Conférence sur la Langue Internacionale « L’Espéranto »/Conférence

CONFÉRENCE
SUR LA
LANGUE INTERNACIONALE
« L’ESPÉRANTO »
(Ortografe simplifiée)


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Il y a aujourd’hui par le monde deus grandes catégories de martirs : ceus qui aprènent les langues vivantes et ceus qui sont condamnés à les enseigner. Leurs soufrances, les divers jenres de tortures, pédagojiques et réciproques, ausquéles, plus ou moins volontairement, ils se soumètent, ne vous sont certainement pas inconus, et vous avez quelque droit de redire après ce grand poète de l’antiquité : « Ayant conu le malheur, j’ai apris la pitié. »

Je suis donc assuré d’avance de trouver ici un auditoire déjà prévenu en faveur de ces martirs que nous voudrions arracher au jardin des suplices linguistiques, où pour quelque roze, trop rare, hélas ! poussent à foizon des épines sans nombre.

Et il ne tiendra pas à moi que vous n’entrevoyiez ce soir la Terre Promize de l’enseignement des langues vivantes. J’espère que plus d’une parmi vous voudra y aborder.

Je serais, certes, le dernier à protester contre l’importance qu’on s’acorde aujourd’hui à atribuer à l’enseignement des langues vivantes. Si, come je le crois, cète définicion du Progrès : la diminucion des distances fiziques et morales, peut être acseptée sans contradicsion, il est évident que les langues vivantes sont regardées, à bon droit, come les instruments par excèlence du Progrès et de la Civilizacion.

Multiplier les relacions entre les peuples, favorizer les raprochements internacionaus qui peu à peu acheminent l’Humanité vers l’unité finale ; doner pour corolaire au raprochement des corps, entrepris de si brillante et si heureuze façon par la science du XIXe siècle, le raprochement des esprits, tèle semble être la tâche à laquèle va se consacrer le vintième siècle.

Raprocher les corps est choze relativement facile. Les plus hautes montagnes perdent leur vieille réputacion de barrières infranchissables. Les mont Cenis, les Simplon et les Gothard entr’ouvrent leurs flancs sous la poussée de la vapeur ; les continents s’écartent pour livrer passaje à de nouveaus Argonautes et se laissent docilement creuzer pour unir les Océans. Hier c’était Suez et Corinthe, demain ce sera Panama.

Mais combien il est autrement malaizé de raprocher les esprits ! Combien il est plus facile de percer des tunels ou de creuzer des istmes, de lancer des aéronefs, que d’escalader ou de renverser les barrières adamantines qu’a élevé entre les peuples la diversité des langues !

Vous vous évertuez tous les jours, Mesdemoizèles, à votre corps défendant quelquefois, il faut bien le dire, à escalader l’un ou l’autre de ces murs de Chine qui barrent les frontières intèlectuèles des peuples. Mais ces murs sont si hauts, ils sont si escarpés, ils prézentent tant d’aspérités ! Et puis, il y en a tant ! Anglais, alemand, espagnol, italien, russe, que sais-je encore ? C’est à dézespérer ! Et l’on dézespère si bien, l’on dézespère avec tant d’ensemble qu’après s’être plus ou moins déchiré les ongles et meurtri les jenous, l’on renonce à l’escalade, l’on reste au pied du mur, et le raprochement des esprits n’a pas fait un pas de plus.

I

Faut-il donc renoncer à percer le tunel intèlectuel qui raprochera les esprits come sont déjà raprochés les corps ; faut-il dézespérer de creuzer jamais les istmes qui font encore obstacle à la réunion des nacions et des races ?

Et ne se rencontrera-t-il pas un home de jénie, injénieur ès-langues, qui saura frayer à l’Humanité la grande voie trionfale qui, à travers mers et océans, sera le rendez-vous comun de tous les peuples et les dirijera vers ces libres royaumes de l’esprit où s’éfectuera enfin l’évolution dernière de l’universèle solidarité ?

Cet home de jénie existe, Mesdemoizèles, et son œuvre s’apèle l’Espéranto.

Mais avant de vous entretenir de cette langue « espéranto » qui se prézente à nous come l’idiome internacional cherché, peut-être ne sera-t-il pas inutile d’examiner à part la question de la langue internacionale, ne serait-ce que pour dissiper les préjujés ou les prévencions dont èle est encore trop souvent l’objet.

