Chroniques italiennes (édition Martineau, 1929)/Préface

Texte établi par Henri Martineau, Le Divan (Ip. 1-9).



PRÉFACE[1]


Vers l’an 1350[2], Pétrarque mit à la mode en Italie les manuscrits anciens, il suivit de là que l’on conserva aussi les manuscrits contemporains et cela dans un siècle où savoir lire et écrire était une honte parmi les gens comme il faut de France. C’est ce qui fait qu’en 1839 il y a tant de trésors dans les bibliothèques d’Italie. Remarquez que pour comble de bonne fortune l’Italie étant divisée en un grand nombre de petits États dont les chefs étaient pleins de sagacité, l’ambassadeur de Venise à Florence se moquait de ce qu’on faisait à Florence, comme l’ambassadeur des Médicis à Venise se moquait fort de ce que faisait le Doge.

Mais il est arrivé une chose bizarre depuis que les deux Chambres se sont établies tant bien que mal en France, à la suite des victoires de Napoléon qui ont frappé les Italiens d’enthousiasme en leur donnant une patrie pendant quelques années ; depuis surtout que toute l’Italie étudie nuit et jour l’histoire de la Révolution Française par M. Thiers, les souverains légitimes de l’Italie se sont figuré qu’il était d’un intérêt majeur pour eux de ne pas laisser fouiller dans les archives. Remarquez que les raisonnements politiques de l’an 1500 sont parfaitement ridicules, l’on n’avait pas encore inventé à cette époque de faire voter l’impôt par les députés de ceux qui doivent le payer, et, de plus, l’on se figurait que toute bonne politique devait se trouver dans les ouvrages du divin Platon pour lors assez mal traduits. Mais les hommes de cette époque et par conséquent les écrivains qui n’étaient point alors des gens d’académie visant à un prix Monthyon étaient pleins d’une énergie féroce, ils savaient ce que c’était que de vivre dans une petite ville, sous l’œil du tyran qui venait d’opprimer la république et d’en être connu de vue.

Ce n’est donc pas des raisonnements passables qu’il faut chercher dans les archives d’Italie où par protection l’on peut pénétrer aujourd’hui, mais uniquement quelques vers sublimes dans le goût de ceux de Michel-Ange et quelques faits qui jettent un jour singulier sur les profondeurs du cœur humain. Car le gouvernement le plus baroque et le plus infâme a cela de bon qu’il donne sur le cœur humain des aperçus que l’on chercherait en vain dans la jeune Amérique où toutes les passions se réduisent à peu près au culte du dollar.

Parmi les archives, celles où je serais le plus curieux d’être admis si je pouvais passer pour un savant civilisé et inoffensif qui ne cherche que des manuscrits grecs, ce serait les archives des tribunaux tenus par les Évêques dont l’autorité n’a pâli que de nos jours devant l’étoile de Napoléon.



J’avoue[3], que je ne suis guère curieux des façons de penser et d’agir des habitants de la Nouvelle-Hollande et de l’île de Ceylan. Le voyageur Franklin rapporte que chez les Riccaras, les maris et les frères tiennent à honneur de prêter aux étrangers leurs femmes et leurs sœurs. La lecture des récits véridiques du capitaine Franklin que j’ai rencontré chez M. Cuvier, peut m’amuser pendant un quart-d’heure, mais bientôt je pense à autre chose. Ces Riccaras sont trop différents des hommes qui ont été mes amis ou mes rivaux. C’est pour une semblable raison que les héros d’Homère et de Racine, les Achille et les Agamemnon commencent à être pour moi du genre baillatif. Il est vrai que beaucoup de Français, mes contemporains, s’imaginent les aimer, parce qu’ils croient s’honorer en les admirant. Quant à moi, je commence à perdre tous les préjugés fondés sur la vanité de la première jeunesse.

J’aime ce qui peint le cœur de l’homme, mais de l’homme que je connais, et non pas des Riccaras.

Dès le milieu du XVIe siècle, la vanité, le désir de parestre, comme dit le baron de Fœneste, a jeté en France un voile épais sur les actions des hommes et surtout sur les motifs de ces actions. La vanité n’est pas de la même nature en Italie, c’est ce dont j’ai l’honneur de donner ma parole d’honneur au lecteur ; elle a une action plus faible. En général, on ne pense au voisin que pour le haïr ou s’en méfier ; il n’y a d’exception tout au plus que pour trois ou quatre cérémonies par an, et alors chaque homme qui donne une fête contraint mathématiquement, pour ainsi dire, l’approbation de son voisin. Il n’y a pas de nuances fugitives, aperçues et saisies au vol, à chaque quart d’heure de la vie, avec une inquiétude mortelle. On ne voit pas de ces faces inquiètes et maigres, transpercées par les anxiétés d’une vanité toujours souffrante, de ces visages à la Viennet (député de l’Hérault en 1833).

