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Consolation adressée à une mère au sujet de la mort de son fils

CONSOLATION ADRESSÉE À UNE MÈRE.

Si les hommes s’accoutumaient à mêler parfois au tumulte de leurs affaires et de leurs distractions de sérieux instants de réflexions instructives, comme les y invite le spectacle que le sort de leurs concitoyens leur donne chaque jour de la vanité de nos projets, leurs joies seraient peut-être alors moins bruyantes, et elles feraient place à ce calme serein d’une âme pour qui il n’y a plus d’accidents inattendus. Alors une douce mélancolie, ce tendre sentiment dont se nourrissent les nobles cœurs, lorsque, dans le silence de la solitude, ils pèsent le néant de ce que nous tenons d’ordinaire pour grand et important, leur apporterait plus de véritable bonheur que les transports de gaîté des esprits légers et le rire éclatant des fous.

Mais le plus grand nombre des hommes se mêle avec la plus vive ardeur à la foule de ceux qui, sur le pont jeté par la Providence sur une partie de l’abîme de l’éternité et que nous appelons la vie, courent après quelques bulles d’eau, sans se donner la peine de prendre garde aux bascules qui font tomber l’un après l’autre, à côté d’eux, leurs compagnons dans l’abîme, dont l’infini est la mesure, et qui finira par les engloutir eux-mêmes au milieu de leur course impétueuse. Un poëte ancien[1] retrace un trait touchant du tableau de la vie humaine, en représentant l’homme qui vient de naître. L’enfant, dit-il, remplit aussitôt l’air de ses cris plaintifs, comme il convient à une personne entrant dans un monde où l’attendent tant de maux. Dans la suite des années cet homme joint à l’art de se rendre malheureux celui de se le cacher à lui-même, en jetant un voile sur les objets tristes de la vie, et il s’applique à se montrer léger et insouciant à l’endroit de la foule des maux qui l’entourent et qui ne manquent pourtant pas de produire en lui à la fin un sentiment beaucoup plus douloureux. Quoique de tous les maux la mort soit celui qui l’effraye le plus, il semble pourtant ne pas prendre garde aux exemples que lui en offrent ses concitoyens, à moins que des relations plus étroites n’éveillent particulièrement son attention. Dans les temps où une guerre furieuse ouvre les portes du noir abîme, d’où s’échappent toutes les calamités pour fondre sur l’espèce humaine, on voit quelle froide indifférence inspire à ceux mêmes qui en sont menacés l’aspect habituel de la misère et de la mort ; c’est à ce point qu’ils font peu attention au malheur de leurs frères. Mais, quand, dans le calme et la paix de la vie civile, ceux qui nous touchent de près ou que nous aimons, et qui, ayant devant eux autant ou plus d’espérances que nous-mêmes, poursuivaient leurs desseins et leurs plans avec une égale ardeur, quand, dis-je, ces personnes, frappées par le décret de celui qui est le maître tout-puissant de toutes choses, sont emportées au milieu du cours de leurs efforts, quand la mort s’approche, dans un solennel silence, du lit de souffrance du malade, quand ce géant, devant qui tremble la nature, s’avance d’un pas lent pour l’envelopper dans ses bras de fer, alors il faut bien que la sensibilité se réveille chez ceux qui cherchent à l’endormir au sein des distractions. Une émotion douloureuse fait sortir du fond de notre cœur ce que la foule des Romains accueillit autrefois avec tant d’applaudissements, parce que cela répond à un sentiment universel : Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger. Un ami ou un parent se dit à lui-même : je me vois engagé dans le tumulte des affaires et dans l’embarras des devoirs de la vie, et mon ami se trouvait aussi il y a peu de temps dans le même cas ; je jouis de la vie tranquillement et sans souci, mais qui sait combien cela durera ? Je me divertis avec mes amis et je cherche parmi eux celui que j’avais l’habitude d’y voir,

Mais l’éternité, d’un bras vigoureux,
  Le retient dans le lieu sombre,
  Qui ne laisse rien échapper.
Qui ne laisse rien échapper. Haller.

Telles sont les graves pensées qu’éveille en moi, madame, la mort prématurée de monsieur votre digne fils, que vous pleurez si justement. Je sens cette perte, comme un de ses anciens maîtres, avec une profonde douleur, quoique je puisse sans doute difficilement exprimer la grandeur de l’affliction de ceux qui étaient unis par des liens plus étroits avec ce jeune homme plein d’espérances. Vous me permettrez, madame, d’ajouter à ces quelques lignes, par lesquelles je voudrais pouvoir exprimer l’estime que j’avais pour ce jeune homme, mon ancien élève, quelques pensées qui se présentent à moi dans l’état actuel de mon esprit.

