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Michel Lévy (tome Ip. 34-47).

V.


Cependant un violent combat s’élevait dans l’âme de cet heureux amant que l’onde et la nuit emportaient dans leurs ombres tranquilles, éperdu et palpitant auprès de la plus célèbre beauté de Venise. D’une part, Anzoleto sentait fermenter en lui l’ardeur d’un désir que la joie de l’orgueil satisfait rendait plus puissant encore ; mais d’un autre côté, la crainte de déplaire bientôt, d’être raillé, éconduit et traîtreusement accusé auprès du comte, venait refroidir ses transports. Prudent et rusé comme un vrai vénitien, il n’avait pas, depuis six ans, aspiré au théâtre sans s’être bien renseigné sur le compte de la femme fantasque et impérieuse qui en gouvernait toutes les intrigues. Il avait tout lieu de penser que son règne auprès d’elle serait de courte durée ; et s’il ne s’était pas soustrait à ce dangereux honneur, c’est que, ne le prévoyant pas si proche, il avait été subjugué et enlevé par surprise. Il avait cru se faire tolérer par sa courtoisie, et voilà qu’il était déjà aimé pour sa jeunesse, sa beauté et sa gloire naissante ! Maintenant, se dit Anzoleto avec cette rapidité d’aperçus et de conclusions que possèdent quelques têtes merveilleusement organisées, il ne me reste plus qu’à me faire craindre, si je ne veux toucher au lendemain amer et ridicule de mon triomphe. Mais comment me faire craindre, moi, pauvre diable, de la reine des enfers en personne ? Son parti fut bientôt pris. Il se jeta dans un système de méfiance, de jalousies et d’amertumes dont la coquetterie passionnée étonna la prima-donna. Toute leur causerie ardente et légère peut se résumer ainsi :


Anzoleto

Je sais bien que vous ne m’aimez pas, que vous ne m’aimerez jamais, et voilà pourquoi je suis triste et contraint auprès de vous.


Corilla

Et si je t’aimais ?


Anzoleto

Je serais tout à fait désespéré, parce qu’il me faudrait tomber du ciel dans un abîme, et vous perdre peut-être une heure après vous avoir conquise au prix de tout mon bonheur futur.


Corilla

Et qui te fait croire à tant d’inconstance de ma part ?


Anzoleto

D’abord, mon peu de mérite. Ensuite, tout le mal qu’on dit de vous.


Corilla

Et qui donc médit ainsi de moi ?


Anzoleto

Tous les hommes, parce que tous les hommes vous adorent.


Corilla

Ainsi, si j’avais la folie de prendre de l’affection pour toi et de te le dire, tu me repousserais ?


Anzoleto

Je ne sais si j’aurais la force de m’enfuir ; mais si je l’avais, il est certain que je ne voudrais vous revoir de ma vie.

« Eh bien, dit la Corilla, j’ai envie de faire cette épreuve par curiosité… Anzoleto, je crois que je t’aime.

— Et moi, je n’en crois rien, répondit-il. Si je reste, c’est parce que je comprends bien que c’est un persiflage. À ce jeu-là, vous ne m’intimiderez pas, et vous me piquerez encore moins.

— Tu veux faire assaut de finesse, je crois ?

— Pourquoi non ? Je ne suis pas bien redoutable, puisque je vous donne le moyen de me vaincre.

— Lequel ?

— C’est de me glacer d’épouvante, et de me mettre en fuite en me disant sérieusement ce que vous venez de me dire par raillerie.

— Tu es un drôle de corps ! et je vois bien qu’il faut faire attention à tout avec toi. Tu es de ces hommes qui ne veulent pas respirer seulement le parfum de la rose, mais la cueillir et la mettre sous verre. Je ne t’aurais cru ni si hardi ni si volontaire à ton âge !

— Et vous me méprisez pour cela ?

— Au contraire : tu m’en plais davantage. Bonsoir, Anzoleto, nous nous reverrons.

Elle lui tendit sa belle main, qu’il baisa avec passion. Je ne m’en suis pas mal tiré, se dit-il en fuyant sous les galeries qui bordaient le canaletto.

