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Michel Lévy (tome 3p. 281-296).

XCVII.

En achevant sa toilette à la hâte, dans la crainte d’une surprise, elle entendit le dialogue suivant en italien :

« Que venez-vous faire ici ? Je vous ai défendu d’entrer dans ma loge. L’impératrice nous a interdit, sous les peines les plus sévères, d’y recevoir d’autres hommes que nos camarades, et encore faut-il qu’il y ait nécessité urgente pour les affaires du théâtre. Voyez à quoi vous m’exposez ! Je ne conçois pas qu’on fasse si mal la police des loges.

— Il n’y a pas de police pour les gens qui paient bien, ma toute belle. Il n’y a que les pleutres qui rencontrent la résistance ou la délation sur leur chemin. Allons, recevez-moi un peu mieux, ou, par le corps du diable, je ne reviendrai plus.

— C’est le plus grand plaisir que vous puissiez me faire. Partez donc ! Eh bien, vous ne partez pas ?

— Tu as l’air de le désirer de si bonne foi, que je reste pour te faire enrager.

— Je vous avertis que je vais mander ici le régisseur, afin qu’il me débarrasse de vous.

— Qu’il vienne s’il est las de vivre ! j’y consens.

— Mais êtes-vous insensé ? Je vous dis que vous me compromettez, que vous me faites manquer au règlement récemment introduit par ordre de Sa Majesté, que vous m’exposez à une forte amende, à un renvoi peut-être.

— L’amende, je me charge de la payer à ton directeur en coups de canne. Quant à ton renvoi, je ne demande pas mieux ; je t’emmène dans mes terres, où nous mènerons joyeuse vie.

— Moi, suivre un brutal tel que vous ? jamais ! Allons, sortons ensemble d’ici, puisque vous vous obstinez à ne pas m’y laisser seule.

— Seule ? seule, ma charmante ? C’est ce dont je m’assurerai avant de vous quitter. Voilà un paravent qui tient bien de la place dans cette petite chambre. Il me semble que si je le repoussais contre la muraille d’un bon coup de pied, je vous rendrais service.

— Arrêtez ! monsieur, arrêtez ! c’est une dame qui s’habille là. Voulez-vous tuer ou blesser une femme, brigand que vous êtes !

— Une femme ! Ah ! c’est bien différent ; mais je veux voir si elle n’a pas une épée au côté. »

Le paravent commença à s’agiter. Consuelo, qui était habillée entièrement, jeta son manteau sur ses épaules, et tandis qu’on ouvrait la première feuille du paravent, elle essaya de pousser la dernière, afin de s’esquiver par la porte, qui n’en était qu’à deux pas. Mais la Corilla, qui vit son mouvement, l’arrêta en lui disant :

« Reste là, Porporina ; s’il ne t’y trouvait pas, il serait capable de croire que c’est un homme qui s’enfuit, et il me tuerait. »

Consuelo, effrayée, prit le parti de se montrer ; mais la Corilla qui s’était cramponnée au paravent, entre elle et son amant, l’en empêcha encore. Peut-être espérait-elle qu’en excitant sa jalousie, elle allumerait en lui assez de passion pour qu’il ne prît pas garde à la grâce touchante de sa rivale.

« Si c’est une dame qui est là, dit-il en riant, qu’elle me réponde. Madame, êtes-vous habillée ? peut-on vous présenter ses hommages ?

— Monsieur, répondit Consuelo sur un signe de la Corilla, veuillez garder vos hommages pour une autre, et me dispenser de les recevoir. Je ne suis pas visible.

— C’est-à-dire que c’est le bon moment pour vous regarder, dit l’amant de Corilla en faisant mine de pousser le paravent.

— Prenez garde à ce que vous allez faire, dit Corilla avec un rire forcé ; si, au lieu d’une bergère en déshabillé, vous alliez trouver une duègne respectable !

— Diable !… Mais non ! sa voix est trop fraîche pour n’être pas âgée de vingt ans tout au plus ; et si elle n’était pas jolie, tu me l’aurais déjà montrée. »

Le paravent était très-élevé, et malgré sa grande taille, l’amant ne pouvait regarder par-dessus, à moins de jeter à bas tous les chiffons de Corilla qui encombraient les chaises ; d’ailleurs depuis qu’il ne pensait plus à s’alarmer de la présence d’un homme, le jeu l’amusait.

