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Michel Lévy (2p. 273-284).

LXVII.

Ils trouvèrent bientôt la lisière du bois, et se dirigèrent vers le sud-est. Consuelo marchait la tête nue, et Joseph, voyant le soleil enflammer son teint blanc et uni, n’osait en exprimer son chagrin. Le chapeau qu’il portait lui-même n’était pas neuf, il ne pouvait pas le lui offrir ; et, sentant sa sollicitude inutile, il ne voulait pas l’exprimer ; mais il mit son chapeau sous son bras avec un mouvement brusque qui fut remarqué de sa compagne.

« Voilà une singulière idée, lui dit-elle. Il paraît que vous trouvez le temps couvert et la plaine ombragée ? Cela me fait penser que je n’ai rien sur la tête ; mais comme je n’ai pas toujours eu toutes mes aises, je sais bien des manières de me les procurer à peu de frais. »

En parlant ainsi, elle arracha à un buisson un rameau de pampre sauvage, et, le roulant sur lui-même, elle s’en fit un chapeau de verdure.

« Voilà qu’elle a l’air d’une Muse, pensa Joseph, et le garçon disparaît encore ! » Ils traversèrent un village, où, apercevant une de ces boutiques où l’on vend de tout, il y entra précipitamment sans qu’elle pût prévoir son dessein, et en sortit bientôt avec un petit chapeau de paille à larges bords retroussés sur les oreilles comme les portent les paysans des vallées danubiennes.

« Si vous commencez par nous jeter dans le luxe, lui dit-elle en essayant cette nouvelle coiffure, songez que le pain pourra bien manquer vers la fin du voyage.

— Le pain vous manquer ! s’écria Joseph vivement ; j’aimerais mieux tendre la main aux voyageurs, faire des cabrioles sur les places publiques pour recevoir des gros sous ! que sais-je ? Oh ! non, vous ne manquerez de rien avec moi. » Et voyant que son enthousiasme étonnait un peu Consuelo, il ajouta en tâchant de rabaisser ses bons sentiments : « Songez, signor Bertoni, que mon avenir dépend de vous, que ma fortune est dans vos mains, et qu’il est de mes intérêts de vous ramener saine et sauve à maître Porpora. »

L’idée que son compagnon pouvait bien tomber subitement amoureux d’elle ne vint pas à Consuelo. Les femmes chastes et simples ont rarement ces prévisions, que les coquettes ont, au contraire, en toute rencontre, peut-être à cause de la préoccupation où elles sont d’en faire naître la cause. En outre, il est rare qu’une femme très-jeune ne regarde pas comme un enfant un homme de son âge. Consuelo avait deux ans de plus qu’Haydn, et ce dernier était si petit et si malingre qu’on lui en eût donné à peine quinze. Elle savait bien qu’il en avait davantage ; mais elle ne pouvait s’aviser de penser que son imagination et ses sens fussent déjà éveillés par l’amour. Elle s’aperçut cependant d’une émotion extraordinaire lorsque, s’étant arrêtée pour reprendre haleine dans un autre endroit d’où elle admirait un des beaux sites qui s’offrent à chaque pas dans ces régions élevées, elle surprit les regards de Joseph attachés sur les siens avec une sorte d’extase.

« Qu’avez-vous, ami Beppo ? lui dit-elle naïvement. Il me semble que vous êtes soucieux, et je ne puis m’ôter de l’idée que ma compagnie vous embarrasse.

— Ne dites pas cela ! s’écria-t-il avec douleur ; c’est manquer d’estime pour moi, c’est me refuser votre confiance et votre amitié que je voudrais payer de ma vie.

— En ce cas, ne soyez pas triste, à moins que vous n’ayez quelque autre sujet de chagrin que vous ne m’avez pas confié. »

Joseph tomba dans un morne silence, et ils marchèrent longtemps sans qu’il pût trouver la force de le rompre. Plus ce silence se prolongeait, plus le jeune homme en ressentait d’embarras ; il craignait de se laisser deviner. Mais il ne trouvait rien de convenable à dire pour renouer la conversation. Enfin, faisant un grand effort sur lui-même :

« Savez-vous, lui dit-il, à quoi je songe très-sérieusement ?