Nous traiterons sucsessivement les points suivants :

1o Une langue internacionale est-èle nécessaire ?

2o Quèle sera cète langue et quèles en devront être les qualités ?

3o La langue espéranto est-èle la solucion cherchée ?

La nécessité d’un idiome comun à tous les peuples civilizés ressort déjà sufizament des quelques considéracions que je vous ai soumizes tantôt à propos de cète définicion du Progrès : « la diminucion des distances fiziques et morales. »

Il est évident, en éfet, et l’histoire est là pour le prouver, que l’unité de langue est un merveilleus instrument de raprochement moral. Et si nous voyons quelquefois dézunis des peuples parlant la même langue, la faute en est à la politique et non à la Nature.

Mais, come beaucoup de jens qui acseptent come toutes naturèles des institucions mondiales tèles que la Croix-Rouge, la Poste Internacionale, la Convencion monétaire, le Sistème Universel des Poids et Mezures, la Convencion pour la protecsion de la propriété litéraire, le Tribunal internacional d’Arbitrage, etc., etc., traitent encore d’utopie la langue internacionale, je laisserai de côté les raizons dites sentimentales pour ne retenir que les raizons pratiques.

Èles ne manquent pas. Les voici brièvement rézumées (dans un article de la Revue du 1er janvier 1902, par M. Léon Bollack) :

« Au point de vue des échanjes mercantiles, c’est un bouleversement sans précédent, puisqu’avec un pareil mode d’intercomunicacion tous les comerçants de l’univers peuvent rapidement correspondre avec n’importe quèle partie du monde.

» Au point de vue des condicions sociales, c’est la possibilité oferte a toutes les intèligences de pouvoir concourir dans la lute pour la vie, sans être handicapées par les plus fortunés, par suite des sacrifices pécuniaires nécessités pour l’aquizition des idiomes étranjers.

» Au point de vue de la liberté humaine, c’est la faculté aportée à tout home de se fixer en un pays quelconque, la où son dézir, son intérêt ou sa volonté l’apèle.

» Au point de vue des relacions de la vie, c’est encore le libre chois de parcourir sans dificulté, soit par plaizir, soit par apât du gain, toutes les réjions du globe.

» Au point de vue de l’éducacion, c’est pour nos enfants un soulajement extraordinaire qui évite à la fois le surmenaje impozé à leurs jeunes cerveaux et l’instrucsion forcément superficièle qui leur est donée aujourd’hui. »

Enfin, au point de vue intèlectuel et scientifique, ce sont les chefs-d’œuvre de toutes les litératures et les découvertes de tous les savants mis à la portée de tout le monde.

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En prézence de tèles conséquences devant rézulter, de l’adopcion par tous les peuples civilizés d’une langue auxiliaire comune, n’est-il pas évident que le Progrès réclame ce merveilleux instrument d’échanjes moraus et intèlectuels et en rend l’avénement aussi inéluctable qu’a pu l’être celui de la vapeur ou de l’électricité ?

M. Gaston Moch[1] dit à ce propos :

« Du moment que deus hommes de pays diférents veulent comuniquer entre eus, il faut bien que l’un d’eus emploie la langue de l’autre ou que tous deus en emploient une troizième qui leur soit également conue ; de toute façon, un de ces homes, au moins, doit savoir une langue autre que cèle qu’il a aprize au berceau et qu’il parle à ses compatriotes. Dès lors, quoi d’étonant à ce que l’on sonje à convenir qu’une seule et même langue sera uzitée dans tous les raports internacionaus ? N’est-il pas à prévoir, au contraire, que la choze ira de soi, du jour où l’on aura reconu quel est l’instrument le plus propre à remplir cet office ? Il en sera de la langue come des poids et mezures : la plus pratique, c’est-à-dire cèle qui, répondant à tous les bezoins, sera la plus facile à aprendre et à manier, s’impozera, come achève de le faire le sistème métrique. »

Ici se place une observacion des plus importantes.

Les adversaires de la langue internacionale ne sont souvent tels que pour s’être mépris sur le but poursuivi. Ils confondent langue universèle et langue internacionale, La première est une utopie. Il serait absurde d’espérer que les peuples abandoneront jamais leurs langues nacionales pour un idiome universel, quelque parfait et quelque simple qu’on le supoze.