Désespérant de se faire ouvrir à cette heure indue le bouge où il se retirait de coutume, il songea à s’aller étendre sur le premier seuil venu, pour y goûter ce repos angélique que connaissent seules l’enfance et la pauvreté. Mais, pour la première fois de sa vie, il ne trouva pas une dalle assez propre pour s’y coucher. Bien que le pavé de Venise soit plus net et plus blanc que dans aucun autre lieu du monde, il s’en fallait de beaucoup que ce lit légèrement poudreux convînt à un habit noir complet de la plus fine étoffe, et de la coupe la plus élégante. Et puis la convenance ! Les mêmes bateliers qui, le matin, enjambaient honnêtement les marches des escaliers sans heurter les haillons du jeune plébéien, eussent insulté à son sommeil, et peut-être souillé à dessein les livrées de son luxe parasite étalées sous leurs pieds. Qu’eussent-ils pensé d’un dormeur en plein air, en bas de soie, en linge fin, en manchettes et en rabat de dentelle ? Anzoleto regretta en ce moment sa bonne cape de laine brune et rouge, bien fanée, bien usée, mais encore épaisse de deux doigts et à l’épreuve de la brume malsaine qui s’élève au matin sur les eaux de Venise. On était aux derniers jours de février ; et bien qu’à cette époque de l’année le soleil soit déjà brillant et chaud dans ce climat, les nuits y sont encore très-froides. L’idée lui vint d’aller se blottir dans quelque gondole amarrée au rivage : toutes étaient fermées à clé. Enfin il en trouva une dont la porte céda devant lui ; mais en y pénétrant il heurta les pieds du barcarolle qui s’y était retiré pour dormir, et tomba sur lui. — Par le corps du diable ! lui cria une grosse voix rauque sortant du fond de cet antre, qui êtes-vous, et que demandez-vous ?

— C’est toi, Zanetto ? répondit Anzoleto en reconnaissant la voix du gondolier, assez bienveillant pour lui à l’ordinaire. Laisse-moi me coucher à tes côtés, et faire un somme à couvert sous ta cabanette.

— Et qui es-tu ? demanda Zanetto.

— Anzoleto ; ne me reconnais-tu pas ?

— Par Satan, non ! Tu portes des habits qu’Anzoleto ne pourrait porter, à moins qu’il ne les eût volés. Va-t’en, va-t’en ! Fusses-tu le doge en personne, je n’ouvrirai pas ma barque à un homme qui a un bel habit pour se promener et pas un coin pour dormir.

Jusqu’ici, pensa Anzoleto, la protection et les faveurs du comte Zustiniani m’ont exposé à plus de périls et de désagréments qu’elles ne m’ont procuré d’avantages. Il est temps que ma fortune réponde à mes succès, et il me tarde d’avoir quelques sequins dans mes poches pour soutenir le personnage qu’on me fait jouer.

Plein d’humeur, il se promena au hasard dans les rues désertes, n’osant s’arrêter de peur de faire rentrer la transpiration que la colère et la fatigue lui avaient causée. Pourvu qu’à tout ceci je ne gagne pas un enrouement ! se disait-il. Demain monsieur le comte va vouloir faire entendre son jeune prodige à quelque sot aristarque, qui, si j’ai dans le gosier le moindre petit chat par suite d’une nuit sans repos, sans sommeil et sans abri, prononcera que je n’ai pas de voix ; et monsieur le comte, qui sait bien le contraire, dira : Ah ! si vous l’aviez entendu hier ! — Il n’est donc pas égal ? dira l’autre. Peut-être n’est-il pas d’une bonne santé ? — Ou peut-être, dira un troisième, s’est-il fatigué hier. Il est bien jeune en effet pour chanter plusieurs jours de suite. Vous feriez bien d’attendre qu’il fût plus mûr et plus robuste pour le lancer sur les planches. — Et le comte dira : Diable ! s’il s’enroue pour avoir chanté deux airs, ce n’est pas là mon affaire. — Alors, pour s’assurer que j’ai de la force et de la santé, ils me feront faire des exercices tous les jours, jusqu’à perdre haleine, et ils me casseront la voix pour s’assurer que j’ai des poumons. Au diable la protection des grands seigneurs ! Ah ! quand pourrai-je m’en affranchir, et, fort de ma renommée, de la faveur du public, de la concurrence des théâtres, quand pourrai-je chanter dans leurs salons par grâce, et traiter de puissance à puissance avec eux ?

