Cinéma !… Cinéma !…/Texte entier

S. E. P. I. A. (p. 5-127).

CINÉMA !… CINÉMA !…


CHAPITRE PREMIER



Claudine s’habillait pour aller au cinéma. Elle se fardait consciencieusement comme si tous les soleils d’Hollywood devaient étinceler sur sa personne. Elle savourait d’avance la délicieuse sensation d’échapper à la monotonie de sa vie, à cette affreuse existence d’ouvrière, à la mesquinerie de l’appartement de ses parents.

Ah ! retrouver les intérieurs somptueux, voir les jolies toilettes des stars, leur aisance, leur facilité à répondre à leurs admirateurs et surtout à ce merveilleux choix d’admirateurs !

Il y avait bien parfois des scènes qui se passaient dans des décors vulgaires, mais on savait que c’était du « chiqué » et que l’éblouissement reviendrait vite.

Claudine eut un soupir… Comment arriverait-elle à se marier selon ses goûts ? Ce qu’il lui fallait, ce n’était pas un de ces commis aux vêtements de confection, à la cravate en soie artificielle ; non, elle avait dans l’esprit un élégant jeune premier à l’éducation parfaite, au visage aimable.

Ah ! ce rêve ! Enfin, au cinéma, elle allait le revivre encore une fois. À force de rêver, croyait-elle, il arrive que l’on force la réalité.

— Maman, je pars.

— Où vas-tu ?

— Mais n’est-ce pas dimanche ? Je vais au cinéma, comme d’habitude.

— Encore !

— Où veux-tu que j’aille ?

— Faire une promenade avec Noémie, par exemple, qui en serait si heureuse.

— Noémie ?… Tu veux rire ! Une sotte pareille qui ne sait même pas ce que signifie un fond de teint !

— Moi non plus !

— À ton âge, c’est permis, m’man ; mais quand on n’a que vingt-cinq ans, comme Noémie, on ne doit rien ignorer de ce qui constitue la beauté. Elle est fagotée comme une étourdie et je ne me montrerai pas dans le quartier avec elle.

— Tout le monde sait qui elle est. Sa réputation de charité, sa complaisance, sont bien établies.

— Oh ! là là ! pour ce qu’elle en récolte !

— Eh ! sa vie n’est pas finie, et le temps de la ré­colte peut venir.

— Je ne la jalouse pas !

— Ce qu’il te faudrait, c’est une leçon.

— Merci !… Au revoir, m’man !

— Cela me peine de te savoir dans cet air étouffé.

— Il n’y a que cet air-là qui me fasse vivre. À propos, où est Maxime ?

— Ton frère est parti depuis une demi-heure, alors que tu t’habillais.

— Il t’a dit où il allait ?

— Peux-tu le demander !

— Oui, je sais qu’il courait au cinéma, mais je voulais savoir dans quelle salle.

— Je n’en sais rien… Il craignait d’arriver en re­tard, parce que c’était un film à épisodes. Ah ! que je déplore l’invention de ce cinéma !

— Ne te désole pas de ce qui fait notre joie. On a quelques heures de rêve, il y fait bon, on a chaud en hiver, on entend rire.

— Et ici, tu es mal ?

— Non, m’man, mais ce n’est pas la même chose.

Claudine jeta autour d’elle un regard plein de pitié. C’était dans la salle à manger qu’elle causait avec sa mère et les meubles en étaient classiques. Ils ne res­semblaient en rien au mobilier luxueux que montrait le cinéma.

Claudine comprenait pourtant que ses parents ne pouvaient pas tout d’un coup devenir riches, pour se meubler comme des princes. Pour l’avenir, elle espé­rait bien ne pas se loger dans un appartement exigu. Il lui fallait un hall avec des tableaux, des meubles choisis. Pour le moment, elle patientait tout en se formant le goût. Elle n’avait que dix-neuf ans, d’ail­leurs, et elle voyait devant elle une vie longue, longue… Pour le moment, elle devait se contenter de la vue des belles choses sans songer à les posséder.

Mais rien que de penser qu’elle pourrait les avoir un jour, la remplissait de joie. Avec ses compagnes d’atelier, toutes férues de cinéma, à son exemple, sauf une, elle s’amusait à décrire ce qu’elle aurait plus tard. C’était à qui, de ces jeunes cervelles, for­merait les plans les plus audacieux pour leur futur foyer. Le mari, les enfants, comptaient peu, mais en revanche, quel luxe de réceptions dans des salons qui ruisselaient de dorures, de girandoles ! Quel buffet où l’on se gorgeait de mets délicats !

Les pauvres petites ne savaient qu’inventer pour le palais de leurs hôtes, et quand elles avaient com­posé leurs menus, elles couraient chez la crémière pour déjeuner d’une tasse de cacao avec un petit pain, maigre nourriture qui les anémiait.

Claudine s’en alla en claquant la porte.

Rien que le petit trajet qu’elle avait à fournir l’égaya. D’avance, elle savourait le spectacle qu’elle allait voir. C’était un roman d’amour, ce qui l’en­chanta. L’ambiance en était « enlevante », tandis que les documentaires l’ennuyaient. Cela lui était extrêmement égal que des poissons extraordinaires s’agitassent au fond des mers ou que des fauves parcourussent les forêts. Jamais elle ne ferait leur connaissance et ce serait bien inutile à sa vie.

Claudine marchait d’un pas vif, parce que le mois d’octobre avait eu sa première gelée. Le ciel était clair et le soleil déjà pale. Mais le temps importait peu. Dans quelques moments, dans la salle tiède, la jeune fille oublierait toutes les contingences. Là, elle serait à l’aise, car ce qu’il lui fallait, c’était les intérieurs élégants dans lesquels évoluaient des femmes au chic suprême ; des messieurs leur baisaient la main d’un air respectueux, et des laquais en livrée venaient prendre leurs ordres.

Voilà qui était captivant.

Claudine s’assit à une place qu’elle jugea agréable. Il fallut que ses yeux s’accoutumassent à la demi-obscurité pour qu’elle distinguât ses voisins.

Devant elle, des jeunes filles en nombre ; un peu plus loin, des enfants. Naturellement, puisque c’était un dimanche, les parents se débarrassaient des petits encombrants en faveur d’une salle de spectacle.

Claudine reconnaissait quelques fillettes de son quartier, et elle se demandait, de bonne foi, quel plaisir ces enfants pouvaient trouver à ces tableaux. Sans doute n’y comprenaient-elles rien, et elles venaient pour être au chaud et « regarder les images ».

Quand Claudine s’était placée, elle n’avait pas de voisins directs. Quand l’obscurité fut donnée, elle comprit que l’on s’asseyait dans les fauteuils touchant le sien, mais elle ne distingua pas les occupants.

Le déroulement du film commença. Sur l’écran lumineux se projeta la vedette, une charmante femme dont la toilette plut infiniment à Claudine. Elle forma le projet d’avoir la pareille. Elle fit un calcul rapide. Avec ses appointements de 12 000 francs par mois, il lui était facile d’en distraire une dizaine de mille, avec un peu de temps, car elle payait sa pension dans sa famille. M. et Mme Nitol exigeaient cette redevance, afin de stimuler l’économie de Claudine. Ils déploraient que la jeunesse de ce temps n’eût aucun souci de conserver un peu d’argent. Eux, en parents prévoyants, ils mettaient de côté cette somme donnée par leur fille.

Un jour, ils lui en feraient la surprise, à quelque occasion marquante, son mariage, par exemple.

Le film continuait. Il captivait Claudine, mais elle s’étonnait que la star, qui représentait une jeune fille, fût si indépendante. Ainsi, elle avait fait la connaissance d’un charmant jeune homme, avec qui elle allait tranquillement souper au cabaret. Et les parents ? N’avaient-ils donc rien à dire ? Dans quel heureux pays se passaient donc ces libertés ?

Elle enviait cette situation. Elle se dit que ces jeunes filles avaient bien raison de s’affranchir de certains préjugés. Quel mal commettait celle-ci en dînant au restaurant avec un monsieur ? Du moment qu’ils s’épouseraient, personne n’avait à y redire.

Soudain, la star sembla ne plus être bien avec son amoureux. Après quelques péripéties ; il en surgit un autre que la jeune vedette parut apprécier. Ils firent une promenade dans les bois et s’embrassèrent.

Claudine trouva qu’ils allaient un peu vite, mais la star était si belle et le jeune homme si séduisant, qu’elle comprit que l’entente ne pouvait qu’être rapide.

Il y eut une fête champêtre, des courses de chevaux, un départ d’avion, et toujours au premier plan, la vedette se montrait avec son amoureux.

Ce qui sembla surprenant à Claudine, c’est qu’elle ne vit pas de mariage, et que ces deux fiancés paraissaient vivre ensemble. Le même appartement les abritait, les repas étaient pris tête à tête. Il arrivait des amis qui trouvaient cette conduite absolument naturelle.

Claudine finissait par le trouver aussi. Ils s’étaient sans doute mariés sans que le film le relatât. On y perdait la vue d’une cérémonie avec belles toilettes, mais il y en avait tant d’autres jolies, qu’on pouvait se passer de celles-là.

En sortant de la salle, Claudine était tout étourdie. Ce film la laissait rêveuse et toute en dehors de la vie habituelle. Comment pouvait-il y avoir de ces créatures privilégiées qui paraissaient ne pas faire œuvre de leurs dix doigts et qui menaient des jours fastueux ?

Elle rentra toute songeuse chez elle et trouva ses parents attendant leurs enfants dans une pièce dénommée salon. Ils étaient installés dans des fauteuils confortables, hérités de leurs grands-parents, et ils devisaient gaîment, comme des gens à la conscience irréprochable.

M. Nitol était dans un ministère et ne connaissait que son devoir. Il était digne et respirait la bonté. Il croyait, l’excellent père, que ses enfants étaient bien élevés. À la vérité sa femme ne négligeait pas de leur inculquer les meilleurs principes, mais le vent de la révolte et de l’indépendance soufflait avec une telle violence dans les âmes jeunes que nulle leçon ne pouvait germer.

En entrant, Claudine s’écria :

— Bonsoir, p’pa ! Bonsoir, m’man ! Vous n’avez pas l’air de vous amuser !

— Bonsoir, petite ! On ne s’amuse pas : on se repose, et cela fait grand bien. Et toi, qu’as-tu fabriqué ? Tu as une bien jolie robe.

— Ça ? Une loque, oui !

— Peste ! Mademoiselle est difficile !

— Ah ! p’pa, si tu voyais ce que je vois !

— Oui, au cinéma, des toilettes truquées.

Claudine éclata de rire.

— Oh ! mon naïf papa !… Les décors sont truqués, mais pas les robes !

— Alors, elles coûtent cher ! Et puis, ma petite fille, je n’aime pas beaucoup ces séances au cinéma. C’est malsain de toutes les façons.

— Oh ! comment cela ?

— D’abord, la salle enfumée est mauvaise pour les jeunes poumons ; puis les spectacles ne sont pas toujours appropriés pour la jeunesse ; enfin, tout ce faux brillant qui vous transporte dans une atmosphère de luxe font trouver fade le logis familial. Tout cet ensemble n’est pas très éducateur, et je voudrais que tu y sois moins assidue. Dimanche, tu viendras avec moi, nous irons voir de vieux amis à Villemonble.

— Tu veux rire, p’pa !

À ce moment Maxime apparut, les joues rouges, les yeux hors de la tête.

— Bonsoir, mes ancêtres !

— Maxime, dit sévèrement M. Nitol, je ne veux pas de ces manières-là !

— Oh ! p’pa, il faut être de son temps. Cela n’empêche pas de respecter ses parents, quand on leur dit des mots drôles.

— Moi, cela me déplaît. D’où sors-tu, gamin ?

— Du ciné, où j’ai vu une pièce emballante ! Oh ! ce que ces hommes sont habiles ! J’ai vu deux gangsters qui cambriolaient avec un chic !… Puis, surpris, ils ont tué le gardien, mais avec une dextérité, une propreté splendides ! Quelle leçon !

— Pauvre petit fou ! Tu n’as donc pas compris que cette facilité était préparée, voulue par les artistes ? Tu ne sais pas combien de fois ils ont répété leurs scènes, pour donner aux spectateurs l’illusion d’une réussite rapide ? Que cela m’afflige de vous voir admirer de tels exploits ! Vos yeux s’y habituent et votre moralité se blase.

Si Maxime baissait le nez d’un air qu’il voulait contrit, il n’était pas convaincu. Devant sa rétine restait le tableau net de ces cambrioleurs, venant à bout de leur besogne avec une désinvolture stupéfiante. Une admiration injustifiée allait vers eux, pour la célérité, l’audace avec lesquelles ils opéraient. Leur maîtrise agissait sur l’imagination des jeunes spectateurs dont les instincts fermentaient.

Au sortir de ce film, Maxime, assez placide, ne se contenait plus de respect extasié pour de tels hommes. Ce que son père lui disait d’un ton sermonneur n’avait aucun effet sur lui. Seuls les deux bandits, avec leurs gestes précis de criminels, restaient dans sa vision, avec l’arrière-pensée de se dire :

— Bah ! je crois que j’en ferais bien autant !

Cependant, il convint par devers soi que, pour arriver à une pareille habileté, il lui faudrait quelque entraînement. Il forma le projet de s’y essayer, non pour le gain d’un vol, mais pour le simple plaisir de savoir s’il réussirait.

Quand, le soir, il vit sa sœur seule, alors qu’ils étaient sous la lampe, lui en train de relire un cours du collège où il allait comme externe, et elle en train de chiffonner un nœud de ruban, il lui parla du spectacle qu’il avait vu :

— Tu ne peux t’imaginer quels cambrioleurs élégants et quels studios ils habitaient ! Ce qu’ils volaient leur parvenait dans les mains sans effort ; ils opéraient avec un sourire et personne n’aurait pu se douter du métier qu’ils faisaient. Ils tenaient leur place dans le monde comme de vrais gentilshommes et ils étaient entourés d’amis et de femmes charmantes. Quelle belle vie ils semblaient avoir ! Ah ! Claudine, si j’avais seulement dix-huit ans au lieu de seize, c’est l’existence que je choisirais.

— Tu ne prendrais tout de même pas la profession de cambrioleur ! s’écria sa sœur, indignée.

— Non, bien sûr, au moins pas ouvertement ni pour longtemps, mais j’aimerais goûter un peu à cette vie qui paraît si facile et si agréable.

L’écolier se tut. Sa pensée était loin du cours d’histoire qu’il repassait. Une série de tableaux défilaient devant sa mémoire où le luxe miroitait avec un attrait démoniaque.

— Et tu sais, continua Maxime, quand ils se sont débarrassés du bonhomme qui est venu les déranger pendant qu’ils ouvraient le coffre-fort, ils l’ont tué sans un cri et à peine un geste.

— C’est affreux ! murmura Claudine.

— Non : c’était beau et mérité.

— Oh ! tu exagères !

— Cet idiot était venu mal à propos. Il n’a eu aucun égard pour leur qualité de cambrioleurs mondains. Il aurait pu s’entendre avec eux ! Au lieu de cela, il crie au secours. Il n’a pas eu le temps de finir le mot. Avec une seringue, l’un des opérateurs lui a touché la nuque, et le bonhomme s’est écroulé raide. Ah ! cela a été un coup de maître ! Pas de cris, pas de sang, pas d’affolement : un calme merveilleux et une récolte splendide. Si tu avais vu ruisseler les bijoux : un collier de perles qui n’en finissait pas, des émeraudes à tourner toutes les têtes, et des diamants qui éclairaient toute la scène. Après un tel exploit, on peut se prendre pour des rois. J’ajoute que ces messieurs sont généreux. Le lendemain, ils ont dîné avec leurs amis et amies, et des bijoux ont été distribués aux dames, et les dames étaient joliment bien ! Ah ! ma chère ! quelles beautés ! Je ne sais pas où ces messieurs trouvent des femmes pareilles, mais elles sont d’un chic !

Le jeune collégien, les yeux emplis des souvenirs de l’écran, ne pensait plus à son cours. Il restait le regard perdu dans un rêve où le regret malsain errait. Claudine murmura :

— Je n’aime pas beaucoup ces films-là. Je préfère les actions moins brutales.

— Ah ! oui, toujours tes romans d’amour !

— Il y en a de si jolis… Et moi aussi, je vois des femmes élégantes et des messieurs suprêmement bien, et qui ne volent pas. Mais ce sont surtout les intérieurs de maison que j’admire, les meubles, les tentures, tout cela est si bien arrangé ! Ah ! me voir dans un cadre pareil !

— Ma fille, il faudra que tu trouves un mari riche, et, simple ouvrière en robes comme tu l’es, ce sera difficile !

— Et toi, crois-tu que quand tu auras ton bachot, tu pourras faire des croisières sur ton yacht ?

— Je me débrouillerai, ma fille. À quoi sert un pauvre bachot, par le temps actuel ?

Le frère et la sœur se turent pendant un moment. Des visions de luxe rendaient leurs regards hallucinés, et chacun se posait le même problème ? Comment acquérir ces facilités de vie ?

Le lendemain, chacun reprit, l’un le chemin de son collège, l’autre celui de son atelier, chez la couturière Mme Herminie.

En arrivant, Claudine jeta sa jaquette sur le dos d’une chaise, avec un grand dédain. Elle imitait le geste d’une star, mais elle était obligée de se contenter d’une chaise comme valet de pied.

— Que se passe-t-il, petite Claudine ? demanda la patronne, qui était maternelle.

— Rien, répondit la jeune fille, ennuyée parce qu’elle trouvait tout insipide, les gens et les choses.

Elle se désolait de venir s’astreindre à un travail forcé, alors que les belles dames du cinéma étaient inoccupées. Comment parvenir aux gestes élégants, d’une nonchalance distinguée, alors qu’il faut tirer l’aiguille et écouter les racontars ineptes de la « première » ?

Ces femmes ne s’assimilaient donc pas les belles manières du cinéma ?

À mesure que la semaine s’écoulait, Claudine devenait plus sereine, parce que le dimanche approchait où elle retournerait dans l’ambiance aimée.

Le samedi, elle eut la surprise de se savoir invitée au mariage d’une jeune fille dont la mère était une amie de la famille.

L’imagination de Claudine s’envola. Quelle toilette aurait-elle ? Sûrement, celle qu’elle avait vue, portée par la vedette admirée.

Elle consulta sa bourse et conclut :

— J’aurai 10 000 francs à mettre à cette robe, ce sera suffisant. Je n’aurai pas de bijoux, mais à dix-neuf ans, on peut s’en passer.

Le dimanche, pâle de joie, elle s’assit au cinéma où elle respira, heureuse. Elle avait un voisin, plutôt jeune. Il lui parla avant que le film ne se déroulât. Elle ne répondit pas, parce qu’elle n’avait pas bien vu le visage de celui qui lui adressait la parole, l’électricité ayant baissé.

Claudine s’abîma dans l’émotion du film qui était pathétique : la jeune première ne se rendait pas aux supplications du jeune homme qui voulait l’épouser ; il semblait cependant persuasif. Les péripéties tinrent en haleine Claudine qui, insensible à ce qui se passait autour d’elle, ne vivait plus qu’avec l’héroïne.

Quand la lumière revint, la jeune fille crut que la pièce continuait, parce que le jeune homme assis à côté d’elle la regardait, et de la même façon, crut-elle, que l’amoureux du film contemplait celle qu’il voulait convaincre.

Claudine eut une secousse. Avait-elle fait une conquête ? Quelle aventure ! Cependant elle ne sembla pas anormale à Claudine, parce que le cinéma déforme les choses naturelles. L’atmosphère entraîne sur un autre plan. La musique, le naturel des acteurs qui incarnent la vie, une vie spéciale mais qui exerce une influence sur les esprits peu formés encore, chez lesquels la réflexion n’a pas mûri. Seule, subsistait la volonté de ressembler à ceux que l’on voyait évoluer avec grâce.

— Mademoiselle, ce film vous plaît, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui, Monsieur !

— Les artistes en sont bien intéressants.

— Merveilleux…, ils sont merveilleux !

— La vedette est un peu sévère.

— C’est mon avis.

— Ainsi vous auriez accepté ce soupirant ?

— Oh ! oui ! Il est si gentil !

— Vous avez un cœur d’or.

— Oh ! non, mais je n’aime pas quand on fait de la peine aux gens.

— Bonne petite fille !

Une main amicale chercha la main de Claudine.

À ce moment, la musique recommença. C’était une valse langoureuse qui entraînait la raison. L’obscurité revint dans la salle, et seul l’écran lumineux ressortait, présentant les héros.

Claudine laissa sa main dans celle de l’inconnu. À vrai dire, son geste n’était qu’un réflexe. Elle n’en mesurait pas la portée, grisée par cet air de valse qui engourdissait sa volonté et lui laissait seulement le désir fou de s’évader de son humble vie et de s’en créer une plus enchanteresse.

Par quel moyen ? Elle ne le voyait pas encore, mais elle se laissait subjuguer par la vie factice de l’écran et se supposait habile. Tout paraissait si simple ! Une jeune fille était là, assise seule à une table de restaurant, et tout de suite, un jeune homme survenait et s’asseyait à côté d’elle. Ils dînaient ensemble et paraissaient heureux.

Pourquoi n’aurait-elle pas cette chance ? Ce jeune homme qui lui tenait la main était sans doute épris de sa beauté. Pourquoi serait-il venu s’asseoir auprès d’elle ? Certes, elle ne pensait guère à l’attirer, jamais elle ne l’avait vu.

La lumière revint et Claudine reprit conscience de la réalité en retirant sa main de celle de l’inconnu. Elle promena ses regards autour d’elle. Dans la salle, des couples s’embrassaient, des phrases s’échangeaient à mi-voix.

Elle dit à son voisin :

— Je trouve toujours que le spectacle est trop court.

— Vous aimez le cinéma ?

— Il n’y a que là que je me sente vivre !

— Pauvre enfant ! Vous avez vos parents ?

— Oh ! oui, et ils sont très bons.

— Ils aiment aussi le cinéma ?

— Pas tant que mon frère et moi, mais ils y vont rarement et seulement pour les grands films.

— Ainsi vous avez un frère ?

— Oui, et il a seize ans, mais il aime les films d’aventures ou policiers.

— Oh ! oh ! cela va lui tourner la tête.

— Non, parce qu’il va au collège, et papa ne plaisanterait pas s’il faisait l’école buissonnière.

Le film continua, puis se termina. La vedette s’en alla avec le jeune premier et l’écran les montra s’embrassant.

Une des petites filles qui était dans la rangée de fauteuils devant Claudine dit à une petite camarade :

— Moi, ce que j’aime dans le cinéma, c’est qu’ils s’embrassent sans se gêner. Moi, je voudrais être embrassée. Quand je serai grande, je ne m’en priverai pas.

— Tu sais, il faut être deux.

— Naturellement ! Mais tout ce qui se passe au cinéma se passe dans la vie. En attendant, il faut aller à l’école. Vivement les vacances, pour qu’on puisse aller voir des films plus souvent !

La sortie s’effectuait. Claudine, qui entendait ces propos, pensa :

« Elle a joliment raison, cette gosse ! elle a de la chance, elle aura des vacances, et moi, un simple congé de quinze jours. Quelle affreuse vie ! »

Son voisin, qui la suivait, murmura à son oreille :

— Vous accepterez bien une tasse de thé, au bar du cinéma ? Cela fait partie du spectacle.

Claudine regarda le jeune homme, puis elle rit. Cette offre ne lui sembla pas saugrenue. Prendre une tasse de thé au cinéma, ce n’est pas compromettant.

Quelques minutes après, la jeune fille était assise avec son inconnu devant deux tasses de thé, à côté desquelles des gâteaux s’étageaient.

— Les beaux gâteaux ! Ah ! comme il fait bon ici, et c’est coquettement arrangé…

— Tant mieux si le cadre vous plaît.

Heureuse, Claudine l’était ! Elle vivait l’heure enviée de la star dînant au restaurant avec son partenaire.


CHAPITRE II



La grande question de la semaine pour Claudine fut sa robe. Sa mère lui avait recommandé :

— Surtout qu’elle soit simple, cette robe !

— Oui m’man.

Certainement, sa robe serait simple, parce que Claudine avait du goût, mais ce goût était influencé par la toilette de la star que Claudine voulait absolument copier. Il fallait trouver une ouvrière habile qui ne ferait pas de désastre dans la coupe et saurait en garder l’originalité.

Ce fut un grand problème. Il ne s’agissait pas de s’adresser à Mme Herminie, Claudine craignant les questions et la jalousie.

Elle finit par trouver une ouvrière, as de la couture, avec qui elle s’entendit parfaitement. Celle-ci fut un peu confondue que sa cliente, d’aspect modeste, montrât une telle exigence pour la façon de la robe et lui apportât un tissu de première splendeur.

Elle retint parfaitement les explications, et au premier essayage, Claudine fut enchantée. Elle ne cacha pas sa joie et ne regretta nullement la dépense qui dépassait la somme prévue.

Son souhait était donc réalisé. Elle se coifferait comme la star Anny et elle vivrait quelques heures dans cette métamorphose.

Elle apporta la robe chez elle, et quand sa mère la vit, elle eut quelques hésitations dans ses compliments :

— Il me semble que cette toilette est bien belle ! J’espère que tu n’as pas trop dépensé ?

— Oh ! non, maman. C’est Mme Herminie qui nous a permis de la faire. Mes camarades étaient ravies de travailler dans ce tissu. Naturellement, elles viendront voir ce cortège et elles voulaient être fières de leur œuvre.

Mme Nitol comprenait tout cela, mais au dedans d’elle, un doute subsistait. Bien que n’étant pas habituée à palper de belles étoffes, elle trouvait à celle de sa fille, ainsi qu’à la confection, une supériorité qui tranchait sur ce qu’elle avait coutume de voir.

Le jour du mariage arriva. La fin d’octobre était radieuse. Il avait gelé durant la nuit et le temps était sec. Le soleil se montrait, et s’il était languissant, il n’en égayait pas moins les rues.

Claudine se leva de bonne heure, parce qu’elle avait rendez-vous avec le coiffeur. Il fallait que ses cheveux fussent arrangés comme ceux de la star Anny.

Quand elle revint, sa mère poussa des cris où la surprise se mêlait à l’admiration.

Claudine était blonde comme son modèle. Ses yeux étaient bruns, et elle en connaissait le charme. Ses joues furent savamment fardées et ses lèvres avivées.

Quand elle monta dans la voiture venue la chercher elle ressemblait à une reine de beauté.