« Madame, cria-t-il, si vous êtes vieille et laide, ne dites rien, et je respecte votre asile ; mais parbleu, si vous êtes jeune et belle, ne vous laissez pas calomnier par la Corilla, et dites un mot pour que je force la consigne. »

Consuelo ne répondit rien.

« Ah ! ma foi ! s’écria le curieux après un moment d’attente, je n’en serai pas dupe ! Si vous étiez vieille ou mal faite, vous ne vous rendriez pas justice si tranquillement ; c’est parce que vous êtes un ange que vous vous moquez de mes doutes. Il faut, dans tous les cas, que je vous voie ; car, ou vous êtes un prodige de beauté capable d’inspirer des craintes à la belle Corilla elle-même, ou vous êtes une personne assez spirituelle pour avouer votre laideur, et je serai bien aise de voir, pour la première fois de ma vie, une laide femme sans prétentions. »

Il prit le bras de Corilla avec deux doigts seulement, et le fit plier comme un brin de paille. Elle jeta un grand cri, prétendit qu’il l’avait meurtrie, blessée ; il n’en tint compte, et, ouvrant la feuille du paravent, il montra aux regards de Consuelo l’horrible figure du baron François de Trenck. Un habit de ville des plus riches et des plus galants avait remplacé son sauvage costume de guerre ; mais à sa taille gigantesque et aux larges taches d’un noir rougeâtre qui sillonnaient son visage basané, il était difficile de méconnaître un seul instant l’intrépide et impitoyable chef des pandoures.

Consuelo ne put retenir un cri d’effroi, et retomba sur sa chaise en pâlissant.

« N’ayez pas peur de moi, madame, dit le baron en mettant un genou en terre, et pardonnez-moi une témérité dont il m’est impossible, en vous regardant, de me repentir comme je le devrais. Mais laissez-moi croire que c’était par pitié pour moi (sachant bien que je ne pourrais vous voir sans vous adorer) que vous refusiez de vous montrer. Ne me donnez pas ce chagrin de penser que je vous fais peur ; je suis assez laid, j’en conviens. Mais si la guerre a fait d’un assez joli garçon une espèce de monstre, soyez sûre qu’elle ne m’a pas rendu plus méchant pour cela.

— Plus méchant ? cela était sans doute impossible ! répondit Consuelo en lui tournant le dos.

— Oui-da, répondit le baron, vous êtes une enfant bien sauvage, et votre nourrice vous aura fait des contes de vampire sur moi, comme les vieilles femmes de ce pays-ci n’y manquent point. Mais les jeunes me rendent plus de justice ; elles savent que si je suis un peu rude dans mes façons avec les ennemis de la patrie, je suis très-facile à apprivoiser quand elles veulent s’en donner la peine. »

Et, se penchant vers le miroir où Consuelo feignait de se regarder, il attacha sur elle ce regard à la fois voluptueux et féroce dont la Corilla avait subi la brutale fascination. Consuelo vit qu’elle ne pouvait se débarrasser de lui qu’en l’irritant.

« Monsieur le baron, lui dit-elle, ce n’est pas de la peur que vous m’inspirez, c’est du dégoût et de l’aversion. Vous aimez à tuer, et moi je ne crains pas la mort ; mais je hais les âmes sanguinaires, et je connais la vôtre. J’arrive de Bohême, et j’y ai trouvé la trace de vos pas. »

Le baron changea de visage, et dit en haussant les épaules et en se tournant vers la Corilla :

« Quelle diablesse est-ce là ? La baronne de Lestock, qui m’a tiré un coup de pistolet à bout portant dans une rencontre, n’était pas plus enragée contre moi ! Aurais-je écrasé son amant par mégarde en galopant sur quelque buisson ? Allons, ma belle, calmez-vous ; je voulais plaisanter avec vous. Si vous êtes d’humeur revêche, je vous salue ; aussi bien je mérite cela pour m’être laissé distraire un moment de ma divine Corilla.

