu l’es aujourd’hui envers moi. Je suis encore puissante, dis-tu ; comblée de vanités, de succès, de richesses, et d’espérances superbes, je vais voir de nouvelles contrées, subjuguer de nouveaux amants, charmer un peuple nouveau. Quand tout cela serait vrai, crois-tu que quelque chose au monde puisse me consoler d’avoir été abandonnée de tous mes amis, chassée de mon trône, et d’y voir monter devant moi une autre idole ? Et cette honte, la première de ma vie, la seule dans toute ma carrière, elle m’est infligée sous tes yeux ; que dis-je ! elle m’est infligée par toi ; elle est l’ouvrage de mon amant, du premier homme que j’aie aimé lâchement, éperdument ! Tu dis encore que je suis fausse et méchante, que j’ai affecté devant toi une grandeur hypocrite, une générosité menteuse ; c’est toi qui l’as voulu ainsi, Anzoleto. J’étais offensée, tu m’as prescrit de paraître tranquille, et je me suis tenue tranquille ; j’étais méfiante, tu m’as commandé de te croire sincère, et j’ai cru en toi ; j’avais la rage et la mort dans l’âme, tu m’as dit de sourire, et j’ai souri ; j’étais furieuse et désespérée, tu m’as ordonné de garder le silence, et je me suis tue. Que pouvais-je faire de plus que de m’imposer un caractère qui n’était pas le mien, et de me parer d’un courage qui m’est impossible ? Et quand ce courage m’abandonne, quand ce supplice devient intolérable, quand je deviens folle et que mes tortures devraient briser ton cœur, tu me foules aux pieds, et tu veux m’abandonner mourante dans la fange où tu m’as plongée ! O Anzoleto, vous avez un cœur de bronze, et moi je suis aussi peu de chose que le sable des grèves qui se laisse tourmenter et emporter par le flot rongeur. Ah ! gronde-moi, frappe-moi, outrage-moi, puisque c’est le besoin de ta force ; mais plains-moi du moins au fond de ton âme ; et à la mauvaise opinion que tu as de moi, juge de l’immensité de mon amour, puisque je souffre tout cela et demande à le souffrir encore.

« Mais écoute, mon ami, lui dit-elle avec plus de douceur et en l’enlaçant dans ses bras : ce que tu m’as fait souffrir n’est rien auprès de ce que j’éprouve en songeant à ton avenir et à ton propre bonheur. Tu es perdu, Anzoleto, cher Anzoleto ! perdu sans retour. Tu ne le sais pas, tu ne t’en doutes pas ; et moi je le vois, et je me dis : « Si du moins j’avais été sacrifiée à son ambition, si ma chute servait à édifier son triomphe ! Mais non ! elle n’a servi qu’à sa perte, et je suis l’instrument d’une rivale qui met son pied sur nos deux têtes. »

— Que veux-tu dire, insensée ? reprit Anzoleto ; je ne te comprends pas.

— Tu devrais me comprendre pourtant ! tu devrais comprendre du moins ce qui s’est passé ce soir. Tu n’as donc pas vu la froideur du public succéder à l’enthousiasme que ton premier air avait excité, après qu’elle a eu chanté, hélas ! comme elle chantera toujours, mieux que moi, mieux que tout le monde, et faut-il te le dire ? mieux que toi, mille fois, mon cher Anzoleto. Ah ! tu ne vois pas que cette femme t’écrasera, et que déjà elle t’a écrasé en naissant ? Tu ne vois pas que ta beauté est éclipsée par sa laideur ; car elle est laide, je le soutiens ; mais je sais aussi que les laides qui plaisent allument de plus furieuses passions et de plus violents engouements chez les hommes que les plus parfaites beautés de la terre. Tu ne vois pas qu’on l’idolâtre et que partout où tu seras auprès d’elle, tu seras effacé et passeras inaperçu ? Tu ne sais pas que pour se développer et pour prendre son essor, le talent du théâtre a besoin de louanges et de succès, comme l’enfant qui vient au monde a besoin d’air pour vivre et pour grandir ; que la moindre rivalité absorbe une partie de la vie que l’artiste aspire, et qu’une rivalité redoutable, c’est le vide qui se fait autour de nous, c’est la mort qui pénètre dans notre âme ! Tu le vois bien par mon triste exemple : la seule appréhension de cette rivale que je ne connaissais pas, et que tu voulais m’empêcher de craindre, a suffi pour me paralyser depuis un mois ; et plus j’approchais du jour de son triomphe, plus ma voix s’éteignait, plus je me sentais dépérir. Et je croyais à peine à ce triomphe possible ! Que sera-ce donc maintenant que je l’ai vu certain, éclatant, inattaquable ? Sais-tu bien que je ne peux plus reparaître à Venise, et peut-être en Italie sur aucun théâtre, parce que je serais démoralisée, tremblante, frappée d’impuissance ? Et qui sait où ce souvenir ne m’atteindra pas, où le nom et la présence de cette rivale victorieuse ne viendront pas me poursuivre et me mettre en fuite ? Ah ! moi, je suis perdue ; mais tu l’es aussi, Anzoleto. Tu es mort avant d’avoir vécu ; et si j’étais aussi méchante que tu le dis, je m’en réjouirais, je te pousserais à ta perte, et je serais vengée ; au lieu que je te le dis avec désespoir : si tu reparais une seule fois auprès d’elle à Venise, tu n’as plus d’avenir à Venise ; si tu la suis dans ses voyages, la honte et le néant voyageront avec toi. Si, vivant de ses recettes, partageant son opulence, et t’abritant sous sa renommée, tu traînes à ses côtés une existence pâle et misérable, sais-tu quel sera ton titre auprès du public ? Quel est, dira-t-on en te voyant, ce beau jeune homme qu’on aperçoit derrière elle ? Rien, répondra-t-on ; moins que rien : c’est le mari ou l’amant de la divine cantatrice. »

Anzoleto devint sombre comme les nuées orageuses qui montaient à l’orient du ciel.

« Tu es une folle, chère Corilla, répondit-il ; la Consuelo n’est pas aussi redoutable pour toi que tu te l’es représentée aujourd’hui dans ton imagination malade. Quant à moi, je te l’ai dit, je ne suis pas son amant, je ne serai sûrement jamais son mari, et je ne vivrai pas comme un oiseau chétif sous l’ombre de ses larges ailes. Laisse-la prendre son vol. Il y a dans le ciel de l’air et de l’espace pour tous ceux qu’un essor puissant enlève de terre. Tiens, regarde ce passereau ; ne vole-t-il pas aussi bien sur le canal que le plus lourd goéland sur la mer ? Allons ! trêve à ces rêveries ! le jour me chasse de tes bras. À demain. Si tu veux que je revienne, reprends cette douceur et cette patience qui m’avaient charmé, et qui vont mieux à ta beauté que les cris et les emportements de la jalousie. »

Anzoleto, absorbé pourtant dans de noires pensées, se retira chez lui, et ce ne fut que couché et prêt à s’endormir, qu’il se demanda qui avait dû accompagner Consuelo au sortir du palais Zustiniani pour la ramener chez elle. C’était un soin qu’il n’avait jamais laissé prendre à personne.

« Après tout, se dit-il en donnant de grands coups de poing à son oreiller pour l’arranger sous sa tête, si la destinée veut que le comte en vienne à ses fins, autant vaut pour moi que cela arrive plus tôt que plus tard ! »