Des passants s’arrêtaient pour la contempler et le soleil aidait à cette féerie.

Son arrivée à l’église fut fort remarquée, et quand elle défila dans le cortège, son succès, pour être traduit à voix étouffées, n’en fut pas moins très grand et sincère.

« Je vis ! pensait-elle. Ah ! si ce jour pouvait durer quelques années, autant que ma jeunesse, par exemple ! »

Elle quêta, escortée d’un jeune homme boutonneux, mais elle ne s’en soucia pas. La jeune fille qui remplissait le même office paraissait fagotée et n’obtenait pas un regard. Claudine et sa robe absorbaient toutes les facultés admiratives de l’assemblée et sa grâce décuplait son succès.

Elle eut la joie de capter une parole : « Elle est aussi bien que la star Anny. »

Cette appréciation l’émut, mais là où elle fut dans l’ivresse, c’est quand elle aperçut son inconnu du cinéma parmi les curieux. En déposant son offrande dans le plateau, il lui glissa à l’oreille : « Surprenante ! Délicieuse ! » Elle eut un sourire pour le remercier.

Ses camarades d’atelier qu’elle avait invitées à voir sa toilette ne purent, pendant la cérémonie, que lui souffler des appréciations brèves, mais caractéristiques : « Épatante ! Quel chic ! Quel tissu ! Eh bien ! ma chère ! »

Elle souriait, heureuse de sentir l’envie des autres, la gloire d’avoir réussi, l’unanimité des compliments, et surtout le triomphe de se savoir belle.

Elle se croyait sur une scène et regrettait de ne pouvoir exercer sur cette foule la puissance de ses regards et l’élégance de ses gestes. Elle ne pensait pas à la magie du talent, elle oubliait tout, si ce n’était la certitude d’imposer sa beauté à l’assistance rassemblée là.

Qu’importait la mariée ? Qu’importait aussi le lieu sacré où elle se trouvait ? Aucune prière ne venait à ses lèvres pour le bonheur des époux. Elle seule comptait. Il était certain que les yeux n’avaient de regards que pour cette vedette surgie comme par miracle, et les esprits n’agitaient qu’une question : « Qui est-elle ? » De rares personnes l’identifiaient, à part ses camarades de travail, mais elles ne la vantaient pas tout haut, fières, malgré tout, qu’une des leurs fît sensation.

Mme Nitol avait du mal à reconnaître sa fille. Le cadre de l’église la transformait, et surtout cette robe qui commençait à l’inquiéter, parce qu’elle entendait trop de commentaires louangeux autour d’elle. Ce qui lui déplaisait surtout, c’est qu’on assimilât sa fille à une star. Mon Dieu ! si cette petite se toquait de cette profession et s’en allât courir les aventures sur les plateaux en renom ! Elle se promit de lui défendre de fréquenter ces salles qui lui tournaient la tête. Puis le prix de cette robe lui devint un souci. Elle jugea inadmissible qu’elle ne coûtât pas cher, si elle en croyait tout ce qui se disait autour d’elle.

Comment Claudine avait-elle fait face à cette dé­pense ?

Malheureusement, elle ne put avoir d’explication avec sa fille que le lendemain.

Ce mariage se terminait par un bal, et Claudine ne rentra qu’à quatre heures du matin, dans l’auto d’un invité. Elle cria bonsoir ou bonjour à ses parents et s’engouffra dans sa chambre où elle se hâta de s’étendre. Elle était rompue de fatigue, mais radieuse du succès qu’elle avait eu. Elle s’endormit en se disant : « Je pourrai dormir jusque midi ; c’est dimanche, aujourd’hui. »

Quand elle s’éveilla, un sourire l’illumina en même temps qu’un rayon de soleil glissait vers elle.

Sa mère entra :

— Tu t’es bien reposée ?

— Oui, maman, à merveille !

— Ta robe était la plus belle.

— Je le crois !

— Elle a dû coûter un prix fou !

— Qu’entends-tu par prix fou ?

— Au moins 4.000 francs.

Claudine pencha le front et répondit :

— Tu sais fort bien évaluer. C’est la somme de­ mandée.

— Mon Dieu ! Comment pourras-tu payer ?

— Mais, m’man, j’ai des économies et tout est payé.

Que dire ?

La mère était soulagée et elle se tut. Les enfants prennent l’habitude de se conduire seuls, sous pré­texte qu’ils gagnent leur argent.

Mme Nitol reprit :

— Il est temps de te lever. Tu pourras aller à la messe de midi et demi…

Aller à la messe ? Claudine n’y pensait pas. Sa cervelle farcie des hommages reçus, des louanges pro­diguées, elle était loin de songer à la messe.

— Mais, s’écria-t-elle, n’ai-je pas entendu la messe de mariage ? Cela compte pour mon dimanche…

— Tu plaisantes ! Je te laisse t’habiller. L’église est toute proche.

Claudine se résigna parce qu’elle savait qu’on ne la laisserait pas sortir l’après-midi sous prétexte de repos, et c’était dans un fauteuil de cinéma qu’elle voulait se reposer.

Elle fit une station rapide dans l’église et flâna un peu avant de rentrer. Elle déjeuna entre son père et sa mère et parla de la veille. Son frère déjeunait chez un camarade.

— Il y a Marcel Dalanne qui m’a proposé de l’épouser.

— Oh ! tu ne m’avais pas dit cela ? s’écria Mme Nitol.

— En ai-je eu le temps ? Sitôt que tu m’a vue, tu m’as envoyée à la messe.

— Qui est ce Marcel Dalanne ? demanda M. Nitol.

— Le fils d’un bon commerçant du quartier, dit la mère avec entrain.

— Il te plaît ? questionna le père.

— Pas du tout !

— Oh ! gémit Mme Nitol, que te faut-il ? C’est un garçon qui a de la fortune et un magasin florissant.

— Tu me vois dans une boutique, servant les clients, avec la bouche en cœur ?

— Le commerce, c’est cependant le rêve, murmura M. Nitol.

— Ce n’est pas le mien ! lança Claudine en riant.

— Tu vas trop au cinéma et cela te fausse le juge­ment.

— Tu veux rire, maman !

— Pour aujourd’hui, j’espère que tu ne sortiras pas. Tu es pâle ; on voit que tu n’as pas assez dormi.

Claudine pensa qu’elle ne pourrait pas dire tout haut qu’elle irait au cinéma. Il fallait biaiser.

Toute innocence, elle feignit la surprise :

— Mais, maman, cet après-midi, je retourne avec les personnes du mariage, c’est convenu, elles m’at­tendent. Il paraît qu’il y a des restes. Nous aurons deux petites heures de danse avec goûter. Je serai rentrée pour dîner.

— Je ne peux guère t’interdire de retrouver tes amies, bien que tu me paraisses fatiguée. Je suis na­vrée de ta mine.

— Je n’y penserai plus demain ! Il faut profiter un peu de sa jeunesse !

Si Mme Nitol était soulagée de savoir que sa fille n’irait pas au cinéma, Claudine était ravie de son stratagème pour y aller. Elle comptait si bien se délasser dans un bon fauteuil en face de l’écran.

Pour satisfaire cette passion grandissante, elle mentait, mais elle s’absolvait en se disant que substituer une partie de plaisir à une autre n’était qu’une simple transposition de la vérité sans aucune conséquence.

Toute gaie, elle partit, se dirigeant vers son cinéma habituel, mais non certaine d’y rencontrer son inconnu. Peut-être se dirait-il qu’ayant passé la nuit à danser, elle ne viendrait pas.

À sa grande joie, il la guettait devant l’entrée. À sa vue, il eut un geste de contentement et se hâta de prendre les places.

Elle fut vite à côté de lui.

— Comme c’est gentil à vous d’avoir deviné que je serais là !

— Oh ! je vous connais, et je sais que le seul air respirable pour vous est une salle de cinéma. Vous me l’avez dit franchement.

— Vous avez bonne mémoire !

Ses yeux brillaient de plaisir, alors que son visage coloré par une émotion heureuse trahissait ses senti­ments. Ils étaient brillants d’attente fiévreuse du spec­tacle, et de la satisfaction de voir son compagnon.

Ils entrèrent dans la salle mi-obscure, et tout de suite l’âme de Claudine changea. Elle se sentit une autre personne et elle eut les gestes qu’elle voyait sur l’écran. Se penchant vers son voisin, avec une familiarité qu’elle copiait sur l’héroïne si gracieuse et pleine de candeur, elle murmura :

— Ah ! que je suis bien !

Il osa lui serrer la main, et quand la lumière réap­parut et que les conversations purent s’animer il lui dit :

— Vous avez eu un succès prestigieux, hier. Votre toilette était merveilleuse ! N’était-elle pas celle d’Anny ?

— Elle-même.

— Vous la portiez avec une grâce sans pareille ; vous avez dû l’entendre dire autour de vous.

— Oui, j’ai eu beaucoup de compliments.

La lumière s’éteignit et le film versa de nouveau son philtre que Claudine savourait avec extase. Une sorte de bonheur nerveux la possédait. Des frissons la parcouraient en admirant ces mobiliers dont la richesse l’étourdissait.

Les tentures chatoyantes, les bronzes, les tableaux qu’elle voyait là, les sièges originaux, et dans cet en­semble les femmes évoluant bien parées et causant avec une grâce élégante, la plongeaient dans une sorte d’hypnose.

Elle eut tout à coup presqu’un gémissement en son­geant qu’elle devrait s’arracher à ces scènes dont elle avait besoin maintenant comme d’une nourriture. Que faire pour que cette ambiance devînt la sienne ?

Une tristesse la tortura et, sans savoir ce qu’elle faisait, elle serra le bras de son voisin de ses deux mains et fut agitée d’un tremblement.

— Qu’avez-vous, petite amie ? Seriez-vous souf­frante ? lui demanda-t-il à voix basse,

— Non, non…

— Un peu de fatigue de la journée d’hier ?

— Oh ! non…

— Alors ? Confiez-moi votre peine.

— Je suis désespérée par la médiocrité de ma vie. Je vous assure que c’est une souffrance intolérable pour moi de vivre dans un appartement mesquin aux meubles sans beauté, aux devoirs ménagers sans au­cune envolée.

— Il faut tout faire avec sérénité, dit gravement le voisin. Soyez raisonnable : votre vie n’est pas finie et elle vous réserve, sans doute, d’heureuses surprises.

— Le croyez-vous vraiment ?

— Certainement !

— Qu’est-ce qui vous le fait supposer ?

— Vous êtes trop jolie pour rester à l’arrière-plan.

Claudine tressaillit de bonheur en entendant ces paroles qui lui donnaient du réconfort. Elle se calma, bien que sa soif d’admirer le film ne fût pas apaisée. Il lui semblait qu’elle était entre deux destins : l’un plein d’attraits, et l’autre impossible à supporter.

Le premier possédait toutes les magies et l’autre rampait dans la terre des jours sans gloire.

À force de penser, son cerveau vacillait comme une barque qui n’a plus de gouvernail. Elle se trouvait misérable parce qu’elle ne pouvait pas étreindre son rêve. Elle escomptait elle ne savait quoi, qui l’arra­cherait à cette attente fiévreuse à laquelle son espoir s’accrochait.

Le film finissait. Elle se leva dans le brouhaha des fauteuils dont les sièges claquaient en se redressant, dans le bruit des voix qui, tout haut, traduisaient des impressions. Elle s’en allait comme une hallucinée, poursuivie par la vision du spectacle. À dire vrai, sa volonté devenait inexistante quand elle sortait de ces séances.

Elle n’éprouvait plus qu’un désir : celui de reprendre un de ces sièges et d’y attendre la prochaine projection.

Elle frissonnait d’avoir à retrouver la vie réelle, alors qu’elle était conduite par le fantôme de l’illu­sion, mais celui-là, elle ne pouvait pas le retenir ; c’était au contraire la médiocrité qui l’enserrait sans qu’elle pût la repousser.

— Qu’avez-vous, petite amie ?

C’était la voix de son voisin qui marchait près d’elle sans qu’elle y prêtât attention.

Elle tressaillit à sa question et le regarda, la dé­tresse dans les yeux. Elle murmura :

— Je suis bien malheureuse.

— Pauvre petite ! C’est votre imagination qui vous rend malheureuse, parce que vous désirez trop de choses de la vie. Dites-vous bien que le cinéma n’est que mirage que l’on doit regarder avec sang-froid. Acceptez la vie plus philosophiquement.

Claudine ne répondit pas. Elle marchait à pas lents derrière la foule, indifférente à ce qui se passait au­tour d’elle. Son visage était crispé par les pensées qu’elle ne pouvait éloigner.

Bien que son inconnu l’invitât à prendre une tasse de thé, elle refusa, pressée de rentrer. Devant son refus, il lui dit :

— Je voudrais vous revoir dans votre jolie toilette. Me feriez-vous l’honneur de venir chez moi ? J’aurai quelques amis. Je tiens beaucoup à ce que l’on vous admire.

Claudine témoigna d’un peu de surprise. Cette in­vitation la déconcertait, ne sachant pas à qui elle avait affaire. Cependant, elle jugeait ce jeune homme correct. Il ressemblait beaucoup aux messieurs qu’elle voyait sur l’écran. Mais Claudine avait plus d’audace en idées qu’en fait.

Pourquoi n’accepterait-elle pas ? Du moment qu’elle voulait s’évader de son cercle, il fallait bien qu’elle se lançât dans un autre. Elle vainquit ses scrupules et dit :

— Vous êtes bien aimable. Je puis avoir confiance en vous ?

— Tout à fait ! Voulez-vous venir dimanche pro­chain ? Nous irons à un spectacle permanent, ce qui nous permettra d’être libre à 17 heures.

— C’est entendu.

Elle sut alors que son voisin s’appelait Jacques Laroste. Elle le quitta. Son marasme avait disparu. Elle entra dans le logis de ses parents sans dégoût, ayant une perspective heureuse sur laquelle elle écha­faudait de nouveaux rêves. Elle ne ressentait plus cette fureur d’impuissance qui l’avait animée durant quelques minutes. Elle sut gré à Jacques Laroste d’avoir orienté ses pensées sur une piste plus attrayante.

À dire vrai, le jeune homme se méprenait un peu sur sa voisine de cinéma. Il la jugeait plus hardie et désireuse de se créer quelques connaissances utiles pour la carrière où il croyait qu’elle voulait s’en­gager.

Dans l’appartement, Claudine trouva Maxime qui lui expliqua que leur père faisait un bridge chez un voisin et que leur mère était à la bénédiction à la paroisse proche.

Claudine écoutait à peine, parce que ses yeux étaient rivés sur Maxime qui arborait un complet élégant.

— Que se passe-t-il ? Nos parents t’ont payé un costume ?

— Je me débrouille. J’ai dit aux parents que j’avais rendu un service à notre tailleur.

— Ah ! sais-tu que tu ressembles à un jeune pre­mier de cinéma ?

— Tu me rends heureux, mais j’admire surtout ceux qui savent se tirer d’affaire.

Il sortit de sa poche une étoffe de soie merveil­leuse, la lui tendit en disant :

— Voici pour toi !

— Pour moi ? C’est magnifique ! Comment as-tu pu l’acheter ?

— Je ne l’ai pas achetée. Je me suis fait la main en regardant opérer les gangsters. Tu ne saurais croire combien c’est facile.

— Tu ne veux pas dire que tu as volé cette écharpe ? murmura Claudine, défaillante.

— Comment l’aurais-je eue autrement ? Je retire le mot « volé » qui me désoblige parce que je trouve que c’est un art de s’approprier un objet avec talent.

— Mon Dieu ! gémit Claudine.

— Allons ! un peu de cran ! Nous voulons tous les deux échapper à la mesquinerie, et certains films sont là pour nous en enseigner les moyens.

— Qu’arriverait-il si on t’arrêtait ?

— Aucun danger ! Je prends des précautions comme je l’ai vu faire. Ne m’assimile pas à un sot ! Tu te souviens du jeune Gigous qui venait parfois avec moi ?

— Oui. Eh bien ?

— Il s’est tué. Il était féru de cinéma, mais il a compris qu’il ne pourrait jamais égaler ces princes du film. Il a vu un suicide qui l’a frappé et il a essayé de l’imiter en se persuadant qu’il ne serait pas heu­reux sur terre. Alors, il a sauté le pas comme un idiot.

— C’est terrible ! bégaya Claudine, blême de peur.

— Je ne trouve pas ! Il s’est senti faible, incapable d’aller de l’avant, et il a bien fait de se supprimer :

— Tu m’effraies, Maxime !

— Allons, ne fais pas ton petit Gigous ! Nous sommes des forts, des courageux. Profitons des leçons que nous avons sous les yeux et nous arriverons. J’ai fait la connaissance de chics types, et me voici hors du trantran des timorés. Je lâche le collège et j’aban­donne la maison.

— Oh ! Maxime.

— Ne larmoie pas. Mes amis me donnent l’hospita­lité. Je dirai à p’pa et à m’man que je suis employé dans une maison où le patron loge ses aides. Quand j’apporterai de l’argent à nos vieux, ils seront en­chantés et croiront tout ce que je dirai.

— Mais cet argent, où l’auras-tu ?

— Que tu es sosotte, mon petit ! Tu ne devines pas d’où je le tirerai ?

— Non.

— Chez ceux qui en ont ! répliqua froidement Maxime.

Claudine ne put riposter. Maxime lui parut soudain si puissant, si dur et si sûr de soi, qu’elle n’osait plus s’attaquer à lui. Un effondrement la terrassait. Était-ce donc le cinéma qui le pervertissait ? Était-ce sa na­ture influençable qui le portait à ces extravagances ? Pourquoi aussi allait-il toujours voir des films poli­ciers ? Il admirait le jeu des gangsters jusqu’à les copier !

Tel cet enfant, ce Gigous, entraîné vers la mort, parce qu’il ne pouvait satisfaire les rêves fous que développaient en lui les films captivants…

Claudine était bouleversée par ces révélations et elle se jugeait sans péché. Son bon sens était faussé et elle ne s’en doutait pas, parce que ses rêves lui semblaient anodins. Elle ne causait de tort à per­sonne.

Elle pensa avec complaisance à la réunion du di­manche suivant. Comment présenter cette invitation à sa mère ? Soudain, elle jugea que Maxime avait rai­son de se rendre libre.

Ah ! n’avoir plus à discuter avec les parents ! Ne plus demander de permissions, ni solliciter des avis !

Agir comme les personnages d’un film qui allaient tranquillement à leurs affaires sans s’inquiéter de ce qui se disait autour d’eux. Il fallait se donner un peu d’air et ne pas rester confiné dans des idées suran­nées. À force de se dire que la grande liberté était un devoir pour sa génération, Claudine en vint à penser que son frère et elle avaient raison.

Elle se persuadait que le monde des films n’était pas de la fantaisie, mais la vie réelle, un peu en avance sur la vie présente. À eux, les jeunes, de donner l’im­pulsion nécessaire pour vivre en jouissant de toutes les commodités et de tous les luxes.

Le lendemain de ce jour troublant, Maxime rentra avec un monsieur fort élégant qui fut présenté aux parents comme le futur patron de leur fils.

M. Nitol était un peu étonné de l’intérêt que l’on portait à Maxime, mais il se dit qu’il lui serait facile de se renseigner sur cet Albert qui se disait négociant exportateur. Après quelques mots sur les affaires à traiter, M. Albert s’en alla. Il salua la maîtresse de maison avec une correction de grand seigneur. Ce­pendant, elle n’aima pas son regard et surtout ses lèvres qu’elle trouva cruelles.

Maxime, qui avait accompagné le visiteur, revint et dit :

— N’est-ce pas qu’il est chic ?

— Il a grand air, riposta M. Nitol, ou l’as-tu rencontré ? Tu le connais depuis quand ?

— C’est tout un roman. C’est un de mes camarades qui me l’a présenté, le jeune Gigous.

— Un bon petit, dit la mère.

— Un idiot ! rétorqua Maxime. Tu ne sais donc pas, m’man, qu’il s’est donné la mort ?

— Oh ! Ciel ! s’écria Mme Nitol, prête à défaillir.

— C’est un garçon qui n’avait pas de sens pra­tique.

— Il manquait surtout de bons conseils et de reli­gion, dit sévèrement Mme Nitol, en regardant son fils. Voilà un enfant qui était tout le temps fourré au ci­néma, au lieu de travailler. Il s’est mis tant de bille­vesées dans la tête qu’il a dû devenir un peu fou. Je plains les malheureux parents !

M. Nitol, qui suivait son idée, demanda :

— Et ton baccalauréat ?

— À quoi me servirait-il en ces temps où seul le commerce vaut quelque chose ?

— J’eusse aimé te voir ce diplôme.

— Je préfère gagner ma vie.

Mme Nitol n’intervint pas. Ses enfants la dépassaient et elle remarquait qu’elle avait de moins en moins d’influence sur eux. Elle avait essayé de tous les moyens pour les maintenir dans le chemin des idées droites et saines, mais elle sentait qu’ils lui échap­paient. Maxime avait dix-sept ans et voulait son in­dépendance. On ne pouvait guère s’y opposer, puis­que tant de garçons agissaient de même quand ils n’avaient pas un goût prononcé pour de hautes études.

Perdre du temps n’était plus de saison, disaient-ils. Si elle se consolait facilement de la direction prise par Maxime, elle s’inquiétait davantage de Claudine.

Elle ne lui trouvait plus cet air insouciant et rieur auquel elle était accoutumée. Des ombres passaient sur ce jeune visage, et elle se demandait ce qui pou­vait l’assombrir ainsi par moments.

M. Nitol, toujours obsédé par son fils, demanda brusquement :

— Il est sérieux, ce M. Albert ? Tu crois pouvoir faire une carrière avec lui ?

— À coup sûr ! répliqua Maxime avec feu.

— Enfin ! si tu as confiance…

— N’aie aucune crainte ! Je ne me lance pas à l’aveuglette.

Il ne connaissait pas Albert, mais l’avait rencontré au bar d’un cinéma. Il avait été conquis par ses manières enveloppantes, et peu à peu avait deviné le métier réel du gangster, tout en regardant les films. Il avait déduit que l’argent pouvait se gagner facilement avec un peu d’habileté. Comme il le constatait sur l’écran, les voleurs n’étaient jamais pris, et s’ils restaient impunis, c’était grâce à leurs talents.


CHAPITRE III



Il s’agissait, pour Claudine, de présenter l’invitation de M. Laroste. Que fallait-il inventer ? Mettrait-elle en avant ses camarades d’atelier voulant la revoir dans sa belle robe ? Parlerait-elle d’une vente de charité de la couture où elle serait vendeuse ?

Non, parce que sa mère ne manquerait pas d’y venir. Ah ! qu’il était compliqué de jouir d’un peu de liberté ! Si elle pouvait imiter Maxime qui, tranquillement, avait prévenu qu’il était à demeure chez son employeur, elle inaugurerait aussi ce procédé, mais elle savait que c’était impossible.

Ses parents ne l’autoriseraient certainement pas à délaisser la maison pour aller vivre avec une amie. Et puis, sans se l’avouer tout à fait, elle eût été peinée de quitter le nid familial.

Elle se rallia donc à l’idée de parler d’une réunion de ses camarades dans un salon de thé pour admirer sa robe en détail. Elle ne perdit pas de temps, parce que la fin de la semaine arrivait.

— Maman, dimanche, je n’irai pas au cinéma. Tu es contente ?

— Enchantée ! Et tu te promèneras avec ta mère ?

— Hélas ! non. Ce sont mes camarades de la couture qui m’offrent un thé pour que je leur laisse examiner les détails de ma jolie toilette, et…

— Mais interrompit Mme Nitol, ne l’avez-vous pas composée ensemble, cette robe ?

Claudine se mordit les lèvres. Il fallait bâtir sur son mensonge.

— C’est vrai, mais nous avons élaboré ce chef’ d’œuvre tellement rapidement qu’elles ne se souvien­nent plus de la marche à suivre. Tu comprends com­ bien cela les intéresse. Il y en a même une qui veut la copier.

— Je suis désolée. Tu vas encore passer une après-midi hors de la maison.

— Que veux-tu, m’man ! C’est notre vie à nous autres, jeunes. Nous commençons à avoir nos affaires personnelles, parce que nous ne sommes plus des bébés.

— Je m’en aperçois ! Enfin, je ne puis guère t’em­pêcher d’aller où tu te crois utile.

— Tu es gentille, m’man !

Claudine embrassa sa mère parce que des remords naissaient sur son mensonge. Il lui vint un malaise, car elle chancelait sous le faix de sa charge de trom­peries. Pourquoi se conduisait-elle ainsi, au lieu de rester la jeune fille simple et douce qui ne cherchait aucune complication ?

Elle rejeta vite ces gênantes divagations, comme elle les appelait. Elle ne voulait pas s’amollir dans une vie médiocre. Tout de suite, elle reporta son es­prit vers les films brillants et son visage devint extatique.

Quelle attente fiévreuse que cette matinée du di­manche ! Quelle angoisse délicieuse la possédait !

— Tu viens à la messe avec moi, Claudine ?

— Oui, maman.

Pour dire la vérité, Claudine se laissait conduire ce matin-là, car elle ne pensait qu’aux heures futures. Cinéma d’abord, et ensuite la surprise, l’inconnu, l’aventure.

Elle accompagna sa mère à l’église. Prier ? Elle ne le pouvait pas, et c’était effrayant. Il lui semblait que son âme était rigide, car elle ne pouvait formuler une prière. L’hypocrisie dans laquelle elle vivait scellait ses lèvres et elle contemplait avec indifférence tous les rites qui se passaient à l’autel.

Aucune émotion ne traversait son cœur, parce que devant elle, brillait le film évocateur des plaisirs ter­restres.

— Je suis contente que tu sois venue à la messe avec moi, ma petite fille.

Claudine ne répondit pas. Reprise par son rêve, elle contenait sa joie qui eût éclaté peut-être impru­demment, ayant insinué que son après-midi serait une corvée. Il ne fallait donc pas se montrer d’une gaîté expansive.

Après le déjeuner, elle s’habilla avec soin, revêtant sa jolie toilette qui lui sembla somptueuse. Elle ne regretta pas l’argent qu’elle y avait dépensé.

Sa mère l’admira et lui dit :

— Je ne suis pas étonnée qu’on veuille te la copier.

Elle se couvrit d’un manteau et partit. Elle se diri­gea vers la salle de spectacle indiquée et choisit un fauteuil dont la place était vide, à sa droite.

Jacques Laroste n’était pas encore là, mais, par chance, le fauteuil ne fut pas occupé. Un voisin s’ins­talla à sa gauche, puis l’obscurité se fit.