En devisant ainsi avec lui-même, Anzoleto arriva dans une de ces petites places qu’on appelle corti à Venise, bien que ce ne soient pas des cours, et que cet assemblage de maisons, s’ouvrant sur un espace commun, corresponde plutôt à ce que nous appelons aujourd’hui à Paris cité. Mais il s’en faut de beaucoup que la disposition de ces prétendues cours soit régulière, élégante et soignée comme nos squares modernes. Ce sont plutôt de petites places obscures, quelquefois formant impasse, d’autres fois servant de passage d’un quartier à l’autre ; mais peu fréquentées, habitées à l’entour par des gens de mince fortune et de mince condition, le plus souvent par des gens du peuple, des ouvriers ou des blanchisseuses qui étendent leur linge sur des cordes tendues en travers du chemin, inconvénient que le passant supporte avec beaucoup de tolérance, car son droit de passage est parfois toléré aussi plutôt que fondé. Malheur à l’artiste pauvre, réduit à ouvrir les fenêtres de son cabinet sur ces recoins tranquilles, où la vie prolétaire, avec ses habitudes rustiques, bruyantes et un peu malpropres, reparaît tout à coup au sein de Venise, à deux pas des larges canaux et des somptueux édifices. Malheur à lui, si le silence est nécessaire à ses méditations ; car de l’aube à la nuit un bruit d’enfants, de poules et de chiens, jouant et criant ensemble dans cette enceinte resserrée, les interminables babillages des femmes rassemblées sur le seuil des portes, et les chansons des travailleurs dans leurs ateliers, ne lui laisseront pas un instant de repos. Heureux encore quand l’improvisatore ne vient pas hurler ses sonnets et ses dithyrambes jusqu’à ce qu’il ait recueilli un sou de chaque fenêtre, ou quand Brighella n’établit pas sa baraque au milieu de la cour, patient à recommencer son dialogue avec l’avocato, il tedesco e il diavolo, jusqu’à ce qu’il ait épuisé en vain sa faconde gratis devant les enfants déguenillés, heureux spectateurs qui ne se font scrupule d’écouter et de regarder sans avoir un liard dans leur poche !

Mais, la nuit, quand tout est rentré dans le silence, et que la lune paisible éclaire et blanchit les dalles, cet assemblage de maisons de toutes les époques, accolées les unes aux autres sans symétrie et sans prétention, coupées par de fortes ombres, pleines de mystères dans leurs enfoncements, et de grâce instinctive dans leurs bizarreries, offre un désordre infiniment pittoresque. Tout devient beau sous les regards de la lune ; le moindre effet d’architecture s’agrandit et prend du caractère ; le moindre balcon festonné de vigne se donne des airs de roman espagnol, et vous remplit l’imagination de ces belles aventures dites de cape et d’épée. Le ciel limpide où se baignent, au-dessus de ce cadre sombre et anguleux, les pâles coupoles des édifices lointains, verse sur les moindres détails du tableau une couleur vague et harmonieuse qui porte à des rêveries sans fin.

C’est dans la corte Minelli, près l’église San-Fantin, qu’Anzoleto se trouva au moment où les horloges se renvoyaient l’une à l’autre le coup de deux heures après minuit. Un instinct secret avait conduit ses pas vers la demeure d’une personne dont le nom et l’image ne s’étaient pas présentés à lui depuis le coucher du soleil. À peine était-il rentré dans cette cour, qu’il entendit une voix douce l’appeler bien bas par les dernières syllabes de son nom ; et, levant la tête, il vit une légère silhouette se dessiner sur une des plus misérables terrasses de l’enceinte. Un instant après, la porte de cette masure s’ouvrit, et Consuelo en jupe d’indienne, et le corsage enveloppé d’une vieille mante de soie noire qui avait servi jadis de parure à sa mère, vint lui tendre une main, tandis qu’elle posait de l’autre un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence. Ils montèrent sur la pointe du pied et à tâtons l’escalier de bois tournant et délabré qui conduisait jusque sur le toit ; et quand ils furent assis sur la terrasse, ils commencèrent un de ces longs chuchotements entrecoupés de baisers, que chaque nuit on entend murmurer sur les toits, comme des brises mystérieuses, ou comme un babillage d’esprits aériens voltigeant par couples dans la brume autour des cheminées bizarres qui coiffent de leurs nombreux turbans rouges toutes les maisons de Venise.