Il en va tout autrement de la langue internacionale, qui veut, non pas remplacer les langues nacionales, mais leur servir de comun auxiliaire, et être, si je puis ainsi dire, la langue seconde de tous les civilizés.

II

Une fois constaté le bezoin d’une langue internacionale et démontrée sa nécessité, il s’ajit de savoir quèle sera cète langue et quèles en devront être les qualités.

Demandons-nous d’abord s’il ne serait pas possible de prendre come langue seconde une des langues existantes. Et parmi ces langues, choizirons-nous une langue vivante ou une langue morte ?

La première de ces solucions, cèle qui consiste à choizir parmi les langues vivantes la langue auxiliaire internacionale, a été soutenue avec ardeur et talent au Congrès des langues de 1900[2], et depuis, elle a trouvé en un filologue éminent, M. Michel Bréal, de l’Institut, un chaleureus défenseur.

Cète solucion est séduizante au premier abord (je me permets de rapeler que je l’ai moi-même soutenue dans la Revue « Concordia », n° d’août-septembre 1899), mais les dificultés qu’èle soulève sont tèles qu’il est bien dificile de l’envizajer avec confiance. Je me bornerai à lui opozer les deus objecsions suivantes :

En premier lieu, laquele de nos langues vivantes sera la préférée et coment lui ralierons-nous le sufraje des peuples dont la langue aura été dédaignée ?

Supozons que, comme il a été propozé, le français et l’anglais soient concurament adoptés comme langues auxiliaires et qu’une convencion franco-anglaize et franco-américaine puisse impozer l’étude simultanée et excluzive du français dans les pays anglo-saxons, et de l’anglais en France.

La question rézolue pour les Français, les Anglais et les Américains du Nord, le serait-èle pour les autres peuples ?

Et est-il possible de supozer un seul instant que Russes, Alemands, Espagnols ou Italiens, sans compter les autres, se hâteraient d’adhérer à cète convencion et se rézigneraient de gaîté de cœur à fermer à jamais à leurs langues nacionales le domaine internacional ?

Nous ne pouvons guère nous atendre à tant d’abnégacion. Je crois bien que nous Français, refuzerions énerjiquement de nous prêter à une pareille abdicacion, et il faut bien convenir que nous aurions mauvaize grâce à exijer des autres un sacrifice dont nous serions incapables.

Le fait est que la renaissance à laquèle nous assistons de certaines langues nacionales come le celte en Irlande et le polonais dans la Pologne alemande[3], est une nouvèle preuve que jalouzies internacionales et lutes de races mètraient un obstacle insurmontable à l’adopcion universèle d’une langue vivante actuèlement parlée come langue seconde du monde civilizé.

En second lieu, ni le français ni l’anglais, ni d’ailleurs aucune autre langue européène ne sont d’aquizicion assez facile pour le rôle qu’on voudrait leur assigner. Le français, même simplifié, ofre encore aus étranjers un ensemble de dificultés qui ne le rendent guère acsessible qu’à une élite. L’anglais, quoique plus lojique dans sa sintaxe et plus simple dans sa gramaire, est plus broussailleus encore dans son ortografe, et il faut plus que du couraje pour s’aventurer dans le maquis de sa prononciation. Lui aussi n’est fait que pour une élite restreinte. Donc, ni l’anglais ni le français, ni, à fortiori, aucune des langues vivantes actuèles, ne peuvent devenir la langue auxiliaire cherchée.

Adopterons-nous une langue morte ? Le grec n’a pas de partizans, mais le latin en compte un certain nombre. D’après eus, le latin ayant déjà joué au moyen àje le rôle de langue internacionale pourrait aujourd’hui encore aspirer à redevenir l’intermédiaire, le truchement de nos civilizations modernes. Les uns veulent tout simplement ressusciter le bas latin de la scolastique, les autres prétendent s’en tenir au latin classique en le modernizant par l’acsession du nouveau vocabulaire que les progrès de la science, de l’industrie et du commerce ont introduit dans nos langues actuèles.

Mais une même objecsion peut être faite à ces deus latins. L’un et l’autre, bas latin et latin classique modernizé, sont trop dificiles à acquérir ; leur étude ne convient qu’à une élite, plus restreinte encore que cèle dont nous parlions tout à l’heure à propos du français et de l’anglais. Or, la langue internacionale ne peut exister qu’à une seule condition : être d’aquizition facile en un minimum de temps.