— Non, je ne le devine pas, répondit Consuelo, qui, pendant tout ce temps, s’était perdue dans ses propres préoccupations, et qui n’avait rien trouvé d’étrange à son silence.

— Je pensais, chemin faisant, que, si cela ne vous ennuyait pas, vous devriez m’enseigner l’italien. Je l’ai commencé avec des livres cet hiver ; mais, n’ayant personne pour me guider dans la prononciation, je n’ose pas articuler un seul mot devant vous. Cependant je comprends ce que je lis, et si, pendant notre voyage, vous étiez assez bonne pour me forcer à secouer ma mauvaise honte, et pour me reprendre à chaque syllabe, il me semble que j’aurais l’oreille assez musicale pour que votre peine ne fût pas perdue.

— Oh ! de tout mon cœur, répondit Consuelo. J’aime qu’on ne perde pas un seul des précieux instants de la vie pour s’instruire ; et comme on s’instruit soi-même en enseignant, il ne peut être que très-bon pour nous deux de nous exercer à bien prononcer la langue musicale par excellence. Vous me croyez italienne, et je ne le suis pas, quoique j’aie très-peu d’accent dans cette langue. Mais je ne la prononce vraiment bien qu’en chantant ; et quand je voudrai vous faire saisir l’harmonie des sons italiens, je chanterai les mots qui vous présenteront des difficultés. Je suis persuadée qu’on ne prononce mal que parce qu’on entend mal. Si votre oreille perçoit complètement les nuances, ce ne sera plus pour vous qu’une affaire de mémoire de les bien répéter.

— Ce sera donc à la fois une leçon d’italien et une leçon de chant ! s’écria Joseph. — Et une leçon qui durera cinquante lieues ! pensa-t-il dans son ravissement. Ah ! ma foi, vive l’art ! le moins dangereux, le moins ingrat de tous les amours ! »

La leçon commença sur l’heure, et Consuelo, qui eut d’abord de la peine à ne pas éclater de rire à chaque mot que Joseph disait en italien, s’émerveilla bientôt de la facilité et de la justesse avec lesquelles il se corrigeait. Cependant le jeune musicien, qui souhaitait avec ardeur d’entendre la voix de la cantatrice, et qui n’en voyait pas venir l’occasion assez vite, la fit naître par une petite ruse. Il feignit d’être embarrassé de donner à l’à italien la franchise et la netteté convenables, et il chanta une phrase de Leo où le mot felicità se trouvait répété plusieurs fois. Aussitôt Consuelo, sans s’arrêter, et sans être plus essoufflée que si elle eût été assise à son piano, lui chanta la phrase à plusieurs reprises. À cet accent si généreux et si pénétrant qu’aucun autre ne pouvait, à cette époque, lui être comparé dans le monde, Joseph sentit un frisson passer dans tout son corps, et froissa ses mains l’une contre l’autre avec un mouvement convulsif et une exclamation passionnée.

« À votre tour, essayez donc », dit Consuelo sans s’apercevoir de ses transports.

Haydn essaya la phrase et la dit si bien que son jeune professeur battit des mains.

« C’est à merveille, lui dit-elle avec un accent de franchise et de bonté. Vous apprenez vite, et vous avez une voix magnifique.

— Vous pouvez me dire là-dessus tout ce qu’il vous plaira, répondit Joseph ; mais moi je sens que je ne pourrai jamais vous rien dire de vous-même.

— Et pourquoi donc ? » dit Consuelo.

Mais, en se retournant vers lui, elle vit qu’il avait les yeux gros de larmes, et qu’il serrait encore ses mains, en faisant craquer les phalanges, comme un enfant folâtre et comme un homme enthousiaste.

« Ne chantons plus, lui dit-elle. Voici des cavaliers qui viennent à notre rencontre.

— Ah ! mon Dieu, oui, taisez-vous ! s’écria Joseph tout hors de lui. Qu’ils ne vous entendent pas ! car ils mettraient pied à terre, et vous salueraient à genoux.

— Je ne crains pas ces mélomanes ; ce sont des garçons bouchers qui portent des veaux en croupe.