« Comment, ma pauvre amie, dit Anzoleto, tu m’as attendu jusqu’à présent ?

— Ne m’avais-tu pas dit que tu viendrais me rendre compte de ta soirée ? Eh bien, dis-moi donc si tu as bien chanté, si tu as fait plaisir, si on t’a applaudi, si on t’a signifié ton engagement ?

— Et toi, ma bonne Consuelo, dit Anzoleto, pénétré tout à coup de remords en voyant la confiance et la douceur de cette pauvre fille, dis-moi donc si tu t’es impatientée de ma longue absence, si tu n’es pas bien fatiguée de m’attendre ainsi, si tu n’as pas eu bien froid sur cette terrasse, si tu as songé à souper, si tu ne m’en veux pas de venir si tard, si tu as été inquiète, si tu m’accusais ?

— Rien de tout cela, répondit-elle en lui jetant ses bras au cou avec candeur. Si je me suis impatientée, ce n’est pas contre toi ; si je suis fatiguée, si j’ai eu froid, je ne m’en ressens plus depuis que tu es là ; si j’ai soupé je ne m’en souviens pas ; si je t’ai accusé… de quoi t’aurais-je accusé ? si j’ai été inquiète… pourquoi l’aurais-je été ? si je t’en veux ? jamais.

— Tu es un ange, toi ! dit Anzoleto en l’embrassant. Ah ! ma consolation ! que les autres cœurs sont perfides et durs !

— Hélas ! qu’est-il donc arrivé ? quel mal a-t-on fait là-bas au fils de mon âme ? dit Consuelo, mêlant au gentil dialecte vénitien les métaphores hardies et passionnées de sa langue natale.

Anzoleto raconta tout ce qui lui était arrivé, même ses galanteries auprès de la Corilla, et surtout les agaceries qu’il en avait reçues. Seulement, il raconta les choses d’une certaine façon, disant tout ce qui ne pouvait affliger Consuelo, puisque, de fait et d’intention, il lui avait été fidèle, et c’était presque toute la vérité. Mais il y a une centième partie de vérité que nulle enquête judiciaire n’a jamais éclairée, que nul client n’a jamais confessée à son avocat, et que nul arrêt n’a jamais atteinte qu’au hasard, parce que dans ce peu de faits ou d’intentions qui reste mystérieux, est la cause tout entière, le motif, le but, le mot enfin de ces grands procès toujours si mal plaidés et toujours si mal jugés, quelles que soient la passion des orateurs et la froideur des magistrats.

