Connaissance de l’Est/Texte entier




1895 - 1900


1900-1905



LE COCOTIER


Tout arbre chez nous se tient debout comme un homme, mais immobile ; enfonçant ses racines dans la terre, il demeure les bras étendus. Ici, le sacré banyan ne s’exhausse point unique : des fils en pendent par où il retourne chercher le sein de la terre, semblable à un temple qui s’engendre lui-même. Mais c’est du cocotier seulement que je veux parler.

Il n’a point de branches ; au sommet de sa tige, il érige une touffe de palmes.

La palme est l’insigne du triomphe, elle qui, aérienne, amplification de la cime, s’élançant, s’élargissant dans la lumière où elle joue, succombe au poids de sa liberté. Par le jour chaud et le long midi, le cocotier ouvre, écarte ses palmes dans une extase heureuse, et au point où elles se séparent et divergent, comme des crânes d’enfants s’appliquent les têtes grosses et vertes des cocos. C’est ainsi que le cocotier fait le geste de montrer son cœur. Car les palmes inférieures, tandis qu’il s’ouvre jusqu’au fond, se tiennent affaissées et pendantes, et celles du milieu s’écartent de chaque côté tant qu’elles peuvent, et celles du haut, relevées, comme quelqu’un qui ne sait que faire de ses mains ou comme un homme qui montre qu’il s’est rendu, font lentement un signe. La hampe n’est point faite d’un bois inflexible, mais annelée, et, comme une herbe, souple et longue, elle est docile au rêve de la terre, soit qu’elle se porte vers le soleil, soit que, sur les fleuves rapides et terreux ou au-dessus de la mer et du ciel, elle incline sa touffe énorme.

La nuit, revenant le long de la plage battue avec une écume formidable par la masse tonitruante de ce léonin Océan Indien que la mousson du sud-ouest pousse en avant, comme je suivais cette rive jonchée de palmes pareilles à des squelettes de barques et d’animaux, je voyais à ma gauche, marchant par cette forêt vide sous un opaque plafond, comme d’énormes araignées grimper obliquement contre le ciel crépusculaire. Vénus, telle qu’une lune toute trempée de plus purs rayons, faisait un grand reflet sur les eaux. Et un cocotier, se penchant sur la mer et l’étoile, comme un être accablé d’amour, faisait le geste d’approcher son cœur du feu céleste. Je me souviendrai de cette nuit, alors que, m’en allant, je me retournai. Je voyais pendre de grandes chevelures, et, à travers le haut péristyle de la forêt, le ciel où l’orage posant ses pieds sur la mer s’élevait comme une montagne, et au ras de la terre la couleur pâle de l’Océan.

Je me souviendrai de toi, Ceylan ! de tes feuillages et de tes fruits, et de tes gens aux yeux doux qui s’en vont nus par tes chemins couleur de chair de mangue, et de ces longues fleurs roses que l’homme qui me traînait mit enfin sur mes genoux quand, les larmes aux yeux, accablé d’un mal, je roulais sous ton ciel pluvieux, mâchant une feuille de cinnamome.


PAGODE


Je descends de ma voiture et un épouvantable mendiant marque le commencement de la route. D’un œil unique plein de sang et d’eau, d’une bouche dont la lèpre, la dépouillant de ses lèvres, a découvert jusqu’aux racines les dents jaunes comme des os et longues comme des incisives de lapin, il regarde ; et le reste de sa figure n’est plus rien. Des rangées de misérables, d’ailleurs, garnissent les deux côtés du chemin, qu’encombrent, à cette sortie de ville, les piétons, les portefaix et les brouettes à roue centrale chargées de femmes et de ballots. Le plus vieux et le plus gros est appelé le roi des mendiants ; devenu fou, de la mort de sa mère on dit qu’il en porte la tête avec lui sous ses vêtements. Les dernières, deux vieilles, ficelées dans des paquets de loques, la face noire de la poussière de la route où elles se prosternent par moments, chantent une de ces plaintes entrecoupées de longues aspirations et de hoquets, qui est le désespoir professionnel de ces abîmés.

Je vois la Pagode au loin entre les bosquets de bambous, et, prenant à travers champs, je coupe au court.

La campagne est un vaste cimetière. Partout, des cercueils ; des monticules couverts de roseaux flétris, et, dans l’herbe sèche, des rangées de petits pieux en pierre, des statues mitrées, des lions, indiquent les sépultures antiques. Les corporations, les riches, ont bâti des édifices entourés d’arbres et de haies. Je passe entre un hospice pour les animaux et un puits rempli de cadavres de petites filles dont leurs parents se sont débarrassés. On l’a bouché, une fois comble ; il en faudra creuser un autre.

Il fait chaud ; le ciel est pur ; je marche dans la lumière de Décembre.

Les chiens me voient, aboient, s’enfuient ; j’atteins, je dépasse les villages aux toits noirs, je traverse les champs de cotonniers et de fèves, les ruisseaux sur de vieux ponts usés, et, laissant à ma droite de grands bâtiments déserts (c’est une usine à poudre), j’arrive. On entend un bruit de sonnettes et de tambour.

J’ai devant moi la tour à sept étages. Un Indien à turban doré, un Parsi coiffé d’un coude de poêle en soie prune y entrent ; deux autres messieurs circulent sur le dernier balcon.

Il faut d’abord parler de la Pagode proprement dite.

Elle se compose de trois cours et de trois temples, flanqués de chapelles accessoires et de dépendances. Le lieu religieux ici n’enferme pas, comme en Europe, unique et clos, le mystère d’une foi et d’un dogme circonscrits. Sa fonction n’est pas de défendre contre les apparences extérieures l’absolu ; il établit un certain milieu, et, suspendu en quelque sorte au ciel, l’édifice mêle toute la nature à l’offrande qu’il constitue. Multiple, de plain pied avec le sol, il exprime, par les relations d’élévation et de distance des trois arcs de triomphe ou temples qu’il lui consacre, l’espace ; et Bouddha, prince de la Paix, y habite avec tous les dieux. L’architecture chinoise supprime, pour ainsi dire, les murs ; elle amplifie et multiplie les toits, et, en exagérant les cornes qui se relèvent d’un élégant élan, elle en retourne vers le ciel le mouvement et la courbure ; ils demeurent comme suspendus, et, plus la fabrique du toit sera ample et chargée, plus, par sa lourdeur même, s’en accroîtra la légèreté, de toute l’ombre que projette au-dessous de lui son envergure. De là l’emploi des tuiles noires formant des rainures profondes et de fortes côtes, qui, en haut laissant entre elles des jours, détachent et dégagent le faîte : amenuisé, fleuri, il découpe dans l’air lucide sa frise. Le temple est donc un portique, un dais, une tente dont les coins relevés sont attachés à la nue, et les idoles de la terre sont installées dans son ombre.

Un gros poussah doré habite sous le premier portique. Son pied droit, retiré de dessous lui, indique la troisième attitude de la méditation, où subsiste la conscience. Ses yeux sont fermés, mais sous l’épidémie d’or laissant voir la chair rouge d’une bouche distendue dont l’ouverture longue comme un soupirail s’élargit aux coins comme un 8, il rit, de ce rire d’une face qui dort. De quoi jouit l’obèse ascète ? Que voit-il de ses yeux fermés ? De chaque côté de la salle, deux à droite, deux à gauche, quatre colosses peints et vernis, aux jambes courtes, aux torses énormes, sont les quatre démons, les gardiens des quatre plages du ciel. Imberbes comme des enfants, l’un agite des serpents, un autre joue de la viole, un autre brandit, un engin cylindrique pareil à un parasol fermé ou à un pétard. Je pénètre dans la seconde cour ; un grand brûle-parfum de fonte, tout couvert d’écriture, se dresse au milieu.

Je suis en face du pavillon principal. Sur les arêtes du toit, des groupes de petits personnages coloriés se tiennent debout comme s’ils passaient d’un côté à l’autre ou montaient en conversant. Sur le faîte, aux angles, deux poissons roses, dont les longues palpes de cuivre tremblotent, se recourbent, la queue en l’air ; au centre, les deux dragons se disputent le joyau mystique. J’entends des chants et des batteries de timbres, et par la porte ouverte je vois évoluer les bonzes.

La salle est haute et spacieuse, quatre ou cinq colosses dorés en occupent le fond. Le plus grand est assis au milieu sur un trône. Ses yeux et sa bouche sont clos, ses pieds retirés sous lui et sa main qui pend dans le « geste du témoignage » indique la terre. Tel, sous l’arbre sacré, se conçut le parfait Bouddha : échappé à la roue de la vie, il participe à sa propre immobilité. D’autres, juchés au-dessus de lui, choient, des mêmes yeux baissés, leurs abdomens. Assis sur le lotus, ce sont les Bouddhas célestes, Avalok-hita, Amitabha, le Bouddha de la lumière sans mesure, le Bouddha du Paradis de l’Ouest. À leurs pieds les bonzes accomplissent les rites. Ils ont une robe grise, un grand manteau d’un ton léger de rouille attaché sur l’épaule comme une toge, des houseaux de toile blanche, et quelques-uns, une sorte de mortier sur la tête. Les autres exhibent des crânes où des marques blanches de moxas indiquent le nombre des vœux. Les uns derrière les autres, en file, ils évoluent, marmottant. Le dernier qui passe est un garçon de douze ans. Je gagne, par le côté, la troisième cour, et voici le troisième temple.

Quatre bonzes, juchés sur des escabeaux, décantent à l’intérieur de la porte. Leurs chaussures sont restées à terre devant eux, et sans pieds détachés, impondérables, ils siègent sur leur propre pensée. Ils ne font pas un mouvement ; leur bouche, leurs yeux fermés n’apparaissent plus que comme des plis et des mèches de rides dans la chair macérée de leurs visages, pareils à la cicatrice de l’ombilic. La conscience de leur inertie suffit à la digestion de leur intelligence. Sous une niche, dans le milieu de la salle, je distingue les membres luisants d’un autre Bouddha. Une confuse assistance d’idoles est rangée le long des murs, dans l’obscurité.

Me retournant, je vois le temple central par derrière. Au haut du mur d’accul, un tympan polychrome représente quelque légende parmi les oliviers. Je rentre. Le derrière du reposoir où les colosses sont exposés est une grande sculpture peinte : l’Amitofou monte au ciel au milieu des flammes et des démons. Le soleil latéral, passant par les ouvertures treillissées qu’on a ménagées au haut de la paroi, balaie de ses rayons horizontaux la caisse sombre de la salle.

Les bonzes continuent la cérémonie. Agenouillés maintenant devant les colosses, ils psalmodient un chant dont le coryphée, debout devant une cloche à forme de tonne, mène le train scandé de batteries de tambour et de coups de sonnette ; il choque à chaque verset la jarre, tirant de sa panse d’airain une voix volumineuse. Puis, debout en face l’un de l’autre, sur deux lignes, ils récitent quelque litanie.

Les bâtiments latéraux sont destinés à l’habitation des bonzes. L’un d’eux entre, portant un seau d’eau. Je regarde le réfectoire où les bols à riz sont disposés deux par deux sur les tables vides.

Me voici de nouveau devant la tour.

De même que la Pagode exprime par son système de cours et d’édifices l’étendue et les dimensions de l’espace, la tour en est la hauteur. Juxtaposée au ciel, elle lui confère une mesure. Les sept étages octogonaux sont une coupe des sept cieux mystiques. L’architecte en a pincé les cornes et relevé les bords avec art ; chaque étage produit au-dessous de lui son ombre ; à chaque angle de chaque toit il a attaché une sonnette, et le globule du battant pend au dehors. Syllabe liée, elle est de chaque ciel la voix imperceptible, et le son inentendu y est suspendu comme une goutte.

Je n’ai pas autre chose à dire de la Pagode. Je ne sais comment on la nomme.


VILLE LA NUIT


Il pleut doucement, la nuit est venue. Le policier prend la tête, et, cessant de parler de l’époque où, marmiton lui-même dans le corps d’occupation, il vit le chef de bataillon installé dans le sanctuaire du Génie de la Longévité, il tourne à gauche. Le chemin que nous suivons est singulier : par une série de venelles, de passages, d’escaliers et de poternes, nous débouchons dans la cour du temple, qui, de ses bâtiments aux faîtes onglés, aux longues cornes angulaires, fait au ciel nocturne un cadre noir.

Un feu sourd émane du portique obscur. Nous pénétrons dans la salle.

L’antre est rempli d’encens, embrasé d’une clarté rouge ; on ne voit point le plafond. Une grille de bois sépare l’idole de ses clients et de la table des offrandes où sont déposés des guirlandes de fruits et des bols de nourriture ; on distingue vaguement le visage barbu du géant. Les prêtres, assis autour d’une table ronde, dînent. Contre le mur, un tambour, énorme comme un foudre, un grand gong en forme d’as de pique. Deux cierges rouges, pareils à des pilastres carrés, se perdent dans la fumée et la nuit où flottent vaguement des banderolles.

En marche !

L’étroit boyau des rues où nous sommes engagés au milieu d’une foule obscure n’est éclairé que par les boutiques qui le bordent, ouvertes tout entières comme de profonds hangars. Ce sont des ateliers de menuiserie, de gravure, des échoppes de tailleurs, de cordonniers et de marchands de fourrures ; d’innombrables cuisines, d’où, derrière l’étalage des bols pleins de nouilles ou de bouillon, s’échappe un cri de friture ; des enfoncements noirs où l’on entend un enfant qui pleure ; parmi des empilements de cercueils, un feu de pipe ; une lampe, d’un jet latéral, éclaire d’étranges fouillis. Aux coins des rues, au tournant des massifs petits ponts de pierre, derrière des barreaux de fer dans une niche, on distingue entre deux chandelles rouges des idoles naines. Après un long chemin sous la pluie, dans la nuit, dans la boue, nous nous trouvons soudain dans un cul-de-sac jaune qu’une grosse lanterne éclaire d’un feu brutal. Couleur de sang, couleur de peste, les hauts murs de la fosse où nous sommes sont badigeonnés d’une ocre si rouge qu’ils paraissent dégager eux-mêmes la lumière. Une porte fait sur notre droite un trou rond.

Une cour. Il y a encore là un temple.

C’est une salle ténébreuse d’où s’exhale une odeur de terre. Elle est garnie d’idoles, qui, des trois côtés de la pièce disposées sur deux files, brandissent des épées, des luths, des roses et des branches de corail : on nous dit que ce sont « les Années de la Vie humaine ». Tandis que je cherche à reconnaître la vingt-septième, je suis resté le dernier, et, avant de partir, j’ai l’idée de regarder dans le recoin qui se trouve de l’autre côté de la porte. Un démon brun à quatre paires de bras, la face convulsée par la rage, s’y tient caché comme un assassin.

En marche ! Les rues deviennent de plus en plus misérables, nous longeons de hautes palissades de bambous, et, enfin, franchissant la porte du Sud, nous tournons vers l’Est. Le chemin suit la base de la haute muraille crénelée. À l’autre main se creuse la profonde tranchée d’un arroyo. Nous voyons, au fond, les sampans éclairés par le feu des marmites : un peuple d’ombres y grouille, pareil aux mânes infernaux.

Et c’est sans doute cette rive lamentable qui formait le terme obscurément proposé à notre exploration, car nous revenons sur nos pas. Cité des lanternes, nous voici derechef parmi le chaos de tes dix mille visages.

Si l’on cherche l’explication, la raison qui si complètement distingue de tous souvenirs la ville où nous cheminons, on est bientôt frappé de ce fait : il n’y a pas de chevaux dans les rues. La cité est purement humaine. Les Chinois observent ceci d’analogue à un principe de ne pas employer un auxiliaire animal et mécanique à la tâche qui peut faire vivre un homme. Cela explique l’étroitesse des rues, les escaliers, les ponts courbes, les maisons sans murs, les cheminements sinueux des venelles et des couloirs. La ville forme un tout cohérent, un gâteau industrieux communiquant avec lui-même dans toutes ses parties, foré comme une fourmilière. Quand la nuit vient, chacun se barricade. Le jour, il n’y a pas de portes, je veux dire pas de portes qu’on ferme. La porte n’a point ici de fonction officielle : ce n’est qu’une ouverture façonnée ; pas de mur qui, par quelque fissure, ne puisse livrer passage à un être leste et mince. Les larges rues nécessaires aux mouvements généraux et sommaires d’une vie simplifiée et automatique ne sauraient se retrouver ici. Ce ne sont que des couloirs collecteurs, des passages ménagés.

Une fumerie d’opium, le marché aux prostituées, les derniers remplissent le cadre de mon souvenir. La fumerie est un vaste vaisseau, vide de toute la hauteur de ses deux étages qui superposent leurs terrasses intérieures. La demeure est remplie d’une fumée bleue, on aspire une odeur de marron brûlé. C’est un parfum profond, puissant, macéré, chargé comme un coup de gong. Fumigation sépulcrale, elle établit entre notre air et le songe une atmosphère moyenne que le client de ces mystères inhale. On voit à travers le brouillard les feux des petites lampes à opium, telles que les âmes des fumeurs qui vont arriver plus nombreux, maintenant il est trop tôt.

Sur d’étroits escabeaux, la tête casquée de fleurs et de perles, vêtues d’amples blouses de soie et de larges pantalons brodés, immobiles et les mains sur les genoux, les prostituées, telles que des bêtes à la foire, attendent dans la rue, dans le pêle-mêle et la poussée des passants. À côté des mères et vêtues comme elles, aussi immobiles, des petites filles sont assises sur le même banc. Derrière, un brûlot de pétrole éclaire l’ouverture de l’escalier.

Je passe, et j’emporte le souvenir d’une vie touffue, naïve, désordonnée, d’une cité à la fois ouverte et remplie, maison unique d’une famille multipliée. Maintenant, j’ai vu la ville d’autrefois, alors que libre de courants généraux l’homme habitait son essaim dans un désordre naïf. Et c’est, en effet, de tout le passé que j’eus l’éblouissement de sortir, quand, dans le tohu-bohu des brouettes et des chaises à porteur, au milieu des lépreux et des convulsionnaires franchissant la double poterne, je vis éclater les lampes électriques de la Concession.


JARDINS


Il est trois heures et demie. Deuil blanc : le ciel est comme offusqué d’un linge. L’air est humide et cru.

J’entre dans la cité. Je cherche les jardins.

Je marche dans un jus noir. Le long de la tranchée dont je suis le bord croulant, l’odeur est si forte qu’elle est comme explosive. Cela sent l’huile, l’ail, la graisse, la crasse, l’opium, l’urine, l’excrément et la tripaille. Chaussés d’épais cothurnes ou de sandales de paille, coiffés du long capuce du foumao ou de la calotte de feutre, emmanchés de caleçons et de jambières de toile ou de soie, je marche au milieu de gens à l’air hilare et naïf.

Le mur serpente et ondule, et sa crête, avec son arrangement de briques et de tuiles à jour, imite le dos et le corps d’un dragon qui rampe ; une façon, dans un flot de fumée qui boucle, de tête le termine. — C’est ici. Je heurte mystérieusement à une petite porte noire : on ouvre. Sous des toits surplombants, je traverse une suite de vestibules et d’étroits corridors. Me voici dans le lieu étrange.

C’est un jardin de pierres. — Comme les anciens dessinateurs italiens et français, les Chinois ont compris qu’un jardin, du fait de sa clôture, devait se suffire à lui-même, se composer dans toutes ses parties. Ainsi la nature s’accommode singulièrement à notre esprit, et, par un accord subtil, le maître se sent, où qu’il porte son œil, chez lui. De même qu’un paysage n’est pas constitué par de l’herbe et par la couleur des feuillages, mais par l’accord de ses lignes et le mouvement de ses terrains, les Chinois construisent leurs jardins à la lettre, avec des pierres. Ils sculptent au lieu de peindre. Susceptible d’élévations et de profondeurs, de contours et de reliefs, par la variété de ses plans et de ses aspects, la pierre leur a semblé plus docile et plus propre que le végétal, réduit à son rôle naturel de décoration et d’ornement, à créer le site humain. La nature elle-même a préparé les matériaux, suivant que la main du temps, la gelée, la pluie, use, travaille la roche, la fore, l’entaille, la fouille d’un doigt profond. Visages, animaux, ossatures, mains, conques, torses sans tête, pétrifications comme d’un morceau de foule figée, mélangée de feuillages et de poissons, l’art chinois se saisit de ces objets étranges, les imite, les dispose avec une subtile industrie.

Le lieu ici représente un mont fendu par un précipice et auquel des rampes abruptes donnent accès. Son pied baigne dans un petit lac que recouvre à demi une peau verte et dont un pont en zigzag complète le cadre biais. Assise sur des pilotis de granit rose, la maison-de-thé mire dans le vert-noir du bassin ses doubles toits triomphaux, qui, comme des ailes qui se déploient, paraissent la lever de terre. Là-bas, fichés tout droit dans le sol comme des chandeliers de fer, des arbres dépouillés barrent le ciel, dominent le jardin de leurs statures géantes. Je m’engage parmi les pierres, et par un long labyrinthe dont les lacets et les retours, les montées et les évasions, amplifient, multiplient la scène, imitent autour du lac et de la montagne la circulation de la rêverie, j’atteins le kiosque du sommet. Le jardin paraît creux au-dessous de moi comme une vallée, plein de temples et de pavillons, et au milieu des arbres apparaît le poème des toits.

Il en est de hauts et de bas, de simples et de multiples, d’allongés comme des frontons, de turgides comme des sonnettes. Ils sont surmontés de frises historiées, décorés de scolopendres et de poissons : la cime arbore à l’intersection ultime de ses arêtes, — cerf, cigogne, autel, vase ou grenade ailée, — emblème. Les toitures dont les coins remontent, comme des bras on relève une robe trop ample, ont des blancheurs grasses de craie, de noirs de suie jaunâtres et mats. L’air est vert, comme lorsqu’on regarde au travers d’une vieille vitre.

L’autre versant nous met face au grand Pavillon, et la descente qui lentement me ramène vers le lac par des marches irrégulières gradue d’autres surprises. À l’issue d’un couloir, je vois les cinq ou six cornes du toit dont le corps m’est dérobé pointer en désordre contre le ciel. Rien ne peint le jet ivre de ces proues fées, la fière élégance de ces pédoncules fleuris qui dirigent obliquement vers la nue chagrine un lys. Pourvue de cette fleur, la forte membrure se relève comme une branche qu’on lâche.

J’ai atteint le bord de l’étang, dont les tiges des lotus morts traversent l’eau immobile. Le silence est profond comme dans un carrefour de forêt l’hiver.

Ce lieu harmonieux fut construit pour le plaisir des membres du « Syndicat du commerce des haricots et du riz », qui, sans doute, par les nuits de printemps, y viennent boire le thé en regardant briller le bord inférieur de la lune.

L’autre jardin est plus singulier.

Il faisait presque nuit, quand, pénétrant dans l’enclos carré, je le vis jusqu’à ses murs rempli par un vaste paysage. Qu’on se figure un charriement de rochers, un chaos, une mêlée de blocs culbutés, entassés là par une mer en débâcle, une vue sur une région de colère, campagne blême telle qu’une cervelle divisée de fissures entre-croisées. Les Chinois font des écorchés de paysages. Inexplicable comme la nature, ce petit coin paraissait vaste et complexe comme elle. Du milieu de ces rocailles s’élevait un pin noir et tors ; la minceur de sa tige, la couleur de ses houppes hérissées, la violente dislocation de ses axes, la disproportion de cet arbre unique avec le pays fictif qu’il domine, — tel qu’un dragon qui, fusant de la terre comme une fumée, se bat dans le vent et la nuée, — mettaient ce lieu hors de tout, le constituaient grotesque et fantastique. Des feuillages funéraires, çà et là, ifs, thuyas, de leurs noirs vigoureux, animaient ce bouleversement. Saisi d’étonnement, je considérais ce document de mélancolie. Et du milieu de l’enclos, comme un monstre, un grand rocher se dressait dans la basse ombre du crépuscule comme un thème de rêverie et d’énigme.


FÊTE DES MORTS LE SEPTIÈME MOIS


Ces lingots de carton sont la monnaie des morts. Dans un papier mince on a découpé des personnes, des maisons, des animaux. « Patrons » de la vie, le défunt se fait suivre de ces légers simulacres, et, brûlés, ils l’accompagnent où il va. La flûte guide les âmes, le coup du gong les rassemble comme des abeilles. Dans les noires ténèbres, l’éclat de la flamme les apaise et les rassasie.

Le long de la berge, les barques toutes prêtes attendent que la nuit soit venue. Au bout d’une perche est fixé un oripeau écarlate, et, soit qu’attaché au ciel couleur de feuille, le fleuve par ce tournant ait l’air d’en dériver les eaux, soit que, sous les nues accumulées, il roule obscurément sa masse pullulante, à la proue le brûlot flamboyant, au mât le feston ballotté des lanternes rehausse d’une touche ardente l’air éteint, comme dans une chambre spacieuse une chandelle que l’on tient au poing éclaire le vide solennel de la nuit. Cependant, le signal est donné ; les flûtes éclatent, le gong tonne, les pétards pètent, les trois bateliers s’attellent à la longue godille. La barque part et vire, laissant dans le mouvement de son sillage une file de feux : quelqu’un sème de petites lampes. Lueurs précaires, sur la vaste coulée des eaux opaques, cela clignote un instant et périt. Un bras saisissant le lambeau d’or, la botte de feu qui fond et flamboie dans la fumée, en touche le tombeau des eaux : l’éclat illusoire de la lumière, tels que des poissons, fascine les froids noyés. D’autres barques illuminées vont et viennent ; on entend au loin des détonations, et sur les bateaux de guerre deux clairons, s’enlevant l’un à l’autre la parole, sonnent ensemble l’extinction des feux.