— Ah ! baissez votre chapeau, détournez la tête ! dit Joseph en se rapprochant d’elle avec un sentiment de jalousie exaltée. Qu’ils ne vous voient pas ! qu’ils ne vous entendent pas ! que personne autre que moi ne vous voie et ne vous entende ! »

Le reste de la journée s’écoula dans une alternative d’études sérieuses et de causeries enfantines. Au milieu de ses agitations, Joseph éprouvait une joie enivrante, et ne savait s’il était le plus tremblant des adorateurs de la beauté, ou le plus rayonnant des amis de l’art. Tour à tour idole resplendissante et camarade délicieux, Consuelo remplissait toute sa vie et transportait tout son être. Vers le soir il s’aperçut qu’elle se traînait avec peine, et que la fatigue avait vaincu son enjouement. Il est vrai que, depuis plusieurs heures, malgré les fréquentes haltes qu’ils faisaient sous les ombrages du chemin, elle se sentait brisée de lassitude ; mais elle voulait qu’il en fût ainsi ; et n’eût-il pas été démontré qu’elle devait s’éloigner de ce pays au plus vite, elle eût encore cherché, dans le mouvement et dans l’étourdissement d’une gaieté un peu forcée, une distraction contre le déchirement de son cœur. Les premières ombres du soir, en répandant de la mélancolie sur la campagne, ramenèrent les sentiments douloureux qu’elle combattait avec un si grand courage. Elle se représenta la morne soirée qui commençait au château des Géants, et la nuit, peut-être terrible, qu’Albert allait passer. Vaincue par cette idée, elle s’arrêta involontairement au pied d’une grande croix de bois, qui marquait, au sommet d’une colline nue, le théâtre de quelque miracle ou de quelque crime traditionnels.

« Hélas ! vous êtes plus fatiguée que vous ne voulez en convenir, lui dit Joseph ; mais notre étape touche à sa fin, car je vois briller au fond de cette gorge les lumières d’un hameau. Vous croyez peut-être que je n’aurais pas la force de vous porter, et cependant, si vous vouliez…

— Mon enfant, lui répondit-elle en souriant, vous êtes bien fier de votre sexe. Je vous prie de ne pas tant mépriser le mien, et de croire que j’ai plus de force qu’il ne vous en reste pour vous porter vous-même. Je suis essoufflée d’avoir grimpé ce sentier, voilà tout ; et si je me repose, c’est que j’ai envie de chanter.

— Dieu soit loué ! s’écria Joseph : chantez donc là, au pied de la croix. Je vais me mettre à genoux… Et cependant, si cela allait vous fatiguer davantage !

— Ce ne sera pas long, dit Consuelo ; mais c’est une fantaisie que j’ai de dire ici un verset de cantique que ma mère me faisait chanter avec elle, soir et matin, dans la campagne, quand nous rencontrions une chapelle ou une croix plantée comme celle-ci à la jonction de quatre sentiers. »

L’idée de Consuelo était encore plus romanesque qu’elle ne voulait le dire. En songeant à Albert, elle s’était représenté cette faculté quasi surnaturelle qu’il avait souvent de voir et d’entendre à distance. Elle s’imagina fortement qu’à cette heure même il pensait à elle, et la voyait peut-être ; et, croyant trouver un allégement à sa peine en lui parlant par un chant sympathique à travers la nuit et l’espace, elle monta sur les pierres qui assujettissaient le pied de la croix. Alors, se tournant du côté de l’horizon derrière lequel devait être Riesenburg, elle donna sa voix dans toute son étendue pour chanter le verset du cantique espagnol :

O Consuelo de mi alma, etc.