Un frisson de plaisir traversa Claudine et elle fut toute au spectacle. Cependant, elle remarqua un couple devant elle qui ne cessait de s’embrasser silen­cieusement. Un peu plus loin, une dame provocante essayait de séduire son voisin par des agaceries non déguisées. Claudine en fut choquée, mais elle le fut bien autrement quand elle sentit sa cheville enserrée par une main. Elle eut un réflexe qui la fit se dresser avec un cri. Son voisin se leva brusquement et dis­parut, tandis que des spectateurs murmuraient : « Silence ! silence ! »

Claudine retomba sur son fauteuil, et, à sa droite, la voix de Jacques Laroste s’inquiéta :

— Qu’y a-t-il donc ?

Émue, Claudine répondit :

— À l’entracte, je vous le raconterai.

En termes brefs, il s’excusa d’être en retard, et ils ne parlèrent plus.

Rassurée par la présence du jeune homme, elle put jouir du spectacle avec plus de liberté. De temps en temps, elle secouait sa cheville, car la sensation de cette étreinte inattendue la poursuivait comme si un serpent s’était enroulé autour d’elle.

La clarté revint et Jacques Laroste redemanda :

— Que s’est-il passé ?

Elle raconta le fait avec indignation. Il sourit et murmura :

— Il y a des salles de cinéma qui se permettent quelque licence. Je n’aurais pas dû vous indiquer celle-ci dont la réputation est quelque peu équivoque, mais elle me semblait commode par la proximité de mon logis et par ses séances permanentes.

Claudine l’écoutait, toute désemparée.

— Il y a donc des salles où les spectateurs ont de ces hardiesses ?

— Cela arrive parfois ! répondit brièvement son voisin.

Claudine ne marqua pas son étonnement, mais un dégoût lui vint. Elle croyait qu’une salle de cinéma était inoffensive et elle apprenait que certaines d’entre elles étaient des repaires de voleurs, d’hommes cherchant la grossière aventure, de femmes éhontées, de complices en adultère.

Claudine était écœurée, parce que son esprit n’avait entrevu que la surface de l’écran, sans songer à ce qui pouvait se passer dans la salle obscurcie. Cepen­dant elle se remit vite et regarda avec plaisir la suite du film.

Ils sortirent. Jacques Laroste la guida, et au bout de quelques minutes ils pénétrèrent dans l’immeuble où le jeune homme possédait un studio confortable.

Tout de suite en entrant, Claudine s’exclama dans un cri :

— Que c’est joli, chez vous !

C’est ainsi qu’elle rêvait d’être installée. Une cer­titude lui vint qu’il pouvait y avoir des installations charmantes hors du cinéma.

— Que c’est joli ! répétait-elle extasiée.

Tout lui plaisait : les tentures de soie bouton d’or, les meubles recouverts de ce même tissu. Les lampes allumées et voilées d’abat-jour roses disposaient à l’intimité.

— Enlevez votre manteau, et si vous désirez vous recoiffer un peu.

Tout en parlant, il la conduisit dans un cabinet de toilette, brillant de ripolin blanc et de nickel.

Claudine se sentit tout à l’aise. Elle avait tellement rêvé de ce confort qu’elle s’y mouvait avec sûreté.

Elle se poudra, arrangea ses boucles et revint dans le studio où elle prit un fauteuil. Ses yeux errèrent autour de la pièce et elle se trouva si bien qu’elle eut un doux sourire pour son compagnon.

— Chère petite Claudine…

— Ah ! dans une atmosphère pareille, on vit ! Les regards sont satisfaits et l’on ne se sent pas déshé­ritée.

Elle chassa vite le tableau qui vint se poser devant ses yeux et qui consistait en une banale salle à man­ger Henri II et un salon plus modeste encore où un divan occupait un angle, en compagnie de quelques fauteuils sans grâce comme sans style. Non, elle ne pourrait plus habiter au milieu de ces meubles mesquins, ni marcher sur ce tapis de feutre élimé. Ici, elle enfonçait avec volupté ses pieds dans la haute laine qui couvrait cette pièce féerique.

On sonna.

— Ah ! voici nos invités ! dit Jacques.

Il alla ouvrir et revint avec deux jeunes gens accompagnés de deux femmes élégantes sur lesquelles des diamants brillaient. Claudine en fut éblouie et se crut au cinéma, tellement ces personnes en possé­daient l’allure. Elle se sentit écrasée, mais quand les présentations furent faites, elle se vit étourdie de compliments sur son visage et sa robe.

Puis un couple survint encore. La dame avait le même genre que les deux autres. Au cours de la conversation, Claudine apprit que les dames étaient artistes de music-hall. L’emploi de Claudine ne fut pas révélé et elle en fut heureuse, parce qu’elle n’en était pas fière. Dans cette ambiance inaccoutumée, elle oubliait qui elle était, ainsi que la mesquinerie de sa vie.

Elle comprit que celui qui les recevait n’avait pas d’occupation dans la capitale. Il était en congé, sem­blait-il, et se contentait de gérer ses propriétés avec l’aide d’un ami. Ceux qu’il recevait là étaient plus ou moins riches, c’est du moins ce que la jeune in­vitée déduisit par les paroles entendues. Une autre remarque qu’elle fit, c’est que Jacques Laroste parais­sait d’un niveau supérieur à son entourage, bien qu’il ne marquât pas de dédain.

Elle s’amusait du bagout, de la franchise « bon en­fant » de cet entourage et elle riait des saillies décochées. La familiarité grandissait.

Une des jeunes femmes lui dit tout à coup :

— Vous me plaisez et vous me paraissez faite pour le théâtre. Je vous guiderai, si vous voulez.

Claudine ne s’attendait pas à une telle ouverture, et, dans sa joie, elle ne put d’abord trouver un mot pour l’exprimer. Comment ! elle pourrait faire partie de cette brillante phalange de femmes merveilleuses, richement parées et qui monopolisaient tous les hommages ? Elle put enfin répondre :

— Oh ! vous me comblez, Madame ! C’est un rêve auquel je n’osais pas prétendre. Je suis toute prête à vous suivre.

Claudine oubliait tout : sa famille, son métier, son jeune âge qui la laissait sous la tutelle de ses parents. Quand la jeune femme qu’on appelait familièrement Coralie eut la réponse de sa future protégée, elle cria :

— Eh ! Louis ! voici une recrue ! Viens un peu ici.

Un jeune homme se détacha du groupe où il péro­rait et s’empressa de répondre à l’appel de la jeune femme.

— Tiens, lui dit-elle, voici une bonne volonté. Tu vas t’en occuper. Je crois qu’elle te fera honneur.

Elle les laissa en riant. Claudine était un peu dé­contenancée par le laisser-aller et ce sans-gêne, mais n’avait-elle pas vécu ces manières dans certains films ? Cette Coralie était sans doute une amie d’enfance de ce jeune homme séduisant que l’on appelait Louis.

Il s’assit près d’elle et murmura :

— Ma belle enfant…

À cette appellation, Claudine se recula instinctive­ment.

— Ne soyez pas si farouche, reprit son interlocu­teur ; il faut vous accoutumer à acquérir plus de sang-froid. Ainsi vous voulez faire du théâtre ?

— C’est-à-dire que j’aime le cinéma, parce que tout m’y semble facile et agréable.

— Je vois ce que c’est ! Vous êtes séduite par le déroulement du film et vous y trouvez la vie belle. Ce que vous avez ne vous suffit plus et vous vous complaisez dans ce mirage, vous êtes malheureuse…

— Oh ! oui ! s’écria Claudine, émue par la divina­tion de son interlocuteur.

Il poursuivit :

— Comme vous êtes jolie et que vous portez la toi­lette à ravir, il sera facile de vous introduire dans le monde qui vous tente.

— Oh ! merci, Monsieur !

À ce moment, le maître de maison annonça le goû­ter qui se composait de champagne et de gâteaux choisis, que Claudine admira avant d’y toucher.

Elle avait bu peu de champagne dans sa vie, sim­plement à de rares lunches de mariage. Celui qu’on lui servit lui parut délicieux. Il était doux, sucré et pétillait agréablement. Il lui donna une sensation in­connue qui la transporta dans un monde irréel. Elle en prit un second verre et ne sut pas comment sa parole s’anima. Les mots lui arrivaient rapides et parfois spirituels, si bien qu’elle fut le centre du petit cercle. Elle voyait les invités qui riaient autour d’elle et se croyait de l’esprit. Elle ne remarquait pas les regards qui s’échangeaient entre ceux qui l’entou­raient. Un vertige lui arrivait ainsi qu’une chaleur anormale. Le nommé Louis lui prit la main, en l’appe­lant « belle chérie ». Elle ne s’en offusqua pas, con­fondant le cinéma avec la réalité. C’est ainsi que cela se passait sur l’écran.

Jacques Laroste paraissait ennuyé et il empêcha Louis de remplir encore une fois la coupe de Clau­dine. Elle s’excitait de plus en plus, parlant d’abon­dance, vantant les films qui lui plaisaient, en avouant qu’elle désirait cette vie.

Elle s’appuyait au dossier de son fauteuil, comme elle l’avait vu faire aux stars, et elle en saisissait la pose avec un heureux à-propos.

Enfin, un à un, les invités partirent, et quand Louis la salua pour prendre congé d’elle, sa main resta un peu longuement dans celle du jeune homme. Elle lui dit d’une manière presque provocante :

— Vous tiendrez votre promesse !

— Certainement ! Nous vous ferons débuter dans un petit rôle, et je suis sûr que vous aurez du succès.

— Que je suis contente !

Quand elle fut seule avec Jacques Laroste, elle murmura :

— Si seulement ma vie pouvait changer ! Si vous saviez combien je me trouve misérable dans ma con­dition ! Je vous assure que je me sens créée pour autre chose !

Laroste l’écoutait en souriant, connaissant ces divagations de femme incomprise qui se croit toutes les possibilités de talent. Il voyait les yeux papillo­tants et s’apercevait de la parole qui s’embrouillait quelque peu. Il se demandait, un peu inquiet, quel accueil elle recevrait dans sa famille. Comme elle parlait toujours, sans avoir l’air de vouloir partir, il lui dit :

— Ma bonne Claudine, reposez-vous un peu, puis je vous reconduirai.

Elle sursauta :

— Je ne veux pas m’en aller ! Je suis si bien chez vous ! Ce salon me plaît tellement ! Je me sens chez moi. Jacques, Jacques, inventez quelque chose pour que je ne parte pas !

— Allons, enfant, ne pleurez pas ; vous savez qu’il faut rentrer chez vos parents.

Il la détacha du fauteuil où elle se cramponnait et la mit debout. Elle ne se sentait pas très à l’aise sur ses jambes et vacilla un peu.

— Oh ! que j’ai mal à la tête !

— L’air vous fera du bien.

Il l’aida à enfiler son manteau et l’emmena. Il héla un taxi, la fit monter et s’assit à côté d’elle. Som­nolente, étourdie, elle appuya sa tête sur cette épaule masculine et se serait endormie s’il ne l’avait pas secouée.

Elle gravit les étages sans trop savoir ce qu’elle faisait, mais, soutenue par le bras de son compagnon, elle put sonner à sa porte, alors qu’il disparaissait.

Sa mère vint lui ouvrir.

— Comme tu rentres tard, Claudine !

— Tard ?

— Mais oui, il est 20 heures, et au mois de novembre il fait nuit noire.

— Ah !

— Qu’est-ce que tu as ?

— Mal à la tête et au cœur.

— Vous avez donc beaucoup goûté ?

— Oui, et elles m’ont fait boire du champagne.

Claudine s’affala sur un siège et des haut-le-cœur la saisirent.

— Grand Dieu ! cria sa mère, et ta belle robe !

Elle s’élança pour en dévêtir sa fille, car celle-ci ne prêtait nulle attention à sa toilette. Sa mère conjura la catastrophe avant que Claudine ne se soulageât.

— Ma pauvre petite ! Heureusement que ton père n’est pas là, il dîne chez les Retoulle avec un cama­rade de régiment, retrouvé.

— Je suis bien malade, m’man.

— Mais non. Tu vas te coucher, et demain cela ira mieux. C’est une indigestion.

Claudine tombait de sommeil. Elle se laissa désha­biller et s’endormit lourdement, inerte comme un pa­quet de plomb.

Mme Nitol réfléchissait et ne pensait pas grand bien des compagnes d’atelier de sa fille. De temps à autre, elle allait voir si elle dormait bien et la trouvait dans le même sommeil.

Scandalisée, elle se disait : « Elle a bu trop de champagne, elle est ivre. Quelle honte ! »

Le lendemain, Claudine ne put se lever. Une tor­peur l’anéantissait. Sa mère lui interdit de bouger et, au milieu des vapeurs qui l’embrumaient encore, elle ne résista pas et, après une tasse de thé léger, elle se rendormit.

À midi, une ouvrière de chez Mme Herminie vint de­ mander pourquoi l’on n’avait pas vu Claudine à l’atelier.

Mme Nitol la regarda sans amabilité et lui dit :

— Vous devriez le savoir mieux que moi, car vous étiez sans doute à la réunion organisée par vous toutes, hier ?

— Une réunion ? Pas que je sache !

— Comment ! Claudine est partie hier dimanche, vers 14 heures, pour se joindre à vous, afin que vous puissiez examiner les détails de sa jolie toilette.

— Quelle histoire ! Je n’en ai pas entendu le pre­mier mot ! Votre Claudine vous a mystifiée, chère Ma­dame. Elle a dû aller se promener avec des amis et absorber quelques coktails !

— Il paraît que c’est du champagne qu’elle a bu.

— Ah ! vous pensez bien que nous n’avons pas le moyen de nous payer du champagne, au prix où il est !

La pauvre Mme Nitol ne disait plus rien ; elle était effondrée. Quels secrets lui cachait sa fille ? L’ou­vrière dit encore d’un ton sévère :

— Claudine va un peu trop au cinéma, cela lui tourne la tête. Elle nous raconte les films qu’elle voit, avec une envie, un enthousiasme qui la feront dé­railler. Il faut avoir le cerveau solide pour aller au cinéma impunément ! Si elle ne voyait encore que de bons films ! mais ceux qui la captivent sont ceux où le laisser-aller est funeste. Quand elle sort de ces séances, comment voudriez-vous qu’elle trouve de l’attrait à la vie familiale ?

Mme Nitol approuvait intérieurement celle qui lui parlait si sagement, mais il lui était dur de donner raison à l’ouvrière qui se permettait cette leçon.

La jeune fille s’en alla sans en dire davantage, et Mme Nitol, accablée, attendit le réveil de Claudine.

Cette dernière s’habillait, les voix de sa mère et de sa visiteuse l’ayant tirée du sommeil.

Elle arriva dans la salle à manger où sa mère dres­sait le couvert.

— Qui est-ce qui est venu ?

— Une de tes camarades de couture.

Claudine était blême et ne put pâlir davantage.

Elle sentit la catastrophe qui fonçait sur elle et attendit.

— Peux-tu me dire la vérité et m’avouer où tu as bu du champagne, hier après midi ?

— Ne sois pas inquiète, m’man ! Je suis allée avec des amies que tu ne connais pas, et nous avons été dans un salon de thé, oh ! un joli salon que tu aurais aimé, avec des tentures de soie jaune d’or, et…

— Trêves de bavardage et de mensonges !

— Mais, m’man…

— Je ne te crois plus. Tu me caches la vérité.

— Je t’assure, m’man…

Tout à coup, Claudine se révolta et cria :

— Et puis, j’en ai assez !… Jamais de liberté et tou­jours des reproches ! La vie est impossible dans les familles !

— Comment oses-tu te plaindre, Claudine, alors que je t’épargne une partie du ménage ?

— Ah ! bien, j’aurais de jolies mains pour travail­ler dans la soie !

— Aussi ne fais-tu rien dans la maison.

— Mais qui ne se plaindrait pas de se voir astreinte à une obéissance aveugle, comme si les parents étaient la science infuse ! On peut tout de même avoir des idées différentes et bâtir sa vie selon ses ten­dances. Qu’avez-vous de plus que les jeunes ? Votre âge !

— Claudine !

— Oui, et j’en ai assez d’être sous une férule.

— Avoue donc que c’est le cinéma qui te rend folle.

— Quelle idée !

— Je maintiens ce que je dis ! Quand tu vois évo­luer les artistes, tu n’as qu’une envie : partager leur existence. Tu dédaignes tes parents, notre logis, nos habitudes de braves gens, mes robes démodées et nos visages fanés de travailleurs. Ton père n’est pas là, puisque le pauvre homme est obligé de déjeuner à côté de son ministère. Quel chagrin ce serait pour lui de te savoir dans ces idées de grandeur, et quelle grandeur, toute de surface !… Ah ! tu ferais mieux d’épouser celui qui t’a demandée en mariage !

— Oh ! ne me parle pas de lui, cela mettrait le comble au dégoût que j’ai de mes jours présents.

— N’en parlons donc plus et déjeunons,

— Je n’ai pas faim.

— Force-toi ; tu ne prends pas assez l’air. Doréna­vant, tu passeras tes dimanches avec moi. Nous fe­rons de grandes promenades.

— Ah ! non, jamais.

— Qu’est-ce que j’entends ?

— Je veux au moins la liberté de mes dimanches.

— Tu en fais un trop mauvais usage.

— Je m’en irai ! Je m’en irai !

Avec colère, Claudine jeta sa serviette et se leva de table, les yeux furibonds.

— Où iras-tu, malheureuse ?

— Je connais une jeune fille de trente ans, céli­bataire, elle habite un studio et je m’associerai avec elle. Nous avons les mêmes goûts et nous vivrons pai­siblement en respectant notre indépendance.

— Je ne veux pas que tu quittes la maison et que tu t’exposes à des aventures navrantes. Sois raison­nable, réfléchis. Tu es si jeune ! La raison ne te con­duit pas en ce moment.

— Oh ! je suis très lucide et je sais ce que je veux, interrompit Claudine violemment.

Bien que Mme Nitol fût terrassée par cette scène, elle parvint à calmer la jeune révoltée et à lui faire reprendre sa place à table.

Claudine était incapable de manger. Elle restait les sourcils froncés, prête à l’attaque malgré tous les efforts de sa mère pour la dérider.

Mme Nitol ne prenait pas cette colère au sérieux. Sa fille était jeune, sensible aux influences, et elle pensait la ramener à plus de raison.

La bouderie qu’elle lui voyait ne tirerait pas à con­séquence, parce qu’elle provenait de la gêne causée par l’incident survenu.

Claudine, sans doute, était honteuse d’avoir menti et d’être revenue dans un état peu normal. Tout cela se dissiperait, et elle verrait de nouveau sa fille gaie et pleine d’entrain.

L’indulgence de Mme Nitol était grande, et il lui semblait que parler au cœur de ses enfants était le meilleur moyen de se les attacher.

Cependant Claudine ne semblait pas répondre à l’illusion de sa mère. Son visage était de plus en plus sombre et fermé. Un pli d’entêtement se formait dans la moue de sa bouche.

Elle paraissait excédée et elle ressemblait à une princesse que l’on retenait captive et qui profiterait du premier manque d’attention pour s’enfuir.

— Claudine, réponds-moi !

C’était la deuxième fois que Mme Nitol lui adressait la parole sans avoir de réponse.

— Ne t’ai-je pas toujours entourée de tendresse ?

— Papa et toi, vous m’avez surtout tenue en li­sières. Jamais d’initiative…

— Tu te trompes, ma fille.

— Je suis bon juge.

— Nous avons essayé d’aller à l’encontre des idées folles qui te passaient par la tête !

— Idées folles ! Simplement parce qu’elles n’étaient pas les vôtres !

— J’ai fait de mon mieux pour vous élever dans le bon sens et la raison.

— Avec l’âge, la raison vient, et avec la nécessité, le bon sens opère, et chacun obéit aux lois de sa na­ture. J’ai horreur de la médiocrité.

— Mon Dieu ! Que te faut-il ?

— Je ne peux plus supporter la tristesse de ces appartements sans ampleur ! Ce sont des cabines sans aucun confort et encore moins de luxe. Je ne m’y habitue pas, j’y ai toujours souffert. Depuis toujours, j’ai été ainsi !

— Que veux-tu donc, petite malheureuse ?

— Ne plus vivre entre quatre murs étroits !

— Nous ne sommes pas au temps des fées et je ne puis changer ce logis en palais.

— Tu aurais tort, puis que tu t’y plais !

— Tu deviens méchante, Claudine ! Crois-tu donc que je n’aime pas les belles choses ?

— Si tu les aimais vraiment, tu aurais orienté autrement ta vie !

— Je me suis contentée de mon lot et je n’ai pas tourmenté ton père pour qu’il cherche des honneurs. Nous avons été simples, mais heureux. Mon intérieur me plaît parce qu’il est peuplé de souvenirs. J’espère que tu le comprendras et que tu ne dédaigneras pas ce foyer où je vous ai élevés, ton frère et toi, avec tant d’amour.

— Ce n’est pas parce qu’il t’agrée que je doive y vivre ! Vraiment les parents sont d’un despotisme !…

Mme Nitol ne répondit pas. Son cœur était gonflé d’amertume. Quelle triste constatation jaillissait des paroles de Claudine. Elle demanda :

— Ne vas-tu pas chez Mme Herminie ? Tu vas être en retard.

Sans un mot la jeune fille alla dans sa chambre où elle s’habilla pour sortir.


CHAPITRE IV



Claudine s’en alla, le front têtu, la rage au cœur. Elle ne pensa pas une minute à se rendre à son atelier. Elle en avait fini avec cette existence piteuse, à l’ombre de tous les plaisirs, de toutes les satisfactions. Elle portait bien la toilette, elle était jolie, on le lui avait répété.

Elle se trouvait aussi bien et même souvent mieux que les dames de l’écran, et c’eût été sot de ne pas se servir de ses avantages.

Être la femme d’un employé comme sa mère, et vivre de cette vie étriquée, ne lui convenait nullement. Aller à l’Opéra une fois par an, au jour de l’an, la faisait rire ! N’avoir même pas un beau manteau du soir lui faisait hausser les épaules de pitié ! Quelles mœurs bourgeoises !

Ses talons sonnaient sur l’asphalte avec autorité. Ses regards allaient aux passants avec un dédain qu’elle ne cherchait pas à atténuer.

Elle ne pensait pas du tout à ce que pourrait dire Mme Herminie en ne la voyant pas. Elle rayait tout ce passé et courait vers un avenir plus fleuri.

Pour le moment, elle allait au cinéma. Elle avait besoin de se retremper dans une atmosphère plus entraînante. Depuis le matin, elle nageait dans un lac noir et il lui fallait plus de lumière et de beauté autour d’elle.

Elle entra dans une salle connue et s’y trouva à merveille. Elle regretta de n’avoir pas J. Laroste comme voisin, mais elle eut des voisines aimables avec qui elle échangea quelques mots.

Le spectacle l’enchanta. Les vedettes étaient con­formes à ses vues et leurs toilettes idéales. Elles se mouvaient avec grâce dans leurs intérieurs somp­tueux, et Claudine respira, soulagée. Son cœur, serré comme dans un étau jusqu’alors, se dilata et elle re­commença à vivre par l’imagination, oubliant tout ce qui n’était pas son rêve. La star principale avait un amour au cœur, et sans autre diplomatie, avec une certaine audace, elle l’avoua au jeune homme qu’elle aimait.

Il se passa une scène si convaincante pour le cas de Claudine qu’elle se résolut à tenter sa chance. Partant de ce principe que le cinéma était la copie de la vie, elle ne douta pas de la réussite.

Donc, ces deux jeunes gens s’aimaient et le ma­riage était sans doute sous-entendu, mais on n’en par­lait pas. Dans la suite du film, ils évoluaient comme deux époux, dînant ensemble, voyageant de compa­gnie, et s’embrassant dès qu’ils ne parlaient plus. Ils rentraient dans leur nid, capitonné de rose et de bleu, et déambulaient dans des appartements où, de temps à autre, un valet de pied en livrée apportait à Madame une lettre sur un plateau d’or.

Quelles délices ! Si Claudine faisait des concessions à son rêve en n’exigeant pas tout de suite un plateau d’or, elle comptait fermement sur le reste, c’est-à-dire un beau cadre avec un jeune homme élégant qui l’ai­merait à en perdre la tête. Elle se plaisait à évoquer la vie idéale dont il l’entourerait. Pas de soucis, pas de contrainte, seule la fantaisie la conduirait.

Alors qu’elle était dans les fumées de la fantasma­gorie, le film s’arrêta. Elle retomba dans la réalité, se demandant quelles étaient toutes ces personnes qu’elle coudoyait. Elle frissonna en se demandant où elle était.

Elle sortit comme une somnambule et, dans cet état, elle se dirigea vers le quartier de J. Laroste. Elle avait la hantise du salon bouton d’or où elle s’était trouvée si bien.

Elle n’eut pas une hésitation quand elle fut devant la porte du jeune homme. Elle sonna.

Jacques Laroste était en train de lire, quand elle fut introduite par le domestique.

— Ah ! c’est Claudine !

— Bonsoir, Jacques.

— Quelle bonne surprise ! Vous allez bien, depuis hier ?

— Vous le voyez !

À vrai dire, Jacques Laroste s’était demandé au long de la journée comment la jeune fille avait sup­porté l’excès de champagne de la veille.

Claudine s’était assise et elle dit :

— Il se passe pour moi des choses lamentables.

Elle ferma les yeux en se pelotonnant dans son fauteuil.

— Et quelles sont ces choses lamentables ?

— Maman, qui ne me comprend pas du tout, m’a fait une telle morale, hier, que j’en ai été outrée.

— Sans doute le champagne absorbé était-il pour quelque chose dans cette morale.

Claudine rougit, s’enfonça dans son fauteuil et mur­mura :

— Que l’on est bien chez vous ! C’est confortable, gai et chaud.

Puis elle poursuivit, revenant au sujet capital :

— Bref, j’ai dit que je ne retournerais pas à la maison, que j’en avais assez et que je voulais vivre libre.

Le front de Laroste s’était rembruni, son sourire avait disparu et il regardait Claudine sévèrement.

— Mon enfant, dit-il, ne commettez pas d’erreur irréparable. Il faut rentrer sagement au logis paternel, sans quoi vous pourriez vous en repentir.

— Jamais !

Ce mot fut proféré avec une énergie farouche.

— Où voudriez-vous donc vivre ?

— Chez vous ! lança Claudine, qui ne se connais­ sait plus. Oh ! j’aime ce salon qui répond à mon idéal.