L’étranger attardé qui, du banc où il demeure, considère la vaste nuit ouverte devant lui comme un atlas, entendra revenir la barque religieuse. Les falots se sont éteints, l’aigre hautbois s’est tu, mais sur un battement précipité de baguettes, étoffé d’un continu roulement de tambour, le métal funèbre continue son tumulte et sa danse. Qui est-ce qui tape ? Cela éclate et tombe, finit, repart, et tantôt c’est un vacarme comme si des mains impatientes battaient la lame suspendue entre deux mondes, et tantôt avec solennité sous des coups espacés elle répercute à pleine voix le heurt. Le bateau se rapproche, il longe la rive et la flotte des barques amarrées, et, s’engagent dans l’ombre épaisse des pontons à opium, le voici à mes pieds. Je ne vois rien, mais l’orchestre funèbre, qui d’un long intervalle, à la mode de chiens qui hurlent, s’était tu, fait de nouveau explosion dans les ténèbres.

Ce sont les fêtes du septième mois, où la Terre entre dans son repos.

Sur la route, les traîneurs de petites voitures ont fiché en terre, entre leurs pieds, des bâtons d’encens et de petits bouts de chandelles rouges. Il faut rentrer : demain je viendrai m’asseoir à la même place. Tout s’est tu, et tel qu’un mort sans yeux au fond de l’infini des ondes, encore, j’entends le ton du sistre sépulcral, la clameur du tambour de fer dans l’ombre compacte heurté d’un coup terrible.


PENSÉE EN MER


Le bateau fait sa route entre les îles ; la mer est si calme qu’on dirait qu’elle n’existe pas. Il est onze heures du matin, et l’on ne sait s’il pleut ou non.

La pensée du voyageur se reporte à l’année précédente. Il revoit sa traversée de l’Océan dans la nuit et la rafale, les ports, les gares, l’arrivée le dimanche gras, le roulement vers la maison, tandis que d’un œil froid il considérait au travers de la glace souillée de boue les fêtes hideuses de la foule. On allait lui remontrer les parents, les amis, les lieux, et puis il faut de nouveau partir. Amère entrevue ! comme s’il était permis à quelqu’un d’étreindre son passé.

C’est ce qui rend le retour plus triste qu’un départ. Le voyageur rentre chez lui comme un hôte ; il est étranger à tout, et tout lui est étrange. Servante, suspends seulement le manteau de voyage et ne l’emporte point. De nouveau, il faudra partir ! À la table de famille le voici qui se rassied, convive suspect et précaire. Mais, parents, non ! Ce passant que vous avez accueilli, les oreilles pleines du fracas des trains et de la clameur de la mer, oscillant, comme un homme qui rêve, du profond mouvement qu’il sent encore sous ses pieds et qui va le remporter, n’est plus le même homme que vous conduisîtes au quai fatal. La séparation a eu lieu, et l’exil où il est entré le suit.


VILLES


De même qu’il y a des livres sur les ruches, sur les cités de nids, sur la constitution des colonies de madrépores, pourquoi n’étudie-t-on pas les villes humaines ?

Paris, capitale du Royaume, dans son développement égal et concentrique, multiplie, en l’élargissant, l’image de l’île où il fut d’abord enfermé. Londres, juxtaposition d’organes, emmagasine et fabrique. New-York est une gare terminus, on a bâti des maisons entre les tracks, un pier de débarquement, une jetée flanquée de wharfs et d’entrepôts ; comme la langue qui prend et divise les aliments, comme la luette au fond de la gorge placée entre les deux voies, New-York entre ses deux rivières, celle du Nord et celle de l’Est, a, d’un côté, sur Long Island, disposé ses docks et ses soutes ; de l’autre, par Jersey City et les douze lignes de chemins de fer qui alignent leurs dépôts sur l’embankment de l’Hudson, elle reçoit et expédie les marchandises de tout le continent et l’Ouest ; la pointe active de la cité, tout entière composée de banques, de bourses et de bureaux, est comme l’extrémité de cette langue qui, pour ne plus continuer que la figure, se porte incessamment d’un point à l’autre. Boston est composé de deux parties : la nouvelle ville, pédantesque, avare, telle qu’un homme qui, exhibant sa richesse et sa vertu, les garde pour lui, comme si les rues, par le froid, se faisaient plus muettes et plus longues pour écouter avec plus de haine les pas du piéton qui les suit, ouvrant de tous côtés des avenues, grince des dents à la bise ; le monticule de la vieille ville, telle qu’un colimaçon, contient tous les replis du trafic, de la débauche et de l’hypocrisie. Les rues des villes chinoises sont faites pour un peuple habitué à marcher en file : dans le rang interminable et qui ne commence pas, chaque individu prend sa place : entre les maisons, pareilles à des caisses défoncées d’un côté dont les habitants dorment pêle-mêle avec les marchandises, on a ménagé ces interstices.

N’y aurait-il pas des points spéciaux à étudier ? la géométrie des rues, la mesure des angles, le calcul des carrefours ? la disposition des axes ? tout ce qui est mouvement ne leur est-il pas parallèle ? tout ce qui est repos ou plaisir, perpendiculaire ?


THÉÂTRE


Le palais de la Corporation Cantonaise a le recoin de son dieu d’or, sa salle intérieure, où de grands sièges placés avec solennité au milieu invitent, moins au repos, vacants, qu’ils ne l’indiquent, et, comme les clubs européens disposent d’une bibliothèque, on a, de l’autre côté de la cour qui précède tout l’édifice, établi avec parade et pompe le théâtre. C’est, en retrait entre deux bâtiments, une terrasse de pierre : bloc haut et droit, et constituée de la seule différence de son niveau, la scène entre les coulisses et la foule dont elle surpasse la tête établit sa marche vaste et plate. Une toiture carrée l’obombre et la consacre comme un dais ; un second portique qui la précède et l’encadre de ses quatre piliers de granit lui confère la solennité et la distance. La comédie y évolue, la légende s’y raconte elle-même, la vision de la chose qui fut s’y révèle dans un roulement de tonnerre.

Le rideau, comparable à ce voile qu’est la division du sommeil, ici n’existe pas. Mais, comme si chacun, y arrachant son lambeau, s’était pris dans l’infranchissable tissu, dont les couleurs et l’éclat illusoire sont comme la livrée de la nuit, chaque personnage dans sa soie ne manifeste rien de lui-même que le mouvement dont il bouge ; sous le plumage de son rôle, la tête coiffée d’or, la face cachée sous le fard et le masque, ce n’est plus qu’un geste et une voix. L’empereur pleure sur son royaume, la princesse injustement accusée fuit chez les monstres et les sauvages, les armées défilent, les combats se livrent, les années et les distances d’un geste s’effacent, les débats s’engagent devant les vieillards, les dieux descendent, le démon surgit d’un pot. Mais jamais, comme engagé dans l’exécution d’un chant ou d’une multiple danse, aucun des personnages pas plus que de cela qui le vêt, ne sort du rythme et de la mélopée générale qui mesure les distances et règle les évolutions. L’orchestre par derrière, qui tout au long de la pièce mène son tumulte évocatoire, comme si, tels que les essaims d’abeilles qu’on rassemble en heurtant un chaudron, les phantasmes scéniques devaient se dissiper avec le silence, a moins le rôle musical qu’il ne sert de support à tout, jouant, pour ainsi dire le souffleur, et répondant pour le public. C’est lui qui entraîne ou ralentit le mouvement, qui relève d’un accent plus aigu le discours de l’acteur, ou qui, se soulevant derrière lui, lui en renvoie, aux oreilles, la bouffée et la rumeur. Il y a des guitares, des morceaux de bois, que l’on frappe comme des tympans, que l’on heurte comme des castagnettes, une sorte de violon monocorde qui, comme un jet d’eau dans une cour solitaire, du filet de sa cantilène plaintive soutient le développement de l’élégie ; et enfin, dans les mouvements héroïques, la trompette. C’est une sorte de bugle à pavillon de cuivre, dont le son chargé d’harmoniques a un éclat incroyable et un mordant terrible. C’est comme un cri d’âne, comme une vocifération dans le désert, une fanfare vers le soleil, une clameur éructée d’un cartilage d’éléphant ! Mais la place principale est tenue par les gongs et cymbales dont le tapage discordant excite et prépare les nerfs, assourdit la pensée qui, dans une sorte de sommeil, ne vit plus que du spectacle qui lui est présenté. Cependant, sur le côté de la scène, suspendus dans des cages de jonc, deux oiseaux, pareils à des tourterelles (ce sont, paraît-il, des Pelitze, ils viennent de Tientsin), rivalisant innocemment avec le vacarme où ils baignent, filent un chant d’une douceur céleste. La salle sous le second portique et la cour tout entière sont emplies exactement d’une tarte de têtes vivantes, d’où émergent les piliers et les deux lions de grès à gueules de crapauds que coiffent des enfants assis. C’est un pavage de crânes et de faces rondes et jaunes, si dru qu’on ne voit pas les membres et les corps ; tous adhèrent, les cœurs du tas battant l’un contre l’autre. Cela oscille et d’un seul mouvement, tantôt tendant un rang de bras, est projeté contre la paroi de pierre de la scène, tantôt recule et se dérobe par les côtés. Aux galeries supérieures, les riches et les mandarins fument leurs pipes et boivent le thé dans des tasses à soucoupes de cuivre, envisageant comme des dieux le spectacle et les spectateurs. Comme les acteurs sont cachés dans leur robe, c’est ainsi, comme s’il se passait dans son sein même, que le drame s’agite sous l’étoffe vivante de la foule.


TOMBES.-RUMEURS


L’on monte, l’on descend ; on dépasse le grand banyan, qui, comme un Atlas s’affermissant puissamment sur ses axes tordus, du genou et de l’épaule a l’air d’attendre la charge du ciel : à son pied un petit édicule où l’on brûle tous les papiers que marque le mot noir, comme si, au rude dieu de l’arbre, on offrait un sacrifice d’écriture. L’on tourne, l’on se détourne, et, par un chemin sinueux, — vraiment sans que l’on fût ailleurs, car nos pas depuis le départ en sont accompagnés, — nous entrons dans le pays des tombes. Comme un saint en prière dans la solitude, l’étoile du soir voit au-dessous d’elle le soleil disparaître sous les eaux profondes et diaphanes.

La région funèbre que nous envisageons à la blême lumière d’un jour louche est tout entière couverte d’une bourre rude et jaune, telle qu’un pelage de tigre. Du pied au faîte, les collines entre lesquelles s’engage notre chemin, et, du côté opposé de la vallée, d’autres montagnes à perte de vue, sont forées de tombes comme une garenne de terriers.

La mort, en Chine, tient autant de place que la vie. Le défunt, dès qu’il a trépassé, devient une chose importante et suspecte, un protecteur malfaisant, — morose, quelqu’un qui est là et qu’il faut se concilier. Les liens entre les vivants et les morts se dénouent mal, les rites subsistent et se perpétuent. À chaque instant on va à la tombe de famille, on brûle de l’encens, on tire des pétards, on offre du riz et du porc, sous la forme d’un morceau de papier on dépose sa carte de visite et on la confirme d’un caillou. Les morts dans leur épais cercueil restent longtemps à l’intérieur de la maison, puis on les porte en plein air, ou on les empile dans de bas réduits, jusqu’à ce que le géomancien ait trouvé le site et le lieu. C’est alors qu’on établit, à grand soin la résidence funèbre, de peur que l’esprit, s’y trouvant mal, n’aille errer ailleurs. On taille les tombes dans le flanc des montagnes, dans la terre solide et primitive, et tandis que, pénible multitude, les vivants se pressent dans le fond des vallées, dans les plaines basses et marécageuses, les morts, au large, en bon lieu, ouvrent leur demeure au soleil et à l’espace.

Elle affecte la forme d’un Ω appliqué sur la pente de la colline, et dont le demi-cercle de pierre prolongé par des accolades entoure le mort qui, comme un dormeur sous les draps, fait au milieu sa bosse : c’est ainsi que la terre, lui ouvrant, pour ainsi dire, les bras, le fait sien et se le consacre à elle-même. Devant est placée la tablette où sont inscrits les titres et le nom, car les Chinois pensent qu’un certain tiers de l’âme, s’arrêtant à lire son nom, séjourne dessus. Elle forme comme le retable d’un autel de pierre sur lequel on dépose les offrandes symétriques, et, au devant, la tombe, de l’arrangement cérémonial de ses degrés et de ses balustrades, accueille, initie la famille vivante qui, aux jours solennels, vient y honorer ce qui reste de l’ancêtre défunt : l’hiéroglyphe primordial et testamentaire. En face l’hémicycle réverbère l’invocation.

Toute terre qui s’élève au-dessus de la boue est occupée par les tombes vastes et basses, pareilles à des orifices de puits bouchés. Il en est de petites aussi, de simples et de multiples, de neuves, et d’autres qui paraissent aussi vieilles que les rocs où elles sont accotées. La plus considérable se trouve en haut de la montagne et comme dans le pli de son cou : mille hommes ensemble pourraient s’agenouiller dans son enceinte.

J’habite moi-même ce pays de sépultures, et, par un chemin différent, je regagne le sommet de la colline où est ma maison.

La ville se trouve au bas, de l’autre côté du large Min jaune qui, entre les piles du pont des Dix-Mille-Ages, précipite ses eaux violentes et profondes. Le jour, on voit, tel que la margelle des tombes dont j’ai parlé, se développer le rempart de montagnes ébréchées qui enserre la ville (des pigeons qui volent, la tour au milieu d’une pagode font sentir l’immensité de cet espace), des toits biscornus, deux collines couvertes d’arbres, s’élevant d’entre les maisons, et sur la rivière une confusion de trains de bois et de jonques aux poupes historiées comme des images. Mais maintenant il fait trop sombre : à peine un feu qui au-dessous de moi pique le soir et la brume, et, par le chemin que je connais, m’insinuant sous l’ombrage funèbre des pins, je gagne mon poste habituel, ce grand tombeau triple, noir de mousse et de vieillesse, oxydé comme une armure, qui domine obliquement l’espace de son parapet suspicieux.

Je viens ici pour écouter.

Les villes chinoises n’ont ni usines, ni voitures : le seul bruit qui y soit entendu quand vient le soir et que le fracas des métiers cesse, est celui de la voix humaine. C’est cela que je viens écouter, car quelqu’un, perdant son intérêt dans le sens des paroles que l’on profère devant lui, peut leur prêter une oreille plus subtile. Près d’un million d’habitants vivent là : j’écoute cette multitude parler sous le lac de l’air. C’est une clameur à la fois torrentielle et pétillante, sillonnée de brusques forte, tels qu’un papier qu’on déchire. Je crois même distinguer parfois une note et des modulations, de même qu’on accorde un tambour, en posant son doigt aux places justes. La ville à divers moments de la journée fait-elle une rumeur différente ? Je me propose de le vérifier. — En ce moment, c’est le soir : on fait une immense publication des nouvelles de la journée. Chacun croit qu’il parle seul : il s’agit de rixes, de nourriture, de faits de ménage, de famille, de métier, de commerce, de politique. Mais sa parole ne périt pas : elle porte, de l’innombrable addition de la voix collective où elle participe. Dépouillée de la chose qu’elle signifie, elle ne subsiste plus que par les éléments inintelligibles du son qui la convoie, l’émission, l’intonation, l’accent. Or, comme il y a un mélange entre les sons, se fait-il une communication entre les sens, et quelle est la grammaire de ce discours commun ? Hôte des morts, j’écoute longtemps ce murmure, le bruit que fait la vie, de loin.

Cependant il est temps de revenir. Les pins entre les hauts fûts desquels je poursuis ma route accroissent d’ombre la nuit. C’est l’heure où l’on commence à voir les mouches à feu, lares de l’herbe. Comme dans la profondeur de la méditation, si vite que l’esprit n’en peut percevoir que la lueur même, une indication soudaine, c’est ainsi que l’impalpable miette de feu brille en même temps et s’éteint.


L’ENTRÉE DE LA TERRE


Plutôt que d’en assaillir le flanc de la pointe ferrée de mon bâton, j’aime mieux voir, de ce fond plat de la plaine où je chemine, les montagnes autour de moi dans la gloire de l’après-midi siéger comme cent vieillards. Le soleil de la Pentecôte illumine la Terre nette et parée et profonde comme une église. L’air est si frais et si clair qu’il me semble que je marche nu, tout est paix. On entend de toutes parts, comme un cri de flûte, la note à l’unisson des norias qui montent l’eau dans les champs (trois par trois, hommes et femmes, accrochés des bras à leur poutre, riants, la face couverte de sueur, dansent sur la triple roue), et devant les pas du promeneur s’ouvre l’étendue aimable et solennelle.

Je mesure de l’œil le circuit qu’il me faudra suivre. Par ces étroites chaussées de terre qui encadrent les rizières (je sais que, du haut de la montagne, la plaine avec ses champs ressemble à un vieux vitrail aux verres irréguliers enchâssés dans des mailles de plomb : les collines et les villages en émergent nettement), j’ai fini par rejoindre le chemin dallé.

Il traverse les rizières et les bois d’orangers, — les villages gardés à une issue par leur grand banyan (le Père, à qui tous les enfants du pays sont donnés à adoption), à l’autre, non loin des puits à eau et à engrais, par le fanum des génies municipaux, qui, tous deux, armés de pied en cap et l’arc au ventre, peints sur la porte tordent l’un vers l’autre leurs yeux tricolores ; et à mesure que j’avance, tournant la tête à droite et à gauche, je goûte la lente modification des heures. Car, perpétuel piéton, juge sagace de la longueur des ombres, je ne perds rien de l’auguste cérémonie de la journée : ivre de voir, je comprends tout. Ce pont encore à franchir dans la paix coite de l’heure du goûter, ces collines à gravir et à descendre, cette vallée à passer, et entre trois pins je vois déjà ce roc ardu où il me faut occuper maintenant mon poste et assister à la consommation de ceci qui fut un jour.

C’est le moment de la solennelle Introduction où le Soleil franchit le seuil de la Terre. Depuis quinze heures il a passé la ligne de la mer incirconscrite, et comme un aigle immobile sur son aile qui examine au loin la campagne, il a gagné la plus haute partie du ciel. Voici maintenant qu’il incline sa course et la Terre s’ouvre pour le recevoir. La gorge qu’il va emboucher, comme dévorée par le feu, disparaît sous les rayons plus courts. La montagne où a éclaté un incendie envoie vers le ciel, comme un cratère, une colonne énorme de fumée, et là-bas, atteinte d’un dard oblique, la ligne d’un torrent forestier fulgure. Derrière s’étend la Terre de la Terre, l’Asie avec l’Europe, l’élévation, au centre, de l’Autel, la plaine immense, et puis, au bout du tout, comme un homme couché à plat ventre sur la mer, la France, et, dans le fort de la France, la Champagne gautière et labourée. L’on ne voit plus que le haut de la bosse d’or et, au moment qu’il disparaît, l’astre traverse tout le ciel d’un rayon noir et vertical. C’est le temps où la mer qui le suit arrive et, se soulevant hors de son lit avec un cri profond, vient heurter la Terre de l’épaule.

Maintenant il faut rentrer. Si haut que je dois lever le menton pour la voir et dégagée par un nuage, la cime du Kuchang est suspendue comme une île dans les étendues bienheureuses, et, ne pensant rien d’autre, je marche la tête isolée de mon corps, comme un homme que l’acidité d’un parfum trop fort rassasie.


RELIGION DU SIGNE


Que d’autres découvrent dans la rangée des caractères chinois, ou une tête de mouton, ou des mains, les jambes d’un homme, le soleil qui se lève derrière un arbre. J’y poursuis pour ma part un lacs plus inextricable.

Toute écriture commence par le trait ou ligne, qui, un, dans sa continuité, est le signe pur de l’individu. Ou donc la ligne est horizontale, comme toute chose qui dans le seul parallélisme à son principe trouve une raison d’être suffisante ; ou, verticale comme l’arbre et l’homme, elle indique l’acte et pose l’affirmation ; ou, oblique, elle marque le mouvement et le sens.

La lettre romaine a eu pour principe la ligne verticale ; le caractère chinois paraît avoir l’horizontale comme trait essentiel. La lettre d’un impérieux jambage affirme que la chose est telle ; le caractère est la chose tout entière qu’il signifie.

L’une et l’autre sont également des signes ; qu’on prenne, par exemple, les chiffres, l’une et l’autre en sont également les images abstraites. Mais la lettre est par essence analytique : tout mot qu’elle constitue est une énonciation successive d’affirmations que l’œil et la voix épellent ; à l’unité elle ajoute sur une même ligne l’unité, et le vocable précaire dans une continuelle variation se fait et se modifie. Le signe chinois développe, pour ainsi dire, le chiffre ; et, l’appliquant à la série des êtres, il en différencie indéfiniment le caractère. Le mot existe par la succession des lettres, le caractère par la proportion des traits. Et ne peut-on rêver que dans celui-ci la ligne horizontale indique, par exemple, l’espèce, la verticale, l’individu, les obliques dans leurs mouvements divers l’ensemble des propriétés et des énergies qui donnent au tout son sens, le point, suspendu dans le blanc, quelque rapport qu’il ne convient que de sous-entendre ? On peut donc voir dans le caractère chinois un être schématique, une personne scripturale, ayant, comme un être qui vit, sa nature et ses modalités, son action propre et sa vertu intime, sa structure et sa physionomie.

Par là s’explique cette piété des Chinois à l’écriture ; on incinère avec respect le plus humble papier que marque le mystérieux vestige. Le signe est un être, et, de ce fait qu’il est général, il devient sacré. La représentation de l’idée en est ici, en quelque sorte, l’idole. Telle est la base de cette religion scripturale qui est particulière à la Chine. Hier j’ai visité un temple Confucianiste.

Il se trouve dans un quartier solitaire où tout sent la désertion et la chute. Dans le silence et les solennelles ardeurs du soleil de trois heures, nous suivons la rue sinueuse. Notre entrée ne sera point par la grande porte dont les vantaux ont pourri dans leur fermeture : que la haute stèle marquée de l’officielle inscription bilingue garde le seuil âgé ! Une femme courte, râblée comme un cochon, nous ouvre des passages latéraux et d’un pied qui sonne nous pénétrons dans l’enclos désert.

Par les proportions de sa cour et des péristyles qui l’encadrent, par les larges entrecolonnements et les lignes horizontales de sa façade, par la répétition de ses deux énormes toits, qui d’un mouvement un relèvent ensemble leur noire et puissante volute, par la disposition symétrique des deux petits pavillons qui le précèdent et qui au sévère ensemble ajoutent l’agrément grotesque de leurs chapeaux octogones, l’édifice, appliquant les seules lois essentielles de l’architecture, a l’aspect savant de l’évidence, la beauté, pour tout dire, classique, due à une observation exquise de la règle.

Le temple se compose de deux parties. Je suppose que les allées hypœthrales avec la rangée des tablettes, chacune précédée de l’étroit et long autel de pierre, qui en occupent la paroi, offrent à une révérence rapide la série extérieure des préceptes. Mais levant le pied pour franchir le seuil barré au pas, nous pénétrons dans l’ombre du sanctuaire.

La salle vaste et haute a l’air, comme du fait d’une présence occulte, plus vide, et le silence, avec le voile de l’obscurité, l’occupe. Point d’ornements, point de statues. De chaque côté de la halle, nous distinguons, entre leurs rideaux, de grandes inscriptions, et, au devant, des autels. Mais au milieu du temple, précédés de cinq monumentales pièces de pierre, trois vases et deux chandeliers, sous un édifice d’or, baldaquin ou tabernacle, qui l’encadre de ses ouvertures successives, sur une stèle verticale sont inscrits quatre caractères.

L’écriture a ceci de mystérieux qu’elle parle. Nul moment n’en marque la durée, ici nulle position, le commencement du signe sans âge : il n’est bouche qui le profère. Il existe, et l’assistant face à face considère le nom lisible.

Énonciation avec profondeur dans le reculement des ors assombris du baldaquin, le signe entre les deux colonnes que revêt l’enroulement mystique du dragon, signifie son propre silence.

L’immense salle rouge imite la couleur de l’obscurité, et ses piliers sont revêtus d’une laque écarlate. Seuls, au milieu du temple, devant le sacré mot, deux fûts de granit blanc semblent des témoins, et la nudité même, religieuse et abstraite, du lieu.


LE BANYAN


Le banyan tire.