« Mon Dieu, mon Dieu ! disait Haydn en se parlant à lui-même lorsqu’elle eut fini, je n’avais jamais entendu chanter ; je ne savais pas ce que c’est que le chant ! Y a-t-il donc d’autres voix humaines semblables à celle-ci ? Pourrai-je jamais entendre quelque chose de comparable à ce qui m’est révélé aujourd’hui ? Ô musique ! sainte musique ! ô génie de l’art ! que tu m’embrases, et que tu m’épouvantes ! »

Consuelo redescendit de la pierre, où comme une madone elle avait dessiné sa silhouette élégante dans le bleu transparent de la nuit. À son tour, inspirée à la manière d’Albert, elle s’imagina qu’elle le voyait, à travers les bois, les montagnes et les vallées, assis sur la pierre du Schreckenstein, calme, résigné, et rempli d’une sainte espérance. « Il m’a entendue, pensait-elle, il a reconnu ma voix et le chant qu’il aime. Il m’a comprise, et maintenant il va rentrer au château, embrasser son père, et peut-être s’endormir paisiblement. »

« Tout va bien », dit-elle à Joseph sans prendre garde à son délire d’admiration.

Puis, retournant sur ses pas, elle déposa un baiser sur le bois grossier de la croix. Peut-être en cet instant, par un rapprochement bizarre, Albert éprouva-t-il comme une commotion électrique qui détendit les ressorts de sa volonté sombre, et fit passer jusqu’aux profondeurs les plus mystérieuses de son âme les délices d’un calme divin. Peut-être fut-ce le moment précis du profond et bienfaisant sommeil où il tomba, et où son père, inquiet et matinal, eut la satisfaction de le retrouver plongé le lendemain au retour de l’aurore.

Le hameau dont ils avaient aperçu les feux dans l’ombre n’était qu’une vaste ferme où ils furent reçus avec hospitalité. Une famille de bons laboureurs mangeait en plein air devant la porte, sur une table de bois brut, à laquelle on leur fit place, sans difficulté comme sans empressement. On ne leur adressa point de questions, on les regarda à peine. Ces braves gens, fatigués d’une longue et chaude journée de travail, prenaient leur repas en silence, livrés à la béate jouissance d’une alimentation simple et copieuse. Consuelo trouva le souper délicieux. Joseph oublia de manger, occupé qu’il était à regarder cette pâle et noble figure de Consuelo au milieu de ces larges faces hâlées de paysans, douces et stupides comme celles de leurs bœufs qui paissaient l’herbe autour d’eux, et ne faisaient guère un plus grand bruit de mâchoires en ruminant avec lenteur.

Chacun des convives se retira silencieusement en faisant un signe de croix, aussitôt qu’il se sentit repu, et alla se livrer au sommeil, laissant les plus robustes prolonger les douceurs de la table autant qu’ils le jugeraient à propos. Les femmes qui les servaient s’assirent à leurs places, dès qu’ils se furent tous levés, et se mirent à souper avec les enfants. Plus animées et plus curieuses, elles retinrent et questionnèrent les jeunes voyageurs. Joseph se chargea des contes qu’il tenait tout prêts pour les satisfaire, et ne s’écarta guère de la vérité, quant au fond, en leur disant que lui et son camarade étaient de pauvres musiciens ambulants.

« Quel dommage que nous ne soyons pas au dimanche, répondit une des plus jeunes, vous nous auriez fait danser ! »

Elles examinèrent beaucoup Consuelo, qui leur parut un fort joli garçon, et qui affectait, pour bien remplir son rôle, de les regarder avec des yeux hardis et bien éveillés. Elle avait soupiré un instant en se représentant la douceur de ces mœurs patriarcales dont sa profession active et vagabonde l’éloignait si fort. Mais en observant ces pauvres femmes se tenir debout derrière leurs maris, les servir avec respect, et manger ensuite leurs restes avec gaieté, les unes allaitant un petit, les autres esclaves déjà, par instinct, de leurs jeunes garçons, s’occupant d’eux avant de songer à leurs filles et à elles-mêmes, elle ne vit plus dans tous ces bons cultivateurs que des sujets de la faim et de la nécessité ; les mâles enchaînés à la terre, valets de charrue et de bestiaux ; les femelles enchaînées au maître, c’est-à-dire à l’homme, cloîtrées à la maison, servantes à perpétuité, et condamnées à un travail sans relâche au milieu des souffrances et des embarras de la maternité. D’un côté le possesseur de la terre, pressant ou rançonnant le travailleur jusqu’à lui ôter le nécessaire dans les profits de son aride labeur ; de l’autre l’avarice et la peur qui se communiquent du maître au tenancier, et condamnent celui-ci à gouverner despotiquement et parcimonieusement sa propre famille et sa propre vie. Alors cette sérénité apparente ne sembla plus à Consuelo que l’abrutissement du malheur ou l’engourdissement de la fatigue ; et elle se dit qu’il valait mieux être artiste ou bohémien, que seigneur ou paysan, puisqu’à la possession d’une terre comme à celle d’une gerbe de blé s’attachaient ou la tyrannie injuste, ou le morne assujettissement de la cupidité. Viva la libertà ! dit-elle à Joseph, à qui elle exprimait ses pensées en italien, tandis que les femmes lavaient et rangeaient la vaisselle à grand bruit, et qu’une vieille impotente tournait son rouet avec la régularité d’une machine.