On aura beau cuiziner le latin, on aura beau le modernizer, sa sintaxe et sa construcsion n’en resteront pas moins antipatiques, si je puis m’exprimer ainsi, à l’esprit moderne. Toutes les langues modernes évoluent vers la simplificacion. Comment serait-il possible d’évoluer en sens inverse et d’en revenir à des dézinences, quand peu à peu, toutes les langues sorties du latin perdent les leurs ?

« Comment ne voit-on pas, dit M. L. de Beaufront[4] que pour refaire du latin une langue vivante, il faudrait lojiquement remètre la société au point où èle en était quand cète langue lui servait d’organe ? Qu’on le veuille ou non, l’humanité a marché, s’est modifiée, depuis le temps où le latin a cessé d’être parlé ; et c’est justement cète marche et ce chanjement qui l’ont fait passer à l’état de langue morte. »

III

La langue internacionale ne pouvant être ni une des langues civilizées actuêles ni une langue morte, ne va-t-il pas de soi que cete langue devra être artificiele ?

Quèles devront donc être les qualités de cète langue artificiéèle, pour répondre aus bezoins du monde civilizé et ateindre son idéal qui est sans contredit exprimé dans les deus condicions suivantes ::

1o La langue internacionale devra être d’aquizicion promte et facile ;

2o Elle doit être parlable et scriptible et être capable d’ex-primer toutes les nocions de la civilizacion.

Il est évident que la langue internacionale devant être employée par des multitudes d’homes pris dans toutes les condicions sociales, sera nécessairement construite de manière à être à la portée de tous les civilizés d’instrucsion moyène et devra être accessible aus plus modestes intèligences. Il faudra donc en éliminer toutes les subtilités qui, dans nos langues actuèles, font les délices des érudits et… le dézespoir des éco-liers ; puis, sa simplicité devra être absolue. C’est-à-dire que sa gramaire et sa sintaxe se réduiront au strict nécessaire et se conformeront de la manière la plus absolue aus lois lojiques de l’expression des idées chez les peuples civilizés. Toutes les dézinences superflues ou inutiles devront en être banies et ses formes verbales auront la simplicité, la fixité et la paucité, qui en faciliteront la promte assimilacion.

Nous savons tous quel éfort nous impoze l’aquizicion d’un vocabulaire étranjer, même incomplet. Celui de la langue internacionale devra satisfaire à ces deus condicions qui semblent contradictoires : ne pas charjer la mémoire et être idoine à exprimer toutes les idées possibles. C’est-à-dire qu’il ne comtera qu’un petit nombre de radicaus et que ces radicaus en se combinant entre eus ou avec des sufixes et préfixes doneront facilement toutes les combinaizons imajinables de l’expression verbale.

Il est à peine bezoin d’insister sur la seconde condicion. Une langue internacionale ne serait pas l’instrument pratique qu’èle doit être, avant tout, si èle n’était aisément parlable et scriptible et propre à servir de lien entre homes de toute nacion, de toute langue et de toute condicion. La langue internacionale devra, selon cète admirable expression, se faire toute à tous ; èle ne sera la langue spéciale ni des savants, ni des comerçants, ni des touristes, pouvant tout dire, èle s’adressera à tous et sera également acsessible à tous.

À ce prix seulement, èle sera, come je l’ai dit plus haut, la langue seconde de l’humanité.

Si vous le voulez bien, Mesdemoizeles, nous nous arrêterons un instant pour jeter un coup d’œil en arrière et nous demander si cète troizième solucion, c’est-à-dire la créacion d’une langue artificièle devant servir de langue auxiliaire internacionale, est une simple fantaizie fin-de-siècle, ou si, au contraire, èle a subi l’épreuve du temps et peut se targuer d’un certain nombre de quartiers de noblesse.

Vous direz peut-être que, pourvu qu’une choze soit bone, vous vous inquiétez fort peu de son état civil, et en cela je ne saurais trop vous aprouver. Mais enfin, il ne manque pas de jens chez qui la fobie de toutes les nouveautés remplace le raisonement et qui ne comencent à aprécier une idée qu’après qu’il leur a été péremptoirement démontré qu’èle était déjà familière à leurs grand-pères ou à leurs arrière-grand’mères.

Eh bien ! ceus-là seront satisfaits d’aprendre que la question de la langue internacionale artificièle a sérieuzement préocupé, depuis le xvie siècle, les plus hautes inteligences des nacions civilizées.