Ce géant ici, comme son frère de l’Inde, ne va pas ressaisir la terre avec ses mains, mais, se dressant d’un tour d’épaule, il emporte au ciel ses racines comme des paquets de chaînes. À peine le tronc s’est-il élevé de quelques pieds au-dessus du sol qu’il écarte laborieusement ses membres, comme un bras qui tire avant le faisceau de cordes qu’il a empoigné. D’un lent allongement le monstre qui hale se tend et travaille dans toutes les attitudes de l’effort, si dur que la rude écorce éclate et que les muscles lui sortent de la peau, Ce sont des poussées droites, des flexions et des arcs-boutements, des torsions de reins et d’épaules, des détentes de jarret, des jeux de cric et de levier, des bras qui, en se dressant et en s’abaissant, semblent enlever le corps de ses jointures élastiques. C’est un nœud de pythons, c’est une hydre qui de la terre tenace s’arrache avec acharnement. On dirait que le banyan lève un poids de la profondeur et le maintient de la machine de ses membres tendus.

Honoré de l’humble tribu, il est, à la porte des villages, le patriarche revêtu d’un feuillage ténébreux. On a, à son pied, installé un fourneau à offrandes, et dans son cœur même et l’écartement de ses branches, un autel, une poupée de pierre. Lui, témoin de tout le lieu, possesseur du sol qu’il enserre du peuple de ses racines, demeure, et, où que son ombre se tourne, soit qu’il reste seul avec les enfants, soit qu’à l’heure ou tout le village se réunit sous l’avancement tortueux de ses bois les rayons roses de la lune passant au travers des ouvertures de sa voûte illuminent d’un dos d’or le conciliabule, le colosse, selon la seconde à ses siècles ajoutée, persévère dans l’effort imperceptible.

Quelque part la mythologie honora les héros qui ont distribué l’eau à la région, et, arrachant un grand roc, délivré la bouche obstruée de la fontaine. Je vois debout dans le Banyan un Hercule végétal, immobile dans le monument de son labeur avec majesté. Ne serait-ce pas lui, le monstre enchaîné, qui vainc l’avare résistance de la terre, par qui la source sourd et déborde, et l’herbe pousse au loin, et l’eau est maintenue à son niveau dans la rizière ? Il tire.


VERS LA MONTAGNE


Sortant pieds nus sous la vérandah, je regarde vers la gauche : au front du mont, parmi les nues bouleversées, une touche de phosphore indique l’aube. Le mouvement des lampes par la maison, le manger dans l’ensommeillé et gourd, les paquets que l’on arrime : en route. Par la côte roide nous plongeons dans le faubourg indigène.

C’est l’heure indécise où les villes se réveillent. Déjà les cuisiniers de plein vent allument le feu sous les poêles : déjà au fond de quelques boutiques un vacillant lumignon éclaire des membres nus. Malgré les planches garnies de pointes qu’on a posées à plat sur les devantures, en suspens sur les corniches, rapetassés dans les encoignures, à toutes les places libres, des gens gisent et dorment. L’un, à demi réveillé, se grattant le côté du ventre, nous regarde d’un œil vide et bée d’un air de délice ; l’autre dort si serré qu’on dirait qu’il colle à la pierre. Quelqu’un, la jambe de son pantalon retroussée jusqu’à la hanche et montrant le vésicatoire qu’il porte fixé par une feuille sur le plat de la fesse, pisse contre son mur près de sa porte ouverte ; une vieille qui a l’air vêtue de ces peaux qui se forment sur les eaux croupies peigne à deux mains son crâne galeux. Et enfin je me rappellerai ce mendiant à tête de cannibale, la touffe sauvage de la chevelure hérissée comme un buisson noir, qui, dressant droit un genou sec, gisait à plat sous le petit jour.

Rien de plus étrange qu’une ville à cette heure que l’on dort. Ces rues semblent des allées de nécropoles, ces demeures aussi abritent le sommeil, et tout, du fait de sa fermeture, me paraît solennel et monumental. Cette singulière modification qui paraît sur le visage des morts, chacun la subit dans le sommeil où il est enseveli. Comme un petit enfant aux yeux sans prunelles qui gémit et pétrit d’une faible main la gorge de sa nourrice, l’homme qui dort avec un grand soupir remord à la terre profonde. Tout est silencieux, car c’est l’heure où la terre donne à boire et nul de ses enfants en vain ne s’est repris à son sein libéral ; le pauvre et le riche, l’enfant et le vieillard, le juste et le coupable, et le juge avec le prisonnier, et l’homme comme les animaux, tous ensemble, comme de petits frères, ils boivent ! Tout est mystère, car voici l’heure où l’homme communique avec sa mère. Le dormeur dort et ne peut se réveiller, il tient au pis et ne lâche point prise, cette gorgée encore est à lui.

La rue sent toujours son odeur de crasse et de cheveu.

Cependant les maisons deviennent plus rares. L’on rencontre des groupes de banyans, et dans l’étang qu’ils ombragent un gros buffle dont on ne voit que l’échine et la tête coiffée du croissant démesuré des cornes dirige sur nous ses yeux avec stupeur. Nous longeons les files de femmes qui vont aux champs ; quand l’une rit, son rire se propage en s’affaiblissant sur les quatre faces qui la suivent et s’efface à la cinquième. À l’heure où le premier trait du soleil traverse l’air virginal, nous gagnons l’étendue vaste et vide, et laissant derrière nous un chemin tortueux, nous nous dirigeons vers la montagne à travers les champs de riz, de tabac, de haricots, de citrouilles, de concombres et de cannes à sucre.


LA MER SUPÉRIEURE


Ayant monté un jour, j’atteins le niveau, et, dans son bassin de montagnes où de noires îles émergent, je vois au loin la Mer Supérieure.

Certes, par un chemin hasardeux, il m’est loisible d’en gagner les bords, mais que j’en suive le contour ou qu’il me plaise d’embarquer, cette surface demeure impénétrable à la vue.

Ou, donc, je jouerai de la flûte : je battrai le tamtam, et la batelière qui, debout sur une jambe comme une cigogne, tandis que de l’autre genou elle tient son enfant attaché à sa mamelle, conduit son sampan à travers les eaux plates, croira que les dieux derrière le rideau tiré de la nue se jouent dans la cour de leur temple.

Ou, délaçant mon soulier, je le lancerai au travers du lac. Où il tombe, le passant se prosterne, et l’ayant recueilli, avec superstition il l’honore de quatre bâtons d’encens.

Ou, renversant mes mains autour de ma bouche, je crie des noms : le mot d’abord meurt, puis le son ; et, le sens seul ayant atteint les oreilles de quelqu’un, il se tourne de côté et d’autre, comme celui qui s’entend appeler en rêve s’efforce de rompre le lien.


LE TEMPLE DE LA CONSCIENCE


Au flanc vertical où il est ménagé du roc noir, je n’ai pas mis un jour seul à le découvrir, et ce n’est que par cette finissante après-midi que je me sais engagé dans le sentier certain.

De la hauteur vertigineuse où je chemine, la vaste rizière apparaît dessinée comme une carte, et le bord que je suis est si strict que mon pied droit, quand je le lève, a l’air, comme sur un tapis, de se poser sur la jaune étendue des champs semés de villages.

Silence. Par un antique escalier recouvert d’un lichen chenu, je descends dans l’ombre arrière des lauriers, et, le sentier à ce tournant soudain barré par un mur, j’arrive devant une porte fermée.

J’écoute. Rien ne parle, ni voix, ni tambour. C’est en vain que rudement je secoue à deux mains la poignée de bois et heurte.

Durant que pas un oiseau ne crie, j’opère l’escalade.

Ce lieu, après tout, est habité, et tandis qu’assis sur la balustrade où sèchent les linges domestiques j’enfonce la dent et les doigts dans l’écorce épaisse d’une pamplemousse dérobée aux offrandes, le vieux moine à l’intérieur me prépare une tasse de thé.

Ni l’inscription au-dessus de la porte, ni les idoles dilapidées qu’au fond de cette humble caverne honore la fumée d’un mince encens ne me paraissent constituer la religion du lieu, ni ce fruit acide où je mords. Mais là, sur cette basse estrade qu’entoure une mousseline, ce paillasson circulaire où le Bhiku viendra tout à l’heure s’accroupir pour méditer ou dormir est tout.

Ne comparerai-je pas ce vaste paysage qui s’ouvre devant moi jusqu’à la double enceinte des monts et des nuages à une fleur dont ce siège est le cœur mystique ? N’est-il pas le point géométrique où le lieu, se composant dans son harmonie, prend, pour ainsi dire, existence et comme conscience de lui-même, et dont l’occupant unit dans la contemplation de son esprit une ligne et l’autre ?

Le soleil se couche. Je gravis les marches de velours blanc que jonchent les pommes de pin ouvertes, telles que des roses.


OCTOBRE


C’est en vain que je vois les arbres toujours verts.

Qu’une funèbre brume l’ensevelisse, ou que la longue sérénité du ciel l’efface, l’an n’est pas d’un jour moins près du fatal solstice. Ni ce soleil ne me déçoit, ni l’opulence au loin de la contrée ; voici je ne sais quoi de trop calme, un repos tel que le réveil est exclu. Le grillon à peine a commencé son cri qu’il s’arrête ; de peur d’excéder parmi la plénitude qui est seul manque du droit de parler, et l’on dirait que seulement dans la solennelle sécurité de ces campagnes d’or il soit licite de pénétrer d’un pied nu. Non, ceci qui est derrière moi sur l’immense moisson ne jette plus la même lumière, et selon que le chemin m’emmène par la paille, soit qu’ici je tourne le coin d’une mare, soit que je découvre un village, m’éloignant du soleil, je tourne mon visage vers cette lune large et pâle qu’on voit pendant le jour.

Ce fut au moment de sortir des graves oliviers, où je vis s’ouvrir devant moi la plaine radieuse jusqu’aux barrières de la montagne, que le mot d’introduction me fut communiqué. O derniers fruits d’une saison condamnée ! dans cet achèvement du jour, maturité suprême de l’année irrévocable. C’en est fait.

Les mains impatientes de l’hiver ne viendront point dépouiller la terre avec barbarie. Point de vents qui arrachent, point de coupantes gelées, point d’eaux qui noient. Mais plus tendrement qu’en mai, ou lorsque l’insatiable juin adhère à la source de la vie dans la possession de la douzième heure, le Ciel sourit à la Terre avec un ineffable amour. Voici, comme un cœur qui cède à un conseil continuel, le consentement ; le grain se sépare de l’épi, le fruit quitte l’arbre, la Terre fait petit à petit délaissement à l’invincible solliciteur de tout, la mort desserre une main trop pleine ! Cette parole qu’elle entend maintenant est plus sainte que celle du jour de ses noces, plus profonde, plus tendre, plus riche : C’en est fait ! L’oiseau dort, l’arbre s’endort dans l’ombre qui l’atteint, le soleil au niveau du sol le couvre d’un rayon égal, le jour est fini, l’année est consommée. À la céleste interrogation, cette réponse amoureusement C’en est fait est répondue.


NOVEMBRE


Le soleil se couche sur une journée de paix et de labeur. Et les hommes, les femmes et les enfants, la tignasse pleine de poussière et de fétus, la face et les jambes maculées de terre, travaillent encore. Ici l’on coupe le riz ; là on ramasse les javelles, et comme sur un papier peint est reproduite à l’infini la même scène, de tous les côtés se multiplie la grande cuve de bois quadrangulaire avec les gens qui face à face battent les épis à poignées contre ses parois ; et déjà la charrue commence à retourner le limon. Voici l’odeur du grain, voici le parfum de la moisson. Au bout de la plaine occupée par les travaux agricoles on voit un grand fleuve, et là-bas, au milieu de la campagne, un arc de triomphe, coloré par le couchant d’un feu vermeil, complète le paisible tableau. Un homme qui passe auprès de moi tient à la main une poule couleur de flamme, un autre porte aux extrémités de son bambou, devant lui, une grosse théière d’étain, derrière un paquet formé d’une botte verte d’appétits, d’un morceau de viande et d’une liasse de ces taëls de papier d’argent que l’on brûle pour les morts, un poisson pend au-dessous par une paille. La blouse bleue, la culotte violette éclatent sur l’or verni de l’éteule.

— Que nul ne raille ces mains oisives !

L’ouragan même et le poids de la mer qui charge n’ébranlent pas la lourde pierre. Mais le bois s’en va sur l’eau, la feuille cède à l’air. Pour moi, plus léger encore, mes pieds ne se fixent point au sol, et la lumière, quand elle se retire, m’entraîne. Par les rues sombres des villages, à travers les pins et les tombes, et par la libre étendue de la campagne, je suis le soleil qui descend. Ni l’heureuse plaine, ni l’harmonie de ces monts, ni sur la moisson vermeille l’aimable couleur de la verdure, ne satisfont l’œil qui demande la lumière elle-même. Là-bas, dans cette fosse carrée que la montagne enclôt d’un mur sauvage, l’air et l’eau brûlent d’un feu mystérieux : je vois un or si beau que la nature tout entière me semble une masse morte, et au prix de la lumière même, la clarté qu’elle répand une nuit profonde. Désirable élixir ! par quelle route mystique, où me sera-t-il donné de participer à ton flot avare.

Ce soir le soleil me laisse auprès d’un grand olivier que la famille qu’il nourrit est en train de dépouiller. Une échelle est appliquée à l’arbre, j’entends parler dans le feuillage. Dans la clarté éteinte et neutre de l’heure, je vois éclater des fruits d’or sur la sombre verdure. M’étant approché, je vois chaque vergette se dessiner finement sur le sinople du soir, je considère les petites oranges rouges, je respire l’arôme amer et fort. Ô moisson merveilleuse, à un seul, à un seul promise ! fruit montré à je ne sais quoi en nous qui triomphe !

Avant que je n’atteigne les pins, voici la nuit et déjà la froide lune m’éclaire. Ceci me semble être une différence, que le soleil nous regarde et que nous regardons la lune ; son visage est tourné vers ailleurs, et comme un feu qui illumine le fond de la mer, par elle les ténèbres deviennent, seulement, visibles. — Au sein de cet antique tombeau, dans l’herbe épaisse de ce temple ruiné, sous la forme de belles dames ou de sages vieillards, vêtus de blanc, ne vais-je point rencontrer une compagnie de renards ? Déjà ils me proposent des vers et des énigmes ; ils me font boire de leur vin, et ma route est oubliée. Mais ces hôtes civils veulent me donner un divertissement ; ils montent debout l’un sur l’autre, — et mon pied désabusé s’engage dans le sentier étroit et blanc qui me ramène vers ma demeure.


Mais déjà au fond de la vallée je vois brûler un feu humain.


PEINTURE


Que l’on me fixe par les quatre coins cette pièce de soie, et je n’y mettrai point de ciel ; la mer et ses rivages, ni la forêt, ni les monts, n’y tenteront mon art. Mais du haut en bas et d’un bord jusqu’à l’autre, comme entre de nouveaux horizons, d’une main rustique j’y peindrai la terre. Les limites des communes, les divisions des champs y seront exactement dessinées, ceux qui sont déjà en labour, ceux où demeure debout le bataillon des gerbes encore. Aucun arbre ne manquera au compte, la plus petite maison y sera représentée avec une naïve industrie. Regardant bien, on distinguera les gens, celui-ci qui, un parasol à la main, franchit un ponceau de pierre, celle-là qui lave ses baquets à la mare, cette petite chaise qui chemine sur les épaules de ses deux porteurs et ce patient laboureur qui le long du sillon, conduit un autre sillon. Un long chemin bordé d’une double rangée de pinasses traverse d’un coin à l’autre le tableau, et dans l’une de ces douves circulaires on voit, avec un morceau d’azur au lieu d’eau, les trois quarts d’une lune à peine jaune.


LE CONTEMPLATEUR


Ai-je jamais habité ailleurs que ce gouffre rond creusé au cœur de la pierre ? Un corbeau, sans doute, à trois heures, ne manquera pas de m’apporter le pain qui m’est nécessaire, à moins que le bruit perpétuel de l’eau qui se précipite ne me repaisse assez. Car là-haut, à cent pieds, comme si elle jaillissait de ce ciel radieux lui-même avec violence, entre les bambous qui le fourrent, franchissant le bord inopiné, le torrent s’engloutit et d’une colonne verticale, moitié obscure et moitié lumineuse, frappe, assénant un coup, le parquet de la caverne qui tonne. Nul œil humain ne saurait me découvrir où je suis ; dans ces ombres que midi seul dissipe, la grève de ce petit lac qu’agite le bond éternel de la cascade est ma résidence. Là-haut, à cet échancrement qu’elle dépasse d’un flot intarissable, cette goulée d’eau rayonnante et de lait est tout cela qui, par un chemin direct, m’arrive du ciel munificent. Le ruisseau fuit par ce détour, et parfois, avec les cris des oiseaux dans la forêt, j’entends, parmi la voix de ce jaillissement où j’assiste, derrière moi le bruit volubile et perdu des eaux qui descendent vers la terre.


DÉCEMBRE


Balayant la contrée et ce vallon feuillu, ta main, gagnant les terres couleur de pourpre et de tan que tes yeux là-bas découvrent, s’arrête avec eux sur ce riche brocart. Tout est coi et enveloppé ; nul vert blessant, rien de jeune et rien de neuf ne forfait à la construction et au chant de ces tons pleins et sourds. Une sombre nuée occupe tout le ciel, dont remplissant de vapeur les crans irréguliers de la montagne, on dirait qu’il s’attache à l’horizon comme par des mortaises. De la paume caresse ces larges ornements que brochent les touffes de pins noirs sur l’hyacinthe des plaines, des doigts vérifie ces détails enfoncés dans la trame et la brume de ce jour hivernal, un rang d’arbres, un village. L’heure est certainement arrêtée ; comme un théâtre vide qu’emplit la mélancolie, le paysage clos semble prêter attention à une voix si grêle que je ne la saurais ouïr.

Ces après-midi de décembre sont douces.

Rien encore n’y parle du tourmentant avenir. Et le passé n’est pas si peu mort qu’il souffre que rien lui survive. De tant d’herbe et d’une si grande moisson, nulle chose ne demeure que de la paille parsemée et une bourre flétrie ; une eau froide mortifie la terre retournée. Tout est fini. Entre une année et l’autre, c’est ici la pause et la suspension. La pensée, délivrée de son travail, se recueille dans une taciturne allégresse, et, méditant de nouvelles entreprises, elle goûte, comme la terre, son sabbat.


TEMPÊTE


Au matin, laissant une terre couleur de rose et de miel, notre navire entre dans la haute mer et les fumées de vapeurs basses et molles. Quand — m’étant éveillé de ce sombre songe, — je cherche le soleil, je vois derrière nous qu’il se couche : mais au devant de nous, limitant l’espace noir et mort de la mer, un long mont, tel qu’un talus de neige, barre, d’un bout à l’autre du ciel, le Nord ; rien ne manque à l’Alpe, ni l’hiver, ni la rigidité. Seul au milieu de la solitude, comme un combattant qui s’avance dans l’énorme arène, notre navire vers l’obstacle blanc qui grandit fend les eaux mélancoliques. Et tout à coup la nuée, comme une capote de voiture que l’on tire, nous dérobe le ciel : dans cette fente de jour qu’elle laisse à l’horizon postérieur, d’un regard je veux voir encore l’apparence du soleil, des îles éclairées comme d’un feu de lampe, trois jonques debout sur l’arête extrême de la mer. Nous fonçons maintenant au travers du cirque ravagé des nuages. La plaine oscille, et, selon le propre mouvement de l’abîme où participe notre planche, la proue, solennellement comme si elle saluait, ou comme un coq qui mesure l’adversaire, se lève et plonge. Voici la nuit ; du Nord avec âpreté sort un souffle plein d’horreur. D’une part, une lune rouge en marche par la nue désordonnée la fend d’un tranchant lenticulaire ; de l’autre Fanal la lampe au visage convexe de verre ridé est hissée à notre misaine. Cependant tout est calme encore ; la gerbe d’eau jaillit toujours devant nous avec égalité, et, traversée d’un feu obscur, comme un corps fait de larmes, se roule en ruisselant sur notre taillemer.


LE PORC


Je peindrai ici l’image du Porc.

C’est une bête solide et tout d’une pièce ; sans jointure et sans cou, ça fonce en avant comme un soc. Cahotant sur ses quatre jambons trapus, c’est une trompe en marche qui quête, et toute odeur qu’il sent, y appliquant son corps de pompe, il l’ingurgite. Que s’il a trouvé le trou qu’il faut, il s’y vautre avec énormité. Ce n’est point le frétillement du canard qui entre à l’eau, ce n’est point l’allégresse sociable du chien ; c’est une jouissance profonde, solitaire, consciente, intégrale. Il renifle, il sirotte, il déguste, et l’on ne sait s’il boit ou s’il mange ; tout rond, avec un petit tressaillement, il s’avance et s’enfonce au gras sein de la boue fraîche ; il grogne, il jouit jusque dans le recès de sa triperie, il cligne de l’œil. Amateur profond, bien que l’appareil toujours en action de son odorat ne laisse rien perdre, ses goûts ne vont point aux parfums passagers des fleurs ou de fruits frivoles ; en tout il cherche la nourriture : il l’aime riche, puissante, mûrie, et son instinct l’attache à ces deux choses, fondamental : la terre, l’ordure.

Gourmand, paillard, si je vous présente ce modèle, avouez-le : quelque chose manque à votre satisfaction. Ni le corps ne se suffit à lui-même, ni la doctrine qu’il nous enseigne n’est vaine. « N’applique point à la vérité l’œil seul, mais tout cela sans réserve qui est toi-même. » Le bonheur est notre devoir et notre patrimoine. Une certaine possession parfaite est donnée.

— Mais telle que celle qui fournit à Enée des présages, la rencontre d’une truie me paraît toujours augurale, un emblème politique. Son flanc est plus obscur que les collines qu’on voit au travers de la pluie, et quand elle se couche, donnant à boire au bataillon de marcassins qui lui marche entre les jambes, elle me paraît l’image même de ces monts que traient les grappes de villages attachées à leurs torrents, non moins massive et non moins difforme.

Je n’omets pas que le sang de cochon sert à fixer l’or.


LA DÉRIVATION


Que d’autres fleuves emportent vers la mer des branches de chêne et la rouge infusion des terres ferrugineuses ; ou des roses avec des écorces de platane, ou de la paille épandue, ou des dalles de glace ; que la Seine, par l’humide matinée de décembre, alors que la demie de neuf heures sonne au clocher de la ville, sous le bras roide des grues démarre des barges d’ordures et des gabarres pleines de tonneaux ; que la rivière Haha à la crête fumante de ses rapides dresse tout à coup, comme une pique sauvage, le tronc d’un sapin de cent pieds, et que les fleuves équatoriaux entraînent dans leur flot turbide des mondes confus d’arbres et d’herbes : à plat ventre, amarré à contre-courant, la largeur de celui-ci ne suffit pas à mes bras et son immensité à mon engloutissement.

Les promesses de l’Occident ne sont pas mensongères ! Apprenez-le, cet or ne fait pas vainement appel à nos ténèbres, il n’est pas dépourvu de délices. J’ai trouvé qu’il est insuffisant de voir, inexpédient d’être debout ; l’examen de la jouissance est de cela que je possède sous moi. Puisque d’un pied étonné descendant la berge ardue j’ai découvert la dérivation ! Les richesses de l’Ouest ne me sont pas étrangères. Tout entier vers moi, versé par la pente de la Terre, il coule.

Ni la soie que la main ou le pied nu pétrit, ni la profonde laine d’un tapis de sacre ne sont comparables à la résistance de cette épaisseur liquide où mon poids propre me soutient, ni le nom du lait, ni la couleur de la rose à cette merveille dont je reçois sur moi la descente. Certes je bois, certes je suis plongé dans le vin ! Que les ports s’ouvrent pour recevoir les cargaisons de bois et de grains qui s’en viennent du pays haut, que les pêcheurs tendent leurs filets pour arrêter les épaves et les poissons, que les chercheurs d’or filtrent l’eau et fouillent le sable : le fleuve ne m’apporte pas une richesse moindre. Ne dites point que je vois, car l’œil ne suffit point à ceci qui demande un tact plus subtil. Jouir, c’est comprendre, et comprendre, c’est compter.

À l’heure où la sacrée lumière provoque à toute sa réponse l’ombre qu’elle décompose, la surface de ces eaux à mon immobile navigation ouvre le jardin sans fleurs. Entre ces gras replis violets, voici l’eau peinte comme du reflet des cierges, voici l’ambre, voici le vert le plus doux, voici la couleur de l’or. Mais taisons-nous : cela que je sais est à moi, et alors que cette eau deviendra noire, je posséderai la nuit tout entière avec le nombre intégral des étoiles visibles et invisibles.


PORTES


Toute porte carrée ouvre moins que ne clôt le vantail qui l’implique.

