Ciel nocturne
Revue des Deux Mondes4e période, tome 127 (p. 911).


CIEL NOCTURNE


Vos invisibles mains, ô Pileuses de l’Ombre,
Des voiles constellés entremêlent sans bruit
Les fils étincelans, et tournent dans l’air sombre
Les funèbres fuseaux des rouets de la Nuit.

Dans la trame éclatante où palpitent les astres,
Ensevelissez les destins mystérieux,
D’héroïques espoirs et d’orgueilleux désastres
Ou la cendre d’un songe à jamais glorieux.

Mais pour le mal secret d’une âme tendre et fière
Et pour l’obscur tourment dont souffre un cœur troublé,
Silencieuses Sœurs douces à ma prière,
N’ourdissez pas les fils du suaire étoile.

Pileuses, attendez que la lune illumine
Le ciel pur du reflet de sa pâle clarté.
Et chargeant vos fuseaux de la lueur divine,
Pilez diligemment un linceul argenté.

Afin que la douceur de l’inutile rêve
Repose ensevelie au plus nocturne pli,
Aux rouets ténébreux entremêlez sans trêve
Le rayonnant silence et l’éternel oubli.