— Votre divine Corilla, répondit cette dernière, se soucie fort peu de vos distractions, et vous prie de vous retirer ; car, dans un instant, le directeur va venir faire sa tournée, et à moins que vous ne vouliez faire un esclandre…

— Je m’en vais, dit le baron ; je ne veux pas t’affliger et priver le public de la fraîcheur de tes accents en te faisant verser quelques larmes. Je t’attendrai avec ma voiture à la sortie du théâtre après la représentation. C’est entendu ? »

Il l’embrassa bon gré mal gré devant Consuelo, et se retira.

Aussitôt la Corilla se jeta au cou de sa compagne pour la remercier d’avoir si bien repoussé les fadeurs du baron. Consuelo détourna la tête ; la belle Corilla, toute souillée du baiser de cet homme, lui causait presque le même dégoût que lui.

« Comment pouvez-vous être jalouse d’un être aussi repoussant ? lui dit-elle.

— Zingarella, tu ne t’y connais pas, répondit Corilla en souriant. Le baron plaît à des femmes plus haut placées et soi-disant plus vertueuses que nous. Sa taille est superbe, et son visage, bien que gâté par des cicatrices, a des agréments auxquels tu ne résisterais pas s’il se mettait en tête de te le faire trouver beau.

— Ah ! Corilla, ce n’est pas son visage qui me répugne le plus. Son âme est plus hideuse encore. Tu ne sais donc pas que son cœur est celui d’un tigre !

— Et voilà ce qui m’a tourné la tête ! répondit lestement la Corilla. Entendre les fadeurs de tous ces efféminés qui vous harcèlent, belle merveille en vérité ! Mais enchaîner un tigre, dominer un lion des forêts, le conduire en laisse ; faire soupirer, pleurer, rugir et trembler celui dont le regard met en fuite des armées entières, et dont un coup de sabre fait voler la tête d’un bœuf comme celle d’un pavot, c’est un plaisir plus âpre que tous ceux que j’ai connus. Anzoleto avait bien un peu de cela ; je l’aimais pour sa méchanceté, mais le baron est pire. L’autre était capable de battre sa maîtresse, celui-ci est capable de la tuer. Oh ! je l’aime davantage !

— Pauvre Corilla ! dit Consuelo en laissant tomber sur elle le regard d’une profonde pitié.

— Tu me plains de cet amour, et tu as raison ; mais tu aurais encore plus de raison si tu me l’enviais. J’aime mieux que tu m’en plaignes, après tout, que de me le disputer.

— Sois tranquille ! dit Consuelo.

Signora, si va cominciar ! cria l’avertisseur à la porte.

Commencez ! cria une voix de stentor à l’étage supérieur, occupé par les salles des choristes.

Commencez !  » répéta une autre voix lugubre et sourde au bas de l’escalier qui donnait sur le fond du théâtre ; et les dernières syllabes, passant comme un écho affaibli de coulisse en coulisse, aboutirent en mourant jusqu’au souffleur, qui le traduisit au chef d’orchestre en frappant trois coups sur le plancher. Celui-ci frappa à son tour de son archet sur le pupitre, et, après cet instant de recueillement et de palpitation qui précède le début de l’ouverture, la symphonie prit son élan et imposa silence dans les loges comme au parterre.

Dès le premier acte de Zénobie, Consuelo produisit cet effet complet, irrésistible, que Haydn lui avait prédit la veille. Les plus grands talents n’ont pas tous les jours un triomphe infaillible sur la scène ; même en supposant que leurs forces n’aient pas un instant de défaillance, tous les rôles, toutes les situations ne sont pas propres au développement de leurs facultés les plus brillantes. C’était la première fois que Consuelo rencontrait ce rôle et ces situations où elle pouvait être elle-même et se manifester dans sa candeur, dans sa force, dans sa tendresse et dans sa pureté, sans faire un travail d’art et d’attention pour s’identifier à un personnage inconnu. Elle put oublier ce travail terrible, s’abandonner à l’émotion du moment, s’inspirer tout à coup de mouvements pathétiques et profonds qu’elle n’avait pas eu le temps d’étudier et qui lui furent révélés par le magnétisme d’un auditoire sympathique. Elle y trouva un plaisir indicible ; et, ainsi qu’elle l’avait éprouvé en moins à la répétition, ainsi qu’elle l’avait sincèrement exprimé à Joseph, ce ne fut pas le triomphe que lui décerna le public qui l’enivra de joie, mais bien le bonheur de réussir à se manifester, la certitude victorieuse d’avoir atteint dans son art un moment d’idéal. Jusque-là elle s’était toujours demandé avec inquiétude si elle n’eût pas pu tirer meilleur parti de ses moyens et de son rôle. Cette fois, elle sentit qu’elle avait révélé toute sa puissance, et, presque sourde aux clameurs de la foule, elle s’applaudit elle-même dans le secret de sa conscience.