Plusieurs, d’un pas occulte, ont gagné le solitaire Yamen et cette cour qu’emplit un grand silence ; mais si, ayant gravi les degrés, au moment que leur main suspend un coup sur le tambour offert au visiteur ayant perçu comme une voix assombrie par la distance leur nom (car l’épouse ou le fils de toutes ses forces crie dans l’oreille gauche du mort), ils vainquent une fatale langueur jusqu’à s’éloigner d’un et deux pas des battants que disjoint la désirable fissure, l’âme retrouve son corps ; mais nulle mélodie d’un nom ne ramènera celui qui au travers du seuil sourd a fait le pas irréparable. Et tel est sans doute le lieu que j’habite, alors que, posé sur la dalle plate où cette sombre mare me contient dans son cadre baroque, je goûte l’oubli et le secret du taciturne jardin.

Un ancien souvenir n’a pas plus de détours et de plus étranges passages que le chemin qui, par une suite de cours, de grottes et de corridors, m’a emmené où je suis. L’art de ce lieu restreint est de me dérober, en m’égarant, ses limites. Des murs onduleux qui montent et qui descendent le divisent en compartiments, et, tandis que des cimes d’arbres et des toits de pavillons qu’ils laissent voir ils semblent inviter l’hôte à pénétrer leur secret, renouvelant sous ses pas la surprise avec la déception, ils l’amènent plus loin. Qu’un sage nain, avec son crâne pareil à une panse de gourde ou qu’un couple de cigognes en surmonte le sommet ouvragé, le calice du toit n’ombrage point une salle si déserte qu’un bâton d’encens à demi consumé n’y fume ou qu’une fleur oubliée ne s’y décolore. La Princesse, le Vieillard vient à peine de se lever de ce siège, et l’air vert cèle encore le froissement de l’illustre soie.

Fabuleuse, certes, est mon habitation ! Je vois dans ces murs, dont les faîtes ajourés semblent se dissiper, des bancs de nuages, et ces fantasques fenêtres sont des feuillages confusément aperçus par des échappées ; le vent, laissant de chaque côté des languettes dont le bout se recourbe, tailla dans la brume ces brèches irrégulières. Que je ne cueille point la fleur de l’après-midi à un autre jardin qu’où m’introduit une porte qui a la forme d’un vase, ou d’une feuille, ou d’une gueule par la fumée, ou du soleil qui se couche alors que son disque atteint la ligne de l’eau, et de la lune qui se lève.


LE FLEUVE


Du fleuve vaste et jaune mes yeux se reportent sur le sondeur accroché au flanc du bateau, qui, d’un mouvement régulier faisant tourner la ligne à son poing, envoie le plomb à plein vol au travers de ce flot tourbeux.

Comme s’allient les éléments du parallélogramme, l’eau exprime la force d’un pays résumé dans ses lignes géométriques. Chaque goutte est le calcul fugace, l’expression à raison toujours croissante de la pente circonférencielle, et, d’une aire donnée ayant trouvé le point le plus bas, un courant se forme, qui d’un poids plus lourd fuit vers le centre plus profond d’un cercle plus élargi. Celui-ci est immense par la force et par la masse. C’est la sortie d’un monde, c’est l’Asie en marche qui débouche. Puissant comme la mer, cela va quelque part et tient à quelque chose. Point de branches ni d’affluents, la coulée est unique ; nous aurons beau remonter des jours, je n’atteins point la fourche, et toujours devant nous, d’une poussée volumineuse ouvrant largement la terre par le milieu, le fleuve interrompt d’une égale coupure l’horizon d’ouest.

Toute eau nous est désirable ; et, certes, plus que la mer vierge et bleue, celle-ci fait appel à ce qu’il y a en nous entre la chair et l’âme, notre eau humaine chargée de vertu et d’esprit, le brûlant sang obscur. Voici l’une des grandes veines ouvrières du monde, l’un des troncs de distribution de la vie, je sens marcher sous moi le plasma qui travaille et qui détruit, qui charrie et qui façonne. Et, tandis que nous remontons cela d’énorme qui fond sur nous du ciel gris et qu’engloutit notre route, c’est la terre tout entière que nous accueillons, la Terre de la Terre, l’Asie, mère de tous les hommes, centrale, solide, primordiale : ô abondance du sein ! Certes, je le vois, et c’est en vain que l’herbe partout le dissimule, j’ai pénétré ce mystère : comme une eau par sa pourpre atteste la blessure irrécusable, la Terre a imprégné celle-ci de sa substance : il n’est de rien matière que l’or seul.

Le ciel est bas, les nuées filent vers le Nord ; à ma droite et à ma gauche, je vois une sombre Mésopotamie. Point de villages ni de cultures ; à peine, çà et là, entre les arbres dépouillés, quatre, cinq huttes précaires, quelques engins de pêche sur la berge, une barque ruineuse qui vogue, vaisseau de misère arborant pour voile une loque. L’extermination a passé sur ce pays, et ce fleuve qui roule à pleins bords la vie et la nourriture n’arrose pas une région moins déserte que n’en virent ces eaux issues du Paradis, alors que l’homme, ayant perforé une corne de bœuf, fit entendre pour la première fois ce cri rude et amer dans des campagnes sans écho.


LA PLUIE


Par les deux fenêtres qui sont en face de moi, les deux fenêtres qui sont à ma gauche et les deux fenêtres qui sont à ma droite, je vois, j’entends d’une oreille et de l’autre tomber immensément la pluie. Je pense qu’il est un quart d’heure après midi : autour de moi, tout est lumière et eau. Je porte ma plume à l’encrier, et, jouissant de la sécurité de mon emprisonnement, intérieur, aquatique, tel qu’un insecte dans le milieu d’une bulle d’air, j’écris ce poème.

Ce n’est point de la bruine qui tombe, ce n’est point une pluie languissante et douteuse. La nue attrape de près la terre et descend sur elle serré et bourru, d’une attaque puissante et profonde. Qu’il fait frais, grenouilles, à oublier, dans l’épaisseur de l’herbe mouillée, la mare ! Il n’est point à craindre que la pluie cesse ; cela est copieux, cela est satisfaisant. Altéré, mes frères, à qui cette très merveilleuse rasade ne suffirait pas. La terre a disparu, la maison baigne, les arbres submergés ruissellent, le fleuve lui-même qui termine mon horizon comme une mer paraît noyé. Le temps ne me dure pas, et, tendant l’ouïe, non pas au déclanchement d’aucune heure, je médite le ton innombrable et neutre du psaume.

Cependant la pluie vers la fin du jour s’interrompt, et tandis que la nue accumulée prépare un plus sombre assaut, telle qu’Iris du sommet du ciel fondait tout droit au cœur des batailles, une noire araignée s’arrête, la tête en bas et suspendue par le derrière au milieu de la fenêtre que j’ai ouverte sur les feuillages et le Nord couleur de brou. Il ne fait plus clair, voici qu’il faut allumer. Je fais aux tempêtes la libation de cette goutte d’encre.


LA NUIT À LA VÉRANDAH


Certains Peaux-Rouges croient que l’âme des enfants mort-nés habite la coque des clovisses. J’entends cette nuit le chœur ininterrompu des rainettes, pareil à une élocution puérile, à une plaintive récitation de petites filles, à une ébullition de voyelles.

— J’ai longuement étudié les mœurs des étoiles. Il en est qui vont seules, d’autres montent par pelotons. J’ai reconnu les Portes et les Trivoies. À l’endroit le plus découvert gagnant le point le plus haut Jupiter pur et vert marche comme un veau d’or. La position des astres n’est point livrée au hasard ; le jeu de leurs distances me donne les proportions de l’abîme, leur branle participe à notre équilibre, vital plutôt que mécanique. Je les tâte du pied.

— L’arcane, arrivant à la dernière de ces dix fenêtres, est de surprendre à l’autre fenêtre au travers de la chambre ténébreuse et inhabitée un autre fragment de la carte sidérale.

— Rien d’intrus ne dérangera tes songes, tels célestes regards n’inquiéteront point ton repos au travers de la muraille, si, avant de te coucher, tu prends soin de disposer ce grand miroir devant la nuit. La Terre ne présente pas aux astres une mer si large sans offrir plus de prise à leur impulsion et son profond bain, pareil au révélateur photographique.

— La nuit est si calme qu’elle me paraît salée.


SPLENDEUR DE LA LUNE


À cette clef qui me débarrasse, ouvre à mon aveuglement la porte de laine, à ce départ incoercible, à cette mystérieuse aménité qui m’anime, à cette réunion, fœtal, avec mon cœur à l’explosion muette de ces réponses inexplicables, je comprends que je dors, et je m’éveille.

J’avais laissé à mes quatre fenêtres une nuit opaque et sombre, et, maintenant, voici que, sortant sous la vérandah, je vois toute la capacité de l’espace emplie de ta lumière, soleil des songes ! Bien loin de l’inquiéter, ce feu qui se lève du fond des ténèbres consomme le sommeil, accable d’un coup plus lourd. Mais ce n’est pas en vain que, tel qu’un prêtre éveillé pour les mystères, je suis sorti de ma couche pour envisager ce miroir occulte. La lumière du soleil est un agent de vie et de création, et notre vision participe à son énergie. Mais la splendeur de la lune est pareille à la considération de la pensée. Dépouillée de ton et de chaleur, c’est elle seule qui m’est proposée et la création tout entière se peint en noir dans son éclatante étendue. Solennelles orgies ! Antérieur au matin, je contemple l’image du monde. Et déjà ce grand arbre a fleuri : droit et seul, pareil à un immense lilas blanc, épouse nocturne, il frissonne, tout dégouttant de lumière.

Ô soleil de l’après-minuit ! ni la polaire au sommet du ciel vertigineux, ni le feu rouge du Taureau, ni au cœur de cet arbre profond cette planète que cette feuille en se soulevant découvre, claire topaze ! n’est la reine qui m’est élue ; mais là-haut l’étoile la plus lointaine et la plus écartée et perdue dans tant de lumière, que mon œil battant d’accord avec mon cœur ce coup, ne la reconnaît qu’en l’y voyant disparaître.


RÊVES


La nuit quand tu vas entendre de la musique, prends soin de commander la lanterne pour le retour : n’aie garde, chaussé de blanc, de perdre de vue chacun de tes souliers : de peur qu’ayant une fois confié ta semelle à un invisible marchepied, par l’air, par la brume, une route insolite ne te ménage un irrémédiable égarement, et que l’aube ne te retrouve empêtré dans la hune d’un mât de tribunal, ou à la corne d’un mur de temple, agriffé comme une chauve-souris à la tête d’une chimère.

— Voyant ce pan de mur blanc éclairé par le feu violent de la lune, le prêtre, par le moyen de gouvernail, ne douta pas d’y précipiter son embarcation ; et jusqu’au matin une mer nue et illuminée ne trahit point l’immersion occulte de la rame.

— Le pêcheur, ayant digéré ce long jour de silence et de mélancolie, le ciel, la campagne, les trois arbres et l’eau, n’a point prolongé si vainement son attente que rien ne se soit pris à son amorce ; dans le fond de ses intestins il sent avec le croc de l’hameçon la traction douce du fil rigide, qui, traversant la surface immobile, l’emporte vers le plafond noir : une feuille tombant à rebours n’ébranle point le verre de l’étang.

— Qui sait où tu ne serais pas exposé, un jour, à rencontrer le vestige de ta main et le sceau de ton pouce, si, chaque nuit, avant de t’endormir, tu prenais soin d’enduire tes doigts d’une encre grasse et noire ?

— Amarré à l’orifice extérieur de ma cheminée, le canot, presque vertical, m’attend. Ayant fini mon travail, je suis invité à prendre le thé dans l’une de ces îles qui traversent le ciel dans la direction Est-Sud-Ouest. Avec l’entassement de ses constructions, les tons chauds de ses murs de marbre, la localité ressemble à une ville d’Afrique ou d’Italie. Le système des égouts est parfait, et de la terrasse où nous sommes assis on jouit d’un air salubre et de la vue la plus étendue. Des ouvrages inachevés, quais en ruines, amorces de ponts qui croulent, entourent de toutes parts la Cyclade.

— Depuis que la jetée de boue jaune où nous vivons est enchâssée dans ce plateau de nacre, de l’inondation dont, chaque soir, je vais aux remparts surveiller le progrès, montent vers moi l’illusion et le prestige. C’est en vain que, de l’autre côté de la lagune, des barques viennent sans cesse nous apporter de la terre pour consolider notre talus qui s’émie. Quel fond aurais-je pu faire sur ces campagnes vertes et traversées de chemins, à qui l’agriculteur ne doutait pas de confier sa semence et son labeur ; alors qu’un jour étant remonté au mur je les vis remplacées par ces eaux couleur d’aurore ? un village seul, çà et là, émerge, un arbre noyé jusqu’aux branches, et à cet endroit où piochait une jaune équipe, je vois des barques pareilles à des cils. Mais je lis des menaces encore dans le soir trop beau ! Pas plus qu’un antique précepte contre la volupté, ce mur ruineux, d’où les misérables soldats qui en gardent les portes dénoncent la nuit en soufflant dans des trompettes de quatre coudées, ne défendra contre le soir et contre la propagation irrésistible de ces eaux couleur de roses et d’azur nos noires usines et les magasins gorgés de peaux de vaches et de suifs. Comme la vague qui arrive me déleste de mon poids et m’emporte en m’enlevant par les aisselles…

— Et je me revois à la plus haute fourche du vieil arbre dans le vent, enfant balancé parmi les pommes. De là comme un dieu sur sa tige, spectateur du théâtre du monde, dans une profonde considération, j’étudie le relief et la conformation de la terre, la disposition des pentes et des plans ; l’œil fixe comme un corbeau, je dévisage la campagne déployée sous mon perchoir, je suis du regard cette route qui, paraissant deux fois successivement à la crête des collines, se perd enfin dans la forêt. Rien n’est perdu pour moi, la direction des fumées, la qualité de l’ombre et de la lumière, l’avancement dos travaux agricoles, cette voiture qui bouge sur le chemin, les coups de feu des chasseurs. Point n’est besoin de journal où je ne lis que le passé ; je n’ai qu’à monter à cette branche, et, dépassant le mur, je vois devant moi tout le présent. La lune se lève ; je tourne la face vers elle, baigné dans cette maison de fruits. Je demeure immobile, et de temps en temps une pomme de l’arbre choit comme une pensée lourde et mûre.


ARDEUR


La journée est plus dure que l’enfer.

Au dehors un soleil qui assomme, et dévorant toute ombre une splendeur aveuglante, si fixe qu’elle paraît solide. Je perçois dans ce qui m’entoure moins d’immobilité que de stupeur, l’arrêt dans le coup. Car la Terre durant ces quatre lunes a parachevé sa génération ; il est temps que l’Époux la tue, et, dévoilant les feux dont il brûle, la condamne d’un inexorable baiser.

Pour moi, que dirai-je ? Ah ! si ces flammes sont effroyables à ma faiblesse, si mon œil se détourne, si ma chair sue, si je plie sur la triple jointure de mes jambes, j’accuserai cette matière inerte, mais l’esprit viril sort de lui-même dans un transport héroïque ! Je le sens ! mon âme hésite, mais rien que de suprême ne peut satisfaire à cette jalousie délicieuse et horrible. Que d’autres fuient sous la terre, obstruent avec soin la fissure de leur demeure ; mais un cœur sublime, serré de la dure pointe de l’amour, embrasse le feu et la torture. Soleil, redouble tes flammes, ce n’est point assez que de brûler, consume : ma douleur serait de ne point souffrir assez. Que rien d’impur ne soit soustrait à la fournaise et d’aveugle au supplice de la lumière !


CONSIDÉRATION DE LA CITÉ


À l’heure où, pressé d’un haut pressentiment, l’homme sans femme et sans fils atteint avec la crête du mont le niveau du soleil qui descend, au-dessus de la terre et des peuples, dans le ciel la disposition solennelle d’une représentation de cité historié le suspens énorme.

C’est une cité de temples.

On voit dans les villes modernes les rues et les quartiers se presser et se composer autour des bourses et des halles, et des écoles, et des bâtiments municipaux dont les hauts faîtes et les masses coordonnées se détachent au-dessus des toits uniformes. Mais monument par le soir selon la forme d’une triple montagne, l’image ici posée de la cité éternelle ne trahit aucun détail profane et ne montre rien dans l’aménagement infini de ses constructions et l’ordre de son architecture qui ne se rapporte à un service si sublime, qu’il n’est pas à qui ne soit postérieure la préparation de ses degrés.

Et comme le citoyen du Royaume, que le chemin met en présence de la capitale, cherche à en reconnaître l’immense ouvrage, c’est ainsi que le contemplateur, au pied de qui tient mal un vil soulier, envisageant Jérusalem s’étudie à surprendre la loi et les conditions de ce séjour. Ni ces nefs, ni le système et les républiques des coupoles et des pylônes ne sont soustraits aux exigences d’un culte, ni le mouvement et le détail des rampes et des terrasses ne sont indifférents au développement de la cérémonie. Les douves des tours, la superposition des murailles, les basiliques et les cirques, et les réservoirs, et les cimes d’arbres dans les jardins carrés, sont faits de la même neige, et cette nuance violacée qui les assombrit, peut-être, n’est que le deuil qu’une distance irréparable y ajoute.

Telle, un instant, dans le soir, m’apparut une cité solitaire.


LA DESCENTE


Ah ! que ces gens continuent à dormir ! que le bateau n’arrive pas présentement à l’escale ! que ce malheur soit conjuré d’entendre ou de l’avoir proférée, une parole !

Sortant du sommeil de la nuit, je me suis réveillé dans les flammes.

Tant de beauté me force à rire ! Quel luxe ! quel éclat ! quelle vigueur de la couleur inextinguible ! C’est l’Aurore. O Dieu, que ce bleu a donc pour moi de la nouveauté ! que ce vert est tendre ! qu’il est frais ! et, regardant vers le ciel ultérieur, quelle paix, de le voir si noir encore que les étoiles y clignent. Mais que tu sais bien, ami, de quel côté te tourner, et ce qui t’est réservé, si, levant les yeux, tu ne rougis point d’envisager les clartés célestes. Oh ! que ce soit précisément cette couleur qu’il me soit donné de considérer ! Ce n’est point du rouge, et ce n’est point la couleur du soleil ; c’est la fusion du sang dans l’or ! c’est la vie consommée dans la victoire, c’est, dans l’éternité, la ressource de la jeunesse ! La pensée que c’est le jour qui se lève ne diminue point mon exultation. Mais ce qui me trouble comme un amant, ce qui me fait frémir dans ma chair, c’est l’intention de gloire de ceci, c’est mon admission, c’est l’avancement à ma rencontre de cette joie !

Bois, ô mon cœur, à ces délices inépuisables !

Que crains-tu ? ne vois-tu pas de quel côté le courant, accélérant la poussée de notre bateau, nous entraîne ? Pourquoi douter que nous n’arrivions, et qu’un immense jour ne réponde à l’éclat d’une telle promesse ? Je prévois que le soleil se lèvera et qu’il faut me préparer à en soutenir la force. O lumière ! noie toutes les choses transitoires au sein de ton abîme. Vienne midi, et il me sera donné de considérer ton règne, Été, et de consommer, consolidé dans ma joie, le jour, — assis parmi la paix de toute la terre, dans la solitude céréale.


LA CLOCHE


L’air jouissant d’une parfaite immobilité, à l’heure où le soleil consomme le mystère de Midi, la grande cloche, par l’étendue sonore et concave suspendue au point mélodique, sous le coup du bélier de cèdre retentit avec la Terre ; et depuis lors avec ses retraits et ses avancements, au travers de la montagne et de la plaine, une muraille, dont on voit au lointain horizon les constructions des portes cyclopéennes marquer les intervalles symétriques, circonscrit le volume du tonnerre inférieur et dessine la frontière de son bruit. Une ville est bâtie dans une corne de l’enceinte ; le reste du lieu est occupé par des champs, des bois, des tombes, et ici et là sous l’ombre des sycomores la vibration du bronze au fond d’une pagode réfléchit l’écho du monstre qui s’est tu.

J’ai vu, près de l’Observatoire où Kang-chi vint étudier l’étoile de la vieillesse, l’édicule où, sous la garde d’un vieux bonze, la cloche réside, honorée d’offrandes et d’inscriptions. L’envergure d’un homme moyen est la mesure de son évasement. Frappant du doigt la paroi qui chante au moindre choc dans les six pouces de son épaisseur, longtemps je prête l’oreille. Et je me souviens de l’histoire du fondeur.

Que la corde de soie ou de boyau résonnât sous l’ongle ou l’archet, que le bois, jadis instruit par les vents, se prêtât à la musique, l’ouvrier ne mettait point là sa curiosité. Mais se prendre à l’élément même, arracher la gamme au sol primitif, lui semblait le moyen de faire proprement retentir l’homme et d’éveiller tout entier son vase. Et son art fut de fondre des cloches.

La première qu’il coula fut ravie au ciel dans un orage. La seconde, comme on l’avait chargée sur un bateau, tomba dans le milieu du Kiang profond et limoneux. Et l’homme résolut, avant de mourir, de fabriquer la troisième.

Et il voulut, cette fois, dans la poche d’un profond vaisseau, recueillir l’âme et le bruit entier de la Terre nourricière et productrice, et ramasser dans un seul coup de tonnerre la plénitude de tout son. Tel fut le dessein qu’il conçut ; et le jour qu’il en commença l’entreprise, une fille naquit.

Quinze ans il travailla à son œuvre. Mais c’est en vain qu’ayant conçu sa cloche il en fixa avec un art subtil les dimensions et le galbe et le calibre ; ou que des plus secrets métaux dégageant tout ce qui écoute et frémit, il sut faire des lames si sensibles qu’elles s’émussent à la seule approche de la main ; ou qu’en un seul organe sonore il s’étudia à en fondre les propriétés et les accords ; du moule de sable avait beau sortir un morceau net et sans faute, le flanc d’airain à son interrogation ne faisait jamais la réponse attendue ; et le battement de la double vibration avait beau s’équilibrer en de justes intervalles, son angoisse était de ne point sentir là la vie et ce je ne sais quoi de moelleux et d’humide conféré par la salive aux mots que forme la bouche humaine.

Cependant, la fille grandissait avec le désespoir de son père. Et déjà elle voyait le vieillard, rongé par sa manie, ne plus chercher des alliages nouveaux, mais il jetait dans le creuset des épis de blé, et de la sève d’aloès, et du lait, et le sang de ses propres veines. Alors une grande pitié naquit dans le cœur de la vierge, pour laquelle aujourd’hui les femmes viennent, près de la cloche, vénérer sa face de bois peint. Ayant fait sa prière au dieu souterrain, elle vêtit le costume de noces, et comme une victime dévouée, s’étant noué un brin de paille autour du cou, elle se précipita dans le métal en fusion.

C’est ainsi qu’à la cloche fut donnée une âme et que le retentissement des forces élémentaires conquit ce port femelle et virginal et la liquidité ineffable d’un lien.

Et le vieillard, ayant baisé le bronze encore tiède, le frappa puissamment de son maillet, et si vive fut l’invasion de la joie au son bienheureux qu’il entendit et la victoire de la majesté, que son cœur languit en lui-même, et que, pliant sur ses genoux, il ne sut s’empêcher de mourir.

Depuis lors et le jour qu’une ville naquit de l’amplitude de sa rumeur, le métal, fêlé, ne rend plus qu’un son éteint. Mais le Sage au cœur vigilant sait encore entendre (au lever du jour, alors qu’un vent faible et froid arrive des cieux couleur d’abricot et de fleur de houblon), la première cloche dans les espaces célestes, et, au sombre coucher du soleil, la seconde cloche dans les abîmes du Kiang immense et limoneux.


LA TOMBE


Au fronton du portail funèbre je lis l’intimation de mettre pied à terre ; à ma droite quelques débris sculptés dans les roseaux, et l’inscription sur un formidable quartier de granit noir avec inanité détaille la législation de la sépulture ; une menace interrompue par la mousse interdit de rompre les vases, de pousser des cris, de ruiner les citernes lustrales.

Il est certainement plus de deux heures, car au tiers déjà du ciel blafard j’aperçois le soleil terne et rond. Je puis jusqu’au mont droit embrasser la disposition de la nécropole, et, préparant mon cœur, par la route des funérailles, je me mets en marche au travers de ce lieu réservé à la mort, lui-même défunt.

Ce sont d’abord, l’une après l’autre, deux montagnes carrées de briques. L’évidement central s’ouvre par quatre arches sur les quatre points cardinaux. La première de ces salles est vide ; dans la seconde une tortue de marbre géante, si haute que de la main je puis à peine atteindre à sa tête moustachue, supporte la stèle panégyrique. « Voici le porche et l’apprentissage de la terre ; c’est ici », dis-je, « que la mort faisait halte sur un double seuil et que le maître du monde, entre les quatre horizons et le ciel, recevait un suprême hommage. »

Mais à peine suis-je sorti par la porte septentrionale (ce n’est pas en vain que je franchis ce ruisseau), je vois devant moi s’ouvrir le pays des Mânes.

