Connaissance de l’Est/Çà et là

Larousse (p. 132-141).

ÇA ET LÀ


Dans la rue de Nihon bashi, à côté des marchands de livres et de lanternes, de broderies et de bronzes, ou vend des sites au détail, et je marchande dans mon esprit, studieux badaud du fantastique étalage, des fragments de monde. Ces lois délicieuses par où les traits d’un paysage se composent comme ceux d’une physionomie, l’artiste s’en est rendu subtilement le maître ; au lieu de copier la nature, il l’imite, et des éléments mêmes qu’il lui emprunte, comme une règle est décelée par l’exemple, il construit ses contrefaçons, exactes comme la vision et réduites comme l’image. Tous les modèles, par exemple, de pins sont offerts à mon choix, et selon leur position dans le pot ils expriment l’étendue du territoire que leur taille mesure, proportionnelle. Voici la rizière au printemps ; au loin la colline frangée d’arbres (ce sont des mousses). Voici la mer avec ses archipels et ses caps ; par l’artifice de deux pierres, l’une noire, l’autre rouge et comme usée et poreuse, on a représenté deux îles accouplées par le point de vue, et dont le seul soleil couchant, par la différence des colorations, accuse les distances diverses ; même les chatoiements de la couche versicolore sont joués par ce lit de cailloux bigarrés que recouvre le contenu de deux carafes.


— Or, pour que j’insiste sur ma pensée.

L’artiste européen copie la nature selon le sentiment qu’il en a, le Japonais l’imite selon les moyens qu’il lui emprunte ; l’un s’exprime et l’autre l’exprime ; l’un ouvrage, l’autre mime ; l’un peint, l’autre compose ; l’un est un étudiant, l’autre, dans un sens, un maître ; l’un reproduit dans son détail le spectacle qu’il envisage d’un œil probe et subtil ; l’autre dégage d’un clignement d’œil la loi, et, dans la liberté de sa fantaisie, l’applique avec une concision scripturale.

L’inspirateur premier de l’artiste est, ici, la matière sur laquelle il exerce sa main. Il en consulte avec bonne humeur les vertus intrinsèques, la teinte et, s’appropriant l’âme de la chose brute, il s’en institue l’interprète. De tout le conte qu’il lui fait dire, il n’exprime que les traits essentiels et significatifs, et laisse au seul papier à peine accentué çà et là par des indications furtives, le soin de taire toute l’infinie complexité qu’une touche vigoureuse et charmante implique encore plus qu’elle ne sous-entend. C’est le jeu dans la certitude, c’est le caprice dans la nécessité, et l’idée captivée tout entière dans l’argument s’impose à nous avec une insidieuse évidence.

Et pour parler tout d’abord des couleurs : nous voyons que l’artiste japonais a réduit sa palette à un petit nombre de tons déterminés et généraux. Il a compris que la beauté d’une couleur réside moins dans sa qualité intrinsèque que dans l’accord implicite qu’elle nourrit avec les tons congénères, et, du fait que le rapport de deux valeurs, accrues de quantités égales, n’est point modifié, il répare l’omission de tout le neutre et le divers par la vivacité qu’il donne à la conjonction des notes essentielles ; indiquant sobrement une réplique ou deux. Il connaît que la valeur d’un ton résulte, plus que de son intensité, de sa position, et, maître des clefs, il transpose comme il lui plaît. Et comme la couleur n’est autre que le témoignage particulier que tout le visible rend à la lumière universelle, par elle, et selon le thème que l’artiste institue, toute chose prend sa place dans le cadre.

Mais l’œil qui clignait maintenant se fixe, et au lieu de contempler, il interroge. La couleur est une passion de la matière, elle singularise la participation de chaque objet à la source commune de la gloire : le dessin exprime l’énergie propre de chaque être, son action, son rythme aussi et sa danse. L’une manifeste sa place dans l’étendue, l’autre fixe son mouvement dans la durée. L’une donne la forme, et l’autre donne le sens. Et comme le Japonais, insoucieux du relief, ne peint que par le contour et la tache, l’élément de son dessin est un trait schématique. Tandis que les tons se juxtaposent, les lignes s’épousent ; et comme la peinture est une harmonie, le dessin est une notion. Et si l’intelligence qu’on a de quoi que ce soit n’en est qu’une aperception immédiate, entière et simultanée, le dessin, aussi bien qu’un mot fait de lettres, donne une signification abstraite et efficace, et l’idée toute pure. Chaque forme, chaque mouvement, chaque ensemble fournit son hiéroglyphe.