Après le premier acte, elle resta dans la coulisse pour écouter l’intermède, où Corilla était charmante, et pour l’encourager par des éloges sincères. Mais, après la second acte, elle sentit le besoin de prendre un instant de repos et remonta dans la loge. Le Porpora, occupé ailleurs, ne l’y suivit pas, et Joseph, qui, par un secret effet de la protection impériale, avait été subitement admis à faire une partie de violon dans l’orchestre, resta à son poste comme on peut croire.

Consuelo entra donc seule dans la loge de Corilla, dont cette dernière venait de lui remettre la clef, y prit un verre d’eau, et se jeta pour un instant sur le sofa. Mais tout à coup le souvenir du pandoure Trenck lui causa une sorte de frayeur, et elle courut fermer la porte sur elle à double tour. Il n’y avait pourtant guère d’apparence qu’il vînt la tourmenter. Il avait été se mettre dans la salle au lever du rideau, et Consuelo l’avait distingué à un balcon, parmi ses plus fanatiques admirateurs. Il était passionné pour la musique ; né et élevé en Italie, il en parlait la langue aussi harmonieusement qu’un italien véritable, chantait agréablement, et « s’il ne fût né avec d’autres ressources, il eût pu faire fortune au théâtre, » à ce que prétendent ses biographes.

Mais quelle terreur s’empara de Consuelo, lorsqu’en retournant au sofa, elle vit le fatal paravent s’agiter et s’entr'ouvrir pour faire apparaître le maudit pandoure.

Elle s’élança vers la porte ; mais Trenck y fut avant elle, et s’appuyant le dos contre la serrure :

« Un peu de calme, ma charmante, lui dit-il avec un affreux sourire. Puisque vous partagez cette loge avec la Corilla, il faut bien vous accoutumer à y rencontrer l’amant de cette belle, et vous ne pouviez pas ignorer qu’il avait une double clef dans sa poche. Vous êtes venue vous jeter dans la caverne du lion… Oh ! ne songez pas à crier ! Personne ne viendrait. On connaît la présence d’esprit de Trenck, la force de son poignet, et le peu de cas qu’il fait de la vie des sots. Si on le laisse pénétrer ici, en dépit de la consigne impériale, c’est qu’apparemment il n’y a pas, parmi tous vos baladins, un homme assez hardi pour le regarder en face. Voyons, qu’avez-vous à pâlir et à trembler ? Êtes-vous donc si peu sûre de vous que vous ne puissiez écouter trois paroles sans perdre la tête ? Ou bien croyez-vous que je sois homme à vous violenter et à vous faire outrage ? Ce sont des contes de vieille femme qu’on vous a faits là, mon enfant. Trenck n’est pas si méchant qu’on le dit, et c’est pour vous en convaincre qu’il veut causer un instant avec vous.

— Monsieur, je ne vous écouterai point que vous n’ayez ouvert cette porte, répondit Consuelo en s’armant de résolution. À ce prix, je consentirai à vous laisser parler. Mais si vous persistez à me renfermer avec vous ici, je croirai que cet homme si brave et si fort doute de lui-même, et craint d’affronter mes camarades les baladins.

— Ah ! vous avez raison, dit Trenck en ouvrant la porte toute grande ; et, si vous ne craignez pas de vous enrhumer, j’aime mieux avoir de l’air que d’étouffer dans le musc dont la Corilla remplit cette petite chambre. Vous me rendez service. »

En parlant ainsi, il revint s’emparer des deux mains de Consuelo, la força de s’asseoir sur le sofa, et se mit à ses genoux sans quitter ses mains qu’elle ne pouvait lui disputer sans entamer une lutte puérile, funeste peut-être à son honneur ; car le baron semblait attendre et provoquer la résistance qui réveillait ses instincts violents et lui faisait perdre tout scrupule et tout respect. Consuelo le comprit et se résigna à la honte d’une transaction douteuse. Mais une larme qu’elle ne put retenir tomba lentement sur sa joue pâle et morne. Le baron la vit, et, au lieu d’être attendri et désarmé, il laissa une joie ardente et cruelle jaillir de ses paupières sanglantes, éraillées et mises à vif par la brûlure.