Car, formant une allée de leurs couples alternatifs, à mes yeux s’offrent de monstrueux animaux. Face à face, répétant successivement agenouillés et debout, leurs paires, béliers, chevaux unicornes, chameaux, éléphants, jusqu’à ce tournant où se dérobe la suite de la procession, les blocs énormes et difformes se détachent sur le triste herbage. Plus loin sont rangés les mandarins militaires et civils. Aux funérailles du Pasteur les animaux et les hommes ont député ces pierres. Et comme nous avons franchi le seuil de la vie, plus de véracité ne saurait convenir à ces simulacres.

Ici, ce large tumulus qui cache, dit-on, les trésors et les os d’une dynastie plus antique, cessant de barrer le passage, la voie se retourne vers l’est. Je marche maintenant au milieu des soldats et des ministres. Les uns sont entiers et debout ; d’autres gisent sur la face ; un guerrier sans tête serre encore du poing le pommeau de son sabre. Et sur un triple pont la voie franchit le second canal.

Maintenant, par une série d’escaliers dont le bandeau médian divulgue encore le reptile impérial, je traverse le cadre ravagé des terrasses et des cours. C’est ici l’esplanade du souvenir, le vestige plat dont le pied humain en le quittant a enrichi le sol perpétuel, le palier du sacrifice, l’enceinte avec solennité où la chose abolie atteste, parmi ce qui est encore, qu’elle fut. Au centre le trône supporte, le baldaquin encore abrite l’inscription dynastique. Alentour les temples et les xénodoques ne forment plus qu’un décombre confus dans les ronces.

Et voici, devant moi, la tombe.

Entre les avancements massifs des bastions carrés qui le flanquent, et derrière la tranchée profonde et définitive du troisième rû, un mur ne laisse point douter que ce soit ici le terme de la route. Un mur et rien qu’un mur, haut de cent pieds et large de deux cents. Meurtrie par l’usure des siècles, l’inexorable barrière montre une face aveugle et maçonnée. Seul dans le milieu de la base un trou rond, gueule de four ou soupirail de cachot. Ce mur est la paroi antérieure d’une sorte de socle trapézoédrique détaché du mont qui le surplombe. Au bas une moulure rentrante sous une corniche en porte-à-faux le dégage comme une console. Nul cadavre n’est si suspect que d’exiger sur lui l’asseoiement d’une pareille masse. C’est le trône de la Mort même, l’exhaussement régalien du sépulcre.

Un couloir droit remontant en plan incliné traverse de part en part le tertre. Au bout il n’y a plus rien, que le mont même dont le flanc abrupt en lui recèle profondément le vieux Ming.

Et je comprends que c’est ici la sépulture de l’Athée. Le temps a dissipé les vains temples et couché les idoles dans la poudre. Et seule du lieu la disposition demeure avec l’idée. Les pompeux catafalques du seuil n’ont point retenu le mort, le cortège défunt de sa gloire ne le retarde pas ; il franchit les trois fleuves, il traverse le parvis multiple et l’encens. Ni ce monument qu’on lui a préparé ne suffit à le conserver ; il le troue et entre au corps même et aux œuvres de la terre primitive. C’est l’enfouissement simple, la jonction de la chair crue au limon inerte et compact ; l’homme et le roi pour toujours est consolidé dans la mort sans rêve et sans résurrection.

Mais l’ombre du soir s’étend sur le site farouche. Ô ruines ! la tombe vous a survécu, et à la mort même le signe parfait dans le brutal établissement de ce bloc.

Comme je m’en retourne parmi les colosses de pierre, je vois dans l’herbe flétrie un cadavre de cheval écorché qu’un chien dépèce. La bête me regarde en léchant le sang qui lui découle des babines, puis, appliquant de nouveau ses pattes sur l’échine rouge, il arrache un long lambeau de chair. Un tas d’intestins est répandu à côté.


TRISTESSE DE L’EAU


Il est une conception dans la joie, je le veux, il est une vision dans le rire. Mais ce mélange de béatitude et d’amertume que comporte l’acte de la création, pour que tu le comprennes, ami, à cette heure où s’ouvre une sombre saison, je t’expliquerai la tristesse de l’eau.

Du ciel choit ou de la paupière déborde une larme identique.

Ne pense point de ta mélancolie accuser la nuée, ni ce voile de l’averse obscure. Ferme les yeux, écoute ! la pluie tombe.

Ni la monotonie de ce bruit assidu ne suffit à l’explication.

C’est l’ennui d’un deuil qui porte en lui-même sa cause, c’est l’embesognement de l’amour, c’est la peine dans le travail. Les cieux pleurent sur la terre qu’ils fécondent. Et ce n’est point surtout l’automne et la chute future du fruit dont elles nourrissent la graine qui tire ces larmes de la nue hivernale. La douleur est l’été et dans la fleur de la vie l’épanouissement de la mort.

Au moment que s’achève cette heure qui précède Midi, comme je descends dans ce vallon qu’emplit la rumeur de fontaines diverses, je m’arrête ravi par le chagrin. Que ces eaux sont copieuses ! et si les larmes comme le sang ont en nous une source perpétuelle, l’oreille à ce chœur liquide de voix abondantes ou grêles, qu’il est rafraîchissant d’y assortir toutes les nuances de sa peine ! Il n’est passion qui ne puisse vous emprunter ses larmes, fontaines ! et bien qu’à la mienne suffise l’éclat de cette goutte unique qui de très haut dans la vasque s’abat sur l’image de la lune, je n’aurai pas en vain pour maints après-midi appris à connaître ta retraite, val chagrin.

Me voici dans la plaine. Au seuil de cette cabane où, dans l’obscurité intérieure, luit le cierge allumé pour quelque fête rustique, un homme assis tient dans sa main une cymbale poussiéreuse. Il pleut immensément ; et j’entends seul, au milieu de la solitude mouillée, un cri d’oie.


LA NAVIGATION NOCTURNE


J’ai oublie la raison de ce voyage que j’entrepris, pareil à Confucius quand il vint porter la doctrine au prince de Ou, et quelle fut la matière de ma négociation. Assis tout le jour dans le fond de ma chambre vernie, ma hâte sur les eaux calmes ne devançait pas le progrès cycnéen de l’embarcation. Parfois seulement, au soir, je venais avec sagesse considérer l’aspect de la contrée.

Notre hiver n’a point de sévérité. Saison chère au philosophe, ces arbres nus, l’herbe jaune, marquent assez la suspension du temps sans qu’un froid atroce et des violences meurtrières l’attestent, superflus, définitive. À ce douzième mois encore, cimetière et potager, la campagne, avec les tertres partout des tombes, s’étend productive et funèbre. Les bosquets de bambous bleus, les pins sombres au-dessus des sépultures, les roseaux glauques, arrêtent avec art le regard en le satisfaisant, et les fleurs jaunes du Chandelier-de-l’An-Neuf, avec les baies de l’arbre-à-suif, confèrent au grave tableau une parure honnête. Je vogue en paix au travers de la région modérée.

Maintenant il fait nuit. J’attendrais en vain, à l’avant de la jonque où je suis posté, que l’appât de notre ancre de bois attirât sur l’eau béate l’image de cette lune endommagée que le seul Minuit nous réserve. Tout est sombre ; mais, sous l’impulsion de la godille où que vire notre proue, il n’est pas à penser que route faille à notre navigation. Ces canaux comportent des ramifications sans nombre. Poursuivons avec tranquillité le voyage, l’œil à cette étoile solitaire.


HALTE SUR LE CANAL


Mais, dépassant le point, où de leur lointain village chassés par le désir de manger, le Vieux et la Vieille, sur le radeau que fait la porte de la maison guidés par le canard familier, connurent, à l’aspect de ces eaux où il semblait que l’on eût lavé du riz, qu’ils pénétraient dans une région d’opulence, poussant au travers de ce canal large et rectiligne, que limite la muraille rude et haute par où la cité est enclose avec son peuple, à ce lieu où l’arche exagérée d’un pont encadre avec le soir sur le profond paysage la tour crénelée de la porte, nous assujettissons notre barque par le dépôt dans l’herbe des tombes d’une pierre carrée, comparable à l’apport obscur de l’épitaphe.

Et notre perquisition commence avec le jour, nous nous engageons au couloir infini de la rue chinoise, tranchée obscure et mouillée dans une odeur d’intestin au milieu d’un peuple mélangé avec sa demeure comme l’abeille avec sa cire et son miel.

Et longtemps nous suivons l’étroit sentier dans un tohu-bohu de foirail. Je revois cette petite fille dévidant un écheveau de soie verte, ce barbier qui cure l’oreille de son client avec une pince fine comme des antennes de langouste, cet ânon qui tourne sa meule au milieu d’un magasin d’huiles, la paix sombre de cette pharmacie avec, au fond, dans le cadre d’or d’une porte en forme de lune, deux cierges rouges flambant devant le nom de l’apothicaire. Nous traversons maintes cours, cent ponts ; cheminant par d’étroites venelles bordées de murailles couleur de sépia, nous voici dans le quartier des riches. Ces portes closes nous ouvriraient des vestibules dallés de granit, la salle de réception avec son large lit-table et un petit pêcher en fleur dans un pot, des couloirs fumeux aux solives décorées de jambons et de bottes. Embusqué derrière ce mur, dans une petite cour, nous découvrons le monstre d’une glycine extravagante ; ses cent lianes se lacent, s’entremêlent, se nouent, se nattent en une sorte de câble difforme et tortu, qui, lançant de tous côtés le long serpent de ses bois, s’épanouit sur la treille qui recouvre sa fosse en un ciel épais de grappes mauves. Traversons la ruine de ce long faubourg où des gens nus tissent la soie dans les décombres : nous gagnons cet espace désert qui occupe le midi de l’enceinte.

Là, dit-on, se trouvait jadis la résidence Impériale. Et en effet, le triple guichet et le quadruple jambage de portes consécutives barrent de leur charpente de granit la voie large et dallée où notre pied s’engage. Mais l’enclos où nous sommes ne contient rien qu’une herbe grossière ; et au lieu où se rejoignent les quatre Voies qui sous des arches triomphales s’écartent vers les Quatre points cardinaux, prescription, inscription comme une carte préposée à tout le royaume, la Stèle impériale, raturée par la fêlure de son marbre, penche sur la tortue décapitée qu’elle chevauche.

La Chine montre partout l’image du vide constitutionnel dont elle entretient l’économie. « Honorons », dit le Tao teh king, « la vacuité, qui confère à la roue son usage, au luth son harmonie. » Ces décombres et ces jachères que l’on trouve dans une même enceinte juxtaposés aux multitudes les plus denses, à côté de minutieuses cultures ces monts stériles et l’étendue infinie des cimetières, n’insinuent pas dans l’esprit une idée vaine. Car dans l’épaisseur et la masse de ce peuple cohérent, l’administration, la justice, le culte, la monarchie, ne découvrent pas par des contrastes moins étranges une moins béante lacune, de vains simulacres et leurs ruines. La Chine ne s’est pas, comme l’Europe, élaborée en compartiments ; nulles frontières, nuls organismes particuliers n’opposaient dans l’immensité de son aire de résistance à la propagation des ondes humaines. Et c’est pourquoi, impuissante comme la mer à prévoir ses agitations, cette nation, qui ne se sauve de la destruction que par sa plasticité, montre partout, — comme la nature, — un caractère antique et provisoire, délabré, hasardeux, lacunaire. Le présent comporte toujours la réserve du futur et du passé. L’homme n’a point fait du sol une conquête suivie, un aménagement définitif et raisonné ; la multitude broute par l’herbe.

Et soudain un cri lugubre nous atterre ! Car le gardien de l’enclos, au pied d’une de ces portes qui encadrent la campagne du dessin d’une lettre redressée, sonne de la longue trompette chinoise, et l’on voit le tuyau de cuivre mince frémir sous l’effort du souffle qui l’emplit. Rauque et sourd s’il incline le pavillon vers la terre, et strident s’il le lève, sans inflexion et sans cadence, le bruit avec un morne éclat finit dans le battement d’une quarte affreuse : do-fa ! do-fa ! L’appel brusque d’un paon n’accroît pas moins l’abandon du jardin assoupi. C’est la corne du pasteur, et non pas le clairon qui articule et qui commande ; ce n’est point le cuivre qui mène en chantant les armées, c’est l’élévation de la voix bestiale, et la horde ou le troupeau s’assemblent confusément à son bruit. Mais nous sommes seuls ; et ce n’est pour rien de vivant que le Mongol corne à l’intersection solennelle de ces routes.

Quand nous regagnons notre bateau, c’est presque la nuit, au couchant tout l’horizon des nuages a l’air d’être teint en bleu, et sur la terre obscure les champs de colzas éclatent comme des coups de lumière.


LE PIN


L’arbre seul, dans la nature, pour une raison typifique, est vertical, avec l’homme.

Mais un homme se tient debout dans son propre équilibre, et les deux bras qui pendent, dociles, au long de son corps, sont extérieurs à son unité. L’arbre s’exhausse par un effort, et cependant qu’il s’attache à la terre par la prise collective de ses racines, les membres multiples et divergents, atténués jusqu’au tissu fragile et sensible des feuilles, par où il va chercher dans l’air même et la lumière son point d’appui, constituent non seulement son geste, mais son acte essentiel et la condition de sa stature.

La famille des conifères accuse un caractère propre. J’y aperçois non pas une ramification du tronc dans ses branches, mais leur articulation sur une tige qui demeure unique et distincte, et s’exténue en s’effilant. De quoi le sapin s’offre pour un type avec l’intersection symétrique de ses bois, et dont le schéma essentiel serait une droite coupée de perpendiculaires échelonnées.

Ce type comporte, suivant les différentes régions de l’univers, des variations multiples. La plus intéressante est celle de ces pins que j’ai étudiés au Japon.

Plutôt que la rigidité propre du bois, le tronc fait paraître une élasticité charnue. Sous l’effort du gras cylindre de fibres qu’elle enserre, la gaîne éclate, et l’écorce rude, divisée en écailles pentagonales par de profondes fissures d’où suinte abondamment la résine, s’exfolie en fortes couches. Et si, par la souplesse d’un corps comme désossé, la tige cède aux actions extérieures qui, violentes, l’assaillent, ou, ambiantes, la sollicitent, elle résiste par une énergie propre, et le drame inscrit au dessin tourmenté de ces axes est celui du combat pathétique de l’Arbre.

Tels, le long de la vieille route tragique du Tokkaido, j’ai vu les pins soutenir leur lutte contre les Puissances de l’air. En vain le vent de l’Océan les couche : agriffé de toutes ses racines au sol pierreux, l’arbre invincible se tord, se retourne sur lui-même, et comme un homme arc-bouté sur le système contrarié de sa quadruple articulation, il fait tête, et des membres que de tous côtés il allonge et replie, il semble s’accrocher à l’antagoniste, se rétablir, se redresser sous l’assaut polymorphe du monstre qui l’accable. Au long de cette plage solennelle, j’ai, ce sombre soir, passé en revue la rangée héroïque et inspecté toutes les péripéties de la bataille. L’un s’abat à la renverse et tend vers le ciel la panoplie monstrueuse de hallebardes et d’écus qu’il brandit à ses poings d’hécatonchire ; un autre, plein de plaies, mutilé comme à coups de poutre, et qui hérisse de tous côtés des échardes et des moignons, lutte encore et agite quelques faibles rameaux ; un autre, qui semble du dos se maintenir contre la poussée, se rassoit sur le puissant contrefort de sa cuisse roidie ; et enfin j’ai vu les géants et les princes, qui, massifs, cambrés sur leurs reins musculeux, de l’effort géminé de leurs bras herculéens maintiennent d’un côté et de l’autre l’ennemi tumultueux qui les bat.

Il me reste à parler du feuillage.

Si, considérant les espèces qui se plaisent aux terres meubles, aux sols riches et gras, je les compare au pin, je découvre ces quatre caractères en elles : que la proportion de la feuille au bois est plus forte, que cette feuille est caduque, que, plate, elle offre un envers et un endroit, et enfin, que la frondaison, disposée sur les rameaux qui s’écartent en un point commun de la verticale, se compose en un bouquet unique. Le pin pousse dans des sols pierreux et secs ; par suite, l’absorption des éléments dont il se nourrit est moins immédiate et nécessite de sa part une élaboration plus forte et plus complète, une activité fonctionnelle plus grande, et, si je puis dire, plus personnelle. Obligé de prendre l’eau par mesure, il ne s’élargit point comme un calice. Celui-ci, que je vois, divise sa frondaison, écarte de tous côtés ses manipules ; au lieu de feuilles qui recueillent la pluie, ce sont des houppes de petits tubes qui plongent dans l’humidité ambiante et l’absorbent. Et c’est pourquoi, indépendant des saisons, sensible à des influences plus continues et plus subtiles, le pin montre un feuillage pérennel.

J’ai du coup expliqué son caractère aérien, suspendu, fragmentaire. Comme le pin prête aux lignes d’une contrée harmonieuse l’encadrement capricieux de ses bois, pour mieux rehausser le charmant éclat de la nature il porte sur tout la tache de ses touffes singulières : sur la gloire et la puissance de l’Océan bleu dans le soleil, sur les moissons, et interrompant le dessin des constellations ou l’aube, sur le ciel. Il incline ses terrasses au-dessous des buissons d’azalées en flammes jusqu’à la surface des lacs bleu de gentiane, ou par-dessus les murailles abruptes de la cité impériale, jusqu’à l’argent verdi d’herbe des canaux : et ce soir où je vis le Fuji comme un colosse et comme une vierge trôner dans les clartés de l’Infini, la houppe obscure d’un pin se juxtapose à la montagne couleur de tourterelle.


L’ARCHE D’OR DANS LA FORÊT


Quand je quittai Yeddo, le grand soleil flamboyait dans l’air net ; à la fin de l’après-midi, arrivant à la jonction d’Utsonomiya, je vois que la nue offusque tout le couchant. Faite de grands cumulus amalgamés, elle présente cet aspect volumineux et chaotique qu’arrange parfois le soir, alors qu’un éclairage bas, comme un feu voilé de rampe, porte les ombres sur le champ nébuleux et accuse à rebours les reliefs. Sur le quai à cette minute assoupie et longtemps dans le train qui m’emporte vers l’Ouest, je suis le spectateur de la diminution du jour conjointe à l’épaississement graduel de la nue. J’ai d’un coup d’œil embrassé la disposition de la contrée. Au fond profondément d’obscures forêts et le repli de lourdes montagnes ; au-devant des banquettes détachées qui l’une derrière l’autre barrent la route comme des écrans espacés et parallèles. La terre, telle que les tranchées que nous suivons en montrent les couches, est d’abord un mince humus noir comme du charbon, puis du sable jaune, et enfin l’argile, rouge de soufre ou de cinabre. L’Averne devant nous s’ouvre et se déploie. Ce sol brûlé, ce ciel bas, cette amère clôture de volcans et de sapins, ne correspondent-ils pas à ce fond noir et nul sur lequel se lèvent les visions des songes ? Ainsi, avec une sagesse royale, l’antique shogun Ieyasu choisit ce lieu pour en superposer à l’ombre qu’il réintègre les ombrages, et, par la dissolution de son silence dans leur opacité, opérer la métamorphose du mort dans un dieu, selon l’association d’un temple à la sépulture.

La forêt des cryptomères est, au vrai, ce temple.

Hier, déjà, par ce sombre crépuscule, j’avais plusieurs fois coupé la double avenue de ces géants qui à vingt lieues de distance va chercher conduire, jusqu’au pont rouge, l’ambassadeur annuel qui porte les présents Impériaux à l’ancêtre. Mais ce matin, à l’heure où les premiers traits du soleil font paraître roses, dans le vent d’or qui les balaie, au-dessus de moi les bancs de sombre verdure, je pénètre dans la nef colossale qu’emplit délicieusement avec le froid de la nuit l’odeur pleine de la résine.

Le cryptomère ressort à la famille des pins, et les Japonais le nomment sengui. C’est un arbre très haut dont le fût, pur de toute inflexion et de tout nœud, garde une inviolable rectitude. On ne lui voit point de rameaux, mais çà et là ses feuillages, qui, selon le mode des pins, s’indiquent non par la masse et le relief, mais par la tache et le contour, flottent comme des lambeaux de noire vapeur autour du pilier mystique, et à une même hauteur, la forêt de ces troncs rectilignes se perd dans la voûte confuse et les ténèbres d’une inextricable frondaison. Le lieu est à la fois illimité et clos, préparé et vacant.

Les Maisons merveilleuses sont éparses par la futaie.

Je ne décrirai point tout le système de la Cité ombragée, telle que le plan en est sur mon éventail consigné d’un trait minutieux. Au milieu de la forêt monumentale, j’ai suivi les voies énormes que barre un torii écarlate ; à la cuve de bronze, sous un toit rapporté de la lune, j’ai empli ma bouche de la gorgée lustrale ; j’ai gravi les escaliers ; j’ai, mêlé aux pèlerins, franchi je ne sais quoi d’opulent et d’ouvert, porte au milieu de la clôture comme d’un rêve formée d’un pêle-mêle de fleurs et d’oiseaux ; j’ai, pieds nus, pénétré au cœur de l’or intérieur ; j’ai vu les prêtres au visage altier, coiffés du cimier de crin et revêtus de l’ample pantalon de soie verte, offrir le sacrifice du matin aux sons de la flûte et de l’orgue à bouche. Et la kagura sacrée sur son estrade, le visage encadré de la coiffe blanche, tenant dévotieusement entre ses mains la touffe d’or, le rameau glandifère, a pour moi exécuté la danse qui consiste à revenir toujours, à s’en aller, à revenir encore.

Au lieu que l’architecture chinoise a pour élément premier le baldaquin, les pans relevés sur des pieux de la tente pastorale : au Japon, le toit de tuiles ou celui, si puissant et si léger, d’écorce comme un épais feutre, ne fait voir qu’une courbure faible à ses angles : il n’est, dans son élégante puissance, que le couvercle, et toute la construction ici évolue de l’idée de boîte. Depuis le temps où Jingô Tennô sur sa flotte conquit les îles du Soleil-levant, le Japonais partout conserve la trace de la mer. Cette habitude de se trousser jusqu’aux reins, ces basses cabines qui sont sa demeure sur un sol mal sûr, l’habile multitude des petits objets et leur soigneux arrimage, l’absence de meubles, tout encore ne décèle-t-il pas la vie étroite du matelot sur sa planche précaire ? Et ces maisons de bois que voici, elles-mêmes, ne sont que l’habitacle agrandi de la galère et la caisse du palanquin. Les prolongements entrecroisés de la charpente, les brancards obliques dont les têtes ouvragées saillent aux quatre angles, encore, rappellent le caractère portatif. Parmi les colonnes du Temple, ce sont des arches déposées.

Maisons, oui ; le sanctuaire proprement est ici une maison. Plus haut sur le talus de la montagne on a relégué les ossements enfermés dans un cylindre de bronze. Mais, dans cette chambre, l’âme du mort, assise sur le nom inaltérable, continue dans l’obscurité de la splendeur close une habitation spectrale.

Inverse à l’autre procédé qui emploie et met en valeur, sans l’apport d’aucun élément étranger, la pierre et le bois, selon leurs vertus propres, l’artifice a été d’anéantir, ici, la matière. Ces cloisons, les parois de ces caisses, les parquets et les plafonds ne sont plus faits de poutres et de planches, mais d’une certaine conjuration d’images avec opacité. La couleur habille et pare le bois, la laque le noie sous d’impénétrables eaux, la peinture le voile sous ses prestiges, la sculpture profondément l’affouille et le transfigure. Les têtes d’ais, les moindres clous, dès qu’ils atteignent la surface magique, se couvrent d’arabesques et de guillochures. Mais comme sur les paravents on voit les arbres en fleur et les monts tremper dans une brume radieuse, ces palais émergent, tout entiers, de l’or. Aux toits, aux façades que frappe le plein jour, il avive seulement les arêtes d’éclairs épars, mais dans les constructions latérales il éclate par l’ombre en vastes pans ; et au-dedans les six parois de la boîte sont peintes également de la splendeur du trésor occulte, flambeau absent décelé par d’invariables miroirs.

Ainsi le magnifique Shogun n’habite point une maison de bois ; mais son séjour est au centre de la forêt l’abaissement de la gloire vespérale, et la vapeur ambrosienne fait résidence sous le rameau horizontal.

Par l’immense creux de la région, rempli comme le sommeil d’un dieu d’une mer d’arbres, la cascade éblouissante çà et là jaillit du feuillage confondu à sa rumeur nombreuse.