Et c’est ce que je comprends alors que je me vautre parmi les liasses d’estampes japonaises, et à Shidzuoka parmi les ex-votos du temple, je vis maints exemples admirables de cet art. Un guerrier noir jaillit de la planche vermoulue comme une interjection frénétique. Ceci qui se cabre ou rue n’est plus l’image d’un cheval, mais le chiffre dans la pensée de son bond ; une sorte de 6 retourné accru d’une crinière et d’une queue représente son repos dans l’herbage. Des étreintes, des batailles, des paysages, des multitudes, enserrés dans un petit espace, ressemblent à des sceaux. Cet homme éclate de rire, et, tombant, l’on ne sait s’il est homme encore, ou, écriture déjà, son propre caractère.


— Le Français ou l’Anglais horrible, crûment, n’importe où, sans pitié pour la Terre qu’il défigure, soucieux seulement d’étendre, à défaut de ses mains cupides, son regard au plus loin, construit sa baraque avec barbarie. Il exploite le point de vue comme une chute d’eau. L’Oriental, lui, sait fuir les vastes paysages dont les aspects multiples et les lignes divergentes ne se prêtent pas à ce pacte exquis entre l’œil et le spectacle qui seul rend nécessaire le séjour. Sa demeure ne s’ouvre pas sur tous les vents ; au recoin de quelque paisible vallée, son souci est de concerter une retraite parfaite et que son regard soit si indispensable à l’harmonie du tableau qu’il envisage, qu’elle forclose la possibilité de s’en disjoindre. Ses yeux lui fournissent tout l’élément de son bien-être, et il remplace l’ameublement par sa fenêtre qu’il ouvre. À l’intérieur l’art du peintre calquant ingénieusement sa vision sur la transparence fictive de son châssis a multiplié une ouverture imaginaire. Dans cet ancien palais impérial, que j’ai visité, emporté tout le magnifique et léger trésor, on n’a laissé que la décoration picturale, vision familière de l’habitant auguste fixée comme dans une chambre noire. L’appartement de papier est composé de compartiments successifs que divisent des cloisons glissant sur des rainures. Pour chaque série de pièces un thème unique de décoration a été choisi et, introduit par le jeu des écrans pareils à des portants de théâtre, je puis à mon gré étendre ou restreindre ma contemplation ; je suis moins le spectateur de la peinture que son hôte. Et chaque thème est exprimé par le choix, en harmonie avec le ton propre du papier, d’un extrême uniforme de couleur marquant l’autre terme de la gamme. C’est ainsi qu’à Gosho le motif indigo et crème suffit pour que l’appartement « Fraîcheur-et-Pureté » semble tout empli par le ciel et par l’eau. Mais à Nijo l’habitation impériale n’est plus que l’or tout seul. Émergeant du plancher qui les coupe, lui-même caché sous des nattes, peintes en grandeur naturelle, des cimes de pins déploient leurs bois monstrueux sur les parois solaires. Devant lui, à sa droite, à sa gauche, le Prince en son assise ne voyait que ces grandes bandes de feu fauve, et son sentiment était de flotter sur le soir et d’en tenir sous lui la solennelle fournaise.

— À Shidzuoka, au temps de Rinzainji, j’ai vu un paysage fait de poussières colorées ; on l’a mis, de peur qu’un souffle ne l’emporte, sous verre.


— Le temps est mesuré, là-haut devant le Bouddha d’or dans les feuilles, par la combustion d’une petite chandelle, et au fond de ce ravin par le débit d’une triple fontaine.