« Vous êtes bien injuste pour moi, lui dit-il avec une voix dont la douceur caressante trahissait une satisfaction hypocrite. Vous me haïssez sans me connaître, et vous ne voulez pas écouter ma justification. Moi, je ne puis me résigner sottement à votre aversion. Il y a une heure, je ne m’en souciais pas ; mais depuis que j’ai entendu la divine Porporina, depuis que je l’adore, je sens qu’il faut vivre pour elle, ou mourir de sa main.

— Épargnez-vous cette ridicule comédie… dit Consuelo indignée.

— Comédie ? interrompit le baron ; tenez, dit-il en tirant de sa poche un pistolet chargé qu’il arma lui-même et qu’il lui présenta : vous allez garder cette arme dans une de vos belles mains, et, si je vous offense malgré moi en vous parlant, si je continue à vous être odieux, tuez-moi si bon vous semble. Quant à cette autre main, je suis résolu à la retenir tant que vous ne m’aurez pas permis de la baiser. Mais je ne veux devoir cette faveur qu’à votre bonté, et vous me verrez la demander et l’attendre patiemment sous le canon de cette arme meurtrière que vous pouvez tourner vers moi quand mon obsession vous deviendra insupportable. »

En effet, Trenck mit le pistolet dans la main droite de Consuelo, et lui retint de force la main gauche, en demeurant à ses genoux avec une confiance de fatuité incomparable. Consuelo se sentit bien forte dès cet instant, et, plaçant le pistolet de manière à s’en servir au premier danger, elle lui dit en souriant :

« Vous pouvez parler, je vous écoute. »

Comme elle disait cela, il lui sembla entendre des pas dans le corridor et voir l’ombre d’une personne qui se dessinait déjà devant la porte. Mais cette ombre s’effaça aussitôt, soit que la personne eût retourné sur ses pas, soit que cette frayeur de Consuelo fût imaginaire. Dans la situation où elle se trouvait, et n’ayant plus à craindre qu’un scandale, l’approche de toute personne indifférente ou secourable lui faisait plus de peur que d’envie ; si elle gardait le silence, le baron, surpris à ses genoux, avec la porte ouverte, ne pouvait manquer de paraître effrontément en bonne fortune auprès d’elle ; si elle appelait, si elle criait au secours, le baron tuerait certainement le premier qui entrerait. Cinquante traits de ce genre ornaient le mémorial de sa vie privée, et les victimes de ses passions n’en passaient pas pour moins faibles ou moins souillées. Dans cette affreuse alternative, Consuelo ne pouvait que désirer une prompte explication, et espérer de son propre courage qu’elle mettrait Trenck à la raison sans qu’aucun témoin pût commenter et interpréter à son gré cette scène bizarre.

Il comprit une partie de sa pensée, et alla pousser la porte, mais sans la fermer entièrement.