LE PROMENEUR


En juin, la main armée d’un bâton tortueux, tel que le dieu Bishamon, je suis ce passant inexplicable que croise le groupe naïf de paysannes rougeaudes, et le soir, à six heures, alors que la nue d’orage dans le ciel indéfiniment continue l’escalade monstrueuse de la montagne, sur la route abîmée cet homme seul. Je ne suis allé nulle part, mes démarches sont sans but et sans profit ; l’itinéraire du soldat et du marchand, la piété de la femme stérile qui dans un espoir humilié fait sept fois le tour du saint Pic, n’ont point de rapport avec mon circuit. La piste tracée par le pas ordinaire ne séduit le mien qu’assez loin pour m’égarer, et bientôt, gêné par la confidence qu’il y a pour faire à la mousse, au cœur de ces bois, une noire feuille de camélia par la chute d’un pleur inentendu, soudain, maladroit chevreuil, je fuis, et par la solitude végétale, je guette, suspendu sur un pied, l’écho. Que le chant de ce petit oiseau me paraît frais et risible ! et que le cri là-bas de ces grolles m’agrée ! Chaque arbre a sa personnalité, chaque bestiole son rôle, chaque voix sa place dans la symphonie ; comme on dit que l’on comprend la musique, je comprends la nature, comme un récit bien détaillé qui ne serait fait que de noms propres ; au fur de la marche et du jour, je m’avance parmi le développement de la doctrine. Jadis, j’ai découvert avec délice que toutes les choses existent dans un certain accord, et maintenant cette secrète parenté par qui la noirceur de ce pin épouse là-bas la claire verdure de ces érables, c’est mon regard seul qui l’avère, et, restituant le dessein antérieur, ma visite, je la nomme une révision. Je suis l’Inspecteur de la Création, le Vérificateur de la chose présente ; la solidité de ce monde est la matière de ma béatitude ! Aux heures vulgaires nous nous servons des choses pour un usage, oubliant ceci de pur, qu’elles soient ; mais quand, après un long travail, au travers des branches et des ronces, à Midi, pénétrant historiquement au sein de la clairière, je pose ma main sur la croupe brûlante du lourd rocher, l’entrée d’Alexandre à Jérusalem est comparable à l’énormité de ma constatation.

Et je marche, je marche, je marche ! Chacun renferme en soi le principe autonome de son déplacement par quoi l’homme se rend vers sa nourriture et son travail. Pour moi, le mouvement égal de mes jambes me sert à mesurer la force de plus subtils appels. L’attrait de toutes choses, je le ressens dans le silence de mon âme.

Je comprends l’harmonie du monde : quand en surprendrai-je la mélodie ?


ÇA ET LÀ


Dans la rue de Nihon bashi, à côté des marchands de livres et de lanternes, de broderies et de bronzes, ou vend des sites au détail, et je marchande dans mon esprit, studieux badaud du fantastique étalage, des fragments de monde. Ces lois délicieuses par où les traits d’un paysage se composent comme ceux d’une physionomie, l’artiste s’en est rendu subtilement le maître ; au lieu de copier la nature, il l’imite, et des éléments mêmes qu’il lui emprunte, comme une règle est décelée par l’exemple, il construit ses contrefaçons, exactes comme la vision et réduites comme l’image. Tous les modèles, par exemple, de pins sont offerts à mon choix, et selon leur position dans le pot ils expriment l’étendue du territoire que leur taille mesure, proportionnelle. Voici la rizière au printemps ; au loin la colline frangée d’arbres (ce sont des mousses). Voici la mer avec ses archipels et ses caps ; par l’artifice de deux pierres, l’une noire, l’autre rouge et comme usée et poreuse, on a représenté deux îles accouplées par le point de vue, et dont le seul soleil couchant, par la différence des colorations, accuse les distances diverses ; même les chatoiements de la couche versicolore sont joués par ce lit de cailloux bigarrés que recouvre le contenu de deux carafes.


— Or, pour que j’insiste sur ma pensée.

L’artiste européen copie la nature selon le sentiment qu’il en a, le Japonais l’imite selon les moyens qu’il lui emprunte ; l’un s’exprime et l’autre l’exprime ; l’un ouvrage, l’autre mime ; l’un peint, l’autre compose ; l’un est un étudiant, l’autre, dans un sens, un maître ; l’un reproduit dans son détail le spectacle qu’il envisage d’un œil probe et subtil ; l’autre dégage d’un clignement d’œil la loi, et, dans la liberté de sa fantaisie, l’applique avec une concision scripturale.

L’inspirateur premier de l’artiste est, ici, la matière sur laquelle il exerce sa main. Il en consulte avec bonne humeur les vertus intrinsèques, la teinte et, s’appropriant l’âme de la chose brute, il s’en institue l’interprète. De tout le conte qu’il lui fait dire, il n’exprime que les traits essentiels et significatifs, et laisse au seul papier à peine accentué çà et là par des indications furtives, le soin de taire toute l’infinie complexité qu’une touche vigoureuse et charmante implique encore plus qu’elle ne sous-entend. C’est le jeu dans la certitude, c’est le caprice dans la nécessité, et l’idée captivée tout entière dans l’argument s’impose à nous avec une insidieuse évidence.

Et pour parler tout d’abord des couleurs : nous voyons que l’artiste japonais a réduit sa palette à un petit nombre de tons déterminés et généraux. Il a compris que la beauté d’une couleur réside moins dans sa qualité intrinsèque que dans l’accord implicite qu’elle nourrit avec les tons congénères, et, du fait que le rapport de deux valeurs, accrues de quantités égales, n’est point modifié, il répare l’omission de tout le neutre et le divers par la vivacité qu’il donne à la conjonction des notes essentielles ; indiquant sobrement une réplique ou deux. Il connaît que la valeur d’un ton résulte, plus que de son intensité, de sa position, et, maître des clefs, il transpose comme il lui plaît. Et comme la couleur n’est autre que le témoignage particulier que tout le visible rend à la lumière universelle, par elle, et selon le thème que l’artiste institue, toute chose prend sa place dans le cadre.

Mais l’œil qui clignait maintenant se fixe, et au lieu de contempler, il interroge. La couleur est une passion de la matière, elle singularise la participation de chaque objet à la source commune de la gloire : le dessin exprime l’énergie propre de chaque être, son action, son rythme aussi et sa danse. L’une manifeste sa place dans l’étendue, l’autre fixe son mouvement dans la durée. L’une donne la forme, et l’autre donne le sens. Et comme le Japonais, insoucieux du relief, ne peint que par le contour et la tache, l’élément de son dessin est un trait schématique. Tandis que les tons se juxtaposent, les lignes s’épousent ; et comme la peinture est une harmonie, le dessin est une notion. Et si l’intelligence qu’on a de quoi que ce soit n’en est qu’une aperception immédiate, entière et simultanée, le dessin, aussi bien qu’un mot fait de lettres, donne une signification abstraite et efficace, et l’idée toute pure. Chaque forme, chaque mouvement, chaque ensemble fournit son hiéroglyphe.

Et c’est ce que je comprends alors que je me vautre parmi les liasses d’estampes japonaises, et à Shidzuoka parmi les ex-votos du temple, je vis maints exemples admirables de cet art. Un guerrier noir jaillit de la planche vermoulue comme une interjection frénétique. Ceci qui se cabre ou rue n’est plus l’image d’un cheval, mais le chiffre dans la pensée de son bond ; une sorte de 6 retourné accru d’une crinière et d’une queue représente son repos dans l’herbage. Des étreintes, des batailles, des paysages, des multitudes, enserrés dans un petit espace, ressemblent à des sceaux. Cet homme éclate de rire, et, tombant, l’on ne sait s’il est homme encore, ou, écriture déjà, son propre caractère.


— Le Français ou l’Anglais horrible, crûment, n’importe où, sans pitié pour la Terre qu’il défigure, soucieux seulement d’étendre, à défaut de ses mains cupides, son regard au plus loin, construit sa baraque avec barbarie. Il exploite le point de vue comme une chute d’eau. L’Oriental, lui, sait fuir les vastes paysages dont les aspects multiples et les lignes divergentes ne se prêtent pas à ce pacte exquis entre l’œil et le spectacle qui seul rend nécessaire le séjour. Sa demeure ne s’ouvre pas sur tous les vents ; au recoin de quelque paisible vallée, son souci est de concerter une retraite parfaite et que son regard soit si indispensable à l’harmonie du tableau qu’il envisage, qu’elle forclose la possibilité de s’en disjoindre. Ses yeux lui fournissent tout l’élément de son bien-être, et il remplace l’ameublement par sa fenêtre qu’il ouvre. À l’intérieur l’art du peintre calquant ingénieusement sa vision sur la transparence fictive de son châssis a multiplié une ouverture imaginaire. Dans cet ancien palais impérial, que j’ai visité, emporté tout le magnifique et léger trésor, on n’a laissé que la décoration picturale, vision familière de l’habitant auguste fixée comme dans une chambre noire. L’appartement de papier est composé de compartiments successifs que divisent des cloisons glissant sur des rainures. Pour chaque série de pièces un thème unique de décoration a été choisi et, introduit par le jeu des écrans pareils à des portants de théâtre, je puis à mon gré étendre ou restreindre ma contemplation ; je suis moins le spectateur de la peinture que son hôte. Et chaque thème est exprimé par le choix, en harmonie avec le ton propre du papier, d’un extrême uniforme de couleur marquant l’autre terme de la gamme. C’est ainsi qu’à Gosho le motif indigo et crème suffit pour que l’appartement « Fraîcheur-et-Pureté » semble tout empli par le ciel et par l’eau. Mais à Nijo l’habitation impériale n’est plus que l’or tout seul. Émergeant du plancher qui les coupe, lui-même caché sous des nattes, peintes en grandeur naturelle, des cimes de pins déploient leurs bois monstrueux sur les parois solaires. Devant lui, à sa droite, à sa gauche, le Prince en son assise ne voyait que ces grandes bandes de feu fauve, et son sentiment était de flotter sur le soir et d’en tenir sous lui la solennelle fournaise.

— À Shidzuoka, au temps de Rinzainji, j’ai vu un paysage fait de poussières colorées ; on l’a mis, de peur qu’un souffle ne l’emporte, sous verre.


— Le temps est mesuré, là-haut devant le Bouddha d’or dans les feuilles, par la combustion d’une petite chandelle, et au fond de ce ravin par le débit d’une triple fontaine.


— Emporté, culbuté dans le croulement et le tohubohu de la Mer incompréhensible, perdu dans le clapotement de l’Abîme, l’homme mortel de tout son corps cherche quoi que ce soit de solide où se prendre. Et c’est pourquoi, ajoutant à la permanence du bois, ou du métal, ou de la pierre, la figure humaine, il en fait l’objet de son culte et de sa prière. Aux forces de la Nature, à côté du nom commun, il impose un nom propre, et par le moyen de l’image concrète qui les signifie comme un vocable, dans son abaissement encore obscurément instruit de l’autorité supérieure de la Parole, il les interpelle dans ses nécessités. Assez bien, d’ailleurs, comme un enfant qui de tout compose l’histoire de sa poupée, l’humanité dans sa mémoire alliée à son rêve trouva de quoi alimenter le roman mythologique. Et voici à côté de moi cette pauvre petite vieille femme qui, frappant studieusement dans ses mains, accomplit sa salutation devant ce colosse femelle au sein de qui un ancien Prince, averti par le mal de dents et un songe d’honorer son crâne antérieur, après qu’il l’eut trouvé pris par les mâchoires dans les racines d’un saule, inséra la bulle usée. À ma droite et à ma gauche, sur toute la longueur de l’obscur hangar, les trois mille Kwannon d’or, chacune identique à l’autre dans la garniture de bras qui l’encadre, s’alignent en gradins par files de cent sur quinze rangs de profondeur ; un rayon de soleil fait grouiller ce déversoir de dieux. Et, si je veux savoir la raison de cette uniformité dans la multitude, ou de quel oignon jaillissent toutes ces tiges identiques, je trouve que l’adorateur ici, sans doute, cherche plus de surface à la réverbération de sa prière, et s’imagine, avec l’objet, en multiplier l’efficacité.

Mais les sages longtemps n’arrêtèrent point leurs yeux aux yeux de ces simulacres bruts, et, s’étant aperçus de la cohérence de toutes choses, ils y trouvèrent l’assiette de leur philosophie. Car si chacune individuellement était transitoire et précaire, la richesse du fond commun demeurait inépuisable. Point n’était besoin que l’homme appliquât à l’arbre sa hache et au roc son ciseau : dans le grain de mil et l’œuf, dans les convulsions pareillement et l’immobilité du sol et de la mer, ils retrouvaient le même principe d’énergie plastique, et la Terre suffisait à la fabrication de ses propres idoles. Et, admettant que le tout est formé de parties homogènes, si, pour la mieux poursuivre, ils reportaient sur eux-mêmes leur analyse, ils découvraient que la chose fugace en eux, improuvable, injustifiable, était le fait de leur présence sur la place, et l’élément affranchi de l’espace et de la durée, la conception même qu’ils avaient de ce caractère contingent.

Et si la fraude diabolique ne les eût à ce moment égarés, ils eussent reconnu, dans ce rapport d’un principe d’existence indépendant selon sa notion propre de tout et de son expression précaire, une pratique analogue à celle de la parole, qui implique, restitution intelligible du souffle, l’aveu. Puisque chaque créature née de l’impression de l’unité divine sur la matière indéterminée est l’aveu même qu’elle fait à son créateur, et l’expression du Néant d’où il l’a tirée. Tel est le rythme respiratoire et vital de ce monde, dont l’homme doué de conscience et de parole a été institué le prêtre pour en faire la dédicace et l’offrande, et de son néant propre uni à la grâce essentielle, par le don filial de soi-même, par une préférence amoureuse et conjugale.

Mais ces yeux aveuglés se refusèrent à reconnaître l’être inconditionnel, et à celui qu’on nomme le Bouddha il fut donné de parfaire le blasphème païen. Pour reprendre cette même comparaison de la parole, du moment qu’il ignorait l’objet du discours, l’ordre et la suite lui en échappèrent ensemble, et il n’y trouva que la loquacité du délire. Mais l’homme porte en lui l’horreur de ce qui n’est pas l’Absolu, et pour rompre le cercle affreux de la Vanité, tu n’hésitas point, Bouddha, à embrasser le Néant. Car, comme au lieu d’expliquer toute chose par sa fin extérieure il en cherchait en elle-même le principe intrinsèque, il ne trouva que le Néant, et sa doctrine enseigna la communion monstrueuse. La méthode est que le Sage, ayant fait évanouir successivement de son esprit l’idée de la forme, et de l’espace pur, et l’idée même de l’idée, arrive enfin au Néant, et, ensuite, entre dans le Nirvana. Et les gens se sont étonnés de ce mot. Pour moi j’y trouve à l’idée de Néant ajoutée celle de jouissance. Et c’est là le mystère dernier et Satanique, le silence de la créature retranchée dans son refus intégral, la quiétude incestueuse de l’âme assise sur sa différence essentielle.


LE SÉDENTAIRE


J’habite le plus haut étage et le coin de la demeure spacieuse et carrée. J’ai encastré mon lit dans l’ouverture de la fenêtre, et, quand le soir vient, tel que l’épouse d’un dieu qui monte avec taciturnité sur la couche, tout de mon long et nu, je m’étends, le visage contre la nuit. À quelque moment soulevant une paupière alourdie par la ressemblance de la mort, j’ai mélangé mon regard à une certaine couleur de rose. Mais à cette heure, avec un gémissement émergeant de nouveau de ce sommeil pareil à celui du premier homme, je m’éveille dans la vision de l’or. Le tissu léger de la moustiquaire ondule sous l’ineffable haleine. Voici la lumière, dépouillée de chaleur, même, et me tordant lentement dans le froid délectable, si je sors mon bras nu, il m’est loisible de l’avancer jusqu’à l’épaule dans la consistance de la gloire, de l’enfoncer en fouillant de la main dans le jaillissement de l’éternité, pareil au frissonnement de la source. Je vois, avec une puissance irrésistible, de bas en haut déboucher l’estuaire de magnificence dans le ciel tel qu’un bassin concave et limpide, couleur de feuille de mûre. Seule la face du soleil et ses feux insupportables me chasseront de mon lit, seule la force mortelle de ses dards. Je prévois qu’il me faudra passer la journée dans le jeûne et la séparation. Quelle eau sera assez pure pour me désaltérer ? de quel fruit, pour en assouvir mon cœur, détacherai-je avec un couteau d’or la chair ?

Mais après que le soleil, suivi comme un berger par la mer et par le peuple des hommes mortels qui se lèvent en rangs successifs, a achevé de monter, il est Midi, et tout ce qui occupe une dimension dans l’espace est enveloppé par lame du feu, plus blanche que la foudre. Le monde est effacé, et les sceaux de la fournaise rompus, toutes choses, au sein de ce nouveau déluge, se sont évanouies. J’ai fermé toutes les fenêtres. Prisonnier de la lumière, je tiens le journal de ma captivité. Et tantôt, la main sur le papier, j’écris, par une fonction en rien différente du ver-à-soie qui fait son fil de la feuille qu’il dévore ; tantôt j’erre par les chambres ténébreuses, de la salle à manger, par le salon, ou un moment je suspends ma main sur le couvercle de l’orgue, à cette pièce nue, au centre de qui redoutablement se tient seule la table du travail. Et intérieur à ces lignes blanches qui marquent les fissures de ma prison hermétique, je mûris la pensée de l’holocauste ; ah ! s’il est enviable de se dissoudre dans l’étreinte flamboyante, enlevé dans le tourbillon du souffle véhément, combien plus beau le supplice d’un esprit dévoré par la lumière !

Et quand l’après-midi s’imprègne de cette brûlante douceur par qui le soir est précédé, semblable au sentiment de l’amour paternel, ayant purifié mon corps et mon esprit je remonte à la chambre la plus haute. Et, me saisissant d’un livre inépuisable, j’y poursuis l’étude de l’Être, la distinction de la personne et de la substance, des qualités et des prédicaments. Entre les deux rangées de maisons, la vision d’un fleuve termine ma rue ; l’énorme coulée d’argent fume, et les grands navires aux voiles blanches avec une grâce molle et superbe traversent la splendide coupure. Et je vois devant moi ce « Fleuve » même « de la Vie », dont jadis, enfant, j’empruntais l’image aux discours de la Morale. Mais je ne nourris plus la pensée aujourd’hui, nageur opiniâtre, d’atterrir parmi les roseaux, le ventre dans la vase de l’autre rive : sous la salutation des palmes, dans le silence interrompu par le cri du perroquet, que la cascade grêle derrière le feuillage charnu du magnolia claquant sur le gravier m’invite, que le rameau fabuleux descende sous le poids des myrobolants et des pommes-grenades, je ne considérerai plus, arrachant mon regard à la science angélique, quel jardin est offert à mon goûter et à ma récréation.


LA TERRE VUE DE LA MER


Arrivant de l’horizon, notre navire est confronté par le quai du Monde, et la planète émergée déploie devant nous son immense architecture. Au matin décoré d’une grosse étoile, montant à la passerelle, à mes yeux l’apparition toute bleue de la Terre. Pour défendre le Soleil contre la poursuite de l’Océan ébranlé, le Continent établit le profond ouvrage de ses fortifications ; les brèches s’ouvrent sur l’heureuse campagne. Et longtemps, dans le plein jour, nous longeons la frontière de l’autre monde. Animé par le souffle alizé, notre navire file et bondit sur l’abîme élastique où il appuie de toute sa lourdeur. Je suis pris à l’Azur, j’y suis collé comme un tonneau. Captif de l’infini, pendu à l’intersection du Ciel, je vois au-dessous de moi toute la Terre sombre se développer comme une carte, le Monde énorme et humble. La séparation est irrémédiable ; toutes choses me sont lointaines, et seule la vision m’y rattache. Il ne me sera point accordé de fixer mon pied sur le sol inébranlable, de construire de mes mains une demeure de pierre et de bois, de manger en paix les aliments cuits sur le foyer domestique. Bientôt nous retournerons notre proue vers cela qu’aucune rive ne barre, et sous le formidable appareil de la voilure, notre avancement au milieu de l’éternité monstrueuse n’est plus marqué que par nos feux de position.


SALUTATION


Et je salue de nouveau cette terre pareille à celles de Gessen et de Chanaan. Cette nuit, notre navire à l’entrée du fleuve ballotté dans le clair-de-lune couleur de froment, quel signe bien bas au-delà de la mer m’a fait le feu des « Chiens », veilleur d’or au pied du pan d’astres, splendeur lampante à l’horizon du Globe. Mais, des eaux faciles nous ayant introduits au sein de la région, je débarque, et sur ma route je vois au-dessous de moi se répéter au cœur des champs l’image du rond soleil, rubiconde dans le riz vert.

Il ne fait ni froid, ni trop chaud : toute la nature a la chaleur de mon corps. Que le faible cri des cigales sous l’herbe me touche ! à cette fin de la saison, dans l’instant testamentaire, l’union du ciel et de la terre, amoureuse aujourd’hui moins qu’elle n’est sacramentelle, consomme la solennité matrimoniale. O sort bien dur ! n’est-il de repos que hors de moi ? n’est-il point de paix pour le cœur de l’homme ? Ah ! un esprit né pour la seule jouissance ne pardonne aucun délai. La possession même un jour ne tarira point mes larmes ; nulle joie de moi n’aura raison assez pour que l’amertume de la réparation s’y perde.

Et je saluerai cette terre, non point avec un jet frivole de paroles inventées, mais en moi que la découverte soudain d’un immense discours cerne le pied des monts comme une mer d’épis traversée d’un triple fleuve. Je remplis, comme une plaine et ses chemins, le compartiment des montagnes. Tous les yeux levés vers les montagnes éternelles, je salue populeusement le corps vénérable de la Terre. Je ne vois plus le vêtement seul, mais le flanc même à travers l’air, rassemblement gigantesque des membres. O bords autour de moi de la coupe ! c’est de vous que nous recevons les eaux du ciel, et vous êtes le récipient de l’Offrande ! Ce matin moite, au tournant de la route dépassant le tombeau et l’arbre, j’ai vu la sombre côte avec énormité, barrée au bas par le trait fulgurant du fleuve, se dresser toute ruisselante de lait dans le clair-de-midi.

Et comme un corps qui, au travers de l’eau, descend par la force de son poids, durant les quatre heures immobiles, je me suis avancé, au sein, sentant une résistance divine, de la lumière. Je me tiens debout parmi l’air parfaitement blanc. Je célèbre avec un corps sans ombre l’orgie de la maturité. Ce n’est plus l’affamé soleil sous la force de qui tout à coup éclate, fleurit avec violence la terre suante et déchirée. Instant lustral ! Un souffle continuel vient sur nous d’entre l’Orient et le Nord. L’opulence de la moisson, les arbres, surchargés de leur récolte, remuent intarissablement repoussés sous l’haleine puissante et faible. Les fruits de la terre immensément sont agités dans la clarté purificatoire. Le ciel n’est plus bien loin au-dessus de nous ; abaissé tout entier, il nous immerge et nous mouille. Moi, nouvel Hylas, comme celui qui considérait au-dessus de lui les poissons horizontaux suspendus dans l’espace vitreux, je vois de ce lait, de cet argent où je suis noyé jaillir un éblouissant oiseau blanc à gorge rose et de nouveau s’y perdre de ce côté dont l’œil ne peut soutenir la candeur.

Et la journée tout entière n’épuisera point ma salutation. À l’heure sombre où, par la forêt d’orangers, le cortège nuptial armé de torches flamboyantes conduit la chaise de l’époux, au-dessus du cercle farouche des montagnes fumantes de tout mon être vers le Signe rouge que je vois s’élève l’applaudissement et l’acclamation. Je salue le seuil, l’évidence brutale de l’Espoir, la récompense de l’homme incompromis ; je lève les mains vers l’ostension de la couleur virile ! Triomphateur automnal, le feuillage au-dessus de ma tête est mélangé de petites oranges. Mais il me faut, une fois encore, ramener chez les hommes ce visage dès l’enfance levé, comme du chanteur qui, les lèvres ouvertes, le cœur anéanti dans la mesure, l’œil fixé sur son papier, attend le moment de prendre sa partie, vers la Mort.


LA MAISON SUSPENDUE


Par un escalier souterrain je descends dans la maison suspendue. De même que l’hirondelle entre l’ais et le chevron maçonne l’abri de sa patience et que la mouette colle au roc son nid comme un panier, par un système de crampons et de tirants et de poutres enfoncées dans la pierre, la caisse de bois que j’habite est solidement attachée à la voûte d’un porche énorme creusé à même la montagne. Une trappe ménagée dans le plancher de la pièce inférieure m’offre des commodités : par là, tous les deux jours, laissant filer mon corbillon au bout d’une corde, je le ramène garni d’un peu de riz, de pistaches grillées et de légumes confits dans la saumure. Dans un coin de la formidable margelle, comme un trophée fait du scalp de la Parque, est suspendue une fontaine dont le gouffre ravit le pleur intarissable ; je recueille, par le moyen d’une corde nouée entre les claires mèches, l’eau qui m’est nécessaire, et la fumée de ma cuisine se mêle au ruissellement de la cascade. Le torrent se perd parmi les palmiers, et je vois au-dessous de moi les cimes de ces grands arbres d’où l’on retire les parfums sacerdotaux. Et comme un bris de cristal suffit à ébranler la nuit, tout le clavier de la terre éveillé par le tintement neutre et creux de la pluie perpétuelle sur le profond caillou, je vois dans le monstrueux infondibule où je niche l’ouïe même de la montagne massive, telle qu’une oreille creusée dans le rocher temporal ; et, mon attention recueillie sur la jointure de tous mes os, j’essaie de ressentir cela sur quoi sans doute, au-dessous des rumeurs de feuillages et d’oiseaux, s’ouvre l’énorme et secret pavillon : l’oscillation des eaux universelles, le plissement des couches terraquées, le gémissement du globe volant sous l’effort contrarié de la gravitation. Une fois par année, la lune, se levant à ma gauche au-dessus de cet épaulement, coupe à la hauteur de ma ceinture l’ombre d’un niveau si exact qu’il m’est possible, avec beaucoup de délicatesse et de précaution, d’y faire flotter un plat de cuivre. Mais j’aime surtout la dernière marche de cet escalier qui descend dans le vide. Que de fois ne m’y suis-je pas réveillé de la méditation, tout baigné, comme un rosier, des pleurs de la nuit, ou par le confortable après-midi n’y ai-je point paru, pour jeter avec bénignité aux singes au-dessous de moi juchés sur les branches extrêmes des poignées de letchis secs tels que des grelots rouges !