Tout homme se fait à lui-même le plan de sa destinée dans ce monde. Les talents qu’il veut acquérir, l’honneur et l’aisance qu’il se promet pour l’avenir, le bonheur durable qu’il espère trouver dans la vie conjugale, et une longue suite de plaisirs et d’entreprises, voilà les images de la lanterne magique que sa riche et vive imagination fait passer devant lui ; la mort, qui termine ce jeu d’ombres, ne se montre à lui que dans un obscur éloignement, et elle est éclipsée et rendue méconnaissable par la lumière qui se répand sur les endroits plus agréables. Pendant ce rêve, notre véritable destin nous conduit par un tout autre chemin. Le sort qui nous tombe réellement en partage ressemble rarement à celui que nous nous promettions ; à chaque pas que nous faisons, nous nous trouvons déçus dans notre attente. Cependant notre imagination n’en poursuit pas moins son œuvre, et ne se lasse pas de former de nouveaux projets, jusqu’à ce que la mort, qui semble toujours être éloignée, mette tout à coup fin à tout le jeu. Lorsque, de ce monde fantastique qu’il se crée à lui-même par son imagination et où il habite si volontiers, l’homme est ramené par son intelligence dans celui où la Providence l’a réellement placé, il est déconcerté par l’étonnante contradiction qu’il y rencontre et qui renverse complètement ses plans, en lui proposant une énigme indéchiffrable. Les mérites naissants d’une jeunesse pleine d’espérances se flétrissent souvent prématurément sous le poids de dures maladies, et une mort inopportune renverse tous les projets et toutes les espérances qu’on y avait fondés. L’homme qui a reçu en partage de l’habileté, du mérite, de la richesse n’est pas toujours celui auquel la Providence a accordé la plus large part des biens de la vie, et elle ne lui permet pas toujours de jouir du fruit de tous ces avantages. Les amitiés les plus tendres, les unions qui promettent le plus de bonheur, sont souvent brisées impitoyablement par une mort prématurée, tandis que la pauvreté et la misère déroulent ordinairement un long fil sur le fuseau des parques, et que beaucoup semblent ne vivre si longtemps que pour leur propre tourment ou pour celui des autres. Dans cette contradiction apparente le souverain maître dispense pourtant à chacun son lot d’une main sage. Il enveloppe d’une impénétrable obscurité la fin de notre destination dans ce monde ; il met notre activité en jeu au moyen de nos penchants ; il nous console par l’espérance ; et, par l’heureuse ignorance où il nous laisse sur l’avenir, il nous rend tout aussi empressés à méditer des desseins et des projets, quand ils doivent avoir bientôt un terme, que quand nous sommes encore au début ;

Que chacun parcoure le cercle que le ciel lui a destiné.
                                                                           Pope.

Entre toutes ces réflexions, le sage (mais combien y a-t-il d’hommes qui méritent ce nom ?) dirige surtout son attention sur la grande destinée qui l’attend au delà de la tombe. Il ne perd pas de vue l’obligation que lui impose le poste où la Providence l’a placé ici-bas. Raisonnable dans ses projets, mais sans entêtement, comptant sur l’accomplissement de ses espérances, mais sans impatience, modeste dans ses vœux, mais ne commandant pas, confiant, mais sans outrecuidance, il se montre zélé à remplir ses devoirs, mais prêt à se soumettre avec une résignation chrétienne à la volonté du souverain maître, s’il lui plaît de le rappeler, au milieu de tous ses efforts, du théâtre où il l’avait placé. Nous trouvons toujours les voies de la Providence sages et adorables dans toutes les choses où nous pouvons en quelque sorte les pénétrer ; ne doivent-elles pas l’être beaucoup plus encore, là où nous ne pouvons pas les découvrir ? La mort prématurée de ceux sur lesquels nous fondions les plus flatteuses espérances nous jette dans une sorte d’effroi ; mais combien de fois peut-être cela n’est-il pas la plus grande faveur du ciel ! Le malheur de bien des gens n’est-il pas surtout de n’avoir pas trouvé une mort opportune après leurs brillants débuts dans la vie ?