Pour en revenir à Anzoleto, il n’est pas besoin de dire quelles peccadilles il passa sous silence, quelles émotions ardentes devant le public il traduisit à sa manière, et quelles palpitations étouffées dans la gondole il oublia de mentionner. Je crois même qu’il ne parla point du tout de la gondole, et qu’il rapporta ses flatteries à la cantatrice comme les adroites moqueries au moyen desquelles il avait échappé sans l’irriter aux périlleuses avances dont elle l’avait accablé. Pourquoi, ne voulant pas et ne pouvant pas dire le fond des choses, c’est-à-dire la puissance des tentations qu’il avait surmontées par prudence et par esprit de conduite, pourquoi, dites-vous, chère lectrice, ce jeune fourbe allait-il risquer d’éveiller la jalousie de Consuelo ? Vous me le demandez, Madame ? Dites-moi donc si vous n’avez pas pour habitude de conter à l’amant, je veux dire à l’époux de votre choix, tous les hommages dont vous avez été entourée par les autres, tous les aspirants que vous avez éconduits, tous les rivaux que vous avez sacrifiés, non-seulement avant l’hymen, mais après, mais tous les jours de bal, mais hier et ce matin encore ! Voyons, Madame, si vous êtes belle, comme je me complais à le croire, je gage ma tête que vous ne faites point autrement qu’Anzoleto, non pour vous faire valoir, non pour faire souffrir un âme jalouse, non pour enorgueillir un cœur trop orgueilleux déjà de vos préférences ; mais parce qu’il est doux d’avoir près de soi quelqu’un à qui l’on puisse raconter ces choses-là, tout en ayant l’air d’accomplir un devoir, et de se confesser en se vantant au confesseur. Seulement, Madame, vous ne vous confessez que de presque tout. Il n’y a qu’un tout petit rien, dont vous ne parlez jamais ; c’est le regard, c’est le sourire qui ont provoqué l’impertinente déclaration du présomptueux dont vous vous plaignez. Ce sourire, ce regard, ce rien, c’est précisément la gondole dont Anzoleto, heureux de repasser tout haut dans sa mémoire les enivrements de la soirée, oublia de parler à Consuelo. Heureusement pour la petite espagnole, elle ne savait point encore ce que c’est que la jalousie : ce noir et amer sentiment ne vient qu’aux âmes qui ont beaucoup souffert, et jusque-là Consuelo était aussi heureuse de son amour qu’elle était bonne. La seule circonstance qui fit en elle une impression profonde, ce fut l’oracle flatteur et sévère prononcé par son respectable maître, le professeur Porpora, sur la tête adorée d’Anzoleto. Elle fit répéter à ce dernier les expressions dont le maître s’était servi ; et après qu’il les lui eut exactement rapportées, elle y pensa longtemps et demeura silencieuse.

« Consuelina, lui dit Anzoleto sans trop s’apercevoir de sa rêverie, je t’avoue que l’air est extrêmement frais. Ne crains-tu pas de t’enrhumer ? Songe, ma chérie, que notre avenir repose sur ta voix encore plus que sur la mienne…

— Je ne m’enrhume jamais, répondit-elle ; mais toi, tu es si peu vêtu avec tes beaux habits ! Tiens, enveloppe-toi de ma mantille.

— Que veux-tu que je fasse de ce pauvre morceau de taffetas percé à jour ? J’aimerais bien mieux me mettre à couvert une demi-heure dans ta chambre.

— Je le veux bien, dit Consuelo : mais alors il ne faudra pas parler ; car les voisins pourraient nous entendre, et ils nous blâmeraient. Ils ne sont pas méchants ; ils voient nos amours sans trop me tourmenter, parce qu’ils savent bien que jamais tu n’entres chez moi la nuit. Tu ferais mieux d’aller dormir chez toi.

— Impossible ! on ne m’ouvrira qu’au jour, et j’ai encore trois heures à grelotter. Tiens, mes dents claquent dans ma bouche.

— En ce cas, viens, dit Consuelo en se levant ; je t’enfermerai dans ma chambre, et je reviendrai sur la terrasse pour que, si quelqu’un nous observe, il voie bien que je ne fais pas de scandale. »

Elle le conduisit en effet dans sa chambre : c’était une assez grande pièce délabrée, où les fleurs peintes à fresque sur les murs reparaissaient çà et là sous une seconde peinture encore plus grossière et déjà presque aussi dégradée. Un grand bois de lit carré avec une paillasse d’algues marines, et une couverture d’indienne piquée fort propre, mais rapetassée en mille endroits avec des morceaux de toutes couleurs, une chaise de paille, une petite table, une guitare fort ancienne, et un Christ de filigrane, uniques richesses que sa mère lui avait laissées ; une petite épinette, et un gros tas de vieille musique rongée des vers, que le professeur Porpora avait la générosité de lui prêter : tel était l’ameublement de la jeune artiste, fille d’une pauvre bohémienne, élève d’un grand maître et amoureuse d’un bel aventurier.