Je crois qu’il me sufira de doner quelques noms pour convaincre les plus incrédules que nous avons de qui tenir : Bacon, Descartes, Pascal, Leibnitz, Condillac, Locke, Montesquieu, Voltaire, Diderot, tous les enciclopédistes, Volney, Ampère, Grimm. Et plus résament : Littré, Renan, Max Muller. Enfin, de notre temps : Elie Reclus, Novicow, Michel Bréal, Tolstoï.

Ne vous semble-t-il pas, Mesdemoizèles, que l’opinion de tels homes vaut bien qu’on s’y arrête ?

Parmi la centaine d’essais qui ont été tentés depuis deux siècles pour doter le monde d’une langue internacionale, pluzieurs furent remarquables, quoique n’ayant pu réunir les qualités que nous avons démontrées indispensables à la solucion du problème.

Ainsi, le Mercury de l’évêque Wilkins, la Langue universèle de Letellier, le Chabé de l’injénieur Maldan, le Spokil du docteur Nicolas, la Langue catolique de Liptay, la Lingua internacional de J. Lott…

Il convient de faire une mencion particulière du Volapuk de l’abbé Schleyer, qui, après avoir soulevé à son aparicion un immense entousiasme, n’a plus aujourd’hui que d’assez rares adeptes.

L’échec du Volapuk sert souvent d’argument aus incrédules, mais la réponse est trop aizée. Le Volapuk fut la créacion d’un poliglote qui n’était pas filologue.

Au lieu d’y voir une fin, il n’y faut voir qu’une ébauche. Il est à l’Espéranto ce que la marmite de Papin est à la locomotive d’aujourd’hui ou le vélocipède d’il y a quarante ans à la fine biciclète du dernier modèle.

(Il est une autre solucion de la langue internacionale qu’il serait injuste de ne pas mencioner avec les plus grands élojes. C’est la « langue bleue » de M. Léon Bollack. Très injénieusement construite, mais non capable d’expression litéraire, ce qui est à mes ieus son défaut capital, èle est à ce moment la seule digne d’être opozée à l’ « Espéranto ».)

En some, ce qu’il faut retenir de ce court rézumé, c’est que la nécesité d’une langue internacionale est proclamée depuis trois cents ans par les meilleurs esprits, que de nombreus essais ont été faits, et qu’enfin l’heure semble venue où un chercheur, plus habile ou plus heureus que ses devanciers, a trouvé la clef du problème et en à doné la solucion, la vraie, la bone.

Je vous l’ai dit déja, ce chercheur est le docteur russe Zamenhof et cète solucion est l’ « Espéranto ».

IV

Je n’entends pas vous faire ce soir un « cours d’Espéranto », Mesdemoizèles, mais après vous avoir gagnées, je l’espère, à la cauze de la langue internacionale, je n’aurais fait mon devoir qu’a demi si, en vous expozant les principaux caractéristiques de la langue espéranto, je ne vous mètais à même de vous convaincre par votre propre jujement que, par sa simplicité, sa facilité d’aquizicion, son internacionalité, l’Espéranto a bien toutes les qualités que nous somes en droit d’exijer de la future langue internacionale.

Ce devoir rempli pour mon compte, il vous restera à faire le vôtre. Et veuillez me permètre de vous rapeler, Mesdemoizèles, que la vérité une fois conue, nul n’a le droit de s’y soustraire.

Je vous dirai donc, le plus brièvement qu’il me sera possible, sur quels principes le docteur Zamenhof s’est apuyé pour l’invencion de sa langue, coment il en a constitué la gramaire et le vocabulaire, et enfin, coment il a rézolu l’importante question du grafisme et de la prononciation de l’Espéranto.

« Deus grands principes », dit M. L. de Beaufront, « ont constament inspiré le docteur Zamenhof dans la formacion de l’Espéranto :

» 1o La langue internacionale devant être à la portée de tous les civilisés d’instrucsion moyène, ne peut vizer par sa structure ou ses éléments formateurs une catégorie priviléjiée, les érudits, les latinistes, par exemple. N’importe qui doit y trouver un moyen facile de comunicacion internacionale, Il faut que son assimilacion n’impoze aux intéressés que le minimum possible d’éforts et de travail. Par conséquent, sa simplicité doit être absolue et non pas relative ;

» 2o Pour ateindre ce rézultat, èle n’a pas de voie plus racionèle et plus logique que d’emprunter ses éléments aus langues des principaus peuples civilizés… d’où cète règle : prendre les éléments de la langue en proporcion directe de l’internacionalité qu’ils possèdent déjà dans le monde civilizé. »

Prenons comme exemple l’adjectif français rance.