— Mais, mon enfant, une jeune fille comme vous n’habite pas chez un jeune homme !

— Pourquoi pas ? Je vois cela constamment au ci­néma, et tout a l’air de se passer pour le mieux ! s’écria Claudine, tremblante de dépit.

— Que vous êtes candide, mon petit ! Je ne puis vous garder chez moi. Je vais vous reconduire à votre famille, afin de ne pas encourir les reproches de vos parents.

— Vous ne voulez pas me garder ? gémit Claudine.

Je vous assure que je ne puis plus vivre dans notre triste logis ! Oh ! Jacques, je croyais que vous m’ai­miez un peu.

— Illusion de cinéma, chère petite. Quand on re­garde un film, on croit possible et vrai tout ce qui s’y passe. Votre esprit est tout neuf, votre âme sensible, vos désirs violents, et vous avez pensé que la vie vous donnerait tout cela. C’est une grosse erreur.

— Vous ne m’aimez pas ! cria Claudine.

— Vous êtes tout à fait charmante et je ne puis que vous féliciter que je n’aie qu’une bonne affection de frère.

— Oh ! quelle déception ! cria de nouveau Claudine avec violence.

— Comprenez-moi bien, mon enfant. Nous ne pouvons pas vivre ensemble sans être mariés.

— Pourquoi pas ?… Au cinéma…

— Petite, petite, interrompit Laroste, ne mêlez pas le cinéma à la vie. Je ne puis me marier. J’ai un poste lointain dans une colonie dangereuse et je ne puis y emmener une femme. Je suis en congé pour le moment.

— Je croyais que vous vous occupiez de vos terres ?

— En effet, je m’occupe de mes propriétés quand je suis en France.

— J’ai cru…

— Vous avez cru au cinéma où vous allez trop sou­vent.

— Si vous parlez comme ma mère… ! ironisa Clau­dine d’un ton persifleur. Enfin, je me suis fourvoyée, mais je garde mes idées. M. Louis Mase m’a promis de penser à moi pour un rôle, je vais aller le trouver.

— Non, Claudine, n’y allez pas : il vous a promis une chose qui ne réussira pas.

— C’est étonnant comme vous vous plaisez à me décourager !

— Je ne sais pas si Louis Mase a quelque crédit auprès d’artistes compétents…

— C’est entendu, vous assombrissez à plaisir les projets que je puis avoir ! Laissez-moi arranger ma vie comme je l’entends ! Au revoir ; je ne vous encom­brerai plus.

Raidie, sans saluer, Claudine traversa ce seuil qu’elle avait franchi avec tant d’espoir et surtout avec une candeur infinie. Elle ne décolérait pas. Elle trou­vait Laroste traître et sans cœur.

Pourquoi l’avait-il comblée de gentillesses et d’at­tentions pour l’éconduire aussi brutalement ? Elle ne comprenait rien à cette affection de frère.

Si cela était, il n’avait qu’à la garder près de lui ; très souvent un frère et une sœur vivent ensemble, et rien n’est plus charmant qu’un tel ménage.

Elle ne lui aurait rien coûté, parce qu’elle avait de l’argent à la banque de quoi attendre un gain futur.

Ne sachant rien de la vie, elle déraisonnait.

Connaissant l’adresse de Louis Mase, elle s’y rendit directement. Le temps la pressait et il fallait qu’elle trouvât un gîte avant la nuit complète. Novembre était sinistre. Un vent dur fouettait le visage et présageait de la pluie. Les passants emmitouflés pressaient le pas, ayant hâte de regagner un logis chaud.

Quand elle fut parvenue à l’immeuble, elle s’enquit près de la concierge :

M. Louis Mase ?

— Il n’est pas là pour le moment ; il ne rentre qu’après 19 heures.

— Bien ; je l’attendrai chez lui.

Claudine était toute convaincue que Louis Mase était bien installé et qu’il était servi par un domes­tique bien stylé, dans le genre de celui de J. Laroste,

La concierge ajouta :

— Vous pouvez monter ; c’est au sixième étage : vous trouverez sa « dame ».

Au sixième ! Sa dame ! Que voulait dire cela ? Il ne lui avait pas dit qu’il était marié. Elle gravit lente­ment les degrés en pensant à ces choses. L’escalier ne lui sembla pas élégant, et les trois portes qu’elle vit devant elle au sixième la laissèrent perplexe.

Elle fit un rapprochement avec le logis de M. Laroste et se trouva bien désenchantée. Cependant elle frappa à la porte qui portait le nom de Louis Mase.

Une femme vint lui ouvrir : c’était Coralie,

Mais une Coralie avec un peignoir sale et élimé, les cheveux tombant sur les yeux, le teint blafard.

Elle reconnut Claudine et cria :

— Que venez-vous faire ici ?

La jeune fille pouvait à peine parler, tellement sa stupéfaction était grande.

— Je viens voir M. Mase, finit-elle par bégayer.

— Bon ; entrez. Il va revenir, s’il est exact,

Elle fit passer la visiteuse dans une pièce qui était un taudis qui s’harmonisait avec le papier mural. Des plaques de plâtre se voyaient entre les morceaux déchirés. Coralie débarrassa rapidement une chaise où trouvaient entassés les objets les plus dispa­rates.

Claudine avait la gorge serrée et des larmes per­laient à ses yeux. Cette Coralie qui lui avait paru si belle avec ses diamants !

— Alors, ma petite, s’entendit-elle dire, qu’avez-vous à demander à Louis ? Je ne vous cacherai pas qu’il promet beaucoup ; quant à tenir parole…

— Oh ! pour ce soir, je ne veux pas grand’chose : simplement passer la nuit.

— Passer la nuit ! s’écria Coralie, stupéfaite. Mais nous n’avons pas de chambre ! Vous n’êtes donc plus chez vos parents ?

— Non, et je ne veux pas y retourner.

— Ils vous ont chassée ?

— Oh ! non, mais je ne m’y plais plus, parce que je manque de liberté !

— Voyez-vous cela ! Et Mademoiselle a fait un coup de tête ! Permettez-moi de vous dire que vous avez grand tort ! je suis sûre que vous aviez une gentille chambre, plus propre que celle-ci.

Et Coralie éclata d’un rire insupportable à en­tendre.

Pour changer de sujet Claudine osa dire :

— Je ne savais pas que vous étiez mariée avec M. Louis Mase.

Coralie rit aux éclats en répondant :

— Vous savez, on est des vieux amis tous les deux, alors on loge ensemble, c’est une économie, puis mon propriétaire m’a donné congé et je me suis réfugiée ici, comme vous venez vous-même.

De nouveau un rire ponctua ces mots, et Claudine rougit d’être assimilée à celle qui avait pris la place qu’elle espérait.

Ce sujet brûlant fut interrompu par l’entrée de Louis Mase.

— Tiens ! la petite Claudine ! C’est gentil d’être venue voir les amis !

Coralie prit tout de suite la parole :

— Elle est venue pour passer la nuit ici.

— Hein ?

Mase avait sursauté. Il regardait tour à tour Clau­dine et Coralie, se demandant s’il avait bien compris, mais habitué à toutes les situations, en garçon bo­hème qu’il était, il s’écria :

— Ça ne va donc plus avec la famille ?

— Non, murmura Claudine en pleurant.

— Oh ! pas de drame ! lança Coralie durement.

La jeune fille refoula ses larmes et dit :

— Je croyais, Monsieur, que vous pourriez me procurer une situation.

— Ah ! oui, c’est entendu ! mais je ne l’ai pas dans ma poche : il faut l’occasion et le temps aussi pour parler aux camarades.

La voix de Coralie, de nouveau, jeta :

— Si vous croyez qu’on vous attend ! Vous en avez des spécimens dans votre genre ! Moi aussi, j’espère un jour être une star !

Une star ! cinéma ! Claudine frissonna. Elle mesura toute la distance qu’il y avait entre le mirage qu’elle n’avait pas voulu effacer de son esprit et la réalité qui l’assaillait.

Devrait-elle donc habiter dans un logis semblable avant de triompher ?

L’appartement de ses parents était coquet, à côté de cette pièce sordide, aux murs suintants d’humi­dité, au papier qui tombait et dont certains panneaux étaient retenus par des clous.

Louis Mase lui parla :

— Ce n’est pas tout ça, ma petite : il faut vous armer de courage et retourner chez papa. Vous serez grondée pour votre escapade, mais l’honneur est sauf. Vous êtes trop naïve pour que je songe à être l’instru­ment de vos déboires. Retournez chez vous.

— Je ne pourrai pas, sanglota Claudine.

— Quelle stupidité ! dit Mase crûment. Si vous n’avez pas assez d’énergie pour affronter vos parents, alors que vous êtes sûre de leur tendresse, que ferez-vous devant les rebuffades multiples que vous essuie­rez au long de la vie, surtout si vous persistez dans la carrière qui vous hypnotise ? Mais assez causé, assez pleuré : rentrez chez vous, et n’allez plus aussi souvent au cinéma. Il faut avoir les nerfs solides et le cerveau bien organisé pour en faire sa pâ­ture.

Claudine sécha ses larmes. Une rage froide la pos­sédait en constatant les échecs auxquels elle se heur­tait. Elle avait cru en tous ces gens, et ils l’abandon­naient, ne la trouvant pas à plaindre, puisqu’elle avait de bons parents.

Mase lui demanda :

— Vous avez vu Laroste ?

— Oui, répondit-elle, un peu honteuse.

Il devina son embarras et dit tranquillement :

— Ah ! bon. Je devine que vous n’avez pas eu de succès auprès de lui. C’est un type chic et d’un bon milieu. Je l’ai connu par hasard ; il est bien gentil, mais on n’a pas d’intimité avec lui, nous ne sommes pas de son bord.

Claudine ne répliqua pas. Elle s’en alla après un adieu bref. Si Coralie conservait un petit air gouail­leur en la reconduisant à la porte du logis, Mase lui dit de bonnes paroles, mais on les sentait sans vraie pitié.

Elle pensait à Laroste. Il eût été l’idéal, mais sans doute n’était-elle pas non plus de son « bord ».

Mon Dieu ! il fallait rentrer chez elle ! Quelle humi­liation ! Elle allait, indécise, dans la nuit, mais il n’y avait pas d’autre issue.

Tout d’un coup, une lueur fulgura dans son esprit. Il y avait Philogone. C’était une lingère, amie de sa grand-mère défunte, mais un peu plus jeune. Elle aimait beaucoup l’aïeule qu’elle avait assistée à ses derniers moments.

Claudine avait toujours un peu ri de la bonne demoiselle, à cause de sa simplicité, de ses goûts modestes et des aumônes mesquines qu’elle faisait. Au­jourd’hui la jeune fille lui trouvait un grand cœur.

Un espoir la souleva et elle se rendit chez Mlle Philogone d’un pas alerte. Celle-ci ne refuserait pas de la recevoir.

Elle habitait un quartier lointain, avenue d’Orléans, au sixième étage, elle aussi. Elle se hâta, car elle avait froid et même faim, malgré ses déceptions.

Elle arriva toute haletante, non pas d’avoir monté tant d’étages, mais surtout d’émotion.

— Mon Dieu ! voici la petite Claudine ! et à cette heure tardive ! Rien de fâcheux n’est arrivé dans la famille ?

— Non, non… C’est moi qui viens de mon propre élan. Pourriez-vous me coucher dans votre logis ?

Claudine posait la question tout de suite, pour savoir si elle pourrait avoir l’esprit libéré.

— Naturellement, que tu pourras dormir ici ! Tes parents sont en voyage ?

— N…on…

Philogone remarqua l’air embarrassé de la jeune fille et reprit très vite :

— Tu me raconteras ton affaire un peu plus tard, si cela te chante ! J’allais dîner, oh ! bien simplement : une soupe, puis une tasse de chocolat. À ton service, mon enfant.

Quel soulagement ! Elle était reçue par un cœur large et sincère, sans crainte d’être rudoyée. Elle s’assit devant une assiette de soupe chaude, dont le parfum la réconforta. Philogone, avec son bon sourire, prit place en face d’elle et un silence régna.

Puis ce fut le tour du chocolat, agrémenté de tartines de beurre.

Claudine se sentait revivre, bien qu’un remords la tenaillât par instants. Maintenant qu’elle était au calme, toute excitation tombée, sa conduite lui parut ridicule. Cependant, elle ne renonçait pas à ses rêves, mais elle se demandait comment elle arriverait à les réaliser.

Philogone débarrassait le couvert en disant :

— Tu parais lasse, reste tranquille : je n’ai pas du tout besoin de ton aide.

— Bien, tante Logone, et merci !

Claudine était revenue à l’appellation que l’on don­nait à Philogone quand elle venait dans la famille.

Quand la petite vaisselle fut rangée, la bonne hô­tesse s’assit à côté de sa visiteuse et, lui prenant la main, elle lui dit fermement :

— Maintenant, ma chérie, confesse-toi ; j’ai besoin de savoir la cause de ton arrivée chez moi.

— Oui, tante Logone…

Claudine avait résolu d’être franche, et son récit, entrecoupé de sanglots, étonna grandement la modeste lingère.

— Vous savez, tante Logone, ce n’est pas de ma faute, mais je ne puis plus vivre dans de vilains logis ; je m’y trouve trop malheureuse !

— Tu es une pauvre petite qui ne réfléchis pas ; tu as constaté aussi que tout ce qui brille n’est pas or. Cette Coralie dont tu as admiré les diamants ne por­tait que du verre qui jetait des feux grâce à l’élec­tricité ! Tu as vu l’envers du décor en allant chez ce M. Mase ! Qu’as-tu vu, au lieu d’un joli intérieur ? Une chambre sordide où tu étais honteuse de te trouver. On fait son nid à son image, et sans être riche, on peut l’arranger avec goût et surtout avec propreté.

— Et ce Mase qui était marié, sans avoir rien dit ! murmura rêveusement Claudine.

La bonne Philogone eut un petit sourire…

— Il est fort heureux qu’il ait été marié quand tu es arrivée, sans quoi il t’aurait gardée pour mettre de l’ordre dans son ménage, et que serait-il advenu de toi, grand Dieu ! Je n’ose y penser ! Une espèce de Coralie…

— Oh ! tante Logone ! cria Claudine, scandalisée.

— Et tu aurais pu penser au cinéma pour embellir ton existence.

— C’est affreux, tante Logone ! Je vous assure que je ne serais pas restée dans cette horrible chambre ! Chez Laroste, oui ; oh ! que c’est bien, chez lui ! Oh ! ma tante, c’est dommage qu’il m’ait renvoyée. Il me semble que cela se passait comme au cinéma.

— Ma petite fille, tes rêves sont décidément dan­gereux. Je ne puis qu’admirer ce M. Laroste qui a eu le courage de renvoyer une innocente qui venait se jeter dans la gueule du loup.

— Moi, répliqua Claudine, je ne comprends rien à tous ces hommes-là ! Ils sont gentils, et tout à coup, ils ressemblent à des monstres.

— Mon enfant, tu t’es trop habituée à l’écran du cinéma, tu t’es faussé l’imagination, tu as vu la vie comme une belle image, et maintenant tu es là devant des ruines. Mais parlons sérieusement : tu veux aban­donner tes parents ?

— Eux, non, mais l’existence que je mène près d’eux. Maman est forcément terre à terre, avec ses besognes ménagères, et papa qui ne pense pas au luxe et qui se contente d’un bridge chez un ami qui n’est pas mieux logé que nous. Oh ! que tout cela me lasse et m’opprime !…

— Pourtant c’est coquet, chez vous !

— J’étouffe dans ces milieux-là !

— Tu auras du mal à te corriger. Il faut cepen­dant prendre le dessus et te contenter de ce que tu as. Retrouve ton cœur et pense au chagrin de ta mère.

Il y eut un silence que Philogone interrompit :

— Et ton frère, que devient-il ? Il me semble que vous vous accordiez bien ?

— Mon frère ? Il pense comme moi, mais, plus heureux, il s’est rendu libre et n’habite plus avec nous.

— Comment ! En voilà du nouveau ! Et toi, petite sotte, tu as voulu l’imiter ? Il allait donc au cinéma, lui aussi ?

— Beaucoup plus souvent que moi.

— Vous êtes intoxiqués tous les deux parce que vous avez de pauvres cervelles. Ton frère revient-il souvent chez vous ?

— Depuis qu’il est parti, nous ne l’avons pas revu.

— Que peut-il fabriquer, le malheureux ?

Claudine ne répondit pas. Elle n’aimait pas penser à son frère depuis qu’il lui avait apporté une belle écharpe qu’elle n’avait jamais osé porter. Elle tendait toujours les épaules dans la crainte que l’on parlât de lui. Cependant il se croyait sûr de son destin et elle gardait malgré tout l’espoir qu’il traverserait des dangers sans dommage.

Mlle Philogone réfléchissait. Dans sa carrière déjà longue, elle avait vu beaucoup de chutes et elle les attribuait à l’appétit immodéré du luxe. Et qui le répandait, ce luxe ? L’accès facile des cinémas qui ne se contentaient pas de pièces honorables, mais de spectacles propres à soulever tous les instincts. La facilité camouflée des vols, des assassinats, des situations extravagantes, s’imprimait dans le cerveau des jeunes qui devenaient la proie de compères habiles. Voilà ce qu’étaient devenus les petits-enfants d’une honnête grand-mère qui était morte dans la paix, avec l’illusion que sa chère descendance lui ressem­blerait !

La bonne demoiselle était tout à fait scandalisée, et bien qu’elle trouvât que ces deux enfants eussent dû être fouettés, elle les plaignait grandement de se plonger dans une ornière aussi profonde et pleine de périls.

— Allons, ma petite, espérons que le Bon Dieu épargnera des hontes à ta famille. Remercie-Le aussi d’avoir placé un Laroste sur ton chemin. C’est une rose qui t’a été offerte, mais tu sais que les roses ne durent pas. C’est un parfum que l’on respire en pas­sant, mais cela laisse un souvenir de beauté. Plus tard, quand tu seras un peu moins bête, tu compren­dras la délicate conduite de ce jeune homme.

Claudine écoutait, perplexe.

Philogone dit après un moment :

— Maintenant, je vais te reconduire chez tes pa­rents.

— Oh ! vous me chassez aussi ! cria Claudine en sanglotant.

— Il ne s’agit pas de cela ! Je suis consternée de savoir ta pauvre mère inquiète ; elle guette ton pas, et à chaque bruit qu’elle entend à la porte d’entrée, elle croit que c’est toi. Ton père est calme, mais il n’en souffre pas moins, parce qu’il a peur pour sa petite fille. Nous devons aller les rassurer sans tarder, Un peu de courage, ma chérie ; ils seront si contents de te revoir, tu seras embrassée et pas du tout gron­dée.

Claudine parut moins sombre. La pensée de ses parents touchait-elle son cœur, ou, se voyant vaincue, jugeait-elle qu’il valait mieux se rendre ?

Tante Philogone ne tergiversa pas. Quand elle fut prête, elle prit le bras de sa jeune amie et l’entraîna.

Dans la rue, Claudine frissonna. Le temps était bas et froid. Des nuées couraient dans le ciel et une lune pâle se voyait par intermittences entre les nuages noirs.

Ah ! où étaient les enviables autos qui vous emportaient dans la belle maison confortable ? Ici, ce n’était que le cloaque boueux où les pieds faisaient jaillir des jets sombres. Rentrer plus misérable qu’auparavant, après avoir tant rêvé ! Claudine supplia :

— Non, tante Logone, c’est au-dessus de mes forces ! Je ne puis pas rentrer, maman le sait.

— Tais-toi, petite insensée ! Tu ne veux pas me faire faire une course inutile, à mon âge ? Nous sommes près de ta maison, et nous allons faire une belle entrée.

Philogone ne lâchait pas le bras de sa compagne, elle se méfiait d’un coup de tête.

Cependant, domptée, Claudine n’essaya pas de fuir. Elle monta les étages en silence et n’eut pas la peine de sonner. Comme l’avait présumé tante Logone, Mme Nitol épiait le moindre bruit, et la porte du palier s’ouvrit alors que les deux arrivantes étaient devant.

La mère poussa un cri de joie :

— Oh ! ma Claudine ! Bonsoir, tante Logone. Elle a donc été chez vous ? Dieu soit loué ! Les enfants vous font de ces peurs !

Elle embrassait son amie et sa fille. M. Nitol venait lui aussi, et après avoir jeté un regard sur sa fille, il murmura :

— Nous avons eu peur d’un accident, Claudine, mais il ne pouvait rien t’arriver de fâcheux en compagnie de tante Logone.


CHAPITRE V



Si Mme Nitol avait souffert du départ de son fils, de son manque d’affection envers ses parents qui l’avaient toujours choyé, elle s’accoutumait à son absence, consolée par l’idée qu’il était entre de bonnes mains, si son mari et elle avaient pu en juger par l’apparence de son employeur.

M. Nitol s’était promis d’aller voir de près le siège de cette industrie, mais il savait que le dimanche, les bureaux en étaient fermés, et en semaine, il n’avait pas le loisir d’aller dans cette banlieue lointaine. Et sans doute les bureaux fermaient-ils aussi trop tôt pour qu’il pût y rencontrer quelqu’un. Il se contentait donc, comme sa femme, de penser que tout allait bien, n’ayant eu jusqu’alors nulle raison de douter de la parole de son fils.

Quelques jours après son départ, Maxime avait envoyé un mandat de 500 francs pour sa mère. La chère femme en avait été ravie, et les bons parents avaient tout de suite mis de côté cet argent, afin de le réserver à leur fils. Donc, il gagnait largement sa vie et ils en étaient enchantés. Ils comprenaient aussi que cette situation lointaine exigeait son départ de la maison. On ne pouvait guère demander à un jeune homme de cet âge de fournir une grande course matin et soir. L’été, passe encore ; mais l’hiver, cela pouvait être plein de dangers.

Complètement rassurés sur leur fils, les Nitol vivaient des jours calmes. Cependant, Mme Nitol voyait avec chagrin sa fille prendre des allures étranges. Son humeur changeait. Parfois gaie, parfois incroyable­ment sombre, la pauvre mère se demandait ce qui se passait sous ce front blanc.

Elle comprenait que Claudine désirait une autre existence, mais laquelle pouvait-elle lui donner ? Elle avait cru l’élever selon les meilleurs principes, lui faisant ressortir le contentement que l’on éprouve à se montrer satisfait de son sort.

Naturellement, ne se jugeant pas responsable, elle incriminait le flot de luxe qui envahissait le monde, et le cinéma qui faussait le jugement et déréglait l’es­prit. Cependant, chez elle, Claudine n’était pas mal­heureuse. La maison, qui manquait peut-être d’un confort dévolu à peu de gens, n’était pas sans chaleur ni agrément, mais pour quelqu’un qui s’entêtait à n’en pas voir les bons côtés, aucune parole n’était apaisante.

Le jour où Mme Nitol avait eu cette scène avec sa fille et qu’elle avait eu les yeux dessillés sur la véri­table mentalité de Claudine, qui ne craignait plus les mensonges, la pauvre mère avait été atterrée. Cepen­dant, elle croyait encore que cet accès de colère et de dépression serait passager.

Mais quand elle ne l’avait pas vue rentrer le soir, une horrible inquiétude l’avait agitée, puis un dé­sespoir affreux.

Où avait échoué son enfant ? S’était-elle laissée prendre aux paroles trompeuses d’un séducteur ? Avait-elle cru vivre un rêve impossible, comme en présentent des films qui ont tant d’attraits pour les jeunes âmes ?

Son mari survint, et ses premières paroles furent :

— Claudine n’est pas encore rentrée ?

Mme Nitol refoula son angoisse et, d’une voix qu’elle s’efforça de rendre naturelle, elle dit :

— Sans doute Mme Herminie a-t-elle retenu ses ou­vrières pour un travail pressé.

— Dois-je aller au-devant d’elle ?

La mère trembla. Elle craignait que son mari ne trouvât pas Claudine chez la couturière. Depuis quel­ques minutes, elle était convaincue que Claudine n’avait pas paru à l’atelier.

Quel drame allait survenir ? Son cœur de mère vou­lait cacher la conduite de sa fille. Elle répondit donc avec le plus d’aisance qu’elle put :

— Oh ! ne te fatigue pas ! Ce n’est pas la première fois que Claudine rentre tard. Il fait si mauvais dehors, ne risque pas de t’enrhumer. Tu entends la pluie qui clapote et le vent qui gémit ?

— J’entends tout cela, mais je te vois plus agitée que d’habitude, et c’est ce qui me tourmente.

Mme Nitol essaya de sourire en disant :

— Tu m’as toujours vue influencée par la tempé­rature. Quand j’entends la plainte du vent de cet au­tomne sinistre, mes idées sont au noir et mon phy­sique s’en ressent. J’ai mal à la tête, j’ai l’estomac serré et je ne puis plus sourire. Ne m’en veut pas, mon ami.

Des sanglots roulaient dans la voix chavirée de la pauvre mère.

À ce moment, des pas martelèrent l’escalier, le pa­lier. C’était des pas lents, parce que tante Logone ne marchait pas rapidement. C’est alors que saisie d’une nouvelle appréhension, Mme Nitol, dans une peur qu’on ne lui rapportât sa fille blessée, ouvrit la porte d’entrée pour se trouver en face des deux arri­vantes.

— J’ai eu une surprise, dit tout de suite tante Philogone. Cette enfant a eu l’idée de venir me voir, sous prétexte que sa patronne lui a donné une commande à porter près de chez moi.

— Et nous, pendant ce temps, nous entassions les idées les plus malsaines pour notre tranquillité ! dit M. Nitol presque joyeusement, tellement il était sou­lagé.

Mme Nitol pouvait à peine parler, tellement la joie, après tant d’angoisse, l’étourdissait.

Claudine était un peu gênée et s’était sauvée dans sa chambre pour enlever ses vêtements mouillés.

Après avoir vu le taudis de Coralie, elle trouva sa chambre bien accueillante. Ce n’était pas le joli salon couleur bouton d’or, mais c’était un coin où elle avait toujours vécu en l’enjolivant. Il lui devint sympa­thique tout à coup.

Elle donna un coup de peigne à ses boucles, enfila des pantoufles et revint dans la pièce où se tenaient ses parents et tante Logone.

— Dehors, il fait un de ces temps ! dit-elle avec enjouement, l’âme éclairée par son retour.

Un instinct encore obscur lui soufflait qu’elle avait échappé à un danger, et ici, entre ses parents, elle se sentait rassurée.