Comme il n’y avait qu’une chaise, et que la table était couverte de musique, il n’y avait qu’un siége pour Anzoleto ; c’était le lit, et il s’en accommoda sans façon. À peine se fut-il assis sur le bord, que la fatigue s’emparant de lui, il laissa tomber sa tête sur un gros coussin de laine qui servait d’oreiller, en disant :

« Oh ! ma chère petite femme, je donnerais en cet instant tout ce qui me reste d’années à vivre pour une heure de bon sommeil, et tous les trésors de l’univers pour un bout de cette couverture sur mes jambes. Je n’ai jamais eu si froid que dans ces maudits habits, et le malaise de cette insomnie me donne le frisson de la fièvre. »

Consuelo hésita un instant. Orpheline et seule au monde à dix-huit ans, elle ne devait compte qu’à Dieu de ses actions. Croyant à la promesse d’Anzoleto comme à la parole de l’Évangile, elle ne se croyait menacée ni de son dégoût ni de son abandon en cédant à tous ses désirs. Mais un sentiment de pudeur qu’Anzoleto n’avait jamais ni combattu ni altéré en elle, lui fit trouver sa demande un peu grossière. Elle s’approcha de lui, et lui toucha la main. Cette main était bien froide en effet, et Anzoleto prenant celle de Consuelo la porta à son front, qui était brûlant.

« Tu es malade ! lui dit-elle, saisie d’une sollicitude qui fit taire toutes les autres considérations. Eh bien, dors une heure sur ce lit. »

Anzoleto ne se le fit pas dire deux fois.

« Bonne comme Dieu même ! » murmura-t-il en s’étendant sur le matelas d’algue marine.

Consuelo l’entoura de sa couverture ; elle alla prendre dans un coin quelques pauvres hardes qui lui restaient, et lui en couvrit les pieds.

« Anzoleto, lui dit-elle à voix basse tout en remplissant ce soin maternel, ce lit où tu vas dormir, c’est celui où j’ai dormi avec ma mère les dernières années de sa vie ; c’est celui où je l’ai vue mourir, où je l’ai enveloppée de son drap mortuaire, où j’ai veillé sur son corps en priant et en pleurant, jusqu’à ce que la barque des morts soit venue me l’ôter pour toujours. Eh bien, je vais te dire maintenant ce qu’elle m’a fait promettre à sa dernière heure. Consuelo, m’a-t-elle dit, jure-moi sur le Christ qu’Anzoleto ne prendra pas ma place dans ce lit avant de s’être marié avec toi devant un prêtre.

— Et tu as juré ?

— Et j’ai juré. Mais en te laissant dormir ici pour la première fois, ce n’est pas la place de ma mère que je te donne, c’est la mienne.

— Et toi, pauvre fille, tu ne dormiras donc pas ? reprit Anzoleto en se relevant à demi par un violent effort. Ah ! je suis un lâche, je m’en vais dormir dans la rue.

— Non ! dit Consuelo en le repoussant sur le coussin avec une douce violence ; tu es malade, et je ne le suis pas. Ma mère qui est morte en bonne catholique, et qui est dans le ciel, nous voit à toute heure. Elle sait que tu lui as tenu la promesse que tu lui avais faite de ne pas m’abandonner. Elle sait aussi que notre amour est aussi honnête depuis sa mort qu’il l’a été de son vivant. Elle voit qu’en ce moment je ne fais et je ne pense rien de mal. Que son âme repose dans le Seigneur ! »

Ici Consuelo fit un grand signe de croix. Anzoleto était déjà endormi.

« Je vais dire mon chapelet là-haut sur la terrasse pour que tu n’aies pas la fièvre », ajouta Consuelo en s’éloignant.

« Bonne comme Dieu ! » répéta faiblement Anzoleto, et il ne s’aperçut seulement pas que sa fiancée le laissait seul. Elle alla en effet dire son chapelet sur le toit. Puis elle revint pour s’assurer qu’il n’était pas plus malade, et le voyant dormir paisiblement, elle contempla longtemps avec recueillement son beau visage pâle éclairé par la lune.

Et puis, ne voulant pas céder au sommeil elle-même, et se rappelant que les émotions de la soirée lui avaient fait négliger son travail, elle ralluma sa lampe, s’assit devant sa petite table, et nota un essai de composition que maître Porpora lui avait demandé pour le jour suivant.