LA SOURCE


Le corbeau, comme l’horloger sur sa montre ajustant sur moi un seul œil, me verrait, minime personnage précis, une canne semblable à un dard entre les doigts, m’avancer par l’étroit sentier en remuant nettement les jambes. La campagne entre les monts qui l’enserrent est plate comme le fond d’une poêle. À ma droite et à ma gauche, c’est immensément le travail de la moisson ; on tond la terre comme une brebis. Je dispute la largeur de la sente et de mon pied à la file ininterrompue des travailleurs, ceux qui s’en vont, la sape à la ceinture, à leur champ, ceux qui s’en reviennent, ployant comme des balances sous le faix d’une double corbeille dont la forme à la fois ronde et carrée allie les symboles de la terre et du firmament. Je marche longtemps, l’étendue est close comme une chambre, l’air est sombre, et de longues fumées stagnantes surnagent, telles que le résidu de quelque bûcher barbare. Je quitte la rizière rase et les moissons de la boue, et je m’engage peu à peu dans la gorge qui se resserre. Aux champs de cannes à sucre succèdent les roseaux vains, et, les souliers à la main, je traverse à trois reprises les eaux rapides rassemblées dans le corps d’une rivière. À cet endroit où elle naît du cœur d’une quintuple vallée, j’entreprends de trouver la tête d’un des rus qui l’alimentent. L’ascension devient plus rude à mesure que le filet des cascades s’exténue. Je laisse sous moi les derniers champs de patates. Et tout-à-coup je suis entré dans un bois pareil à celui qui sur le Parnasse sert aux assemblées des Muses ! Des arbres à thé élèvent autour de moi leurs sarments contournés et, si haut que la main tendue ne peut y pénétrer, leur feuillage sombre et net. Retraite charmante ! ombrage bizarre et docte émaillé d’une floraison pérennelle ! un parfum délié qui semble, plutôt qu’émaner, survivre, flatte la narine en récréant l’esprit. Et je découvre dans un creux la source. Comme le grain hors du furieux blutoir, l’eau de dessous la terre éclate à saut et à bouillons. La corruption absorbe ; ce qui est pur seul, l’original et l’immédiat jaillit. Née de la rosée du ciel, recueillie dans quelque profonde matrice, l’eau vierge de vive force s’ouvre issue comme un cri. Heureux de qui une parole nouvelle jaillit avec violence ! que ma bouche soit pareille à celle de cette source toujours pleine, qui naît là d’une naissance perpétuelle toute seule, insoucieuse de servir aux travaux des hommes et de ces bas lieux où, nappe épandue, mélangée comme une salive à la boue, elle nourrira la vaste moisson stagnante.


LA MARÉE DE MIDI


Au temps qu’il ne peut plus naviguer, le marin fait son lit près de la mer : et quand elle crie, comme une nourrice qui entend le petit enfant se plaindre, dans le milieu de la nuit il se lèvera pour voir, n’endurant plus de dormir. Moi de même, et comme une ville par ses secrets égouts, mon esprit, par la vertu vivante de ce liquide dont je suis compénétré, communique au mouvement des eaux. Durant que je parle, ou que j’écris, ou repose, ou mange, je participe à la mer qui m’abandonne ou qui monte. Et souvent à midi, citoyen momentané de cette berge commerciale, je viens voir ce que nous apporte le flot, la libration de l’Océan, résolue dans ce méat fluvial en un large courant d’eau jaune. Et j’assiste à la montée vers moi de tout le peuple de la Mer, la procession des navires remorqués par la marée comme sur une chaîne de toue ; les jonques ventrues tendant au vent de guingois, quatre voiles raides comme des pelles, celles de Foutchéou qui portent ficelé à chaque flanc un énorme fagot de poutres, puis, parmi l’éparpillement des sampans tricolores, les Géants d’Europe, les voiliers américains pleins de pétrole, et tous les chameaux de Madian, les cargos de Hambourg et de Londres, les colporteurs de la côte et des Iles. Tout est clair ; j’entre dans une clarté si pure que ni l’intime conscience, semble-t-il, ni mon corps n’y offrent résistance. Il fait délicieusement froid ; la bouche fermée, je respire le soleil, les narines posées sur l’air exhilarant. Cependant, midi sonne à la tour de la Douane, la boule du sémaphore tombe, tous les bateaux piquent l’heure, le canon tonne, l’Angélus tinte quelque part, le sifflet des manufactures longtemps se mêle au vacarme des sirènes. Toute l’humanité se recueille pour manger. Le sampanier à l’arrière de sa nacelle, soulevant le couvercle de bois, surveille d’un œil bien content la maturité de son fricot ; les grands coulis déchargeurs empaquetés d’épaisses loques, la palanche sur l’épaule comme une pique, assiègent les cuisines en plein vent, et ceux qui sont déjà servis, assis sur le rebord de la brouette à roue centrale, tout riants, la boule de riz fumante entre les deux mains, en éprouvent, du bout gourmand de la langue, la chaleur. Le niveau régulateur s’exhausse ; toutes les bondes de la Terre comblées, les fleuves suspendent leur cours, et mélangeant son sel à leurs sables, la mer à leur rencontre s’en vient boire tout entière à leurs bouches. C’est l’heure de la plénitude. Maintenant les canaux tortueux qui traversent la ville sont un long serpent de barques amalgamées qui s’avance dans les vociférations, et la dilatation des eaux irrésistibles détache de la boue, allège comme des bouchons les pontons et les corps-morts.


LE RISQUE DE LA MER


Comme on ne peut manger, je remonte à la dunette, un morceau de pain dans la poche, et je joins, titubant, assourdi, souffleté, de violentes ténèbres et le bruit sans lieu de la confusion. Séparant mes lèvres dans la nullité, j’y conduis une bouchée aveugle, mais bientôt, partant de la lueur de l’habitacle, mes yeux peu à peu habitués reconnaissent la forme du navire, et au-delà, jusqu’aux limites de l’horizon rétréci, l’Élément en proie au Souffle. Je vois dans le cirque noir errer les pâles cavaleries de l’écume. Il n’y a point autour de moi de solidité, je suis situé dans le chaos, je suis perdu dans l’intérieur de la Mort. Mon cœur est serré par le chagrin de la dernière heure. Ce n’est point une menace vers moi brandie ; mais simplement je suis intrus dans l’inhabitable ; j’ai perdu ma proportion, je voyage au travers de l’Indifférent. Je suis à la merci des élations de la profondeur et du Vent, la force du Vide ; avec le bouleversement qui m’entoure aucun pacte, et la poignée d’âmes humaines que contient cet étroit vaisseau, comme un panier de son se dissiperait dans la matière liquide. Sur le sein de l’Abîme, qui, prêt à m’engloutir, me circonvient avec la complicité de ce poids que je constitue, je suis maintenu par une fragile équation. Mais je descends, pressé d’échapper à la vision de tristesse, dans ma cabine, et me couche. Cap au vent, le bateau se lève à la lame, et parfois l’énorme machine, avec ses cuirasses et ses chaudières, et son artillerie, et ses soutes gorgées de charbon et de projectiles, se rassied tout entière sur la vague comme l’écuyère qui, prête à bondir, se ramasse sur les jarrets. Puis vient un petit calme, et j’entends bien loin au-dessous de mon oreille l’hélice continuer son bruit faible et domestique.

Mais le jour qui suit, avant qu’il ne finisse, voit entrer notre navire à ce port retiré que la montagne enclôt comme un réservoir. Voici, de nouveau, la Vie ! Touché d’une joie rustique, je me reprends au spectacle interrompu de cette exploitation fervente et drue qu’elle est, naïvement originale du fonds commun, cette opération assidue, multiple, entremêlée, par laquelle toutes choses existent ensemble. Dans le moment que nous affourchons nos ancres, le Soleil par les échancrures de la montagne qui l’occulte dirige sur la terre quatre jets d’un feu si dense qu’ils semblent une émission de sa substance même. Avant qu’il ne les relève verticalement vers le ciel illimité, le Roi, debout sur la crête ultime, l’Œil de nos yeux, dans le miséricordieux éploiement de la Vision visible, à l’heure suprême avec majesté fait ostension de la distance et de la source. J’ai pour bienvenue cet adieu plus riche qu’une promesse ! La montagne a revêtu sa robe d’hyacinte, le violet, hymen de l’or et de la nuit. Je suis saisi d’une allégresse basse et forte. J’élève vers Dieu le remerciement de n’être point mort, et mes entrailles se dilatent dans la constatation de mon sursis.

Je ne boirai point, cette fois encore, l’Eau amère.


PROPOSITION SUR LA LUMIÈRE


Je ne puis penser, tout, au fond de moi, repousse la croyance que les couleurs constituent l’élément premier et que la lumière ne soit que la synthèse de leur septénaire. Je ne vois point que la lumière soit blanche, et, pas plus qu’aucune couleur n’en intéresse la vertu propre, leur accord ne la détermine. Point de couleur sans un support extrinsèque : d’où l’on connaîtra qu’elle est, elle-même, extérieure, le témoignage divers que la matière rend à la source simple d’une splendeur indivisible. Ne prétendez pas décomposer la lumière : quand c’est elle qui décompose l’obscurité, produisant, selon l’intensité de son travail, sept notes. Un vase plein d’eau ou le prisme, par l’interposition d’un milieu transparent et dense et le jeu contrarié des facettes, nous permettent de prendre sur le fait cette action : le rayon libre et direct demeure invarié ; la couleur apparaît dès qu’il y a une répercussion captive, dès que la matière assume une fonction propre ; le prisme, dans l’écartement calculé de ses trois angles et le concert de son triple miroir diédrique, enclôt tout le jeu possible de la réflexion et restitue à la lumière son équivalent coloré. Je compare la lumière à une pièce qu’on tisse, dont le rayon constitue la chaîne, et l’onde (impliquant toujours une répercussion), la trame ; la couleur n’intéresse que celle-ci.

Si j’examine l’arc-en-ciel ou le spectre projeté sur une muraille, je vois une gradation, aussi bien que dans la nature des teintes, dans leur intensité relative. Le jaune occupe le centre de l’iris et le pénètre jusqu’à ces frontières latérales qui, seules, l’excluent au fur qu’elles s’obscurcissent. Nous pouvons appréhender en lui le voile le plus immédiat de la lumière, tandis que le rouge et le bleu en font, réciproques, l’image, la métaphore aux deux termes équilibrés. Il joue le rôle de médiateur ; il prépare en s’associant aux bandes voisines les tons mixtes et par ceux-ci provoque les complémentaires ; en lui et par lui, l’extrême rouge, combiné avec le vert, de même que le bleu combiné avec l’inverse orange, disparaissent dans l’unité du blanc.

La couleur est donc un phénomène particulier de réflexion, où le corps réfléchissant, pénétré par la lumière, se l’approprie et la restitue en l’altérant, le résultat de l’analyse et de l’examen de tout par le rayon irrécusable. Et l’intensité des tons varie, suivant une gamme dont le jaune forme la tonique, selon la mesure plus ou moins complète où la matière répond aux sollicitations de la lumière. Qui ne serait choqué de cette affirmation de la théorie classique que la teinte d’un objet résulte de son absorption en lui de tous les rayons colorés à l’exception de celui dont il fait paraître la livrée ? Je veux penser, au contraire, que cela qui constitue l’individualité visible de chaque chose en est une qualité originale et authentique, et que la couleur de la rose n’en est pas moins la propriété que son parfum.


— Ce que l’on a mesuré n’est point la vitesse de la lumière, mais la résistance seulement que le milieu lui oppose, en la transformant.


— Et la visibilité même n’est qu’une des propriétés de la lumière : diverses suivant les sujets différents.


HEURES DANS LE JARDIN


Il est des gens dont les yeux tout seuls sont sensibles à la lumière ; et même qu’est, pour la plupart, le soleil, qu’une lanterne gratuite à la clarté de quoi commodément chacun exécute les œuvres de son état, l’écrivain conduisant sa plume et l’agriculteur son bœuf. Mais moi, j’absorbe la lumière par les yeux et par les oreilles, par la bouche et par le nez, et par tous les pores de la peau. Comme un poisson, j’y trempe et je l’ingurgite. De même que les feux du matin et de l’après-midi mûrissent, dit-on, comme des grappes de raisin encore, le vin dans sa bouteille qu’on leur expose, le soleil pénètre mon sang et désopile ma cervelle. Jouissons de cette heure tranquille et cuisante. Je suis comme l’algue dans le courant que son pied seul amarre, sa densité égalant l’eau, et comme ce palmier d’Australie, touffe là-haut sur un long mât juchée de grandes ailes battantes, qui, toute traversée de l’or du soir, ploie, roule, rebondit dessus de l’envergure et du balan de ses vastes frondes élastiques.


— D’une dent, sans doute, égarée, d’entre celles dont Cadmus ensemença le labour Thébain, naquit le formidable aloès. Le soleil tira d’un sol féroce ce hoplite. C’est un cœur de glaives, un épanouissement de courroies glauques. Sentinelle de la solitude, couleur de mer et d’armure, il croise de toutes parts l’artichaut de ses scies énormes. Et longtemps ainsi il montera rang sur rang sa herse, jusqu’à ce qu’ayant fleuri il meure, jusqu’à ce que de son cœur jaillisse le membre floral comme un poteau, et comme un candélabre, et comme l’étendard enraciné aux entrailles du dernier carré !


— On a fermé par mon ordre la porte avec la barre et le verrou. Le portier dort dans sa niche, la tête avalée sur la poitrine ; tous les serviteurs dorment. Une vitre seule me sépare du jardin, et le silence est si fin que tout jusqu’aux parois de l’enceinte, les souris entre deux planchers, les poux sous le ventre des pigeons, la bulle de pissenlit dans ses racines fragiles, doivent ressentir le bruit central de la porte que j’ouvre. La sphère céleste m’apparaît avec le soleil à la place que j’imaginais, dans la splendeur de l’après-midi. Un milan très haut plane en larges cercles dans l’azur ; du sommet du pin choit une fiente. Je suis bien où je suis. Mes démarches dans ce lieu clos sont empreintes de précaution et d’une vigilance taciturne et coite, tel que le pêcheur qui craint d’effaroucher l’eau et le poisson, s’il pense. Rien ici d’une campagne ouverte et libre qui distrait l’esprit en emmenant le corps ailleurs. Les arbres et les fleurs conspirent à ma captivité, et le repli cochléaire de l’allée toujours me ramène vers je ne sais quel point focal qu’indique, tel qu’au jeu de l’Oie, retiré au plus secret, le Puits ; ménagé à travers toute l’épaisseur de la colline, par le moyen de la corde qui fait l’axe du long goulot, j’agite le seau invisible. Tel qu’un fruit comme un poète en train de composer son sucre, je contouche dans l’immobilité cela au-dedans de quoi la vie nous est mesurée par la circulation du soleil, par le pouls de nos quatre membres et par la croissance de nos cheveux. En vain la tourterelle au loin fait-elle entendre son appel pur et triste. Je ne bougerai point pour ce jour. En vain du fleuve grossi m’arrive la rumeur grave.


— À minuit, revenant de ce bal, où pendant plusieurs heures je considérai des corps humains, les uns revêtus de fourreaux noirs, les autres de bizarres drapeaux, qui tournaient par couples (chaque figure exprimant une satisfaction incompréhensible), aux modulations gymnastiques d’un piano, au moment que les porteurs, m’ayant monté jusqu’au haut du perron, relèvent le rideau de ma chaise, j’aperçois dans le feu de ma lanterne, sous la pluie torrentielle, le magnolia tout pavoisé de ses gros lampions d’ivoire. Ô fraîche apparition ! ô confirmation dans la nuit du trésor indéfectible !


— Le thème de la Terre est exprimé par les détonations de ce distant tambour, ainsi que dans le cellier caverneux on entend le tonnelier percuter à coups espacés les foudres. La magnificence du monde est telle qu’on s’attend à tout moment à avoir le silence fracassé par l’explosion effroyable d’un cri, le taraba de la trompette, l’exultation délirante, l’enivrante explication du cuivre ! La nouvelle se propage que les fleuves ont renversé leurs cours, et, chargeant la veine dilatée de l’infiltration qui gagne, toute la batellerie de la mer descend dans le continent intérieur pour y négocier les produits de l’horizon. Le travail des champs bénéficie de la vicissitude ; les noriahs fonctionnent et confabulent, et jusqu’à ce que la moisson inondée mire mêlé à sa sombre prairie (une touffe quelque part passée dans l’anneau de la lune), le soir couleur de goyave, toute l’étendue est remplie de la rumeur hydraulique. (Autre part, à l’heure la plus éclatante, quatre amours liés à une canne à sucre, trépignant sur les rouettes d’or, font monter dans le champ trop vert un lait bleu et blanc pareil à de l’eau de mer.) Et à l’instant dans l’azur se fait place cette jeune face bachique toute enflammée de colère et d’une gaieté surhumaines, l’œil étincelant et cynique, la lèvre tordue par le quolibet et l’invective ! Mais le coup sourd du hachoir dans la viande m’indique assez où je suis, et ces deux bras de femme qui, rouges jusqu’aux coudes d’un sang pareil à du jus de tabac, extraient des paquets d’entrailles du fond de cette grande carcasse nacrée. Un bassin de fer que l’on retourne fulgure. Dans la lumière rose et dorée de l’automne, je vois toute la berge de ce canal dérobé à ma vue garnie de poulies qui retirent des cubes de glace, des pannerées de cochons, de pesants bouquets de bananes, de ruisselants poudingues d’huîtres, et les cylindres de ces poissons comestibles, aussi grands que des requins et luisants comme des porcelaines. J’ai la force encore de noter cette balance alors qu’un pied posé sur le plateau, un poing cramponné à la chaîne de bronze vont basculer le tas monstrueux des pastèques et des potirons et des bottes de cannes à sucre ficelées de lianes d’où jaillissent des fusées de fleurs couleur de bouche. Et relevant soudain le menton, je me retrouve assis sur une marche du perron, la main dans la fourrure de mon chat.


SUR LA CERVELLE


La cervelle est un organe. L’étudiant acquiert un principe solide s’il étreint fortement cette pensée que l’appareil nerveux est homogène dans son foyer et dans ses ramifications, et que la fonction en est telle, simplement, que la détermine son efficacité mécanique. Rien ne justifie l’excès qu’on impute à la matière blanche ou grise, accessoirement au rôle sensitif et moteur, de « sécréter » ainsi que bruit une apparence de paroles, l’intelligence et la volonté, comme le foie fait de la bile. La cervelle est un organe, au même titre que l’estomac et le cœur ; et, de même que les appareils digestif ou circulatoire ont leurs fonctions précises, le système nerveux a la sienne, qui est la production de la sensation et du mouvement.

J’ai employé le mot « production » à dessein. Il serait inexact de voir dans les nerfs de simples fils, agents par eux-mêmes inertes d’une double transmission, afférente, comme ils disent, ici, là efférente ; prêts indifféremment à télégraphier un bruit, un choc, ou l’ordre de l’esprit intérieur. L’appareil assure l’épanouissement, l’expansion à tout le corps de l’onde cérébrale, constante comme le pouls. La sensation n’est point un phénomène passif ; c’est un état spécial d’activité. Je le compare à une corde en vibration sur laquelle la note est formée par la juste position du doigt. Par la sensation, je constate le fait, et je contrôle, par le mouvement, l’acte. Mais la vibration est constante.

Et cette vue nous permet d’avancer plus loin notre investigation. Toute vibration implique un foyer, comme tout cercle un centre. La source de la vibration nerveuse réside dans la cervelle, qui remplit, séparée de tous les autres organes, la cavité entière du crâne hermétique. La règle d’analogie indiquée à la première ligne défend d’y voir autre chose que l’agent de réception, de transformation et comme de digestion de la commotion initiale. On peut imaginer que ce rôle est spécialement dévolu à la matière périphérique, que le substrat blanc forme comme un agent d’amplification et de composition, et enfin que les organes compliqués de la base sont autant d’ateliers de mise en œuvre, le tableau de distribution, les claviers et les compteurs, les appareils de commutation et de réglage.

Nous devons maintenant considérer la vibration elle-même. J’entends par là ce mouvement double et un par lequel un corps part d’un point pour y revenir. Et c’est là l’ « élément » même, le symbole radical qui constitue essentiellement toute vie. La vibration de notre cervelle est le bouillonnement de la source de la vie, l’émotion de la matière au contact de l’unité divine dont l’emprise constitue notre personnalité typifique. Tel est l’ombilic de notre dépendance. Les nerfs, et la touche qu’ils nous donnent sur le monde extérieur, ne sont que l’instrument de notre connaissance, et c’est en ce sens seulement qu’ils en sont la condition. Comme on fait l’apprentissage d’un outil, c’est ainsi que nous faisons l’éducation de nos sens. Nous apprenons le monde au contact de notre identité intime.

La cervelle, donc, n’est rien d’autre qu’un organe : celui de la connaissance animale, sensible seulement chez les bêtes, intelligible chez l’homme. Mais si elle n’est qu’un organe particulier, elle ne saurait être le support de l’intelligence, ou de l’âme. On ne saurait faire à aucune partie de notre corps, image vivante et active de tout Dieu, ce détriment. L’âme humaine est cela par quoi le corps humain est ce qu’il est, son acte, sa semence continuellement opérante, et, selon que prononce l’École, sa forme.


LA TERRE QUITTÉE


C’est la mer qui est venue nous rechercher. Elle tire sur notre amarre, elle décolle de l’appontement le flanc de notre bateau. Lui, dans un grand tressaillement, agrandit peu à peu l’intervalle qui le sépare du quai encombré et de l’escale humaine. Et nous suivons dans son lacet paresseux le fleuve tranquille et gras. C’est ici l’une de ces bouches par où la terre dégorge, et, crevant dans une poussée de pâte, vient ruminer la mer mélangée à son herbage. De ce sol que nous habitâmes, il ne reste plus que la couleur, l’âme verte prête à se liquifier. Et déjà devant nous, là-bas un feu dans l’air limpide indique la ligne et le désert.

Cependant que l’on mange, je ressens que l’on s’est arrêté, et dans tout le corps du bateau et le mien la respiration de l’eau libre. On débarque le pilote. Sous le feu de la lampe électrique, de son canot qui danse, il salue de la main notre navire affranchi ; on largue l’échelle, nous partons. Nous partons dans le clair-de-lune !

Et je vois au-dessus de moi la ligne courbe de l’horizon, telle que la frontière d’un sommeil démesuré. Tout mon cœur désespérément, comme l’opaque sanglot avec lequel on se rendort, fuit le rivage derrière nous qui s’éteint. Ah ! mer, c’est toi ! Je rentre. Il n’est pas de sein si bon que l’éternité, et de sécurité comparable à l’espace incirconscrit. Nos nouvelles du monde désormais, celles que chaque soir se levant à notre gauche nous apporte la face de la Lune. Je suis libéré du changement et de la diversité. Point de vicissitudes que celles du jour et de la nuit, de proposition que le Ciel à nos yeux et de demeure que ce sein des grandes Eaux qui le réfléchissent. Pureté purifiante ! Voici avec moi pour nous absoudre l’Absolu. Que m’importe maintenant la fermentation des peuples, l’intrigue des mariages et des guerres, l’opération de l’or et des forces économiques, et toute la confuse partie là-bas engagée ? Tout se réduit au fait et à la passion multiforme des hommes et de la chose. Or, ici, je possède dans sa pureté le rythme principal, la montrance alternative du soleil et son occultation, et le fait simple, l’apparition sur l’horizon des figures sidérales à l’heure calculée. Et tout le jour j’étudie la mer comme on lit les yeux d’une femme qui comprend, sa réflexion avec l’attention de quelqu’un qui écoute. Au prix du pur miroir, qu’est-ce pour moi que la transmutation grossière de vos tragédies et de vos parades ?


1900 — 1905



LA LAMPE ET LA CLOCHE


De cette attente de tout l’univers (et de mon malheur d’être vivant), l’une est le signe et l’autre l’expression, l’une, la durée même, et l’autre, tout à coup sonore, un moment. L’une mesure le silence, et l’autre approfondit l’obscurité ; l’une me sollicite et l’autre me fascine. Ô guet ! ô amère patience ! Double vigilance, l’une enflammée et l’autre computatrice !