Tante Logone parlait de la dînette qu’elles avaient faite toutes les deux, de la joie qu’elle avait eue de revoir Claudine, puis elle se leva pour partir.

— Par ce temps ? Ne pouvez-vous rester ici ? Le divan du salon est à votre disposition, dit affectueu­sement Mme Nitol.

Après avoir réfléchi un instant, tante Logone dit :

— J’accepte. Je n’ai pas envie de me faire canar­der davantage.

À vrai dire, tante Logone obéissait à un autre sen­timent. Elle voulait causer avec Claudine encore un peu sérieusement. Elle savait que la jeune fille avait besoin d’être soutenue fermement.

La nuit se passa bien. Claudine, après avoir versé quelques larmes, s’endormit paisiblement. Le matin trouva la famille dans de bonnes dispositions, mais Claudine se trouvait très perplexe. Devait-elle se rendre à son travail ? Ah ! elle croyait bien en avoir fini avec cette servitude, mais elle constatait qu’on échappe difficilement au sort que la vie vous assigne.

Tante Logone dit tranquillement :

— Claudine, je te conduirai chez Mme Herminie pour lui dire bonjour. Tu sais que j’ai un peu travaillé pour elle, et cela me fera plaisir de la revoir.

Claudine eut un regard reconnaissant pour la vieille amie, tout en disant :

— Quelle bonne idée !

Après un petit déjeuner réconfortant et pris gaîment les deux femmes s’en allèrent. Claudine n’était pas brave à la pensée d’affronter ses compagnes d’atelier, mais elle se raidit, ayant compris qu’une faute commise comporte souvent sa blessure d’amour-propre.

Mme Herminie fut compréhensive. Elle tenait Phi­logone en grande estime, car elle l’avait employée. Elle voulut bien croire les explications qu’elle lui donna concernant l’école buissonnière de Claudine et celle-ci retrouva sa place. Il y eut quelques frottements un peu vifs avec les ouvrières, mais Mme Her­minie sut tout remettre au point. Elle était contente de retrouver Claudine qui, malgré sa jeunesse, était habile et rapide.

Ainsi la vie recommença, sensiblement la même.

Cependant, si la jeune fille paraissait s’assagir, elle ne se résignait pas. Elle avait écouté respectueuse­ment les sermons affectueux de tante Logone et elle avait essayé de se réconcilier avec la monotonie de son existence. Malgré ses efforts, le poison fermentait en elle. Le dimanche qui suivit son retour, elle n’alla pas au cinéma. Elle déambula, en compagnie de sa mère, au musée Grévin. Elle n’y trouva nul intérêt. Que lui importaient ces fantômes, alors qu’elle ne pensait qu’à la vie trépidante ?

Il lui fallait du mouvement et de la beauté.

Le soir, dans sa chambre, elle pleura, promenant son souvenir dans une salle de cinéma ou dans le joli salon doré de Laroste.

Le dimanche suivant, elle n’y put tenir et s’échappa. Elle reprit sa place dans un fauteuil en face de l’écran et, frémissante de plaisir, elle atten­dit l’action. Elle fut soulevée d’enthousiasme. Ah ! quelle joie de se retrouver dans cette atmosphère entraînante où les choses sérieuses se dénouaient si facilement, où l’amour était un bouquet de fleurs odo­rantes, sans aucune complication.

Un seul regard, et on se liait pour la vie, sans pa­rents inquiets, sans tante Logone sermonneuse. On s’en allait seule et libre !

Oui, mais on se trompait aussi. On connaissait des Jacques Laroste qui vous éconduisaient poliment, on se rejetait sur des Louis Mase qui avaient une Coralie qui s’accrochait en attendant les jours fastes. Mais ces échecs ne comptaient pas. Il fallait persévé­rer jusqu’à ce que l’on tînt la belle corde, celle qui ouvrait le paradis du luxe.

Claudine était toute revigorée. Sa jeunesse exultait et sa grâce naturelle s’en trouva amplifiée.

C’est ce que remarqua un monsieur assis près d’elle ; oh ! un voisin qui paraissait de tout repos, moustache grise comme les cheveux, un aspect très cordial.

Il regardait Claudine à la dérobée et semblait s’amuser de son enthousiasme. Il devinait en elle la jeune fille, grisée par ce qu’elle voyait, par ce qu’elle espérait surtout. Et, pendant l’entracte, sûr de ne pas commettre d’erreur, il lui dit :

— C’est une pièce fascinante ; tout est luxueux et paraît si simple ! Pour arriver à jouir de cette exis­tence, il ne tient qu’à vous, Mademoiselle.

Claudine regarda son voisin de ses yeux ingénus.

Leur interrogation muette enhardit l’inconnu :

— Je puis vous offrir tout cela, dit-il franchement.

— Ah ! vous êtes donc bien riche ?

Il sourit un peu et répliqua :

— Je puis me permettre de vous donner tout ce confort.

— Ah ! prononça de nouveau Claudine, un peu émue.

Puis, avec un aplomb tout nouveau qui lui venait de l’expérience, elle dit :

— Veuillez m’apprendre votre nom, afin que je puisse vous nommer à mes parents qui recevront votre demande en mariage.

Ce fut dit avec grâce, dans le plus pur style « star ».

Le monsieur eut un sursaut, regarda l’ingénue et avoua piteusement :

— Je suis marié.

Claudine le cingla d’un regard méprisant, lui tourna le dos, et elle l’entendit qui quittait son fauteuil.

Elle était scandalisée, mais elle se formait.

Ce luxe qu’elle voyait sur l’écran était frelaté et il ne comptait que pour éblouir les badauds. Rien n’était réel, tout était pour les yeux seulement, et si des candides y laissaient prendre leur esprit, voire leur cœur, la vie perdait son vrai sens pour eux. Elle avait failli être de ceux-là. Et les salles, que contenaient les salles ? Souvent des êtres suspects qui s’appro­priaient des portefeuilles et combinaient des guets-apens.

Elle rentra à la maison assez songeuse.

La pluie battait contre les immeubles, cette pluie de décembre si froide, si peu sympathique, où le seul désir est un bon feu dans une chambre bien close.

Elle regretta d’être sortie, d’être allée se soumettre de nouveau à l’enchantement néfaste où elle perdait sa propre volonté, pour subir celle de ces princes de la fiction.

Par moments, elle se demandait ce que devenait Maxime. Un malaise la parcourait en songeant à lui. Elle aurait voulu s’entretenir parfois avec lui pour échanger des paroles où leur jeunesse se serait com­prise.

Ce soir-là, plus que jamais, sa pensée allait le re­chercher dans ce mystère du silence où il s’enlisait.

Ses parents l’attendaient, prêts à se mettre à table. Elle chassa le nuage qui voilait son visage et prit sa place pour le dîner familial. Quelques phrases s’échangèrent, puis, au dessert qui se composait d’un gâteau de riz bien simple, Claudine perçut un coup léger, frappé à la porte d’entrée. Elle se leva d’un bond, toute pâle, et dit :

— Qui frappe ?

Ses parents la regardaient, ne sachant pas ce qu’elle voulait dire :

— N’avez-vous pas entendu ?

— Non, mais un locataire a sans doute heurté la porte en passant.

— C’est possible.

Elle se rassit, toute chavirée. Dehors, des trombes d’eau dévalaient des toits. Des autos circulaient au bruit de leurs klaxons.

— On a encore frappé ! cria Claudine, qui se leva de nouveau.

— Je crois avoir entendu, murmura Mme Nitol.

— Je vais aller voir, décida le père.

— Prends garde, mon ami ; demande d’abord qui est là.

— Oui, oui, n’aie pas peur.

M. Nitol quitta son siège et les deux femmes le sui­virent. Dans le vestibule, l’oreille collée à la porte d’entrée, M. Nitol demanda :

— Qui est là ?

— C’est moi, Maxime ; mais silence !

Alors que M. Nitol entrouvrait la porte, Mme Nitol poussait un cri. Il s’arrêta dans sa gorge, car un être trempé bondit dans l’appartement en soufflant :

— Cachez-moi, ne parlez pas… Je suis poursuivi…

Maxime se glissa dans sa chambre sans un mot de plus, cependant que ses parents, effrayés, le regardaient sans comprendre.

Claudine pleurait, parce qu’elle devinait un drame. M. Nitol, sombre, s’empressait de tirer les verrous, tandis que la pauvre mère s’inquiétait près de Maxime :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Était-ce son fils, ce garçon au visage farouche, au regard fuyant, aux vêtements déchirés ?

Que lui était-il arrivé ?

À son tour, le père entra dans la chambre de son fils.

— Peux-tu nous expliquer ce qui se passe ?

— Oh ! laissez-moi ! Je suis éreinté. Voici deux heures que je me débats pour arriver ici en essayant de faire perdre ma piste.

— Mais pour quel motif ?

Maxime ne répondit pas. Il haussa les épaules assez malhonnêtement et s’assit dans un coin, comme s’il ne trouvait pas de gîte assez sombre pour se dissi­muler.

M. Nitol reprit sévèrement :

— J’ai le droit de savoir ce qui te survient. Est-ce la police qui te cherche ?

Maxime eut un signe affirmatif.

— Malheureux ! cria M. Nitol, dans une colère su­bite. Qu’as-tu pu commettre ? Un vol ?

Le mot tomba comme une massue sur le cœur de Claudine. Elle se souvint des paroles de son frère : on prend l’argent où il y en a. Une stupeur la saisit. Elle se sentit comme paralysée et regarda son frère en le reconnaissant à peine.

M. Nitol reprit :

— Tu as volé ton employeur ?

Un sourire de dédain passa sur les lèvres du jeune homme, alors que son père reprenait :

— Dis-moi de quelle somme tu es redevable à tes patrons ?

Le sourire de Maxime s’accentua et il répliqua, non sans cynisme :

— De quelques millions…

Trois cris d’horreur s’échappèrent de la gorge des trois malheureux qui l’écoutaient. Était-ce possible ! leur fils avait soustrait une somme pareille, et qu’en avait-il fait ? Claudine, les yeux dilatés, contemplait ce frère qui prenait figure de bandit.

Ce qu’elle voyait là, était-ce réel ? Non, elle assis­tait sans doute à une scène de cinéma, où un gang­ster était traqué par la police. Oui, c’était cela ! Ah ! elle en avait vu de ces drames qu’elle fuyait, mais qu’elle supportait quand ils s’intercalaient au milieu de scènes plus humaines et plus douces. Oui, c’était bien là le jeu du bandit qu’on allait prendre dans quelques instants pour lui passer les menottes.

Le regard de Claudine était celui d’une hallucinée et elle attendait le dénouement, les yeux fixés sur cet artiste qui jouait son rôle à la perfection.

La bravade se lisait dans ses regards et la fureur dans sa bouche grimaçante. Ses membres ployés se ramassaient sous le coup qui allait les frapper.

Le père parla :

— Je vais aller te livrer à la police. Je ne cacherai pas un voleur chez moi !

— Tu ne feras pas cela ! hurla Maxime.

— Mon ami, réfléchis : notre devoir est de sauver notre enfant.

— Il n’est plus notre enfant.

Claudine eut un cri de bête. Ce n’était donc pas un film ? C’était bien là son frère qui s’accusait ?

Ses nerfs ébranlés ne purent supporter une telle ré­vélation, et, raidie, elle tomba sur le parquet. Sa mère s’empressa autour d’elle, la porta dans sa chambre pour revenir en disant :

— Ce n’est rien que l’émotion.

M. Nitol se prépara à sortir, mais Maxime le retint, les forces décuplées par la peur et le désespoir.

— Pense à ce qui m’attend ! Je suis complice d’une bande qui te tuerait, quand on apprendra que tu m’as dénoncé. Jusqu’ici, tout allait on ne peut mieux : du travail en or ! Mais il suffit d’une étourderie pour que la poisse survienne ! On a raté son affaire, quoi ! Mais on s’en tirera ! Pourvu que je ne sois pas pincé, c’est là l’essentiel, mais ici on ne me soupçonnera pas. Je ne « travaille » pas sous mon nom, afin de ne pas vous causer d’ennuis. Tu vois, p’pa, je suis prudent.

Accablé, M. Nitol murmura :

— Comment as-tu pu en arriver là ?

— Que veux-tu ! nous, certains jeunes, nous avons des goûts que les parents ne comprennent pas. Tu me diras qu’on n’a qu’à travailler pour se faire une situa­tion ; mais pour deux qui arrivent, il y en a cent qui restent en panne ! Alors, cette centaine-là se « dé­brouille » ! On a de bonnes leçons avec les films po­liciers. Mais quelle vie merveilleuse mènent ces élé­gants risque-tout ! Aujourd’hui, je suis mal habillé à dessein, mais si tu pouvais me voir quand je vais dans le monde ! Tu serais fier de ton fils : habit impeccable, fleur à la boutonnière, clous de diamant au plas­tron.

— Tais-toi ! cria M. Nitol en faisant le geste de lan­cer un coup de poing dans la figure de Maxime.

— Du calme, p’pa ! Cela n’arrangera rien que tu m’abîmes.

— Ton insolence me rend fou.

— Il ne faut pas avoir de nerfs. Laisse cela aux femmes, bien qu’il y en ait d’épatantes. Il y en a une notamment qui fait partie de notre bande et qui n’a pas sa pareille pour subtiliser un portefeuille. Quel art !

— Tais-toi, tu me fais horreur ! Ah ! qu’ai-je fait pour avoir un enfant pareil ?

— Tu ne devrais pas te plaindre ! Je ne te coûte pas un sou et j’amasse un magot.

— Un magot ! Et de quelle provenance !

— Soyons sérieux : crois-tu que ceux qui sont mil­liardaires ne le sont pas sur le dos de leur prochain ? Il faut que tu sois innocent pour t’imaginer que le ruisseau d’or coulait devant leur porte.

Impatienté, M. Nitol dit :

— Que décides-tu ?

— Mais rester chez vous tant que je ne saurai pas ce qu’est devenue la bande de copains.

— Et je tremblerai toutes les minutes en me de­mandant si la police n’est pas chez moi ?

— C’est un risque, mais je crois que tes craintes ne sont pas fondées. Les agents seraient déjà ici, s’ils avaient ma piste.

— Il est dur de parvenir à mon âge, après une vie honnête, d’entrer tout à coup dans un monde inter­lope, et conduit par mon fils ! J’en mourrai !

— Pas de tragédie, p’pa ! Si tu savais ce qu’est le danger, tu ne parlerais pas ainsi. Sais-tu ce qui te manque ? C’est d’aller un peu au cinéma. Tu te fami­liariserais avec les arrestations, les poursuites, les tra­quenards, et tu verrais que tout se termine bien et que des braves comme moi savent conquérir la vie.

— Entendre cela !

— Sois de ton temps ! Et Claudine, elle n’a pas encore déniché le bon dindon à plumer ?

— Ne mêle pas ta sœur à tes turpitudes !

— Oh ! là là, ma sœur est de son époque !

Mme Nitol reparut en disant :

— Claudine va mieux, mais elle ne s’arrête pas de pleurer en pensant à toi, Maxime.

— Elle a bien tort ! elle devrait être contente.

— Tu déraisonnes, Maxime, lui dit son père dure­ment.

Mme Nitol murmura timidement :

— Il faudrait peut-être que nous allions nous re­poser. Il est minuit, et Maxime doit être à bout de forces.

— Oh ! je n’ai plus l’habitude de dormir la nuit, et ce soir, je suis encore inquiet.

— Demain, tu auras réfléchi, lui répéta son père, et tu viendras avec moi avouer tes forfaits.

— Ne compte pas sur moi ! J’ai en perspective plu­sieurs affaires et je ne vendrai pas mes copains.

— Ah ! s’il n’était pas défendu de rendre justice ! soupira le pauvre M. Nitol.

Maxime ricana, car il avait compris le sens de cette phrase, et il gouailla :

— Eh ! tu as de beaux principes pour un honnête homme !

— Oh ! ne me bafoue pas ! Je suis au bord du dé­sespoir.

Mme Nitol gémit en disant :

— Arrêtez-vous de vous quereller et essayez de vous reposer.

— Me reposer ! cria M. Nitol, comment veux-tu que je le fasse en pensant que j’ai un fils cambrioleur !

Maxime, toujours tapi dans son coin, murmura :

— Vous êtes tout de même de braves gens contents de peu. Quand je revois ma chambre si modeste, je suis presque attendri ; mais si je suis devenu ce que je suis, c’est parce que vous avez vécu trop simple­ment. Quand je sortais de ces salles de cinéma, où je voyais la vie sous de si belles couleurs, l’envie me tenaillait d’avoir la semblable. Quelle chute quand je rentrais ici ! Si Claudine est franche, elle peut avouer les mêmes sentiments. Papa, en un mot, a été trop honnête.

— Tu me tortures, Maxime ! cria son père d’une voix rauque ; je ne peux plus t’entendre.

— Eh bien ! m’man a raison : il faut aller dormir ; on oublie tout quand on dort.

— Quand on peut dormir, murmura M. Nitol.

Sa femme l’entraîna. Elle vivait un calvaire, parce qu’aimant la paix, ses enfants provoquaient la guerre. Elle ne savait plus si elle vivait un cauchemar ou non. Elle allait, le corps insensible et le cœur à peine vivant. Elle n’avait pas assisté à toute la discussion entre son mari et son fils et elle ne soupçonnait pas le degré de culpabilité où était descendu son enfant. Elle pensait que tout se bornerait à un vol facilement réparable et que leur fils s’amenderait. De bons prin­cipes devaient encore subsister en lui.

Elle avait confiance et pensait que le destin ne se­rait pas implacable. Tout le désordre qui régnait cette nuit serait effacé par la main puissante qui rétablit les rouages nettement dans leur engrenage.

Son âme était douloureuse, parce que le martyre de son mari la crucifiait. Comment pacifier cette cons­cience si cruellement atteinte ? Ah ! que Dieu vînt à leur secours et leur montrât une éclaircie dans ce ciel d’orage !

La nuit cependant se passa sans autre secousse.

Personne ne frappa à la porte, et ce matin de décembre fut pareil aux autres matins. Lever avec l’électricité et départ de M. Nitol, courageux pour son bureau.

Il ne voulut pas voir Maxime, et Mme Nitol en fut soulagée. Elle craignait de nouveaux mots de colère.

Claudine vint, comme un spectre, s’asseoir à la table du petit déjeuner. Son aspect était tragique, parce qu’elle devinait, elle, jusqu’où son frère était descendu dans le vice. Elle savait qu’il avait toute honte bue, et que rien ne l’arrêterait pour jouir des superfluités de la vie. Il s’accoutumerait au danger et deviendrait un récidiviste du vol. Claudine tremblait dans une peur qu’il n’en vînt au crime. Une grande pitié la portait vers ses parents et elle formait des souhaits pour que leurs jours, au seuil de la vieillesse, ne fussent pas entachés par une honte plus cruelle.

— Mange, Claudine.

— Oui, m’man.

— Iras-tu à l’atelier ?

— Je le crois.

— Il faudra arranger ton visage, parce que tu es blafarde.

Maxime entra.

— Oh ! ça sent le chocolat. Il y en a pour moi ?

— Si tu veux.

— Oh ! c’est marrant de reprendre ma place dans le giron familial. C’est poétique ; bonne petite table !

— Ne te moque pas de nous, dit Mme Nitol.

— Mais non, m’man. Je me souviens tout haut, simplement. Il me semble qu’il y a plus de vingt ans que j’ai vécu ici ; je me suis même remis dans mes vieilles frusques ; chers habits de confection ! dire que j’ai pu me vêtir de ça ! Que le chocolat est bon ! On voit qu’il est fait par la meilleure des mères !

— On dirait tout le temps que tu te moques ! redit encore Mme Nitol.

— Tu te l’imagines ! répliqua Maxime, goguenard.

Puis il se tourna vers Claudine et dit :

— Regarde par la fenêtre si tu ne vois pas de silhouettes d’agents dans les parages.

Claudine obéit et ne vit rien.

— La rue est déserte.

— Tout va bien. Ils ont perdu ma trace. La veine est pour moi. Au revoir, je file ; ne pleurez pas : je ne serai pas pris.

Il se dirigea vers la porte dont il franchit le seuil.


CHAPITRE VI



Mme Nitol et Claudine, quand elles furent seules, se regardèrent, les larmes aux yeux. Leurs fronts étaient lourds d’angoisse et de désespoir.

— Il est à plaindre ! gémit la mère.

Il a été trop faible, il n’a pu résister au mirage des grandeurs. Tout de même, il aurait pu réfléchir. Il a des parents et une sœur, et c’est terrible d’attendre toujours son arrestation.

— Oh ! Claudine…

— Il faut voir les choses en face. Tu as bien senti sa peur ? Ce sera une chance, s’il en réchappe.

Les deux femmes restèrent silencieuses, puis Mme Nitol murmura :

— Son pauvre père ! Il n’a pu fermer l’œil, et quand il est parti, il avait une mine de déterré. Pourvu qu’il ne lui arrive rien ! Quelle terrible épreuve !

Mme Nitol, dans sa terreur, écoutait chaque bruit et tressaillait quand l’un était un peu plus fort. Elle imaginait les agents de police entourant son fils.

Claudine aussi tendait l’oreille, tout en essayant de distraire sa mère, afin qu’elle ne s’enfonçât pas plus avant dans l’épouvante.

Le temps était sinistre. Des rafales de vent secouaient les girouettes et la pluie tombait en une averse serrée. Ces manifestations de la nature contribuaient à augmenter l’angoisse.

Soudain, un brouhaha s’entendit dans l’escalier. Les deux femmes se dressèrent, pâles comme des mortes. À peine pouvaient-elles respirer. Un souffle haletant sortait de leur poitrine.

Puis le tumulte parut décroître, et des pas lents et appuyés gravirent les marches.

Mme Nitol se cramponna à sa chaise en bégayant :

— Ils l’ont arrêté ! Mon Dieu, sauvez-nous !

Elle voyait se dresser devant son fils le redoutable appareil des condamnés.

Les pas eurent une pause devant leur porte. La faible espérance qui brillait dans le cœur des deux femmes s’éteignit. On sonna.

Aucune ne put bouger ; leurs pieds étaient de plomb. Pour la deuxième fois, la sonnette retentit.

Mme Nitol fit un effort et alla dans l’entrée. Rassem­blant son énergie, elle ouvrit.

Des hommes, aidés du concierge, portaient un corps : celui de Maxime.

— Madame Nitol, dit le concierge, il y a du mau­vais. Votre Maxime a cru traverser la rue, et il a été heurté par un autobus.

— Il est blessé ? cria la mère dans un cri déchi­rant.

— Oui ; portons-le sur son lit. Je cours chercher le médecin.

Mme Nitol guida les porteurs, et l’on étendit Maxime sur son divan. Son visage était convulsé, mais l’on ne voyait pas de sang.

Claudine s’était approchée, les yeux hagards, et sa gorge laissait échapper un gémissement. Mme Nitol avait reconquis tout son sang-froid et, avec l’aide des hommes, elle dévêtait son fils, alors qu’elle ne le croyait qu’évanoui. Deux grosses larmes descen­daient de ses yeux qu’elle ne songeait pas à essuyer.

Le docteur habitait dans l’immeuble. Il jeta un coup d’œil sur le corps couché là et, s’approchant plus près, il dit :

— Ce jeune homme a cessé de vivre…

La mère le regarda avec un masque soudain plein d’épouvante et hoqueta :

— Vous voulez dire qu’il est… mort ?

— Oui, Madame.

Et, ayant bien examiné Maxime, il ajouta :

— Son crâne a été fracturé, tamponné durement. Il est mort sur le coup.

Claudine, qui écoutait, eut un cri sourd. Elle ne douta pas une minute que la mort de Maxime ne fût une punition. Bien qu’atrocement peinée par ce dé­nouement, elle pensa tout de suite à ses parents qui n’auraient pas la honte de voir leur fils incarcéré.

Un témoin parla :

— J’ai vu le jeune homme qui traversait. Il s’est garé d’un autobus, mais il n’a pas vu l’autre qui arri­vait en sens contraire, parce qu’un camion le lui cachait. Il a été tamponné et n’a pas poussé un cri. Cela a été rapide comme l’éclair.

Maintenant Mme Nitol sanglotait. C’était son enfant qui gisait là, celui qu’elle avait mis au monde et soigné. Jusqu’alors, il n’avait jamais été méchant. Tout le terrible s’oubliait pour laisser la mort idéaliser le mauvais garçon dont la volonté avait failli devant le prestige du luxe.

M. Nitol survint, accompagné du concierge qui l’avait cherché. Il regarda longuement son fils dont le visage, magnifié par la touche de l’éternité, reflétait la paix et la noblesse. Le père se signa après avoir prié quelques instants près de la couche funèbre.

Mme Nitol le suivit quand il entra dans leur chambre. Il regarda sa femme et murmura :

— Dieu a conduit les événements. Il n’a pas voulu que nous subissions cette honte. Après mon bureau, j’étais décidé à aller dénoncer mon fils, mais Dieu, bon, m’a épargné cette humiliante douleur. Que l’âme de Maxime soit en paix ! Il est devant son Juge, et les hommes n’ont plus à s’en mêler. Le coup est dur pour nous, ma pauvre femme, mais ne vaut-il pas mieux le savoir hors de la vie, que de passer nos dernières années à trembler pour lui ? C’est une grande conso­lation pour nous. Je pense aussi que ce sera une grande leçon pour Claudine.

Dans la salle à manger, la jeune fille ne cessait de pleurer. Des soubresauts nerveux accompagnaient ses larmes et elle était terrifiée par la Justice qui s’était abattue subitement sur Maxime. Fanfaron, une heure auparavant, le destin le guettait pour le transformer en un être rigide.

Naturellement, Claudine ne pensait plus à l’atelier. Elle décida de prier le concierge d’aller chez Mme Her­minie. Le brave homme, fort agité, ne pouvait rester en repos et il acquiesça bien volontiers à cette re­quête. À la fin de la matinée, Mme Herminie vint ap­porter ses condoléances à la mère en larmes.

Elle fut très émue par la douleur qu’elle lui vit, mais elle ne pouvait deviner cependant combien cette douleur, de minute en minute, se muait en un acte de reconnaissance envers le Ciel.

Mme Herminie ne resta pas longtemps. Elle embrassa Claudine en lui recommandant de se soigner et en lui disant qu’elle se passerait de ses services aussi longtemps qu’il le faudrait.