Un jeune homme plein d’espérances est mort, et combien de bonheur brisé ne croyons-nous pas avoir à regretter dans une perte si prématurée ? Mais dans le livre du destin peut-être en est-il tout autrement. Les séductions qui déjà de loin se préparaient à entraîner une jeunesse encore mal défendue, les calamités et les disgrâces dont le menaçait l’avenir, autant de maux auxquels échappe heureusement celui qu’une mort prématurée emporte dans une heure bénie, tandis que les amis et les parents, ignorant l’avenir, pleurent la perte de ces années, qui, à ce qu’ils se figurent, eussent glorieusement couronné la vie de celui qu’ils regrettent. Je veux, avant de terminer ces quelques lignes, tracer une courte esquisse de la vie et du caractère du défunt. Je tire ce que je vais rapporter des renseignements que m’a fourni son ami M. Hofmeister, qui le pleure tendrement, ou de ce que j’ai pu connaître par moi-même. Mais combien n’y a-t-il pas de bonnes qualités qui ne sont connues que de celui qui voit dans le plus profond des cœurs, et qui s’efforcent d’autant moins de paraître au grand jour qu’elles sont plus nobles !

M. Jean Frédéric de Funk était né en Courlande le 4 octobre 1738 d’une très-noble famille. Dès son enfance, il n’avait jamais joui d’une parfaite santé. Il fut élevé avec un grand soin et montra beaucoup d’ardeur pour l’étude ; la nature avait déposé dans son cœur le germe des plus nobles qualités. Il vint le 15 juin 1759, avec monsieur son jeune frère, sous la conduite de leur maître M. Hofmeister, dans notre académie. Il se soumit avec tout l’empressement possible à l’examen de M. le doyen d’alors, et cet examen fit honneur à son travail et à l’enseignement de son maître M. Hofmeister.

Il suivit avec une assiduité exemplaire les leçons de M. le conseiller du consistoire et professeur Teske, aujourd’hui grand recteur de l’Université[2], ainsi que celles de M. le docteur en droit Funk et les miennes. Il vécut isolé et paisible, ce qui lui permit de conserver encore le peu de forces de son corps, porté à la consomption, jusqu’à ce que, vers la fin de février de cette année, il en fut peu à peu si attaqué que ni les soins qui lui furent donnés, ni le zèle d’un habile médecin ne purent le conserver plus longtemps. Le 4 mai de cette année, après s’être préparé à une fin édifiante avec la fermeté et la piété ardente d’un chrétien, il mourut doucement et saintement, avec l’assistance de son fidèle pasteur, et il fut enterré, conformément à son rang, dans notre église cathédrale.

Il était d’un caractère doux et tranquille, affable et modeste vis-à-vis de chacun, bon et porté à une bienveillance universelle, jaloux de se cultiver pour l’ornement de sa maison et le bien de sa patrie. Il n’a jamais affligé personne autrement que par sa mort. Il se livra à une piété sincère. Il serait devenu un excellent citoyen pour le monde ; mais la volonté du Très-Haut était d’en faire un habitant du ciel. Sa vie est un fragment qui nous a fait regretter le reste, dont nous a privés une mort prématurée.

Il devrait être proposé comme un modèle à ceux qui veulent parcourir honorablement les années de leur éducation et de leur jeunesse, si un mérite paisible produisait sur des esprits légers la même impression d’émulation que les qualités faussement brillantes de ceux dont la vanité se contente de l’apparence de la vertu, sans se soucier de la vertu même. Il est très-regretté par ceux auxquels il était lié, par ses amis et par tous ceux qui l’ont connu.

Tels sont, madame, les traits du caractère de monsieur votre fils, si justement aimé de vous pendant sa vie ; quelque faiblement tracés qu’ils soient, ils renouvelleront beaucoup trop la douleur que vous ressentez de sa perte. Mais ces qualités regrettées sont justement dans une telle perte de graves motifs de consolation ; car ceux-là seulement qui mettent légèrement en oubli les plus importantes de toutes les occupations, peuvent rester tout à fait indifférents à l’état où ils seront en entrant dans l’éternité. Je me dispenserai, madame, de vous exposer longuement les motifs de consolation qui peuvent vous soutenir dans cette affliction. Renoncer humblement à nos propres vœux, quand il plaît à la très-sage Providence d’en décider autrement, et aspirer chrétiennement à cette sainte fin, où d’autres sont arrivés avant nous, ce sont là des moyens qui peuvent plus pour la tranquillité du cœur que toutes les raisons d’une éloquence aride et sans force. J’ai l’honneur, etc.

Kœnigsberg, le 6 juin 1760.

I. Kant.
FIN.



  1. Lucrèce.
  2. Rectoris magnifici der Universität.