— Emporté, culbuté dans le croulement et le tohubohu de la Mer incompréhensible, perdu dans le clapotement de l’Abîme, l’homme mortel de tout son corps cherche quoi que ce soit de solide où se prendre. Et c’est pourquoi, ajoutant à la permanence du bois, ou du métal, ou de la pierre, la figure humaine, il en fait l’objet de son culte et de sa prière. Aux forces de la Nature, à côté du nom commun, il impose un nom propre, et par le moyen de l’image concrète qui les signifie comme un vocable, dans son abaissement encore obscurément instruit de l’autorité supérieure de la Parole, il les interpelle dans ses nécessités. Assez bien, d’ailleurs, comme un enfant qui de tout compose l’histoire de sa poupée, l’humanité dans sa mémoire alliée à son rêve trouva de quoi alimenter le roman mythologique. Et voici à côté de moi cette pauvre petite vieille femme qui, frappant studieusement dans ses mains, accomplit sa salutation devant ce colosse femelle au sein de qui un ancien Prince, averti par le mal de dents et un songe d’honorer son crâne antérieur, après qu’il l’eut trouvé pris par les mâchoires dans les racines d’un saule, inséra la bulle usée. À ma droite et à ma gauche, sur toute la longueur de l’obscur hangar, les trois mille Kwannon d’or, chacune identique à l’autre dans la garniture de bras qui l’encadre, s’alignent en gradins par files de cent sur quinze rangs de profondeur ; un rayon de soleil fait grouiller ce déversoir de dieux. Et, si je veux savoir la raison de cette uniformité dans la multitude, ou de quel oignon jaillissent toutes ces tiges identiques, je trouve que l’adorateur ici, sans doute, cherche plus de surface à la réverbération de sa prière, et s’imagine, avec l’objet, en multiplier l’efficacité.

Mais les sages longtemps n’arrêtèrent point leurs yeux aux yeux de ces simulacres bruts, et, s’étant aperçus de la cohérence de toutes choses, ils y trouvèrent l’assiette de leur philosophie. Car si chacune individuellement était transitoire et précaire, la richesse du fond commun demeurait inépuisable. Point n’était besoin que l’homme appliquât à l’arbre sa hache et au roc son ciseau : dans le grain de mil et l’œuf, dans les convulsions pareillement et l’immobilité du sol et de la mer, ils retrouvaient le même principe d’énergie plastique, et la Terre suffisait à la fabrication de ses propres idoles. Et, admettant que le tout est formé de parties homogènes, si, pour la mieux poursuivre, ils reportaient sur eux-mêmes leur analyse, ils découvraient que la chose fugace en eux, improuvable, injustifiable, était le fait de leur présence sur la place, et l’élément affranchi de l’espace et de la durée, la conception même qu’ils avaient de ce caractère contingent.

Et si la fraude diabolique ne les eût à ce moment égarés, ils eussent reconnu, dans ce rapport d’un principe d’existence indépendant selon sa notion propre de tout et de son expression précaire, une pratique analogue à celle de la parole, qui implique, restitution intelligible du souffle, l’aveu. Puisque chaque créature née de l’impression de l’unité divine sur la matière indéterminée est l’aveu même qu’elle fait à son créateur, et l’expression du Néant d’où il l’a tirée. Tel est le rythme respiratoire et vital de ce monde, dont l’homme doué de conscience et de parole a été institué le prêtre pour en faire la dédicace et l’offrande, et de son néant propre uni à la grâce essentielle, par le don filial de soi-même, par une préférence amoureuse et conjugale.

Mais ces yeux aveuglés se refusèrent à reconnaître l’être inconditionnel, et à celui qu’on nomme le Bouddha il fut donné de parfaire le blasphème païen. Pour reprendre cette même comparaison de la parole, du moment qu’il ignorait l’objet du discours, l’ordre et la suite lui en échappèrent ensemble, et il n’y trouva que la loquacité du délire. Mais l’homme porte en lui l’horreur de ce qui n’est pas l’Absolu, et pour rompre le cercle affreux de la Vanité, tu n’hésitas point, Bouddha, à embrasser le Néant. Car, comme au lieu d’expliquer toute chose par sa fin extérieure il en cherchait en elle-même le principe intrinsèque, il ne trouva que le Néant, et sa doctrine enseigna la communion monstrueuse. La méthode est que le Sage, ayant fait évanouir successivement de son esprit l’idée de la forme, et de l’espace pur, et l’idée même de l’idée, arrive enfin au Néant, et, ensuite, entre dans le Nirvana. Et les gens se sont étonnés de ce mot. Pour moi j’y trouve à l’idée de Néant ajoutée celle de jouissance. Et c’est là le mystère dernier et Satanique, le silence de la créature retranchée dans son refus intégral, la quiétude incestueuse de l’âme assise sur sa différence essentielle.