Puis les jours glissèrent. Les fêtes de Noël et du premier de l’an égrenèrent leurs heures et l’année commença dans la clarté d’une aurore plus lumineuse. À dire vrai, Claudine était la plus soulagée, car elle connaissait les visées et les projets de son frère, pour qui elle tremblait toujours depuis qu’il lui avait offert cette écharpe acquise par vol, et qu’elle avait entendu l’exposé de ses buts.

Une détente se produisait dans son esprit, et sa jeunesse triomphait de la douleur que cette mort appor­tait. Elle voyait aussi ses parents reprendre leur norme, et, sans qu’elle fût avertie par eux, elle devi­nait leurs pensées adoucies. Une sérénité courait sur leurs visages et Claudine constatait ce changement avec joie.

Elle faisait un retour sur elle. Continuerait-elle à nourrir des idées extravagantes, ou resterait-elle la jeune fille simple qu’on lui demandait d’être ? Serait-elle punie, elle aussi, pour le chagrin qu’elle cause­rait à ses parents par ses tendances un peu folles ?

Pendant de longs jours, elle se morigéna. Son deuil lui interdisait le cinéma, et, sans se l’avouer, elle en prenait l’horreur parce qu’il avait été fatal à Maxime.

Il avait failli la détourner, elle aussi, du bon sens et elle se demandait ce qui serait advenu d’elle.

Le mois de janvier passa dans la neige et le verglas, ce qui ne contribua pas à donner de la gaîté.

Pourtant M. et Mme Nitol ne paraissaient plus acca­blés. Une douceur accompagnait leurs paroles et leurs gestes, et Claudine notait ces symptômes avec ferveur. Cependant cela ne suffisait pas à lui donner une idée favorable de la vie.

Il lui manquait une distraction, ou plutôt un inté­rêt qui l’arrachât à cet enlisement, né des jours mé­lancoliques.

Dieu eut pitié d’elle. Au moment où elle s’y attendait le moins, une famille du quartier lui demanda d’être la marraine d’une petite fille.

Les Hervé étaient d’anciens négociants qui, après fortune faite, se contentaient d’être rentiers.

Leur fille, mariée, habitait avec eux, et c’est elle qui avait demandé Claudine pour marraine, car voyant souvent la jeune fille dans le quartier, elle avait été conquise par sa beauté et son sérieux.

Quoique ne se fréquentant pas beaucoup, M. et Mme Nitol avaient des rapports amicaux avec cette famille. Claudine fut réveillée de son engourdissement par cette future petite fête.

Elle trouvait sympathique la mère du bébé, qui l’avait beaucoup plainte le jour de leur grand deuil. Tout de suite elle confectionna quelques objets de toilette charmants pour sa filleule, et dans cette occu­pation, elle trouva un dérivatif à ses pensées.

Puis elle réfléchit à sa toilette. Il n’était plus ques­tion de robe à sensation. Elle s’arrangea une ancienne robe peu portée et la mit au goût du jour. Quand elle l’essaya, elle la trouva correcte et tout à fait de circonstance avec sa nuance bleue.

Alors, elle pensa au parrain. Qui serait-il pour par­tager avec elle la responsabilité de la future baptisée ? La jeune mère n’en parlait pas, et Claudine n’osait le demander.

— Ce sera le grand-père, lui dit Mme Nitol ; tu auras au moins un cavalier respectable.

— Pourvu qu’il y ait beaucoup de dragées !

— Il ne les épargnera pas, sois-en sûre !

Claudine attendit sans impatience le jour où elle devait assumer ses fonctions imposantes.

Elle allait voir sa filleule qui lui semblait fort jolie et elle gâtait aussi la jeune mère.

Une gaîté semblait lui être revenue, mais une gaîté plus naturelle, comme si elle comprenait mieux les choses saines.

Enfin le jour du baptême arriva, et Claudine, avec ses parents, se rendit chez les Hervé.

La jeune mère n’était pas encore assez solide pour accompagner ses invités à l’église, mais elle reçut les arrivants avec un affectueux entrain.

Un jeune homme entra et elle dit :

— Claudine, je vous présente M. Henri Elot qui sera le parrain.

Le jeune homme s’inclina, et Claudine fut agréa­blement surprise du compère qu’elle aurait.

Pas emprunté, Henri Elot se rapprocha d’elle et tout de suite amorça une conversation où les devoirs des parrains et marraines furent évoqués. Il paraissait avoir une conscience très nette de son rôle, et la jeune mère qui l’écoutait dit en riant :

— Mais les parents n’auront plus qu’à se croiser les bras !

— Ce sera bien mon affaire ! ajouta le père, qui ne quittait pas sa fille des yeux.

M. et Mme Hervé donnèrent le signal du départ et l’on s’achemina vers l’église toute proche.

Influencée par les sentiments de responsabilité émis par Henri Elot, Claudine devenait toute sérieuse et elle répondit avec une piété inconnue aux rites du baptême.

Quand on sortit de l’église, ce fut d’un autre regard, plus profond et presque maternel que la jeune fille contempla la nouvelle chrétienne.

Après tous les détails donnés à la mère qui serrait son enfant dans ses bras, heureuse de la savoir fille de l’Église, on s’assit à table pour déjeuner.

Naturellement, Claudine fut placée à côté d’Henri Elot. Elle le remercia de nouveau pour le souvenir qu’il lui avait offert pour commémorer ce jour : il consistait en un clip clouté de strass du plus gra­cieux effet. Claudine savait apprécier l’élégance et elle fut enchantée de ce cadeau.

Son voisin lui plut par une conversation intéres­sante et par une modestie qui lui parut exagérée.

C’est ainsi qu’au sortir de ce déjeuner, elle ne sa­vait pas quelle était la situation sociale de ce jeune homme. Ce qu’elle comprenait par les paroles enten­dues, c’est qu’il réunissait les qualités d’un travailleur à celles d’un homme bien élevé.

Et elle s’étonnait, dans une aberration ridicule, qu’en dehors du cinéma, il existât des êtres simples, intelligents, sans aucune idée de cabotinage. Des êtres qui voyaient la vie avec ses déboires naturels et ses joies, puisées dans le devoir accompli.

Claudine se sentait petite et misérable. Quand elle songeait à ses folles rêveries, une honte lui venait, et elle était persuadée que ce jeune homme ne voudrait jamais l’épouser, s’il apprenait comment son esprit s’était fourvoyé.

On se quitta. Henri Elot s’inclina devant Claudine qui lui tendit la main. Il la serra doucement en ré­pétant qu’il avait été charmé de faire sa connaissance.

Elle repartit un peu étourdie, chargée de boîtes de dragées.

Quand Mme Nitol put s’entretenir à loisir avec sa fille de cette journée mémorable, elle lui dit :

— Comment as-tu trouvé Henri Elot ?

— Oh ! tout à fait bien !

— J’en suis bien aise, parce que les Hervé et nous, avons comploté ce rapprochement pour votre bon­heur à tous deux !

— Et je ne me doutais de rien !

— Nous avons cru comprendre que vous vous en­tendiez parfaitement.

— C’était facile, parce qu’il s’est montré fort aimable. Et tu peux me dire qui sont ses parents ?

— C’est le fils d’anciens commerçants du quartier.

Claudine ébaucha une moue. Elle imagina tout de suite une boutique où elle serait forcée de servir les clients. C’était bien loin de ses rêves ! Mais ses rêves, qu’étaient-ils devenus ? De la fumée, tout simplement.

Mme Nitol poursuivit :

— Ses parents ayant fait fortune dans leur maga­sin se sont retirés en banlieue où ils jouissent d’une tranquillité bien gagnée. Leur fils, qui a d’autres goûts que ceux de ses parents, a choisi la carrière qui lui plaisait, puisqu’il le pouvait. Il a donc fait ses études de droit et il est entré dans le contentieux d’une grande administration.

Claudine écoutait, tout étonnée de ce qu’elle appre­nait. Un avenir coloré glissait devant son imagina­tion, mais habituée aux tableaux fictifs, elle craignait que ce fût un mirage.

— Et tu crois, murmura-t-elle, que ce jeune homme voudra de moi ?

— J’en suis sûre, parce qu’il a fait de grands com­pliments sur ta personne et tes manières de juger.

Un peu plus bas, Claudine avoua :

— Il n’y a pas longtemps que je suis dans de meil­leures dispositions.

— Tu as réfléchi, mon petit ; puis les événements sont une dure leçon.

Claudine rougit, alors que Mme Nitol essuyait une larme en pensant à son fils. Il y eut un silence entre les deux femmes, puis Claudine, chassant l’ombre que ramenait la pensée de son frère, demanda encore :

— Il me semble que c’est déjà une situation élevée que ce jeune homme exerce, et tu es certaine qu’il ne dédaignera pas l’ouvrière que je suis ?

— Il savait ce que tu étais, quand notre jeune amie t’a proposé d’être marraine. Nous n’attendons plus que ton consentement.

— Oh ! maman, est-ce que je mérite un tel avenir ?

— Ne parle pas ainsi, ma petite fille ; tout est ou­blié. La jeunesse est parfois impétueuse dans ses sentiments, mais il y a de la ressource quand l’esprit est sain.

Claudine ne répondit pas. Un moment après, sa mère lui dit :

— Voudras-tu aller toi-même, un de ces soirs, chez Mme Hervé pour donner ta réponse ?

— Je crois que ce sera mieux, car en même temps je verrai ma filleule.

Ainsi fut fait. Un jour, après son travail, Claudine alla chez Mme Hervé. Elle la trouva en compagnie de sa fille. Cette dernière avait son bébé dans ses bras et le contemplait avec amour.

— Quelle ivresse ! cria-t-elle à Claudine, d’avoir à soi un petit être semblable ! Je suis folle de ma fille !

— Il est certain que c’est un beau bébé.

— N’est-ce pas ? Je voudrais marier tout le monde, pour que chaque couple ait cette joie !

Mme Hervé ne put s’empêcher de rire, tellement l’enthousiasme de sa fille portait à l’optimisme.

La jeune femme s’adressa à Claudine :

— Venez-vous me dire qu’Henri Elot vous a plu ? J’en serais ravie, parce que vous lui plaisez beaucoup. Nous avons formé le projet de vous réunir tous les deux en vue d’un mariage. Est-ce une bonne idée ?

— Je vous remercie de penser à mon bonheur. M. Henri Elot a produit sur moi une bonne impres­sion. Il m’a paru sérieux et doué de bons sentiments. J’ai été très édifiée par les principes concernant la cérémonie qui nous a rapprochés.

— Alors, puis-je lui faire part de vos apprécia­tions ? Il vous trouve si jolie que je le soupçonne fort impatient de vous revoir.

Claudine rougit et répondit :

— Je ne suis pas un parti brillant.

— Taisez-vous, petite orgueilleuse ! Toutes les jeunes filles ont une situation, actuellement. Cepen­dant, je crois qu’Henri ne vous laissera pas travailler. Il aime un intérieur bien tenu et estime que vous au­rez assez à faire dans votre maison. Il est un de ces rares hommes, avec mon mari, qui sache reconnaître la variété innombrable des travaux d’une maîtresse de maison. Avouez que depuis que nous vivons dans des temps extraordinaires, la femme a de quoi s’occu­per chez elle, et quand il arrive des marmots, il y a surabondance ! Mais on prend sa tâche avec allé­gresse, puisqu’on a le bonheur d’avoir une chérie.

La jeune mère interrompit son discours pour em­brasser sa fille avec tendresse. Puis elle reprit :

— Nous vous inviterons un de ces jours avec Henri, et nous espérons que vous serez vite d’accord.

Claudine pouvait à peine parler, tellement la rapi­dité des événements la confondait. Elle se demandait si c’était bien elle qui entendait ces paroles, si c’était bien elle dont dépendait la destinée d’un autre.

Elle revint chez sa mère, tout étourdie par cette orientation inattendue de sa vie.

Mme Nitol l’accueillit par une question :

— Es-tu contente ?

— Comment ne le serais-je pas ? Il semble que tous les points principaux soient élucidés.

— Tu ne me parais pas gaie.

— Mais, maman, pense à la soudaineté de cette proposition ! Je flotte sur un nuage. Hier, je n’étais rien ; aujourd’hui, je deviens un personnage autour de qui une existence gravite. Je suis émue, recueillie, et ne puis encore montrer de l’exubérance.

Mme Nitol convint que sa fille avait raison. Si elle avait pu pénétrer les sentiments de Claudine, elle eût compris que la gaîté ne pouvait guère apparaître au milieu des agitations qui torturaient la jeune fille. Elle était remplie de scrupules et se sentait indigne d’épouser Henri Elot. Comment expierait-elle la satis­faction imprévue qui lui venait ? Maxime avait expié de façon terrible. Il était parti, arraché à la société comme un être malfaisant que Dieu n’avait pas voulu laisser sur la terre.

Claudine savait que son cas n’était pas le même. Il se limitait à des inconséquences, mais ne serait-elle pas punie pour s’être enfuie du toit paternel en insultant sa mère ?

La jeune fille passa la main sur son front comme pour en enlever cette honte. En lettres de feu le qua­trième commandement se dressait devant ses yeux : « Honore tes père et mère. » Avait-elle donc eu un moment de folie ? Non ; elle était consciente de ses paroles et de ses actes. Elle voulait changer de vie. Et ces heures où elle s’était enivrée ? Était-ce le propre d’une jeune fille élevée par une mère digne ? Certainement, elle expierait un jour tous ces hor­ribles moments.

Puis, si Henri Elot apprenait qu’un jour elle était allée chez J. Laroste lui demander l’hospitalité ? Est-ce qu’une jeune fille ayant quelque pudeur, quelque dignité, se livre à une démarche pareille ?

Elle n’y voyait aucun mal à ce moment-là, parce qu’elle s’identifiait sottement à une vedette qui se per­mettait t out. Ainsi avait agi Maxime…

Revenue à la réelle conception des faits, elle com­prenait que sa conduite avait consisté en de fâcheux errements.

Ses remords croissaient et il lui semblait qu’ils alourdissaient son âme. Elle se demandait si elle au­rait assez de liberté d’esprit pour échanger avec Henri Elot les propos tendres qui marquent le temps des fiançailles. Elle craignait d’être toujours sous le coup d’une dénonciation. Elle scrutait sa mémoire, mais ne savait pas qui pourrait la vendre ; puis tou­jours le mot « expier » se présentait à son esprit et empêchait toute expansion joyeuse.

Ses nuits se passaient dans des sursauts soudains, dans des réveils où la sueur ruisselait sur son front, dans des transes cruelles dont elle sortait brisée.

Ah ! que de regrets provoquait sa folle conduite ! Que ç’eût été beau de pouvoir lever un front pur de toute pensée ambiguë !

De temps à autre, elle se disait : « Bah ! je n’ai rien fait de mal. Je me forge des montagnes avec des dé­tails qui ne comptent pas ! »

Pendant quelques jours, l’obsession disparaissait, puis revenait pour la condamner.

Vint le dimanche où, invitée chez les Hervé, elle devait revoir Henri Elot.

Elle se vêtit de la robe qu’elle portait pour le bap­tême et sa mère lui dit :

— Je suis contente que tu aies quitté ta robe de deuil. J’aime celle-ci qui te va au teint ; seulement je voudrais te voir un air plus gai.

Claudine ne répondit pas. Sa mère continua :

— Nous sommes si contents, ton père et moi, que j’aimerais te voir à l’unisson de notre allégresse. C’est pour nous un présent si beau, après nos souffrances, qu’il me tarde que tu l’apprécies.

— Cela viendra, maman. Il me faut le temps de m’accoutumer à ce miracle. J’ai été tellement surprise que ma réaction est lente.

Mme Nitol fut convaincue par ces paroles. Elle sou­haita un entretien agréable à sa fille et la laissa par­tir pour rencontrer son futur fiancé.

Jamais Claudine n’avait été aussi émue qu’en pres­sant le timbre de cette porte derrière laquelle allait se fixer son destin.

— Ah ! voici notre gentille marraine ! s’écria la fille de Mme Hervé en l’accueillant.

Henri Elot était déjà là. Il s’inclina profondément devant Claudine qui lui tendit la main.

Claudine était un peu contrainte et pour masquer son embarras, elle demanda :

— Ma filleule va bien ?

Gaîment, Henri Elot s’écria :

— Notre filleule ! Elle est à nous deux, Mademoi­selle.

Claudine rougit, alors que les dames Hervé riaient. La conversation fut vite pleine d’entrain, grâce à la jeune femme qui donnait de la vie à tous les sujets. Naturellement, le bébé fut cherché et l’on admira son ébauche de sourire.

Il y eut quelques données sur l’éducation, et Henri Elot, qui avança quelques idées sur la sévérité, fut tout de suite pris à partie par les mères de famille qui n’envisageaient que la douceur.

— Il faut prendre les enfants par le cœur ! s’écria Mme Hervé.

— Ma petite fille n’aura jamais de punition, décréta la jeune mère idolâtre, en pressant le bébé sur son cœur.

— Heureusement que je serai là ! dit en riant Henri Elot.

Puis se tournant vers Claudine, il lui demanda :

— Et vous, Mademoiselle, avez-vous un avis sur la conduite à tenir envers les enfants ?

La jeune fille fut sincèrement embarrassée. Elle savait que les conseils de ses parents n’avaient pas manqué à leur enfance, mais qu’ils avaient été peu suivis. Elle répondit :

— Je crois qu’il s’agit d’abord d’étudier leur caractère, puis de sévir selon leurs défauts.

— C’est bien répondu ; mais vous auriez un fils indiscipliné, croiriez-vous qu’il faille le battre ?

Claudine se sentit pâlir.

Que connaissait Elot, ayant trait à son frère ? Serait-il, même mort, un obstacle à son mariage ? Elle n’avait pas pensé à cette éventualité ! Mais Henri avait prononcé cette question en toute innocence. Il n’ignorait pas que les Nitol avaient perdu un fils, mais sa carrière avait été si courte et sa mort si dramatique qu’il préférait ne pas faire revivre ce souvenir.

Claudine répondit presque avec naturel :

— Je ne vois aucun mal que des parents usent de sévérité envers un enfant qui ne montre que des défauts et des instincts fâcheux.

Cette réponse parut du goût d’Henri. Il sourit à Claudine pour lui répondre :

— J’aime vous entendre parler ainsi. Une trop grande indulgence nuit à l’enfant, et il regrette toujours, plus tard, qu’on ne l’ait pas élevé sévèrement.

— Quels horizons ! s’écria la jeune mère en riant.


CHAPITRE VII



Claudine plaisait de plus en plus à Henri Elot. Il en était fort épris et il la gâtait par des attentions qui la touchaient. Elle s’habituait à être heureuse et elle perdait l’inquiétude qu’elle avait eue.

Tout s’oubliait par la grâce du temps qui posait un voile de plus en plus épais sur le passé.

Henri Elot venait trois fois par semaine voir sa fiancée, le soir après dîner, puisque chacun avait ses occupations dans la journée.

Le dimanche était un jour de grande liesse parce que le jeune homme partageait le repas de la famille.

Cependant, un dimanche sur deux, Henri emmenait Claudine chez ses parents, en banlieue.

Mars commençait, et dans le jardin quelques fleurs se montraient, à la grande joie de la jeune fille. Depuis qu’elle avait cueilli un bouquet de perce-neige, un enthousiasme la possédait.

Maintenant les anémones l’émerveillaient, alors qu’auparavant, elle avait admiré les hépatiques roses et bleues.

Un chien était là pour amuser les fiancés et faisait fête à son jeune maître. Il avait compris que Claudine allait être de la famille, car tout de suite il s’était montré très aimable.

Il y avait aussi un chat qui étonnait la jeune fille par ses bonds et ses appels au jeu. Il était très malicieux et savait fort bien s’y prendre pour jouer à la cachette. Claudine s’avouait surprise de l’intelligence de ces deux animaux, car elle n’avait jamais vécu aussi proche de ces amis inférieurs.

Son esprit s’en distrayait et elle envisageait un bon­heur calme.

M. et Mme Elot étaient bons et accueillants et trou­vaient que leur fils avait bien choisi. Ils savaient que les Nitol étaient des gens sérieux et ils appréciaient les bonnes manières de Claudine autant que son physique.

En mère prévoyante, Mme Elot posait quelques questions à sa future belle-fille pour savoir si elle serait une bonne femme d’intérieur. Claudine devinait ses ruses et elle répondait de son mieux.

Heureusement pour elle, son talent pour la couture ne lui avait pas fait dédaigner l’art culinaire. Art était peut-être trop dire, mais elle s’était essayé à réussir quelques plats et Mme Elot fut enchantée par la description de son savoir-faire.

Henri écoutait ces dialogues et il était ravi de voir que sa fiancée n’était jamais prise au dépourvu. Il se félicitait d’avoir trouvé la femme idéale et il l’aimait toujours davantage.

— Ma bonne Claudine, je crois que nous serons heureux, s’écriait-il dans son enthousiasme.

— J’en suis persuadée, répliquait-elle avec un beau sourire qui achevait de charmer Henri.

— Ma mère me chante vos louanges et je suis stu­péfait d’avoir conquis une femme de si grande valeur. Je suis plutôt un peu ours, mais mon cœur est bon, je le crois. J’aime la franchise et je n’aurai pas de secrets pour vous. Promettez-moi, de votre côté, de pouvoir toujours lire dans votre âme limpide. Il me serait douloureux de ne pas connaître toutes vos pensées.

Claudine eut un tremblement intérieur. Où Henri voulait-il en venir ?

— Je vous aime tellement, poursuivit-il avec pas­sion, que je me découvre jaloux, ce que je n’aurais jamais pensé de moi. Vous avez un sourire si char­mant et des yeux si expressifs, que maintenant, j’ai peur qu’on ne vous enlève à moi !

Le « sourire si charmant » et les « yeux expres­sifs » allèrent vers Henri qui fut persuadé que sa fiancée n’avait jamais eu d’autre pensée que son amour pour lui. Mais il voulait la confirmation de cette certitude et il brûlait de lui poser une question qu’il n’osait formuler : avait-elle aimé quelqu’un avant lui ? Cette idée le tourmentait, alors que Clau­dine s’affolait devant ces conversations où elle voyait un interrogatoire direct sur son passé.

Demandait-elle à Henri quels avaient été ses flirts ou ses coups de foudre ? Elle eût désiré qu’il usât de la même discrétion. Elle était si tranquille alors qu’il se contentait d’entretiens superficiels ! Allait-elle être empoisonnée par les soupçons ? Elle essayait de prendre ces paroles en riant, mais elles la hantaient aussitôt qu’elle était livrée à elle-même. Un jour elle dit à son fiancé d’un air sérieux qui en imposa à celui-ci :

— Je vous assure que mon cœur n’a pas battu pour un autre que pour vous.

C’était la vérité. Claudine n’avait pas aimé Laroste et encore moins Mase. Si elle avait éprouvé quelque attrait pour Laroste, c’était plutôt une sympathie de camarades. Elle se sentait fort inférieure à lui, sur­tout quand elle s’était vue chez lui, avec cette impres­sion de confort qu’elle ignorait.

Elle s’était imaginé un moment qu’il l’aimait parce qu’il avait été aimable envers elle. La fréquentation du cinéma la conduisait à l’erreur.

Cependant, malgré son tourment, elle croyait fer­mement que son fiancé n’aurait jamais vent de ces choses. Ce qu’elle comprenait moins, c’est que La­roste, si bien élevé, l’avait invitée en compagnie de Mase, de Coralie et d’autres du même genre.

Maintenant que l’auréole du cinéma ne nimbait plus le mirage qu’elle entretenait, elle trouvait ce rap­prochement peu opportun. Comment Laroste connais­sait-il ce monde ? Elle ignorait que certaines relations entre hommes ne tirent pas à conséquence.

Il avait constaté le penchant de plus en plus accusé de Claudine pour le cinéma, et il avait cru, dans un moment d’aberration, que ces artistes de rencontre pourraient rendre service à la jeune fille.

Il avait connu Mase à une table de restaurant, un des jours où ce dernier, nanti de subsides, pouvait se nourrir dans un endroit convenable. Il avait donc pensé à lui, croyant qu’il aiderait Claudine.

À dire la vérité, il s’était tout de suite repenti de cette idée, parce qu’il voyait dans le cas de Claudine un manque absolu de sens pratique, concernant une carrière aussi compliquée. Il la jugeait trop jeune moralement pour supporter les épreuves de ces con­tacts un peu brutaux. Il éprouvait donc quelques re­mords à son endroit, mais il espérait qu’elle oublie­rait cet incident.

Il avait su par Mase que Claudine était allée le voir, bien qu’il l’eût suppliée de n’en rien faire.

Mase, naturellement, avait fait des gorges chaudes à ce sujet et narré avec complaisance la stupéfaction de Claudine devant Coralie, ahurie elle-même par cette visite.

Jacques n’avait pas ri, faisant ressortir la naïveté et l’honnêteté de Claudine qui agissait sans nulle arrière-pensée. Elle était plutôt à plaindre parce qu’elle se grisait de rêves inconsidérés.

— Il y a tant de jeunes filles qui nourrissent de semblables ambitions et qui, malheureusement, n’ont pas la force de résister au poison du cinéma, ajouta J. Laroste, rêveusement.

— Vous ne l’avez pas revue ?

— Non ; je suis allé au cinéma qu’elle fréquentait, espérant la rencontrer, mais vainement.

Mase dit philosophiquement :

— C’est un épisode gracieux. Il y a de ces petites aventures sans lendemain.

— Vous avez raison.

Les deux hommes, qui s’étaient rencontrés au coin d’une rue par hasard, se quittèrent pour aller à leurs propres affaires.

Laroste aurait voulu revoir Claudine pour savoir ce qu’elle devenait depuis les jours un peu troubles dont il gardait un souvenir gêné. Il espérait toujours la rencontrer, se hasardant même dans les environs de sa rue, mais la chance ne l’avait pas favorisé.

Ce fut un autre incident, plus marquant, qui lui renouvela ses souvenirs : un jour, il dut aller dans un contentieux pour un litige, et ce fut dans le bureau d’Henri Elot qu’il échoua. Les deux hommes s’occupèrent de leur affaire, puis Elot, qui ne pouvait résoudre un certain point qui n’était pas de son ressort, lui dit :

— Allez donc au ministère, vous saurez ce qui vous manque. Je vais vous donner un mot pour mon futur beau-père qui est l’obligeance même : M. Nitol.

Jacques Laroste, tout maître de lui qu’il fût, sur sauta sans le vouloir.

Henri, ayant remarqué ce mouvement, demanda :

— Vous connaissez M. Nitol ?

— Pas du tout.