La nuit nous ôte notre preuve, nous ne savons plus où nous sommes. Lignes et teintes, cet arrangement, à nous personnel, du monde tout autour de nous, dont nous portons avec nous le foyer selon l’angle dont notre œil est à tout moment rapporteur, n’est plus là pour avérer notre position. Nous sommes réduits à nous-mêmes. Notre vision n’a plus le visible pour limite, mais l’invisible pour cachot, homogène, immédiat, indifférent, compact. Au sein de cet obscurcissement, la lampe est, quelque part, quelque chose. Elle apparaît toute vivante ! Elle contient son huile ; par la vertu propre de sa flamme, elle se boit elle-même. Elle atteste cela dont tout l’abîme est l’absence. Comme elle a pris au soir antérieur, elle durera jusqu’à ce feu rose au ciel ! jusqu’à cette suspension de vapeurs pareilles à l’écume du vin nouveau ! Elle a sa provision d’or jusqu’à l’aube. Et moi, que je ne périsse peint dans la nuit ! que je dure jusqu’au jour ! Que je ne m’éteigne que dans la lumière !

Mais si la nuit occlut notre œil, c’est afin que nous écoutions plus, non point avec les oreilles seulement, mais par les ouïes de notre âme respirante à la manière des poissons. Quelque chose s’accumule, mûrit dans le nul et vaste son nombre qu’un coup décharge. J’entends la cloche, pareille à la nécessité de parler, à la résolution de notre silence intestin, la parole intérieure au mot. Pendant le jour nous ne cessons pas d’entendre la phrase avec une activité acharnée ou par tourbillons, que tissent sur la portée continue tous les êtres reliés par l’obligation du chœur. La nuit l’éteint, et seule la mesure persiste. (Je vis, je prête l’oreille). De quel tout est-elle la division ? Quel est le mouvement, qu’elle bat ? Quel, le temps ? Voici pour le trahir l’artifice du sablier et de la clepsydre ; le piège de l’horloge contraint l’heure à éclater. Moi, je vis. Je suis reporté sur la durée ; je suis réglé à telle marche et à tant d’heures. J’ai mon échappement. Je contiens le pouls créateur. Hors de moi, le coup qui soudain résonne atteste à tout le travail obscur de mon cœur, moteur et ouvrier de ce corps.

De même que le navigateur qui côtoie un continent relève tous les feux l’un après l’autre, de même, au centre des horizons, l’astronome, debout sur la Terre en marche comme un marin sur sa passerelle, calcule, les yeux sur le cadran le plus complet, l’heure totale. Machination du signe énorme ! L’innombrable univers réduit à l’établissement de ses proportions, à l’élaboration de ses distances ! Aucune période dans le branle des astres qui ne soit combinée à notre assentiment, ni dessein noué par le concert des mondes auquel nous ne soyons intéressés ! Aucune étoile dénoncée par le microscope sur la glace photographique à laquelle je ne sois négatif. L’heure sonne, de par l’action de l’immense ciel illuminé ! De la pendule enfouie au cœur d’une chambre de malade au grand Ange flamboyant qui dans le Ciel successivement gagne tous les points prescrits à son vol circulaire, il y a une exacte réponse. Je ne sers pas à computer une autre heure. Je ne l’accuse pas avec une moindre décision.


LA DÉLIVRANCE D’AMATERASU


Nul homme mortel ne saurait sans incongruité honorer par un culte public la Lune, comptable et fabricatrice de nos mois, filandière d’un fil avarement mesuré. À la bonne lumière du jour, nous nous réjouissons de voir toutes choses ensemble, avec beauté, comme une ample étoffe multicolore ; mais dès que le soir vient, ou que la nuit, déjà, est venue, je retrouve la fatale Navette toute enfoncée au travers de la trame du ciel. Que ton œil seul, amie, doré par sa lumière maléfique, l’avoue, et ces cinq ongles qui brillent au manche de ton luth !

Mais le soleil toujours pur et jeune, toujours semblable à lui-même, très radieux, très blanc, manque-t-il donc rien chaque jour à l’épanouissement de sa gloire, à la générosité de sa face ? et qui la regardera sans être forcé de rire aussitôt ? D’un rire donc aussi libre que l’on accueille un beau petit enfant, donnons notre cœur au bon soleil ! Quoi ! dans la plus mince flaque, dans la plus étroite ornière laissée au tournant de la route publique, il trouvera de quoi mirer son visage vermeil, et seule l’âme secrète de l’homme lui demeurera-t-elle si close qu’elle lui refuse sa ressemblance et du fond de ses ténèbres un peu d’or ?

À peine la race rogneuse des Fils de la Boue eut-elle commencé à barboter sur le sein de la terre nourrissante que, pressés de la fureur de manger, ils oublièrent la Chose splendide, l’éternelle Épiphanie dans laquelle ils avaient été admis à être vivants. Comme le graveur bien appliqué à tailler sa planche suivant le fil du bois s’occupe peu de la lampe au-dessus de sa tête qui l’éclaire, de même l’agriculteur, toutes choses pour lui réduites à ses deux mains et au cul noir de son buffle, avait soin seulement de mener droit son sillon, oublieux du cœur lumineux de l’Univers. Alors Amaterasu s’indigna dans le soleil. Elle est l’âme du soleil par quoi il brille et ce qu’est le souffle de la trompette sonnante. « La bête », dit-elle, « quand elle a repu son ventre m’aime, elle jouit avec simplicité de mes caresses ; elle dort dans la chaleur de ma face toute remplie du choc régulier de son sang à la surface de son corps, le battement intérieur de la vie rouge. Mais l’homme brutal et impie n’est jamais rassasié de manger. La fleur, tout au long du jour, m’adore, et nourrit de la vertu de mon visage son cœur dévot. L’homme seul est mal recueilli sur sa tige ; il me dérobe ce sacré miroir en lui fait pour me réfléchir. Fuyons donc. Cachons cette beauté sans honneur ! » Aussitôt comme une colombe qui se glisse au trou d’une muraille, elle occupe, à l’embouchure du fleuve Yokigawa, cette caverne profonde et d’un quartier de roc énorme en bouche hermétiquement l’ouverture.

Tout soudain s’éteignit et d’un seul coup le ciel qu’il y a pendant le jour apparut avec toutes ses étoiles. Ce n’était point la nuit, mais ces ténèbres mêmes qui avant le monde étaient là, les ténèbres positives. La nuit atroce et crue touchait la terre vivante. Il y avait une grande absence dans le Ciel : l’Espace était vidé de son centre ; la personne du Soleil s’était retirée comme quelqu’un qui s’en va pour ne pas vous voir, comme un juge qui sort. Alors ces ingrats connurent la beauté d’Amaterasu. Qu’ils la cherchent maintenant dans l’air mort ! Un grand gémissement se propagea à travers les Iles, l’agonie de la pénitence, l’abomination de la peur. Comme le soir les moustiques par myriades remplissent l’air malfaisant, la terre fut livrée au brigandage des démons et des morts que l’on reconnaît d’avec les vivants à ce signe qu’ils n’ont pas de nombril. Comme un pilote pour mieux percer la distance fait étouffer les lumières prochaines, par la suppression de la lampe centrale l’Espace s’était agrandi autour d’eux. Et d’un côté inopiné de l’horizon, ils voyaient une étrange blancheur outre-ciel, telle que la frontière d’un monde voisin, le reflet d’un soleil postérieur.

Alors tous les dieux et déesses, les génies officieux et domestiques, qui assistent l’homme et sont ses assidus tels que les chevaux et les bœufs, s’émurent aux cris misérables de la créature qui n’a point de poils sur le corps, pareils au jappement de petits chiens. Et à l’embouchure du fleuve Yokigawa, ils s’assemblèrent tous, ceux de la mer et de l’air, tels que des troupeaux de buffles, tels que des bancs de sardines, tels que des vols d’étourneaux, à l’embouchure du torrent Yokigawa, là où la vierge Amaterasu s’était cachée dans un trou de la terre, comme un rayon de miel dans le creux d’un arbre, comme un trésor dans un pot.

« La lampe ne s’éteint que dans une lumière plus vive. Amaterasu, » disent-ils, « est là. Nous ne la voyons point, cependant nous savons qu’elle ne nous a point quittés. Sa gloire n’a point souffert de diminution. Elle s’est cachée dans la terre connue une cigale, comme un ascète dans l’intérieur de sa propre pensée. Comment la ferons-nous sortir ? Quel appât lui présenterons-nous ? et que lui offrir qui soit aussi beau qu’elle-même ? »

Aussitôt d’une pierre tombée du ciel ils firent un miroir très pur, parfaitement rond. Ils arrachèrent un pin, et comme une poupée ils l’emmaillottèrent de vêtements d’or et d’écarlate. Ils le parèrent comme une femme et ils lui mirent le miroir pour visage. Et ils le plantèrent tout droit, le sacré gohei, en face de la caverne, pleine, de la poche qui contenait l’âme indignée de la lumière.

Quelle voix choisirent-ils assez puissante pour percer la terre, pour dire : Amaterasu, je suis là ? « Je suis là et nous savons que tu es là aussi. Sois présente, ô vision de mes yeux ! Sors de la sépulture, ô vie ! » La voix familière, la première voix qu’elle entend dès qu’elle dépasse l’horizon humain, au premier dard rouge le coq partant de tous les côtés dans les fermes ! Il est l’éclat du cri, la trompette que nulle obscurité ne fait mourir. La nuit, le jour, indifférent à la présence visible de son dieu ou à son éloignement, il pousse infatigablement sa fanfare, il articule avec précision la foi. Au devant d’Amaterasu dans la terre, ils amènent le grand oiseau blanc. Et aussitôt il chanta. Et ayant chanté, il chante encore.

Aussitôt, comme s’il ne pouvait manquer à son ban, se réveilla tout le bruit de la vie, le murmure de la journée, l’active phrase interminable, l’occupation de tout le temps par la masse en marche du mot fourmillant dont le bonze, au fond de son temple, scande le cours avec son maillet de bois : ils bruirent à la fois, tous les dieux, mal différents du nom qui les contient. Cela était très timide, très bas. Cependant Amaterasu dans la terre les entendit et s’étonna.

Et ici il faudrait coller l’image d’Uzumé, telle justement que dans les petits livres populaires elle interrompt la pluie noire des lettres. C’est elle qui avait tout inventé, la bonne déesse ! C’est elle qui combina le grand stratagème. La voici qui danse intrépidement sur la peau tendue de son tambour, frénétique comme l’espérance ! Et tout ce qu’elle trouve, pour délivrer le soleil, c’est une pauvre chanson comme en inventent les petits enfants : Hito futa miyo…

Hito futa miyo
Itsu muyu nana
Yokokono tari
Momochi yorodzu

ce qui veut dire : Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, cent, mille, dix mille, — et ce qui veut dire aussi : Vous tous, regardez la porte ! — Sa Majesté apparaît, hourra ! — Nos cœurs sont très satisfaits. — Regardez mon ventre et mes cuisses.

Car, dans la fureur de la danse, elle dénoue, elle jette impatiemment sa ceinture, et, la robe toute ouverte, riante, criante, elle trépigne et bondit sur la peau élastique et tonnante qu’elle travaille de ses talons durs. Et quand ils virent son corps robuste et replet comme celui d’une petite fille, l’aise entra dans le cœur de tous et ils se mirent à rire. Le soleil n’est plus dans le ciel et cependant ce ne sont point des lamentations, ils rient ! Amaterasu les entendit et elle fut mortifiée dans son cœur, et ne pouvant surmonter sa curiosité, tout doucement elle entr’ouvrit la porte de sa caverne : « Pourquoi riez-vous ? »

Un grand rayon fulgurant traversa les dieux assemblés, il franchit le bord de la terre, il alluma la lune dans le ciel vide ; soudain l’étoile de l’aurore flamboya dans le ciel inanimé. Comme crève un fruit trop gros, comme la mère s’ouvre sous l’enfant qui fait force de la tête, voyez ! la terre aveugle ne peut plus contenir l’Œil jaloux, la cuisante curiosité du Feu placé dans le centre, la femme qui est le Soleil ! « Pourquoi riez-vous ? » — « O Amaterasu ! » dit Uzumé.

(Et tous les dieux en même temps dirent : « O Amaterasu ! », consommèrent la prosternation.)

« O Amaterasu, tu n’étais point avec nous, tu croyais nous avoir laissés sans ta face ? Mais regarde, voici celle qui est plus belle que toi. Regarde ! » dit-elle, montrant le gohei, montrant le miroir sacré qui, concentrant la flamme, produisait un or insoutenable. « Regarde ! »

Elle vit, et, jalouse, ravie, étonnée, fascinée, elle fit un pas hors de la caverne et aussitôt la nuit ne fut pas. Tous les grands mondes qui tournent autour du soleil comme un aigle qui couvre sa proie s’étonnèrent de voir éclater le jour dans ce point inaccoutumé, et la petite terre toute mangée de gloire, telle qu’un chandelier qui disparaît dans sa lumière.

Elle fit un pas hors de la caverne, et aussitôt le plus fort de tous les dieux se précipitant en referma la porte derrière elle. Et tout debout devant son image, entourée de sept arcs-en-ciel, adorable aorasie, feu vivant d’où n’émergeaient avec le divin visage que deux mains et deux pieds roses et les anneaux de la chevelure, la jeune, la formidable ! se tenait l’âme essentielle et fulminante ! Et comme l’alouette qui au-dessus de la mire scintillante s’élève en cercles toujours plus larges, Amaterasu, reconquise par son image, remonta vers le trône céleste. Et ce fut un nouveau temps, le premier jour.

— Au portail des temples Shinto, de par une corde de paille, la Terre, telle que cette épouse qui montrait ses seins à l’époux révolté, fait encore au Soleil interdiction de ses profondeurs. Et au recès dernier du sanctuaire nu, on cache, au lieu du feu Eleusinien, un petit miroir rond de métal poli.


VISITE


Il faut de longs cris avant qu’elle s’ouvre, de furieuses batteries sur la porte patiente, avant que le domestique intérieur, sensible à leur concert, vienne reconnaître l’étranger au milieu de ses porteurs déposé devant le seuil dans une caisse. Car ici point de sonnette profonde, point de timbre dont la traction d’un fil au travers des murs s’attachant au plus secret détermine l’explosion soudain, pareille à l’aboi d’une bête que l’on pince. La Montagne Noire est le quartier des vieilles familles et le silence y est grand. Ce qui chez les Européens sert pour la récréation et les jeux, les Chinois le consacrent à la retraite. Dans le gâteau animal, entre ces rues toutes bouillonnantes d’une humanité impure, il se réserve des lieux oisifs que cloisonnent largement tel enclos vide ou l’hoirie de quelque personne isolée, adjointe à des lares antiques ; que seul un noble toit aménage l’ombre énorme des banyans plus anciens que la ville et des letchis qui croulent sous la charge de leurs glands de pourpre ! Je suis entré ; j’attends ; je suis tout seul dans le petit salon ; il est quatre heures ; il ne pleut plus ou est-ce qu’il pleut encore ? La terre a reçu son plein d’eau, la feuille abreuvée largement respire à l’aise. Et moi, je goûte, sous ce ciel sombre et bon, la componction et la paix que l’on éprouve à avoir pleuré. En face de moi se dresse un mur au faîte inégal, où s’ouvrent trois fenêtres carrées que barrent des bambous de porcelaine. Comme on ajuste sur les papiers diplomatiques la « grille » qui isole les mots vrais, on a appliqué à ce paysage trop large de verdure et d’eau cet écran au triple jour, on l’a réduit au thème et aux répliques d’un triptyque. Le cadre fixe le tableau, les barreaux qui laissent passer le regard m’excluent moi-même, et, mieux qu’une porte fermée de son verrou, m’assurent par dedans. Mon hôte n’arrive pas, je suis seul.


LE RIZ


C’est la dent que nous mettons à la terre même avec le fer que nous y plantons, et déjà notre pain y mange à la façon dont nous allons le manger. Le soleil chez nous dans le froid Nord, qu’il mette la main à la pâte ; c’est lui qui mûrit notre champ, comme c’est le feu tout à nu qui cuit notre galette et qui rôtit notre viande. Nous ouvrons d’un soc fort dans la terre solide la raie où naît la croûte que nous coupons de notre couteau et que nous broyons entre nos mâchoires.

Mais ici le soleil ne sert pas seulement à chauffer le ciel domestique comme un four plein de sa braise : il faut des précautions avec lui. Dès que l’an commence, voici l’eau, voici les menstrues de la terre vierge. Ces vastes campagnes sans pente, mal séparées de la mer qu’elles continuent et que la pluie imbibe sans s’écouler, se réfugient, dès qu’elles ont conçu, sous la nappe durante qu’elles fixent en mille cadres. Et le travail du village est d’enrichir de maints baquets la sauce : à quatre pattes, dedans, l’agriculteur la brasse et la délaie de ses mains. L’homme jaune ne mord pas dans le pain ; il happe des lèvres, il engloutit sans le façonner dans sa bouche un aliment semi-liquide. Ainsi le riz vient, comme on le cuit, à la vapeur. Et l’attention de son peuple est de lui fournir toute l’eau dont il a besoin, de suffire à l’ardeur soutenue du fourneau céleste. Aussi, quand le flot monte les noriahs partout chantent comme des cigales. Et l’on n’a point recours au buffle ; eux-mêmes, côte à côte cramponnés à la même barre et foulant comme d’un même genou l’ailette rouge, l’homme et la femme veillent à la cuisine de leur champ, comme la ménagère au repas qui fume. Et l’Annamite puise l’eau avec une espèce de cuiller ; dans sa soutane noire avec sa petite tête de tortue, aussi jaune que la moutarde, il est le triste sacristain de la fange ; que de révérences et de génuflexions tandis que d’un seau attaché à deux cordes le couple des nhaqués, va chercher dans tous les creux le jus de crachin pour en oindre la terre bonne à manger !


LE POINT


Je m’arrête : il y a un point à ma promenade comme à une phrase que l’on a finie. C’est le titre d’une tombe à mes pieds, à ce détour où le chemin descend. De là je prends ma dernière vue de la terre, j’envisage le pays des morts. Avec ses bouquets de pins et d’oliviers, il se disperse et s’épand au milieu des profondes moissons qui l’entourent. Tout est consommé dans la plénitude. Cérès a embrassé Proserpine. Tout étouffe l’issue, tout trace la limite. Je retrouve, droit au pied des monts immuables, la grande raie du fleuve ; je constate notre frontière ; j’endure ceci. Mon absence est configurée par cette île bondée de morts et dévorée de moissons. Seul debout parmi le peuple enterré et mes pieds entre les noms proférés par l’herbe, je guette cette ouverture de la Terre où le vent doux, comme un chien sans voix, continue depuis deux jours d’entrer l’énorme nuage qu’il a détaché derrière moi des Eaux. C’est fini ; le jour est bien fini ; il n’y a plus qu’à se retourner et à remesurer le chemin qui me rattache à la maison. À cette halte où s’arrêtent les porteurs de bières et de baquets, je regarde longuement derrière moi la route jaune qui va des vivants chez les morts et que termine, comme un feu qui brûle mal, un point rouge dans le ciel bouché.


LIBATION AU JOUR FUTUR


Je suis monté au plus haut de la montagne pour porter mon toast au jour futur — (au jour nouveau, à celui qui viendra, il succède à cette nuit même peut-être). Jusqu’au plus haut de la montagne, avec cette coupe de glace qu’elle porte aux lèvres de l’Aurore ! Je suis dedans tout nu ; elle était si pleine qu’en y entrant j’ai fait crouler l’eau comme une cataracte. Je danse dans l’ébullition de la source comme un grain de raisin dans une coupe de Champagne. Je ne distingue pas cette couche jaillissante que je pétris du ventre et des genoux du gouffre d’air dont me sépare le bord mince : au-dessous de moi surgit l’aigle criard. Belle Aurore ! d’un trait tu es ici de la mer là-bas entre les îles ! Bois, que je ressente jusqu’aux plantes dans le sein de cette liqueur où je suis enfoncé l’ébranlement de ta lèvre qui s’y trempe. Que le soleil se lève ! que je voie l’ombre légère de mon corps suspendu se peindre sous moi sur le sable de la piscine entouré de l’iris aux sept couleurs !


LE JOUR DE LA FÊTE-DE-TOUS-LES-FLEUVES


Le jour de la fête-de-tous-les-fleuves, nous sommes allés souhaiter la sienne au nôtre, qui est large et rapide. Il est la sortie du pays, il est la force incluse en ses flancs ; il est la liquéfaction de la substance de la terre, il est l’éruption de l’eau liquide enracinée au plus secret de ses replis, du lait sous la traction de l’Océan qui tette. Ici, sous le bon vieux pont de granit, entre les bateaux de la montagne qui nous apportent les minerais et le sucre, et, de l’autre côté, les jonques de la mer multicolore, qui, prises à l’hameçon de l’ancre, dirigent vers les piles infranchissables leurs gros yeux patients de bêtes de somme, il débouche par soixante arches. Quel bruit, quelle neige il fait, quand l’Aurore sonne de la trompette, quand le Soir s’en va dans le tambour ! Il n’a point de quais comme les tristes égouts de l’Occident ; de plain-pied avec lui dans une familiarité domestique, chacune y vient laver son linge, puiser l’eau de son souper. Même, au printemps, dans la turbulence de sa jouerie, le dragon aux anneaux bouillonnants envahit nos rues et nos maisons. Comme la mère chinoise offre le petit enfant au chien de la maison qui lui nettoie le derrière avec soin, il efface en un coup de langue l’immense ordure de la ville.

Mais aujourd’hui c’est la fête du fleuve ; nous célébrons son carnaval avec lui dans le roulant tumulte des eaux blondes. Si tu ne peux passer le jour enfoncé dans le remous comme un buffle jusqu’aux yeux à l’ombre de ton bateau, ne néglige pas d’offrir au soleil de midi de l’eau pure dans un bol de porcelaine blanche ; elle sera pour l’an qui vient un remède contre la colique. Et ce n’est pas le temps de rien ménager : qu’on descelle la plus pesante cruche, courge potable d’or à l’écorce de terre, que l’on suce au goulot même le thé du quatrième mois ! Que chacun, par cette après-midi de pleine crue et de plein soleil, vienne palper, taper, étreindre, chevaucher le grand fleuve municipal, l’animal d’eau qui fuit d’une échine ininterrompue vers la mer. Tout grouille, tout tremble d’une rive à l’autre de sampans et de bateaux, où les convives de soie pareils à de clairs bouquets boivent et jouent ; tout est lumière et tambour. De çà, de là, de toutes parts, jaillissent et filent les pirogues à têtes de dragons, aux bras de cent pagayeurs nus que dans le milieu pousse au délire ce grand jaune des deux mains battant sa charge de démon ! Si fines, elles semblent un sillon, la flèche même du courant, qu’active tout ce rang de corps qui y plongent jusqu’à la ceinture. Sur la rive où j’embarque, une femme lave son linge ; la cuvette de laque vermillon où elle empile ses hardes a un rebord d’or qui éclate et qui fulmine au soleil de la solennité. Regard brut pour un éclair créé et œil au jour de l’honorable fleuve.


L’HEURE JAUNE


De toute l’année voici l’heure la plus jaune ! Comme l’agriculteur à la fin des saisons réalise les fruits de son travail et en recueille le prix, le temps vient en or que tout y soit transmué, au ciel et sur la terre. Je chemine jusqu’au cou dans la fissure de la moisson ; je pose le menton sur la table qu’illumine le soleil à son bout, du champ ; passant aux monts, je surmonte la mer des graines. Entre ses rives d’herbes, l’immense flamme sèche de la plaine couleur de jour, où est l’ancienne terre obscure ? L’eau s’est changée en vin ; l’orange s’allume dans le branchage silent. Tout est mûr, grain et paille, et le fruit avec la feuille. C’est bien de l’or ; tout fini, je vois que tout est vrai. Dans le fervent travail de l’année évaporant toute couleur, à mes yeux tout à coup le monde comme un soleil ! Moi ! que je ne périsse pas avant l’heure la plus jaune.


DISSOLUTION


Et je suis de nouveau reporté sur la mer indifférente et liquide. Quand je serai mort, on ne me fera plus souffrir. Quand je serai enterré entre mon père et ma mère, on ne me fera plus souffrir. On ne se rira plus de ce cœur trop aimant. Dans l’intérieur de la terre se dissoudra le sacrement de mon corps, mais mon âme, pareille au cri le plus perçant, reposera dans le sein d’Abraham. Maintenant tout est dissous, et d’un œil appesanti je cherche en vain autour de moi et le pays habituel à la route ferme sous mon pas et ce visage cruel. Le ciel n’est plus que de la brume et l’espace de l’eau. Tu le vois, tout est dissous et je chercherais en vain autour de moi trait ou forme. Rien, pour horizon, que la cessation de la couleur la plus foncée. La matière de tout est rassemblée en une seule eau, pareille à celle de ces larmes que je sens qui coulent sur ma joue. Sa voix, pareille à celle du sommeil quand il souffle de ce qu’il y a de plus sourd à l’espoir en nous. J’aurais beau chercher, je ne trouve plus rien hors de moi, ni ce pays qui fut mon séjour, ni ce visage beaucoup aimé.