Cet adjectif nous vient du latin rancus, rancidus ; il est conu de 125 milions d’homes parlant l’anglais, sous la forme rancid ; de 75 milions d’homes parlant l’alemand, sous la forme ranzig ; de 55 milions d’homes parlant le français sous la forme rance ; de 45 milions d’homes parlant l’espagnol, sous la forme rancio ; de 35 millions d’homes parlant l’italien, sous la forme rancido ; de 12 milions de portugais sous la même forme. Soit, au total, 347 milions d’homes, qui conaissent tous ce mot, pour l’avoir dans leur propre langue. L’Espéranto, en adoptant la racine ranc — je dirai tout à l’heure par quel trait de jénie le docteur Zamenhof fut amené à dézarticuler ses mots et à faire de la racine, au lieu du mot lui-même, l’élément principal du vocabulaire ; — en adoptant, dis-je, la racine ranc, l’Espéranto ne s’est-il pas conformé à la lojique et au bon sens, et n’avons-nous pas le droit de dire qu’une langue formée toute entière d’après ce sistème est à la fois la plus simple et la plus internacionale qu’il soit possible d’imajiner ?

Toute la gramaire espéranto tient en seize règles invariables qu’on peut aprendre en deus ou trois heures. Cela nous chanje un peu de la lexicolojie et de la sintaxe avec lesquelles nous bataillons, soit dans notre propre langue, soit dans les langues étranjères, combat où si souvent nous avons le dessous.

Voici les principales de ces règles :

1o L’article défini le, la, les, se traduit par l’article espéranto la, toujours invariable ;

2o L’article indéfini un, une, ni son pluriel des, n’existent en espéranto ;

3o Le substantif est toujours terminé en o. Le pluriel se forme en ajoutant un j : oj (prononcez oï), Le complément direct se marque par la terminaizon n ;

4o L’adjectif et le participe adjectif se terminent invariablement par la lètre a. Ils forment leur pluriel comme les noms ;

5o L’adverbe se termine par la lètre e ;

6o Le verbe a douze formes invariables : as pour le prézent ; is pour le passé ; os pour le futur ; us pour le condicionel ; u pour l’impératif subjonctif ; i pour l’infinitif prézent, etc., etc.

Prenons comme exemple de la construcsion gramaticale espéranto la courte fraze suivante : « Vous me demandez coment vous pourrez aider au sucsès de notre grande idée ? »

Essayez de faire traduire cète fraze par un novice en anglais, en alemand ou en espagnol ; donez à ce novice tous les dicsionnaires, toutes les gramaires qu’il voudra. Je défie qu’il s’en tire à son avantaje. Solécismes, barbarismes, impropriété des termes, sont autant de chausses-trapes tendues sur ses pas. Il s’y laissera choir infailliblement.

Mais donez-lui pour traduire cète fraze en espéranto les règles ci-dessus, un vocabulaire contenant les racines des mots à traduire et, sans héziter, il arriera à traduire correctement comme ci-dessous :

« Vi demandas min kiel vi povos helpi al la sukceso de nia granda ideo. »

Faites la même expérience pour la fraze suivante : « Je ne sais où j’ai laissé le bâton ; ne l’avez-vous pas vu ? » — À l’aide de son seul vocabulaire, le novice en espéranto aura traduit en un instant :

« Mi ne scias kie mi lasis la bastonon, cu vi gin ne vidis ? »

Essayez seulement, Mesdemoizèles, de faire traduire cète simple fraze à un novice en alemand ou en anglais, et vous verrez le rézultat et la diférence.

Nous avons énoncé plus haut le principe fondamental qui a prézidé à la formacion du dictionaire Espéranto : « Prendre les racines qui constituent le fond de la langue dans les langues mortes et vivantes européènes, en proporcion de leur internacionalité. » Grâce à ce principe fidèlement suivi, l’Espéranto a évité l’écueil où se sont brizés d’autres sistèmes. Son vocabulaire semble familier à première vue, parce que nous y retrouvons les éléments les plus uzuels de nos langues actuèles, et nous ne somes pas rebutés par le son ou l’aspect de vocables bizarres qui semblent venir d’un autre monde.