Joseph était surpris de voir quelques-unes de ces paysannes parler allemand tant bien que mal. Il apprit d’elles que le chef de la famille, qu’il avait vu habillé en paysan, était d’origine noble, et avait eu un peu de fortune et d’éducation dans sa jeunesse ; mais que, ruiné entièrement dans la guerre de la Succession, il n’avait plus eu d’autres ressources pour élever sa nombreuse famille que de s’attacher comme fermier à une abbaye voisine. Cette abbaye le rançonnait horriblement, et il venait de payer le droit de mitre, c’est-à-dire l’impôt levé par le fisc impérial sur les communautés religieuses à chaque mutation d’abbé. Cet impôt n’était jamais payé en réalité que par les vassaux et tenanciers des biens ecclésiastiques, en surplus de leurs redevances et menus suffrages. Les serviteurs de la ferme étaient serfs, et ne s’estimaient pas plus malheureux que le chef qui les employait. Le fermier du fisc était juif ; et, renvoyé, de l’abbaye qu’il tourmentait, aux cultivateurs qu’il tourmentait plus encore, il était venu dans la matinée réclamer et toucher une somme qui était l’épargne de plusieurs années. Entre les prêtres catholiques et les exacteurs israélites, le pauvre agriculteur ne savait lesquels haïr et redouter le plus.

« Voyez, Joseph, dit Consuelo à son compagnon ; ne vous disais-je pas bien que nous étions seuls riches en ce monde, nous qui ne payons pas d’impôt sur nos voix, et qui ne travaillons que quand il nous plaît ? »

L’heure du coucher étant venue, Consuelo éprouvait tant de fatigue qu’elle s’endormit sur un banc à la porte de la maison. Joseph profita de ce moment pour demander des lits à la fermière.

« Des lits, mon enfant ? répondit-elle en souriant ; si nous pouvions vous en donner un, ce serait beaucoup, et vous sauriez bien vous en contenter pour deux. »

Cette réponse fit monter le sang au visage du pauvre Joseph. Il regarda Consuelo ; et, voyant qu’elle n’entendait rien de ce dialogue, il surmonta son émotion.

« Mon camarade est très-fatigué, dit-il, et si vous pouvez lui céder un petit lit, nous le paierons ce que vous voudrez. Pour moi, un coin dans la grange ou dans l’étable me suffira.

— Eh bien, si cet enfant est malade, par humanité nous lui donnerons un lit dans la chambre commune. Nos trois filles coucheront ensemble. Mais dites à votre camarade de se tenir tranquille, au moins, et de se comporter décemment ; car mon mari et mon gendre, qui dorment dans la même pièce, le mettraient à la raison.

— Je vous réponds de la douceur et de l’honnêteté de mon camarade ; reste à savoir s’il ne préférera pas encore dormir dans le foin que dans une chambre où vous êtes tant de monde. »

Il fallut bien que le bon Joseph réveillât le signor Bertoni pour lui proposer cet arrangement. Consuelo n’en fut pas effarouchée comme il s’y attendait. Elle trouva que puisque les jeunes filles de la maison reposaient dans la même pièce que le père et le gendre, elle y serait plus en sûreté que partout ailleurs ; et ayant souhaité le bonsoir à Joseph, elle se glissa derrière les quatre rideaux de laine brune qui enfermaient le lit désigné, où, prenant à peine le temps de se déshabiller, elle s’endormit profondément.