« Vraiment, madame, lui dit-il en revenant vers elle, ce serait folie de vous exposer à la méchanceté des passants, et il faut que cette querelle se termine entre nous deux seulement. Écoutez-moi ; je vois vos craintes, et je comprends les scrupules de votre amitié pour Corilla. Votre honneur, votre réputation de loyauté, me sont plus chers encore que les moments précieux où je vous contemple sans témoins. Je sais bien que cette panthère, dont j’étais épris encore il y a une heure, vous accuserait de trahison si elle me surprenait à vos pieds. Elle n’aura pas ce plaisir : les moments sont comptés. Elle en a encore pour dix minutes à divertir le public par ses minauderies. J’ai donc le temps de vous dire que si je l’ai aimée, je ne m’en souviens déjà pas plus que de la première pomme que j’ai cueillie ; ainsi ne craignez pas de lui enlever un cœur qui ne lui appartient plus, et d’où rien ne pourra effacer désormais votre image. Vous seule, madame, régnez sur moi et pouvez disposer de ma vie. Pourquoi hésiteriez-vous ? Vous avez, dit-on, un amant ; je vous en débarrasserai avec une chiquenaude. Vous êtes gardée à vue par un vieux tuteur sombre et jaloux ; je vous enlèverai à sa barbe. Vous êtes traversée au théâtre par mille intrigues ; le public vous adore, il est vrai ; mais le public est un ingrat qui vous abandonnera au premier enrouement que vous aurez. Je suis immensément riche, et je puis faire de vous une princesse, presque une reine, dans une contrée sauvage, mais où je puis vous bâtir, en un clin d’œil, des palais et des théâtres plus beaux et plus vastes que ceux de la cour de Vienne. S’il vous faut un public, d’un coup de baguette j’en ferai sortir de terre, un aussi dévoué, aussi soumis, aussi fidèle que celui de Vienne l’est peu. Je ne suis pas beau, je le sais ; mais les cicatrices qui ornent mon visage sont plus respectables et plus glorieuses que le fard qui couvre les joues blêmes de vos histrions. Je suis dur à mes esclaves et implacable à mes ennemis ; mais je suis doux pour mes bons serviteurs, et ceux que j’aime nagent dans la joie, dans la gloire et dans l’opulence. Enfin, je suis parfois violent ; on vous a dit vrai. On n’est pas brave et fort comme je le suis, sans aimer à faire usage de sa puissance, quand la vengeance et l’orgueil vous y convient. Mais une femme pure, timide, douce et charmante comme vous l’êtes, peut dompter ma force, enchaîner ma volonté, et me tenir sous ses pieds comme un enfant. Essayez seulement ; fiez-vous à moi dans le mystère pendant quelque temps et, quand vous me connaîtrez, vous verrez que vous pouvez me remettre le soin de votre avenir et me suivre en Esclavonie. Vous souriez ! vous trouvez que ce nom ressemble à celui d’esclavage. C’est moi, céleste Porporina, qui serai ton esclave. Regarde-moi et accoutume-toi à cette laideur que ton amour pourrait embellir. Dis un mot, et tu verras que les yeux rouges de Trenck l’Autrichien peuvent verser des larmes de tendresse et de joie, aussi bien que les beaux yeux de Trenck le Prussien, ce cher cousin que j’aime, quoique nous ayons combattu dans des rangs ennemis, et qui ne t’a pas été indifférent, à ce qu’on assure. Mais ce Trenck est un enfant ; et celui qui te parle, jeune encore (il n’a que trente-quatre ans, quoique son visage sillonné de la foudre en accuse le double), a passé l’âge des caprices, et t’assurera de longues années de bonheur. Parle, parle, dis oui, et tu verras que la passion peut me transfigurer et faire un Jupiter rayonnant de Trenck à la gueule brûlée. Tu ne me réponds pas, une touchante pudeur te fait hésiter encore ? Eh bien ! ne dis rien, laisse-moi baiser ta main, et je m’éloigne plein de confiance et de bonheur. Vois si je suis un brutal et un tigre tel qu’on m’a dépeint ! Je ne te demande qu’une innocente faveur, et je l’implore à genoux, moi qui, de mon souffle, pouvais te terrasser et connaître encore, malgré ta haine, un bonheur dont les dieux eussent été jaloux ! »

Consuelo examinait avec surprise cet homme affreux qui séduisait tant de femmes. Elle étudiait cette fascination qui, en effet, eût été irrésistible en dépit de la laideur, si c’eût été la figure d’un homme de bien, animé de la passion d’un homme de cœur ; mais ce n’était que la laideur d’un voluptueux effréné, et sa passion n’était que le don quichottisme d’une présomption impertinente.

« Avez-vous tout dit, monsieur le baron ? » lui demanda-t-elle avec tranquillité.

Mais tout à coup elle rougit et pâlit en regardant une poignée de gros brillants, de perles énormes et de rubis d’un grand prix que le despote slave venait de jeter sur ses genoux. Elle se leva brusquement et fit rouler par terre toutes ces pierreries que la Corilla devait ramasser.