C’était vrai. La réponse fut si rapide qu’elle ressemblait à une rupture de conversation. Laroste venait d’être surpris. Il apprenait le prochain mariage de Claudine et il était obligé de l’ignorer, alors qu’il eût tant aimé la féliciter sincèrement de l’orientation qu’elle donnait à sa vie. C’en était fini des rêves malsains, et il augurait que ce charmant jeune homme qu’était Henri Elot saurait la rendre heureuse. S’il n’avait pas avoué connaître Claudine, c’est qu’il craignait des complications inutiles. Bien que remuant ces pensées dans son cerveau, il reconquit toute son aisance et poursuivit la conversation avec une grande liberté d’esprit.

Les deux hommes se quittèrent après une poignée de mains amicale.

Mais sitôt que Jacques Laroste fut hors de sa vue, Henri tomba dans un grand état de perplexité. Il était inquiet du sursaut de son visiteur. Il était certain que le nom de Nitol ne lui était pas inconnu, et du moment qu’il ne connaissait pas le père, peut-être avait-il rencontré la fille.

Henri Elot sentit que la jalousie s’emparait de son esprit. Il avait foi en Claudine, mais il la voulait tellement pure, que rien que de savoir qu’elle lui cachait un simple incident le désarçonnait.

Cependant il ne voulut pas s’enfoncer dans des suppositions pénibles. Il se réconforta en se disant que Claudine lui expliquerait sans réticences comment Laroste connaissait le nom de son père.

Son cœur se calma et il poursuivit sa tâche en se promettant de questionner sa fiancée dès qu’il la verrait.

Ainsi Claudine, qui craignait toujours cette épée de Damoclès et qui croyait l’avoir détournée, ne se doutait guère qu’elle allait la blesser. Ses craintes s’apaisaient et elle voyait arriver Henri avec plus de confiance. L’émotion qu’elle avait éprouvée s’atténuait, et c’est ainsi qu’au milieu d’un été calme et ensoleillé l’orage survient…

Ce soir-là, Claudine se sentait toute sereine et nul pressentiment ne l’agitait. Henri était venu en lui apportant un joli nécessaire de couture et ce cadeau l’enchantait. Elle sut remercier avec grâce en des accents qui firent penser à Henri : « Quelle franchise dans le regard ! Quelle spontanéité dans ses paroles ! Certainement la duplicité ne peut habiter son cœur. »

Mais quand le destin veut triompher, l’homme marche à son malheur, sans même s’en rendre compte, poussé par une force qu’il ne contrôle pas.

— Ma chère Claudine, j’ai reçu pour affaires la visite d’un M. J. Laroste. Vous le connaissez ?

Une pâleur s’était étendue sur les traits de la jeune fille. L’heure de la justice qu’elle appréhendait était là.

Ses yeux se posèrent sur Henri, et dans un réflexe elle s’entendit répondre :

— Non, je ne le connais pas…

Elle voulait nier, rejeter de sa vie ce passé qui, comme une chape de plomb, pesait sur ses épaules.

Henri s’apercevait du trouble qu’il causait. La voix changée de Claudine le surprit, et, sa jalousie aidant, il crut à une intrigue, oh ! enterrée sans doute, mais qui avait existé.

Pendant quelques instants, il fut très malheureux. Il lui semblait que son bonheur s’enfuyait et un grand vide envahissait son cœur.

Comment se pouvait-il que Claudine lui cachât quelque chose ? Un instinct l’avertissait qu’elle connaissait J. Laroste, et pourquoi ne l’aurait-elle pas avoué si leurs rapports avaient été purs ?

Un tourment insupportable balaya tous les bons sentiments d’Henri.

Pourquoi dissimulait-elle cette époque de sa vie, alors qu’il l’avait suppliée de n’avoir rien de secret pour lui ?

Claudine lisait avec effroi sur le visage du jeune homme. Elle le connaissait bien maintenant et savait que certain froncement de sourcils, une ride verticale, un affaissement des commissures de ses lèvres fermées, annonçaient un combat intérieur. Mais n’ayant qu’une imprudence à se reprocher vis-à-vis de Laroste, elle ne se jugeait pas coupable. Rien que de voir Henri douter d’elle la rendait plus décidée à nier. Le passé ne le regardait pas. Du moment qu’elle venait à lui avec de sincères intentions, que signifiait cette incursion dans des jours révolus qui n’entachaient en rien sa bonne volonté et son grand désir de le rendre heureux ?

Cela, elle le souhaitait ardemment.

La suspicion et la colère d’Henri s’étant montées, il ne réfléchit plus à ce qu’il disait.

Le joli visage de sa fiancée s’effaça devant son ressentiment et il attaqua froidement.

— Je suis sûr que vous connaissez Laroste !

Claudine se dressa et cria :

— Vous l’aurait-il dit ?

Elle était certaine du contraire, mais elle voulait une certitude. Cette question émettait un doute ; cependant elle était maladroite et Henri en profita tout de suite :

— Vous le connaissez, puisque vous avez peur qu’il ne vous trahisse !

— Il n’y a rien à trahir ! riposta Claudine, blessée dans sa fierté.

Maintenant, elle se repentait d’avoir nié. N’aurait-elle pas dû avouer tout simplement ses stupides rêves et parler de Laroste comme d’un voisin de cinéma dû au hasard ?

Mais Henri, ayant une propension à la jalousie, aurait-il cru à des rapports innocents ?

La pauvre Claudine se trouvait dans une impasse effroyable. Elle bâtissait son avenir sur Henri et elle voyait leur union compromise pour une méprise idiote.

Dans sa déception, elle ne sut pas rester calme et elle murmura :

— Si vous ne me croyez pas, ne m’épousez pas. Je ne veux pas être en butte à vos soupçons injustes.

Elle avait dit cela d’un ton qui paraissait tout à fait sincère, et Henri, croyant qu’elle allait lui échapper, s’écria :

— Oh ! ne croyez pas que je veuille une rupture ! J’apprécie toutes vos qualités et mon affection pour vous demeure solide.

— Alors ne m’importunez plus avec vos questions ambiguës. Prenez-moi telle que je suis et ne mêlez pas le passé au présent.

Ceci fut dit d’un accent hautain qu’elle avait retenu du cinéma.

Henri fut pétrifié par cette arrogance. Il prit feu, lui aussi, et répliqua :

— S’il en est ainsi, nous briserons là nos fiançailles, on ne peut établir un bon mariage sans franchise.

— Ce sera comme vous voudrez ! riposta Claudine.

Henri, ayant pris la mouche, s’en alla, tandis que la jeune fille, morne, désemparée par ce coup imprévu, restait effondrée sur son siège.

Les deux fiancés avaient eu cette scène dans le petit salon, alors que M. et Mme Nitol étaient dans la salle à manger. Ils avaient surpris quelques paroles qui les avaient étonnés.

Mme Nitol remarqua :

— Il me semble que cela ne va pas, à côté.

— Bah ! querelle d’amoureux ! répondit M. Nitol. Cela ne tire pas à conséquence.

Quand ils virent qu’Henri partait sans que Claudine l’accompagnât jusqu’à l’entrée, comme elle le faisait toujours, leur inquiétude se manifesta.

— Vous vous en allez, Henri ?

— Oui, Madame. J’ai un travail pressé à la maison.

Sans autre commentaire, après un bonsoir rapide, le jeune homme disparut.

Alors Claudine vint retrouver ses parents. Elle était pâle, avec des larmes dans les yeux.

— Que se passe-t-il ? demanda sa mère qui avait abandonné son tricot.

— Nous venons de rompre nos fiançailles, dit Claudine d’une voix qui tremblait.

— N’êtes-vous pas fous ? s’écria Mme Nitol, furieuse.

— Vous avez agi sans réflexion ! tonna M. Nitol.

Tous les deux étaient si heureux de savoir leur fille à la veille d’être mariée.

La stupeur douloureuse de Mme Nitol faisait place à des pleurs pressés. Elle bégayait entre ses gémissements :

— Un si beau parti, un jeune homme si charmant, une famille bien posée ; que voulais-tu de plus ?

— Je voulais surtout un mari qui ne me soupçonnât pas sans arrêt. Je n’ai commis nul mal dans ma vie et je ne veux pas être criblée de questions stupides.

— Tu ne l’aimais donc pas ? s’écria Mme Nitol.

— Je commençais à m’attacher à lui, murmura Claudine, qui dans son énervement, laissa fuser des sanglots.

— Eh bien ! ma fille, dit Mme Nitol avec dépit, tu peux toujours attendre un mari ! Après celui-là, tu ne trouveras que des laissés pour compte !

Claudine se défendit :

— Ce n’est pas moi qui ai prononcé les paroles de rupture.

— Qu’as-tu pu dire pour qu’il arrive à une telle extrémité ?

Claudine se tut. À peine se rappelait-elle comment les choses s’étaient déroulées, et maintenant elle restait effondrée devant le résultat qui, pensait-elle, était irréparable.

Mais pouvait-elle faire part à Henri Elot de ses folies ? Comment un homme sérieux prendrait-il les aspirations qu’elle avait eues et qu’elle regrettait tant ! Comprendrait-il ses songes ridicules et son repentir ? Il lui semblait qu’une âme nouvelle lui était née, débarrassée des scories de son imagination.

Mais un jeune homme comme Henri, dont le bon sens ne divaguait jamais, ne pourrait pas tolérer chez sa femme, qu’il voulait simple et entière à ses devoirs, des écarts d’imagination.

Dieu merci, Claudine se sentait vaccinée et revenue de cette brume qui l’enveloppait. Pour elle, le mirage était emporté par Maxime, mais Henri pouvait croire qu’il ressusciterait et qu’un jour sa femme, lasse du trantran domestique, s’exalterait de nouveau sur de vaines fantaisies.

Claudine craignait cet esprit soupçonneux qui, à la première occasion, voudrait sonder son cœur et lui arracher des aveux. Or, ces aveux n’eussent été que des nuances fugitives, impossibles d’être admises par un jaloux qui les aurait amplifiées. Il se pouvait qu’elles devinssent de véritables armes et que la pauvre Claudine fût accusée d’un crime qu’elle n’avait pas commis.

Malgré ses regrets et ceux de sa mère, elle ne renouerait pas avec Henri Elot. Bien qu’elle y perdît une situation enviable, elle préférait vivre célibataire plutôt que de se heurter constamment aux soupçons d’un jaloux.

La vie serait intenable : les questions, les doutes, les ruses, les pleurs, puis les raccommodements.

Claudine avait l’horreur des scènes. Ce qu’elle voulait, c’était le repos. Elle avait exposé ses sentiments à Henri qui avait paru les comprendre, mais son naturel, qu’elle ne connaissait pas, s’était révélé et, grâce à Dieu, avant que ce ne fût trop tard.

Mme Nitol ne cessait pas de vitupérer contre sa fille :

— Quel caractère tu as ! Je me figurais que tu étais heureuse !

— Je croyais pouvoir l’être.

— Tu n’y apportes aucune bonne volonté !

— Oh ! maman, que dis-tu là ? J’ai accepté Henri avec enthousiasme ; j’étais même éblouie par la chance qui m’arrivait, mais j’ignorais l’état d’esprit d’Henri. Il s’est révélé alors que notre intimité grandissait. Vraiment je ne pouvais pas supporter des interrogatoires constants. Cela tue l’amour. L’ennui, c’est qu’Henri ne m’ait pas connue plus tôt : il eût été témoin de ma vie et ne m’aurait pas suspectée.

— Que d’histoires ! s’écria Mme Nitol. À mon avis, tout se serait arrangé pendant le mariage.

— Non, maman, rien ne s’arrange quand un mari est jaloux. Il se forge des idées et la désunion s’accentue.

Il était assez naturel que cette mère se montrât mécontente. Elle s’était cru parvenue au couronnement de sa maternité en mariant sa fille brillamment, selon elle, et tout était brisé. Il y avait de quoi s’alarmer et en vouloir à une enfant aussi stupide.

— Que vont dire les dames Hervé ?

— Elles lui chercheront une autre femme plus rusée que moi, qui acceptera le mari pour sa position. Ce que je veux, moi, c’est la confiance entre les époux. J’ai rêvé, certes, mais je m’en repens. Mon bon sens a tardé à naître, mais je sais maintenant que l’entente dans un ménage est le seul bien à entretenir.

Mme Nitol ne répondit pas, parce que sa fille parlait sagement. Si la folle du logis s’était laissée entraîner quelques mois auparavant, la pondération triomphait. M. Nitol, témoin muet de cette scène, ne pouvait qu’approuver sa fille, tout en plaignant sa femme d’être déçue dans ses espérances. Lui non plus n’aurait pas supporté la jalousie d’un conjoint. Il en avait souffert dans son enfance, son père étant porté vers ce défaut sans aucun motif. Sa pauvre mère en avait beaucoup pâti. M. Nitol, donc, admirait sa fille qui avait reculé devant ces petits drames domestiques qui pouvaient parfois aboutir au drame tout court. Elle avait négligé la situation qui promettait de devenir importante, pour échapper aux tracasseries quotidiennes d’un jaloux.

La nuit de Claudine fut bien mauvaise, non qu’elle regrettât de ne plus être fiancée, mais ce bouleverse ment soudain la désemparait. Elle pleura beaucoup, puis s’endormit, contente soudain de se voir libérée du tourment qui la hantait.

Elle se félicita de n’avoir pas avoué qu’elle connaissait Jacques Laroste. Si elle eût été mariée, le soupçon se serait ancré toujours plus profondément dans l’esprit de son mari. Pas mariée, il n’avait pas besoin d’être au courant de cet incident.

Le soir, elle eut à subir la visite indignée des dames Hervé.

— Comment ! s’écria Mme Hervé, vous avez envoyé promener ce cher Henri ? C’est insensé !

— Je ne fais que le lui répéter ! renchérit Mme Nitol.

— Vous avez donc un peu perdu la tête ? lui reprocha la jeune mère. Ce pauvre garçon est venu, tout éploré, nous conter sa tristesse.

Claudine se rebiffa :

— Sachez bien que tout est de sa faute !

— Il ne s’en doute pas ! clama la jeune mère.

— Et cependant, c’est la vérité.

— Éclairez-nous, dit Mme Hervé ; nous allons juger en toute impartialité.

Claudine exposa les soupçons répétés d’Henri, et lasse de se défendre, acculée à une réponse hautaine qui avait déplu au fiancé, il avait lancé la riposte de rupture avec rage.

Mme Hervé dit rêveusement :

— Comme on connaît mal ses amis !

— C’est un fait, répliqua Mme Nitol.

— Jamais je n’aurais cru qu’Henri était capable d’être aussi tatillon et chatouilleux.

— Oh ! murmura Claudine, c’est un vrai moustique ! Il revient sans cesse pour vous piquer, sans repos.

— Cependant il a des circonstances atténuantes, plaida Mme Hervé.

— Lesquelles ? demanda vivement Claudine.

— Son grand amour pour vous.

— Est-ce aimer ? s’écria Claudine, exaspérée, que de martyriser une femme avec des soupçons incessants ? Vous savez que la jalousie est incurable.

— On le prétend !

— Je sacrifie une vie confortable pour garder la paix, mais je ne pourrais vivre en contact avec un esprit soupçonneux.

La mère de la filleule murmura :

— Claudine a raison.

— Enfin ! cria la jeune fille.

— Elle a eu la force de montrer que ces interrogatoires lui étaient odieux, et si Henri a pris la mouche, il n’a qu’à s’en prendre à lui et s’en repentir s’il a un peu de jugement.

Mme Hervé interrompît ces paroles sensées :

— Vous dites des bêtises, vous les jeunes ! Vous ne savez pas ce qu’est la vie. Moi, j’aurais épousé Henri en me moquant de sa jalousie. J’aurais été rusée de façon à endormir ses vilains sentiments.

Sa fille rit en disant :

— Maman, tu as vieilli et tu parles avec l’expérience de ton âge, mais à notre place tu aurais sans doute agi comme nous.

— Voilà qui est bien difficile à admettre ; chacun a son caractère, et je pense comme Mme Hervé, dit Mme Nitol, toujours sous le coup de sa déception.

— Je trouve, riposta la jeune femme, que l’existence serait pitoyable avec un mari comme Henri, qui aurait pris prétexte de toutes les paroles, de toutes les sorties, pour nourrir ses soupçons.

Mme Nitol n’était pas du tout satisfaite que cette jeune femme abondât dans le sens de Claudine. Elle comptait sur elle pour renouer le fil cassé. Elle se disait avec aigreur :

« On voit qu’elle est bien mariée. Le cas d’une jeune fille lui importe peu ! Que les années passent, et elle verra ce qu’elle fera de sa fille ! »


CHAPITRE VIII



Le mois de mars fut un temps d’épreuve pour Claudine. Sa mère se montrait froide envers elle, et souvent des reproches, ou tout au moins des réflexions désobligeantes, venaient la harceler.

— Je ne sais ce qui se passe dans ta tête, mais vraiment, c’est décourageant. On ne m’ôtera pas de l’idée que le cinéma t’a tourné la cervelle.

— Mais, maman, je n’y vais plus, au cinéma ! C’est passé, tout cela.

— Oui, heureusement, mais cela t’a fait du mal, et sans que tu t’en doutes, le poison est en toi ; tu vois grand.

— Maman, ne m’accable pas ! Je t’assure que la situation de M. Elot me plaisait beaucoup. J’étais indépendante, je n’avais qu’à m’occuper de mon intérieur, et mon mari m’autorisait à me meubler à ma guise. C’était un beau rêve pour ma modeste personne.

— Alors, pourquoi t’obstines-tu à repousser ce rêve ?

— Je te l’ai répété cent fois : le caractère d’Henri Elot est trop tatillon. Et puis, maman, ne revenons pas sur ce sujet. Il est enterré ; essayons d’oublier ces incidents, ne nous inquiétons pas de l’avenir.

— Mon Dieu ! que tu es bornée, ma pauvre fille ! On voit bien que tu ignores ce qu’est une mère ! J’étais heureuse de bien te caser, et ton caprice me remplit de tourment !

— Oh ! caprice…

— Oui, et je le maintiens !

— Ce sera comme tu voudras, maman.

Claudine sortait excédée de ces scènes. Elle parlait à peine, de façon à ne pas donner prise aux critiques de sa mère. Celle-ci était surtout acerbe quand elle voyait les dames Hervé. Si la jeune femme persistait à donner raison à Claudine, sa mère, d’accord avec Mme Nitol, déplorait la décision de la jeune fille.

Ainsi s’écoula le mois de mars avec ses giboulées et son grésil. Claudine aspirait au printemps, pensant que les esprits s’adouciraient avec les rayons de soleil.

Enfin, avril vint et les frimas disparurent, pendant quelques jours au moins. L’âme de la jeune fille se rasséréna.

Comme elle partait, un après-midi, pour son travail, elle eut une surprise en se trouvant inopinément en face de Jacques Laroste.

Le sang afflua à son cœur.

— Oh ! petite Claudine ! Quelle joie de vous rencontrer ! Allez-vous bien ? Vous ne fréquentez plus le cinéma ?

— Non, murmura Claudine presque bas ; depuis la mort de mon frère, je n’y vais plus. Il me perdait, je ne vivais plus dans la réalité.

— Ainsi vous êtes devenue si raisonnable, et vous avez perdu votre frère ? Je vous plains, et surtout vos parents.

— Ne nous plaignez pas ! s’écria Claudine d’un accent pathétique. Mon frère devenait un martyre pour nous avec ses idées de grandeur puisées au cinéma.

Laroste, voyant l’excitation de Claudine, changea de conversation en disant :

— Je sais que vous allez vous marier. J’ai vu votre fiancé et, me parlant de M. Nitol pour affaires, il l’a nommé son futur beau-père. Comme le monde est petit, ne trouvez-vous pas ? C’est un aimable jeune homme que ce fiancé.

Claudine ne répondit pas. Son compagnon, qui marchait à son côté, remarqua ce silence, et voyant le visage assombri de la jeune fille, il demanda :

— N’êtes-vous pas heureuse ?

— Je ne suis plus fiancée.

Jacques Laroste regarda Claudine et dit :

— Pauvre petite ! Ce fiancé a rompu. Pourquoi ?

Claudine fut franche parce que Laroste lui avait toujours inspiré confiance. D’avoir échangé quelques confidences ensemble les posait sur un pied d’intimité qui faisait du bien à la jeune fille. Lui, au moins, connaissait sa vie, sans défaillance. Il avait blâmé ses pensées, tendues vers un but qu’il avait réprouvé, mais elle n’avait pas perdu dans son estime. Elle raconta son entretien avec Henri Elot et dit que, poussée par un instinct, elle avait nié le connaître, lui, Jacques Laroste, voulant éviter des complications que son fiancé aurait fait surgir.

Elle avait sagement agi. Henri Elot s’était alors montré dans toute sa vérité, soupçonneux et tracassier. Elle avait pressenti que sa vie ne serait qu’une lutte quotidienne avec des réconciliations passagères.

— Voyez-vous, monsieur Jacques, je ne veux pas de cette existence ! Je suis honnête, je l’ai toujours été, et si j’ai eu quelque stupide rêve en tête, c’est bien fini aujourd’hui.

— Pauvre Claudine ! Je vous approuve et je compatis aux soucis que vous avez eus, mais vous avez fort bien fait de vous résoudre au parti que vous avez pris. J’ai tout de suite compris que M. Elot était susceptible, rien qu’à la façon dont il m’a questionné au sujet de votre père. J’allais vous dire que je suis allé voir M. Nitol pour une affaire et nous nous sommes fort bien entendus. Il est d’ailleurs tout à fait aimable.

Claudine était ravie d’entendre l’éloge de son père et elle trouvait Jacques Laroste plein de tact et de gentillesse.

Ils se quittèrent, enchantés de s’être revus.

Cependant Laroste ne manifesta pas le désir d’une autre rencontre. Il dit simplement que son congé allait prendre fin et que, dans deux mois, il aurait quitté la France. Cette nouvelle posa un nuage sur le front de Claudine, car, sans espoir de le revoir, elle déplorait qu’il quittât Paris.

Ils se dirent adieu, et la jeune ouvrière se rendit à son travail. Elle prenait de plus en plus d’importance aux yeux de Mme Herminie qui songeait à se l’associer. Elle avait été désolée de la rupture des fiançailles dont Claudine lui avait enfin parlé. Elle ne pouvait blâmer la prudence de la jeune fille qui agissait selon son caractère, mais elle déplorait que cet avenir, qui se présentait si bien, lui manquât. C’est pourquoi elle songeait à s’attacher son ouvrière, afin de lui créer un but intéressant. Ce n’était pas une mauvaise affaire, Claudine ayant du goût, de l’originalité et plaisant aux clientes.

Cet après-midi-là, la jeune fille se sentit heureuse et dégagée de ses préoccupations coutumières.

Sa rencontre avec J. Laroste lui avait fait du bien, parce, qu’avec lui elle se trouvait à l’aise.

Elle savait qu’il avait pénétré son âme et qu’il la jugeait telle qu’elle était.

Quelle différence avec Elot qui relevait ses moindres paroles pour y trouver un indice sur son passé ! Oh ! oui, elle était soulagée d’avoir rompu, et plus le temps passait, plus elle était satisfaite.

Elle n’entendait plus parler de lui et se désintéressait de son existence, bien que les dames Hervé ne cessassent de lui en parler. Claudine sentait bien que ces dames, poussées par Mme Nitol, auraient voulu reconstruire le projet ébauché. Mme Hervé affirmait qu’Henri était affreusement désemparé et qu’il ne demanderait pas mieux que de renouer ses fiançailles.

Claudine restait muette devant ces avances, et quand elle rentrait avec sa mère de ces visites qu’elle qualifiait d’odieuses, elle était exaspérée.

— Tu vois, lui disait Mme Nitol, c’est un brave garçon, il est tout prêt à te plaire. Il t’aime toujours et il a été maladroit, tout simplement. Il s’en repent, et c’est là l’essentiel. Montre ta bonne volonté et pardonne-lui ses questions ridicules.

— Je lui pardonne tout ce que tu voudras, m’man, mais ne me parle pas de reprendre ce projet.

— Ma fille, tu es entêtée, et cela ne te portera pas bonheur. Il faut des concessions, dans la vie.

Si Claudine allait encore chez les dames Hervé, c’était pour voir sa filleule, à qui elle s’attachait beaucoup. L’enfant était mignonne et Claudine se persuadait qu’elle devait être pour elle une seconde mère, et ce rôle lui plaisait.

Un jour, à son grand ennui, elle vit Henri devant le berceau de l’enfant. Elle faillit reculer, mais se contint et, avec naturel, le salua en disant :

— Bonjour, Henri.

Leur temps bref de fiançailles avait supprimé les appellations de « monsieur » et de « mademoiselle », de sorte qu’ils se trouvaient sur un pied d’intimité apparente.

Le début de la conversation fut assez difficile, mais, grâce au primesaut de la jeune mère, la gêne parut disparaître. Il revint même un sourire à Claudine, ce qui transforma soudain l’atmosphère.

Henri Elot s’enhardit. Il décrivit son isolement, sa mélancolie, parla de ses défauts avec peut-être un peu d’ostentation, afin d’apitoyer ; cependant il insista sur la ferme intention de s’en corriger.

La jeune femme l’écoutait avec attention et elle s’écria soudain en se tournant vers Claudine :

— Je vous le disais bien, ma jeune amie : c’est un bon garçon que cet Henri.

— Oui, je ne crains pas de l’affirmer, je suis bon, renchérit-il avec un air de componction.

Claudine lui trouva un air si benêt qu’elle faillit éclater de rire. Elle ne sut rien répondre à cette ouverture, fermement décidée à s’en tenir à la situation actuelle.

Devant ce mutisme, Elot, qui espérait un revirement, comprit que sa cause était perdue. Il changea de tactique et médit des jeunes filles qu’il qualifia de fantasques et d’égoïstes.

Claudine, devant cette explosion, rit franchement et elle s’écria :

— Je vous conseille de rester célibataire, parce que votre femme ne serait guère appréciée par son mari !

Ce fut la dernière escarmouche. Dégrisé, Henri Elot semblait penaud.

Claudine s’en alla gaîment, et quand elle raconta cette petite scène à sa mère, celle-ci fut effondrée, parce qu’elle espérait toujours que les dames Hervé raccommoderaient les pourparlers.

— Tu n’aurais pas dû rire, murmura-t-elle rêveusement à sa fille ; les hommes sont ombrageux.

Claudine s’abstint de répondre.