Mais examinons ce vocabulaire et nous en comprendrons tout de suite la merveilleuze facilité d’assimilacion.

La baze de ce vocabulaire est constituée par un milier de racines, prizes pour les deus tiers dans le latin ou les langues néo-latines, pour l’autre tiers dans les langues jermaniques et slaves.

Il existe, s’est dit le docteur Zamenhof, une quantité considérable de mots tirés du grec ou du latin, qui sont déjà internacionaus. Ainsi : algebro, atomo, formato, formulo, demokrato, ideo, literaturo, locomotivo, plano, telegrafo, etc. etc., la liste en est longue. Pourquoi ne pas les faire passer dans la langue internacionale, non pas parce qu’ils sont grecs ou latins, mais parce qu’ils sont internacionaus ?

Ces mots prézentés dans une ortografe fonétique qui serait forcément l’ortografe moyene, seront immédiatement reconus des 500 milions d’homes de race et de culture européène à qui est destinée la langue internacionale. Tant pis si l’Espéranto a un aspect néo-latin ; la faute en est, si faute il y a, à nos langues européennes qui ont emprunté au latin les deus tiers de leurs élémens internacionaus.

Mais si les peuples latins ont la part bèle dans l’Espéranto, les peuples non latins n’ont cependant pas le droit ni l’ocazion de se plaindre. D’abord, ces racines tirées du latin leur apartiènent au même titre qu’aus peuples néo-latins ; ensuite le docteur Zamenhof, toujours fidèle à son principe, s’est adressé à leurs langues toutes les fois qu’èles ont pu lui fournir des racines possédant une certaine mezure d’internacionalité.

Ces racines constituent un tiers du vocabulaire.

Ainsi : jaro, vago, monato, almozo, basto, blinda, bori, favena, flugi, lipo, varma, sendi, etc., etc.

Ce fonds du vocabulaire une fois trouvé ou plutôt choizi, il s’agissait d’en tirer le dictionaire, c’est-à-dire ces miliers et ces miliers de vocables qui expriment l’infinie variété, l’infinie diversité et l’infinie mobilité de la pensée humaine.

L’inventeur y a pourvu de la façon la plus injénieuse et la plus simple.

Trente-deux afixes vienent s’ajouter aus racines et créer — c’est bien le mot — l’expression adéquate de tous les modes de la pensée.

Un exemple ou deus en diront plus que de longues explicacions. J’ouvre le vocabulaire espéranto. Je le feuillète au hasard et je rencontre à la suite de la racine lev (lever), les mots suivants : levilo, levier ; relevi, relever ; levigi, se lever ; relevigi, se relever ; levigo, action de se lever ; mallevi, baisser, abaisser ; mallevo, abaissement ; mallevigi, se baisser, s’abaisser… À la suite de la racine met (mètre, pozer) je trouve : surmeti, mètre sur ; enmeti, insérer ; elmeti, expozer ;  ; almeti, apliquer ; almeto, explicacion ; demet, dépozer :  ; dismeti, décomposer ; kummeti, assembler ; kummeto, assemblage ; trameti, faire passer à travers, enfiler…… Enfin, la racine mult (beaucoup, nombreus), nous done : multo, beaucoup ; multego, une infinité ; multigi, multiplier ; multigado, multiplicacion ; mulige, se multiplier ; plumitigi, s’accroitre ; la plimulto, la majorité ; la malplimulto, la minorité, etc., etc.

Ces trois exemples vous sufiront pour surprendre sur le vif le procédé de l’Espéranto pour la formation de ses mots.

Comme vous le voyez, ce procédé est absolument lojique et se prête a une variété infinie d’aplicacions. Dès que vous vous êtes assimilé parfaitement les trente-deux préfixes et sufixes, vous avez à votre dispozicion le plus riche vocabulaire qui soit au monde et vous pouvez créer ou inventer autant de néolojismes qu’il vous plaira, sans cesser d’être inteligible, si vous frapez vos mots au bon coin espérantiste, c’est-à-dire conformément à la signification des afixes conus.

Voici, à titre d’exemple, quelques-uns des afixes les plus employés :

Mal, indique le contraire ; bona, bon ; malbona, mauvais ; felica, heureus ; malfelica, malheureus.

