Conseil (Les Vaines Tendresses)

Œuvres de Sully Prudhomme, poésies 1872-1878Alphonse Lemerre, éditeurPoésies 1872-1878 (p. 8-10).



CONSEIL


 
Jeune fille, crois-moi, s’il en est temps encore,
Choisis un fiancé joyeux, à l’œil vivant,
ChoisisAu pas ferme, à la voix sonore,
ChoisisAu pQui n’aille pas rêvant.

Sois généreuse, épargne aux cœurs de se méprendre.
Au tien même, imprudente, épargne des regrets,
ChoisisN’en captive pas un trop tendre,
ChoisisAu pTu t’en repentirais.

La nature t’a faite indocile et rieuse,
Crains une âme où la tienne apprendrait le souci,
ChoisisLa tendresse est trop sérieuse,
ChoisisAu pTrop exigeante aussi.


Un compagnon rêveur attristerait ta vie,
Tu sentirais toujours son ombre à ton côté
ChoisisMaudire la rumeur d’envie
ChoisisAu pOù marche ta beauté.

Si, mauvais oiseleur, de ses caresses frêles
Il abaissait sur toi le délicat réseau,
ChoisisComme d’un seul petit coup d’ailes
ChoisisAu pS’affranchirait l’oiseau !

Et tu ne peux savoir tout le bonheur que broie
D’un caprice enfantin le vol brusque et distrait,
ChoisisQuand il arrache au cœur la proie
ChoisisAu pQue la lèvre effleurait ;

Quand l’extase, pareille à ces bulles ténues
Qu’un souffle patient et peureux allégea,
ChoisisS’évanouit si près des nues
ChoisisAu pQui s’y miraient déjà.

Sois généreuse, épargne à des songeurs crédules
Ta grâce, et de tes yeux les appels décevants :
ChoisisIls chercheraient des crépuscules
ChoisisAu pDans ces soleils levants ;


Il leur faut une amie à s’attendrir facile,
Souple à leurs vains soupirs comme aux vents le roseau,
ChoisisDont le cœur leur soit un asile
ChoisisAu pEt les bras un berceau,

Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères,
Inépuisable en soins calmants ou réchauffants,
ChoisisSoins muets comme en ont les mères,
ChoisisAu pCar ce sont des enfants.

Il leur faut pour témoin dans les heures d’étude,
Une âme qu’autour d’eux ils sentent se poser,
ChoisisIl leur faut une solitude
ChoisisAu pOù voltige un baiser.

Jeune fille, crois-m’en, cherche qui te ressemble,
Ils sont graves ceux-là, ne choisis aucun d’eux ;
ChoisisVous seriez malheureux ensemble
ChoisisAu pBien qu’innocents tous deux.


Guaita - Rosa mystica, 1885 (page 136 crop).jpg