Un soir, au dîner, M. Nitol annonça :

— Il y a quelques jours, un jeune homme fort agréable est venu me demander un renseignement de la part d’Henri Elot. Il est fondé de pouvoir dans un grand établissement industriel situé au Gabon, où il retournera dans quelques semaines. J’ai eu le plaisir de lui rendre le petit service qu’il sollicitait, et en revanche, il désire faire la connaissance de ma femme et de ma fille.

Claudine avait d’abord écouté ces paroles avec indifférence, puis l’intérêt s’était éveillée, et elle avait deviné qu’il s’agissait de J. Laroste.

Puis, quand elle sut qu’il voulait rendre une visite à ses parents, elle devint d’une agitation extraordinaire. Que signifiait cette attention ? Cependant, elle essaya de ne voir rien d’anormal dans cet incident. Jacques Laroste était un homme poli, et il estimait de son devoir de venir remercier M. Nitol de l’obligeance qu’il avait eue.

Quant à Mme Nitol, l’annonce de cette visite ne lui causait aucun effet. Il était déjà venu de ces jeunes gens, cherchant un appui près de son mari.

Claudine contempla la salle à manger sans style en se disant que Jacques Laroste serait déçu de la voir dans ce cadre. Ce qui la rassura, c’est qu’elle ne s’était jamais vantée, et le visiteur trouverait le logis semblable aux occupants, c’est-à-dire simple et plutôt sympathique.

M. Nitol ne savait pas quel jour ce monsieur se présenterait, mais il en connaissait l’heure qui serait après dîner.

— Je n’aime pas beaucoup cela, parce que l’on est sur le qui-vive tous les jours ! remarqua Mme Nitol.

— Cela dérange bien peu, riposta Claudine.

Après quelques minutes de conversation, la famille se sépara, et Claudine, dans sa chambre, put réfléchir sur cet événement, car pour elle, c’était un événement que l’intrusion de J. Laroste dans leur intimité.

Elle en conclut que, devant partir si loin, il voulait lui laisser un bon souvenir. Ce dont elle était sûre, c’est qu’il lui demanderait de lui écrire, afin d’avoir un lien de plus en France, dont il se sentirait éloigné. Elle ne doutait pas de l’intérêt qu’il lui portait et il voulait conserver cette attache de camaraderie qui serait pour lui un élément de distraction. Cette idée ne déplaisait pas à Claudine.

Elle ne détestait pas écrire, et comme elle avait de l’orthographe, elle se réjouissait de correspondre avec un personnage qui serait dans un pays intéressant.

Ainsi Claudine arrangeait les choses, et sur ces pensées, qu’elle trouvait judicieuses, elle s’endormit avec sérénité.

Le lendemain matin, en déjeunant, Mme Nitol entama le nouveau sujet avec sa fille :

— Tu le connais, toi, ce monsieur Jacques Laroste ?

Claudine fut franche :

— Dire que je le connais bien serait beaucoup m’avancer. Je l’ai eu comme voisin au cinéma, et il m’a semblé bien élevé.

— Toujours ce cinéma ! Je me méfie toujours des gens que l’on y coudoie.

— Tu n’as pas tort, convint Claudine, à la grande surprise de sa mère, c’est une fameuse pierre de touche, le bon et le mauvais s’y heurtent, et c’est là qu’il ne faut pas se fier aux apparences.

— Mais alors, ce jeune homme, c’est le mystère ? Ton père prétend que ce jeune inconnu a l’air comme il faut. D’ailleurs il va partir et ne nous gênera pas beaucoup.

Claudine ne répondit pas. J. Laroste n’était pas gênant pour elle, au contraire. Il faisait partie d’un passé dont elle pouvait parler avec lui sans faire naître des soupçons injurieux.

À l’idée de le revoir chez ses parents, une joie s’établit en elle. Sa mère la revit avec la gaîté des jours anciens et elle s’en étonna, parce que le problème du mariage la hantait sans cesse.

Claudine semblait se désintéresser de l’avenir. Elle allait ponctuellement à son travail, et le dimanche elle allait voir tante Philogone dont elle appréciait maintenant le bon sens. Elle avait rencontré aussi quelques compagnes de catéchisme et les avait suivies au patronage. Elle s’avouait plus heureuse ainsi que lorsqu’elle revenait du cinéma, pétrie de visions folles. Surtout, la paix l’habitait.

Quatre jours après s’être annoncé, Jacques Laroste se présenta, et ce fut M. Nitol qui l’introduisit.

Il le précéda dans le petit salon que Claudine avait arrangé de son mieux pour en effacer la banalité.

Quand il entra, elle devança sa mère pour l’accueillir, parce qu’il n’était pas un étranger pour elle, et le nomma à Mme Nitol qui parut abasourdie devant la tenue et l’élégance de ce visiteur.

À peine eut-elle la présence d’esprit de lui désigner un siège, tellement il lui en imposait.

Henri Elot était bien distancé ! Oui, mais ce dernier était un fiancé, tandis que ce charmant Laroste se contentait d’être un passant aimable.

Tout de suite, la conversation s’anima parce que Laroste avait l’habitude du monde. Il n’affectait au­cune intimité avec Claudine, après avoir dit simple­ment qu’ils avaient été voisins de fauteuil pour un film banal.

Mme Nitol l’admirait.

— Je vais donc repartir, disait-il, pour un pays lointain, mais intéressant. Les affaires que l’on m’a confiées sont d’ailleurs assez absorbantes et chassent l’ennui. Je pourrai vous envoyer quelques détails sur mon existence, à condition que vous vouliez bien me répondre. Pour un expatrié, rien ne vaut une lettre de son pays. Je n’ai plus de parents, si ce n’est des cousins éloignés dont l’un s’occupe de propriétés que je possède en Seine-et-Marne.

Claudine triomphait, parce qu’elle avait vu juste : Laroste était venu dans la famille pour amorcer une correspondance, avec l’assentiment des parents.

Mme Nitol trouvait de plus en plus que ce jeune homme était charmant. Elle l’écoutait bouche bée et elle enviait sa fille qui lui donnait la réplique.

Pour son compte, elle ne pouvait placer que quel­ques monosyllabes de temps à autre.

Elle le plaignit d’être orphelin, mais dans son cœur elle plaignait aussi cette mère, morte jeune, qui ne voyait pas ce fils si parfait. Cependant, ayant la foi, elle se disait que du ciel, elle contemplait son fils en le guidant.

Peu à peu, la conversation devint presque intime, parce que J. Laroste conta quelques traits de son enfance. Il avait été privé de ses parents vers l’âge de quatorze ans, et il se souvenait d’eux avec beaucoup d’émotion. Il parlait de sa mère avec tendresse, et Mme Nitol faillit pleurer. Elle cacha ses larmes en rangeant des tasses sur un plateau, afin d’offrir du thé. Quand elle l’apporta, Claudine se hâta de faire le service.

Après deux heures de causerie, J. Laroste prit congé en déclarant qu’il reviendrait pour des adieux définitifs, à quinze jours de là.

Le mot « adieu » sonna mal aux oreilles de Mme Nitol qui s’avisait de ne plus trouver gênante la sympathie de ce monsieur.

Quand il fut parti, la mère dit à sa fille :

— Sais-tu que c’est un rare jeune homme !

— Quand je vous le disais qu’il était bien ! s’écria M. Nitol, qui venait de reconduire son visiteur.

Claudine dit lentement :

— Oui, il est fort bien, et surtout très loyal.

Elle pensait à l’imprudence commise en allant chez lui, et depuis qu’elle avait plus d’expérience, elle comprenait combien la conduite de Laroste avait été celle d’un homme d’honneur.

Elle se souvenait, et le rouge lui en montait au front, à quel point elle s’était montrée mal élevée, et combien elle avait bu de champagne, bien qu’il eût voulu l’arrêter. Mais elle se sentait folle, ayant en tête les exemples des situations séduisantes que montrait l’écran.

— Enfin ce temps était périmé. Grâce à Dieu, elle était revenue à des sentiments plus sains.

Il avait fallu la terrible aventure de son frère pour qu’elle se rendît compte de quelle puissance maléfique le cinéma pouvait être coupable. À l’intérieur des salles comme sur l’écran, un sentiment pervers et sournois pénétrait dans l’esprit des âmes candides, sans qu’elles s’en aperçussent.

Claudine revivait ces souvenirs qui avaient tenu une si grande place dans son imagination. Elle s’était reculée à temps devant le gouffre, et jamais personne ne saurait jusqu’où elle aurait pu descendre.

Le lendemain, elle pensa de nouveau à la visite de J. Laroste, et naturellement elle établit une comparaison entre Henri Elot et lui. Puis elle se trouva sotte de les mettre en parallèle. Tout les différenciait.

Sa mère ne tarit pas d’éloges sur son compte, le lendemain. Naïvement, elle dit :

— Je croyais qu’Henri Elot était un as, mais ce M. Laroste le laisse dans l’obscurité. L’ennuyeux, c’est que ces hommes qui sont si bien ne font pas des maris. Il semble qu’ils font exprès d’être séduisants pour qu’on les regrette.

Claudine, qui commençait à avoir des sentiments plus positifs dit :

— Tu penses bien, m’man, que M. Laroste n’est pas un parti pour moi. Il est d’un monde supérieur, il a de la fortune et une situation brillante.

— Au Gabon, ma petite, au Gabon, cela diminue le brillant !

Claudine rit et se leva pour s’en aller. Elle travailla de tout son cœur à terminer une robe de soie bleue et repartit à midi, l’âme sereine.

On entrait en mai. Le ciel était sans nuages, et en passant dans un jardin, la jeune fille respira le parfum des fleurs.

Elle aurait bien voulu s’asseoir sur un banc pour jouir de l’atmosphère odorante et paisible qui l’environnait, mais l’heure lui parut trop proche du déjeuner.

Comme elle allait franchir le portillon qui donnait sur la rue, elle vit Jacques Laroste.

— Je vous guettais ! dit-il sans ambages. Avez-vous quelques minutes à me consacrer ?

Elle sourit en répondant :

— Je me disais justement que je craignais d’être en retard pour le repas familial !

— Je n’ai qu’un mot à vous dire, chère Claudine ; je remettrai la suite à demain. J’ai été conquis par la cordialité de votre foyer, et vous m’avez semblé si sérieuse, si raisonnable, que je me permets de vous demander d’être ma femme.

— Oh ! Jacques…

— Ne soyez pas trop enthousiaste, chère Claudine, car c’est au Gabon que je vous entraînerai, loin des vôtres et de votre pays.

— Mais c’est avec vous que je m’en irai, Jacques, avec vous en qui j’ai tant de confiance !

Elle eut vers lui un joli regard, auquel il répondit par une pression de main.

Tous les deux, émus, restèrent un moment silencieux ; puis Jacques Laroste reprit :

— Ma petite Claudine, je vous laisse. Veuillez pressentir vos parents de mes intentions, car je viendrai au plus tôt leur demander votre main.

Sans autre mot, après un salut, Jacques Laroste quitta la jeune fille. Elle restait là, tout étourdie, sur le trottoir. Avait-elle bien compris ?

Jacques Laroste voulait l’épouser ?

Elle rentra chez elle, tout à fait bouleversée. Sa mère lui dit tout de suite ;

— Comme tu es pâle ! Tu n’es pas malade ?

— Non, m’man, mais je viens d’avoir une terrible émotion.

— Mon Dieu ! tu me fais peur…

Claudine, qui se remettait, eut un sourire et dit :

— Rassure-toi ! Je viens de rencontrer M. Laroste, et devine ce qu’il m’a proposé ?

— Oh ! je n’en sais rien. Tout est si compliqué, aujourd’hui !

— Eh bien ! il me propose de partir pour le Gabon avec lui, comme sa femme, naturellement !

— Est-ce possible ?

Les traits de Mme Nitol se détendirent et un sourire l’illumina. Elle reprit avec exaltation :

— C’est inouï ! Tu t’y attendais ?

— Ma foi, non ; j’étais loin de m’attendre à sa décision.

— Il t’aime donc ?

— Il faut le croire.

— Ma petite fille, que je suis contente !

Claudine regarda sa mère et dit lentement :

— Tu sais, m’man, je partirai pour le Gabon.

Interdite, Mme Nitol s’écria :

— C’est vrai ! mais j’espère que, maintenant, il ne pensera plus à quitter la France.

— Il ne peut faire autrement.

— Oh ! je ne veux pas que tu nous quittes ! N’avoir plus d’enfants, ce serait trop terrible pour nous.

— Chaque avantage comporte son revers.

La joie de Mme Nitol s’en était allée et des larmes perlaient à ses yeux.

— Mais, m’man, lui dit Claudine, nous nous reverrons. Je serai ravie de voyager. Pense à mon frère qui est parti pour toujours, et heureusement pour nous tous, ajouta-t-elle avec un frisson.

Mme Nitol arrêta ses larmes.

— Tu as raison, murmura-t-elle, je dois m’estimer heureuse. Il se peut que M. Laroste ne fasse qu’un séjour assez court dans ce pays lointain, et ensuite, tu vivras en Seine-et-Marne.

Elle était toute rassérénée, et Claudine subit le contre-coup de ce revirement. Elle se sentit subitement tout heureuse et s’avoua qu’elle avait toujours eu une prédilection pour Jacques Laroste.

Ce qui caractérisait cette sympathie, c’est qu’elle se jugeait en sécurité près de lui. Une grande confiance la portait vers lui, confiance qu’elle ne ressentait nullement près d’Henri Elot.

— Ce qui me plaît, dit-elle à sa mère, c’est qu’il me semble que je l’ai toujours connu. Il comprend tout à fait mon caractère et il sait que je n’ai aucune arrière-pensée. Je peux parler librement avec lui, sans chercher derrière mes paroles des choses inavouées. C’est un repos si grand.

— Je vois, décidément, qu’Henri Elot ne te convenait pas, et maintenant je comprends mieux…

— Cela n’allait pas du tout, parce qu’avec lui nulle conversation intime n’était possible.

Le diapason de la joie montait chez la mère et chez la fille.

La première dit :

— Que ton père sera content quand nous lui annoncerons cette bonne nouvelle ! Il est féru de M. Laroste.

— C’est assez naturel, parce qu’il est intelligent, déférent et surtout compréhensif. Il se met tout de suite au niveau de ceux qu’il voit, et c’est un moyen immanquable de se faire apprécier et aimer, mais ces êtres-là sont rares.

Mme Nitol regretta que son mari ne fût pas déjà là, mais il ne rentrait jamais pour le déjeuner.

— J’ai hâte que ton père revienne !

— Tu as encore tout l’après-midi à attendre !

— Si seulement ton père était déjà à la retraite !

Elle pensa tout à coup que son gendre avait des propriétés. S’il pouvait y avoir une petite bicoque pour eux ! Leurs vieux jours seraient sauvés.

Elle n’osait pas demander à Claudine si elle savait de quoi se composaient les biens de M. Laroste. Elle craignait de paraître indiscrète et intéressée.


CHAPITRE IX



Quand M. Nitol entendit la nouvelle que sa femme lui cria, aussitôt que la porte d’entrée fut refermée sur lui, il ne parut pas comprendre.

— Eh bien ! oui, M. Laroste veut se marier, c’est son droit.

— Mais avec Claudine, te dis-je !

— Claudine ?

Enfin, après quelques minutes de confusion, le père comprit. Il resta encore plus ahuri que lorsqu’il ne s’assimilait pas cette fameuse confidence. Il regardait sa fille, se demandant comment elle avait pu plaire à un si charmant jeune homme. À force de la voir, il ignorait son charme.

Enfin, il dut se convaincre qu’il ne rêvait pas quand sa femme lui dit :

— Seulement, il y a une paille : c’est qu’il faut aller au Gabon.

— Nous aussi ? demanda-t-il, repris par l’espèce d’hallucination qu’il ressentait depuis son arrivée.

— Ah ! non, pas nous ! s’écria Mme Nitol, dans un rire qui abattit un peu ses nerfs tendus.

Claudine rit aussi en disant :

— C’est déjà bien joli que je doive y aller, et cela ne me charme pas !

— Cependant M. Laroste te plaît ? questionna M. Nitol, inquiet.

— Oh ! oui, papa !

Quand le calme fut revenu dans les esprits, cette grande affaire fut examinée posément, M. Nitol se fit raconter dans quelles circonstances ces paroles inattendues avaient été dites. Puis il éleva un doute :

— Es-tu sûre d’avoir bien entendu ? Tu sais, au milieu du bruit des voitures, on peut prendre un mot pour un autre.

— Non, p’pa, je ne me suis pas trompée. D’ailleurs, ayons un peu de patience : M. Laroste m’a promis de venir au plus vite pour te demander ma main.

— Alors, attendons tranquillement.

Attendre tranquillement était plus facile à dire qu’à faire. M. Nitol ne pouvait s’empêcher de parler du Gabon et de regarder dans le dictionnaire, même en mangeant, pour savoir ce qui se passait dans ce pays. Puis, quand son excitation se fut atténuée, sa femme, à son tour, se demandait comment sa fille serait logée et si elle pourrait avoir au moins une femme de ménage pour l’aider.

Le repas se passa dans une sorte de tohu-bohu qui ne prit fin que quand le trio familial se sépara pour dormir.

Cependant dormir n’était qu’une illusion, parce que les deux époux, dans la chambre conjugale, continuèrent à discuter de cet événement sensationnel. Quand l’enthousiaste Mme Nitol fit miroiter à son mari la perspective d’une maison à la campagne, parmi les propriétés du futur gendre, M. Nitol ne se tenait plus d’agitation. Il se dressa dans son lit et parla de prendre tout de suite sa retraite.

— Tu es fou ! Ne perds pas un sou de ta pension ! Il faudra que nous vivions, dans notre maison !

Ces paroles sages calmèrent le bureaucrate, et il finit par s’endormir en pensant à des théories de poulets, de canards et d’oies.

Claudine, bien que la principale intéressée, eut un sommeil plus calme. Il lui semblait qu’un chemin éclairé s’étendait devant elle.

Dans son esprit s’abolissait cette hantise d’avoir à cacher certains actes de sa vie à son mari. Elle avait trop souffert de ce tourment, lors de ses fiançailles avec Elot. Aujourd’hui, elle était soulagée.

Elle regrettait seulement de n’avoir pas obéi à J. Laroste quand il lui avait déconseillé d’aller chez Mase. Là, elle s’était montrée stupidement entêtée, mais elle était folle. Elle ne voyait que les soleils du cinéma qui projetaient leurs faisceaux sur toutes choses, pour amplifier les mirages.

Quand elle se réveilla le lendemain, sa pensée, tout de suite, retrouva l’incroyable nouvelle.

Elle s’en alla en chantant, après avoir pris gaîment son déjeuner. Naturellement, Mme Nitol ne tarissait pas sur le beau sujet. Elle répétait :

— Quand les dames Hervé sauront cela !

— Elles me plaindront sans doute de partir pour le Gabon.

Pleinement revirée et déjà habituée au départ de sa fille, elle répliqua :

— Je ne crois pas, parce que Mme Hervé me confiait que son gendre voudrait bien essayer des pays lointains, mais n’a pas une situation qui veut !

Claudine partit sur ces mots. La rue était belle. Ensoleillées, les maisons grises prenaient un air de fête, et les acacias, dans un jardin, répandaient des effluves odorants. Le mois de mai était là, pimpant, et si par hasard il envoyait par moments une brise un peu aigre, ce n’était que par jeu, parce que le soleil perçait, rieur.

Ce fut le soir de ce jour, passé dans une attente délicieuse, que Jacques Laroste revint. Des sourires l’accueillirent, bien qu’un certain respect les accompagnât. Il devenait un personnage.

Il ne perdit pas de temps pour exposer l’objet de sa visite à M. Nitol qui, tout ému, lui répondit :

— Vous me voyez touché de votre démarche. Je sais que vous plaisez à ma fille et je ne doute pas de son consentement.

Jacques regarda Claudine qui répondit à ce regard par un sourire éloquent, alors qu’une rougeur la fardait.

— J’emmènerai votre fille au Gabon, et ce sera pour deux ans. Nous reviendrons en France pour six mois, puis nouveau séjour là-bas.

Mme Nitol eut un petit soupir, puis elle dit avec résignation :

— Mon Dieu, deux ans ne sont pas une éternité !

— Cela passera vite, dit M. Nitol, pour encourager sa femme. La correspondance nous aidera.

Malgré cette éventualité un peu mélancolique, les visages rayonnaient.

Jacques Laroste se montra d’une bonne grâce parfaite. Il dépeignit la vie du pays qu’ils habiteraient, et les parents ne purent que se sentir tranquillisés.

Quand les jeunes gens se revirent seuls, ce fut dans le joli salon bouton d’or. Claudine, tout émue, dit à son fiancé :

— Je ne comprends pas encore pourquoi vous m’avez choisie.

— C’est simple : parce que je vous aime…

Elle secoua la tête et répliqua :

— C’est venu soudainement, parce que le jour où je suis venue ici, à ma confusion, pour vous implorer, vous n’aviez pas du tout l’air de tenir à moi.

— Vous viviez de drôles d’heures ce jour-là, ma petite Claudine. Vous n’écoutiez pas les conseils, vous vouliez triompher, mais vous avez été déçue.

— Oh ! oui, j’ai été folle !

— Puis le bon sens vous est revenu, et c’est devant cette conversion inespérée que j’ai cru en vous ; je me demande souvent comment ce miracle est arrivé.

Claudine resta quelques minutes silencieuse, puis elle murmura, non sans émotion :

— C’est la mort de mon frère qui m’a corrigée. Je me sentais sur une pente affreuse, ne regardant que le mirage qui me fascinait, sans voir le gouffre qui était à mes pieds. J’étais trop naïve pour comprendre et je faisais fi de l’expérience des autres. Il a fallu que la faute de mon frère me réveillât. J’ai beaucoup souffert, mais la sagesse m’est venue. En quelques mois, j’ai expié par le désespoir et la peur continuelle. Dieu n’a pas voulu nous laisser plus longtemps sur cette voix terrible et Il a repris celui qui nous faisait mourir d’angoisse.

Claudine acheva ces mots dans un sanglot.

Jacques Laroste lui prit la main et la baisa.

— J’ai deviné, dit-il, quand elle fut plus calme, qu’un drame s’était passé dans votre vie, quand je vous ai revue quelquefois dans la rue, sans que vous vous en doutiez. Vous étiez toute vêtue de noir et vous étiez si sérieuse, vous sembliez tellement détachée de toutes choses, que j’avais pitié de vous. Sur ces entrefaites, j’appris vos fiançailles, et c’est M. Elot qui m’a aiguillé vers votre père. Il y a une suite que vous ignorez. Ayant rencontré M. Elot, je lui ai annoncé notre prochain mariage.

— Est-ce vrai ? s’écria la jeune fille, redevenue toute joyeuse.

— Oui, je lui ai dit que j’avais été frappé par vos qualités et par l’ambiance du foyer de vos parents si sérieux et si sympathiques. J’ai insisté sur votre beauté souriante qui dénonçait un caractère sans détours, ce qui m’avait décidé à vous demander votre main. Je n’ai pas caché que ce ne serait pas pour vous un mariage brillant, puisque je vous arrachais à vos parents et à votre patrie.

— Il a dû être abasourdi !

— Un peu, mais ses traits se sont éclairés à la pensée que vous quitteriez Paris. Pour lui, cela sonnait comme une déchéance, sa situation lui semblait préférable.

— Il en est très fier.

— Il a cherché à savoir si je vous connaissais depuis longtemps, sans cependant formuler une question précise. J’ai évité cet écueil en racontant qu’un jour, je vous avais remarquée tout endeuillée avec un air d’affliction. Mon cœur avait été pris de pitié. J’ai ajouté que vous ayant vue au foyer de vos parents, semblable à un rayon de soleil, j’ai eu l’intuition que vous seriez pour moi la compagne rêvée dans la solitude où je devais me précipiter.

— Cher Jacques !…

— Mais, ma pauvre chérie, là où je vais, vous n’aurez pas beaucoup de distractions. Je suis dans la brousse, très occupé avec un nombreux personnel.

— Oh ! Jacques, vous me tiendrez lieu de tout ! Je sais que vos pensées sont à l’unisson des miennes et que vous avez pardonné mes divagations. Je trouve mon sort plus beau que je ne le mérite, et je rends grâces à Dieu de me l’avoir réservé. Quand je songe au champagne que j’ai bu sans savoir qu’il grisait…

Jacques Laroste rit de bon cœur.

— Vous riez, mais si vous aviez entendu la scène que j’ai faite à maman, sous l’influence de cette boisson inaccoutumée ! Le rouge me monte au front. Et puis ma visite insensée chez Louis Mase et cette surprise de me voir en face de Coralie, dans un taudis extravagant !

— Quelle punition, candide Claudine ! Mais je dois m’accuser de cette erreur. Je n’aurais jamais dû vous inviter avec ces artistes ; mais, heureusement nous sommes seuls à connaître cet épisode.

— Avec Mase et Coralie, cependant !

— Oh ! ceux-là ne comptent pas, parce qu’ils ont tout oublié au milieu de leurs préoccupations.

En riant, Jacques Laroste demanda :

— Il vous sera dur de ne plus aller au cinéma ?

— Je n’y pense plus du tout !

— C’est une chance !

— Je lui garde tout de même un peu de reconnaissance, parce que je vous y ai rencontré.

— Ne soyez pas dupe, petite Claudine. Quand je me suis assis à côté de vous, je vous connaissais déjà un peu de vue. Des circonstances providentielles ont aidé à ce que ce voisinage tournât bien. Il a fallu votre candeur, votre regard si franc, votre ignorance du mal. D’autre part, si j’étais resté à Paris, aurais-je eu le courage de vous épouser, livrée à toutes les tentations ? C’est à savoir ; aussi je vous enlève à toutes ces invites pernicieuses.

— Soyez-en remercié ! murmura Claudine, confuse.

Son bonheur était cependant complet.

Il ne lui déplaisait pas que Jacques se montrât un peu sévère. Elle l’avait mérité et elle plaignit celles qui n’avaient pas un semblable mentor.

Elle plaignit davantage encore les jeunes garçons qui, plus libres que les fillettes, échappaient à leurs parents pour passer leurs jours de congé à s’intoxiquer avec les spectacles plus ou moins nocifs des cinémas. Ils y étudiaient les savantes manœuvres des gangsters.

Cependant Claudine refoula ces pensées. Une aurore de bonheur se levait devant elle. Il s’agissait de la maintenir et de se hausser au niveau de la tâche qui lui était dévolue : c’est-à-dire d’être une bonne épouse, en attendant de se montrer une mère de famille modèle.


FIN