In, indique le féminin ; patro, père ; patrino, mère ; frato, frère ; fratino, sœur.

Ist, indique la profession : pordo, porte ; pordisto, concierge ; milito, guerre ; militisto, militaire, soldat.

Ig, signifie rendre, faire ; pura, pur, propre ; purigi, nettoyer ; morti, mourir ; mortigi, tuer…

Ar, marque la réunion : arbo, arbre ; arbaro, forêt…

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Je ne voudrais pas abuzer de votre bienveillante atencion, Mesdemoizèles, mais il me semble que je ne vous aurais pas renseigné sufizament sur l’Espéranto, si je ne vous disais un mot de sa prononciacion et de son ortografe.

Ah ! la prononciacion, nous dit on, c’est là que l’on vous attend ! Et l’on nous fait aussitôt cète objecsion : « Chaque peuple prononcera nécessairement l’Espéranto à sa façon, d’où impossibilité de s’entendre pour les adeptes de langues diférentes. »

Vous alez jujer de la valeur de cète objecsion.

L’Espéranto a compozé son alfabet de vingt-huit lètres qui, toutes, se prononcent avec le son qui leur est atribué dans l’alfabet. L’Espéranto ayant une ortografe rigoureuzement fonétique, chaque lètre répond indubitablement à un son déterminé et à ce son uniquement. Donc, pas de méprizes cauzées par une ortograle irrégulière et fantaiziste.

Puis, l’Espéranto ayant éliminé les sons trop spéciaus à certains peuples, pas de dificultés de prononciation come cèles qu’impozent aux étrangers le Ch alemand ou les sons nazaus français.

Enfin, l’Espéranto a soigneusement évité l’écueil qui consiste à doner à un son deus nuances ou deus durées. Par exemple, en anglais, si vous donez au son ee dans sheep (mouton), la même durée qu’au son i dans ship (navire), vous faites rire et n’êtes pas compris.

Une heure sufit à n’importe quel Européen, à n’importe quel civilizé pour se rendre maître des vingt-huit sons de l’Espéranto et les émètre avec la pureté dézirable.

La fixité de l’acsent tonique, toujours placé sur l’avant-dernière silabe du mot, est une autre raizon de la simplicité et de l’uniformité de la prononciation Espéranto.

Vous savez, Mesdemoizèles, combien il est important de bien placer l’acsent tonique en anglais ; vous savez aussi combien cela est dificile et à quèles méprizes nous expoze un acsent mal placé.

L’Espéranto est absolument fonétique. Tout ce qui s’écrit se prononce.

Les deus petits poèmes que je vais vous lire vous en diront d’ailleurs plus long que cent discours sur la douceur et l’harmonie de l’Espéranto.


I.
LA KAPELO (d’après Uhland)

Supre staras sur la monto
La silenta kapeleto
En la valo, ce la fonto
Goje kantas pastisteto.

Sonorado, mort kantado,
Nun eksonis tra l’silento
Haltis knabo en kantado
Kaj aûskultas kun atento.

En la tombojn de l’monteto
En la valo ciu venos.
Ankaû vin ho pastisteto
Oni iam tien prenos.


II.
EN SONGO (d’après Heine)

En songô princinon mi vidis
Kun vangoj malsekaj de ploro —
Sub arbo, sub verba ni sidis
Tenante nin koro ce koro.

« De l’patro de l’via la krono
Por mi gi ne estas havinda !
For, for lia sceptro kai trono —
Vin mem mi deziras, aminda ! »

— Ne eble ! si al mi rediras :
« En tombo mi estas tenata,
Mi nur en la nokto eliras
Al vi mia sole amata ! »

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V

Ma concluzion, Mesdemoizèles, sera brève ; èle tiendra en ces quelques mots du grand Tolstoï : « Les sacrifices que fera tout home de notre monde européen, en consacrant quelque temps à l’étude de l’Espéranto, sont tèlement petits et les rézultats qui peuvent en découler tèlement immenses, qu’on-ne peut pas ne pas faire cet essai. »



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  1. Revue des Revues du 15 mars 1897.
  2. Mémoire de M. Chappelier.
  3. Les événements de Wreschen sont d’hier.
  4. M. Louis de Beaufront a été en France le premier et plus infatigable propagateur de l’Espéranto. La librairie Hachette publie ses admirables manuels sur cette langue.