« Trenck, lui dit-elle avec la force du mépris et de l’indignation, tu es le dernier des lâches avec toute ta bravoure. Tu n’as jamais combattu que des agneaux et des biches, et tu les as égorgés sans pitié. Si un homme véritable s’était retourné contre toi, tu te serais enfui comme un loup féroce et poltron que tu es. Tes glorieuses cicatrices, je sais que tu les as reçues dans une cave, où tu cherchais l’or des vaincus au milieu des cadavres. Tes palais et ton petit royaume, c’est le sang d’un noble peuple auquel le despotisme impose un compatriote tel que toi, qui les a payés ; c’est le denier arraché à la veuve et à l’orphelin ; c’est l’or de la trahison ; c’est le pillage des églises où tu feins de te prosterner et de réciter le chapelet (car tu es cagot, pour compléter toutes tes grandes qualités). Ton cousin, Trenck le Prussien, que tu chéris si tendrement, tu l’as trahi et tu as voulu le faire assassiner ; ces femmes dont tu as fait la gloire et le bonheur, tu les avais violées après avoir égorgé leurs époux et leurs pères. Cette tendresse que tu viens d’improviser pour moi, c’est le caprice d’un libertin blasé. Cette soumission chevaleresque qui t’a fait remettre ta vie dans mes mains, c’est la vanité d’un sot qui se croit irrésistible ; et cette légère faveur que tu me demandes, ce serait une souillure dont je ne pourrais me laver que par le suicide. Voilà mon dernier mot, pandoure à la gueule brûlée ! Ôte-toi de devant mes yeux, fuis ! car si tu ne laisses ma main, que depuis un quart d’heure tu glaces dans la tienne, je vais purger la terre d’un scélérat en te faisant sauter la tête.

— C’est là ton dernier mot, fille d’enfer ? s’écria Trenck ; eh bien, malheur à toi ! le pistolet que je dédaigne de faire sauter de ta main tremblante n’est chargé que de poudre ; une petite brûlure de plus ou de moins ne fait pas grand-peur à celui qui est à l’épreuve du feu. Tire ce pistolet, fais du bruit, c’est tout ce que je désire ! Je serai content d’avoir des témoins de ma victoire ; car maintenant rien ne peut te soustraire à mes embrassements, et tu as allumé en moi, par ta folie, des feux que tu eusses pu contenir avec un peu de prudence. »

En parlant ainsi, Trenck saisit Consuelo dans ses bras, mais au même instant la porte s’ouvrit ; un homme dont la figure était entièrement masquée par un crêpe noir noué derrière la tête, étendit la main sur le pandoure, le fit plier et osciller comme un roseau battu par le vent, et le coucha rudement par terre. Ce fut l’affaire de quelques secondes. Trenck, étourdi d’abord, se releva, et, les yeux hagards, la bouche écumante, l’épée à la main, s’élança vers son ennemi qui gagnait la porte et semblait fuir. Consuelo s’élança aussi sur le seuil, croyant reconnaître, dans cet homme déguisé la taille élevée et le bras robuste du comte Albert. Elle le vit reculer jusqu’au bout du corridor, où un escalier tournant fort rapide descendait vers la rue. Là, il s’arrêta, attendit Trenck, se baissa rapidement pendant que l’épée du baron allait frapper la muraille, et le prenant à bras le corps, le précipita par-dessus ses épaules, la tête la première, dans l’escalier. Consuelo entendit rouler le géant, elle voulut courir vers son libérateur en l’appelant Albert ; mais il avait disparu avant qu’elle eût eu la force de faire trois pas. Un affreux silence régnait sur l’escalier.

« Signora, cinque-minuti ! [1] lui dit d’un air paterne l’avertisseur en débusquant par l’escalier du théâtre qui aboutissait au même palier. Comment cette porte se trouve-t-elle ouverte ? ajouta-t-il en regardant la porte de l’escalier où Trenck avait été précipité ; vraiment Votre Seigneurie courait risque de s’enrhumer dans ce corridor ! »

Il tira la porte, qu’il ferma à clef, suivant sa consigne, et Consuelo, plus morte que vive, rentra dans la loge, jeta par la fenêtre le pistolet qui était resté sous le sofa, repoussa du pied sous les meubles les pierreries de Trenck qui brillaient sur le tapis, et se rendit sur le théâtre où elle trouva Corilla encore toute rouge et toute essoufflée du triomphe qu’elle venait d’obtenir dans l’intermède.


  1. On va commencer dans cinq minutes.