Cette vanité d’Italie, tellement différente, tellement plus faible que la nôtre, est ce qui m’a engagé à faire transcrire les bavardages qui suivent. Ma préférence semblerait bien baroque à ceux des Français, mes contemporains, qui sont accoutumés à chercher du plaisir littéraire et la peinture du cœur humain dans les œuvres de MM. Villemain, Delavigne… Je m’imagine que mes contemporains de 1833 seraient assez peu touchés des traits naïfs ou énergiques que l’on rencontre ici, racontés en style de commère. Pour moi, le récit de ces pièces et de ces supplices me fournit sur le cœur humain des données vraies et inattaquables, sur lesquelles on aime à méditer la nuit en courant la poste. J’aimerais bien mieux trouver les récits d’amour, de mariages, d’intrigues savantes pour capter des héritages (comme celui de M. le Duc…, vers 1826), mais la main de fer de la justice n’étant point entrée dans de tels récits, quand même je les trouverais, ils me sembleraient moins dignes de confiance. Cependant des gens aimables sont occupés en ce moment à faire des recherches pour moi.

Il fallait un peuple chez lequel la force de la sensation actuelle (comme à Naples) ou la force de la passion méditée, ruminée (comme à Rome) eût chassé à ce point la vanité et l’affectation. Je ne sais si l’on pourrait trouver hors de l’Italie (et peut-être de l’Espagne avant l’affectation du XIXe siècle) une époque assez civilisée pour être plus intéressante que les Riccaras et assez pure de vanité pour laisser voir le cœur humain presque à nu. Ce dont je suis sûr, c’est qu’aujourd’hui l’Angleterre, l’Allemagne et la France sont trop gangrenées d’affectations et de vanités de tous les genres, pour pouvoir, de longtemps, fournir des lumières aussi vives sur les profondeurs du cœur humain.



On ne trouvera pas ici[4] des paysages composés, mais des vues prises d’après nature, avec l’instrument anglais. La vérité doit tenir lieu de tous les autres mérites, mais il est un âge où la vérité ne suffit pas, on ne la trouve pas assez piquante. Je conseillerais aux personnes qui se trouvent dans cette disposition d’esprit de ne lire qu’une de ces histoires tous les huit jours.

J’aime le style de ces histoires, c’est celui du peuple, il est rempli de pléonasmes et ne laisse jamais passer le nom d’une chose horrible sans nous apprendre qu’elle est horrible. Mais ainsi, sans le vouloir, le conteur peint son siècle et les manières de penser à la mode.

La plupart de ces histoires ont été écrites peu de jours après la mort des pauvres diables dont elles parlent.

J’ai fait quelques corrections au crayon, pour rendre le style un peu moins obscur, et ne pas tant m’impatienter à la troisième lecture.

L’obscurité est le grand défaut de la langue italienne. Le fait est qu’il y a huit ou dix langues italiennes et aucune n’a tué ses rivales. En France, la langue de Paris a tué celle de Montaigne. On dit à Rome : Vi vedro domani al giorno, ce qui ne serait pas compris à Florence. J’aimerais mieux lire un récit en anglais qu’en italien, il serait plus clair pour moi.

L’histoire la moins dénuée de piquant est celle de Massimi, page 16[5].

Je n’ai admis le siège de Gênes qui n’offre aucun intérêt que pour avoir la copie de tout le manuscrit que l’on m’avait prêté, j’ai craint de me reprocher un jour d’avoir négligé ce    [6].


Environ un tiers de ces histoires ne valent guère la peine d’être copiées, c’est du mauvais de 1600, à mes yeux bien moins ennuyeux que du mauvais de 1833, ce sont d’autres idées surtout. Par exemple un prince romain (Santacroce) suppose que sa vieille mère a un amant parce qu’il voit sa taille s’épaissir ; il croit son honneur outragé et poignarde cette pauvre vieille femme hydropique. L’isolement de l’orgueil espagnol greffé en Italie faisait qu’un fils ne connaissait pas l’amant de sa mère.

Dans les histoires les moins intéressantes, on peut trouver quelque reflet de ces mœurs.

Même en 1833, je trouve qu’en France, et surtout en Angleterre, on tue pour se procurer quelque argent. Des deux pauvres diables qu’on a exécutés avant-hier et qui avaient 23 et 27 ans, l’un, Vivaldi avait tué sa femme parce qu’il en aimait une autre ; le second avait tiré un coup de fusil à un médecin ultra et probablement dénonciateur de son pays ; on ne voit pas la trace d’intérêt d’argent.

Les crimes fondés sur l’argent ne sont que plats et l’on en trouvera bien peu ici.



  1. Ces pages, rassemblées ici sans trop d’artifice, contiennent les remarques que, sous ce titre précisément de Préface, Stendhal a tracées de sa main en tête de trois des manuscrits italiens qui lui appartenaient. Sans doute ces préfaces n’étaient pas destinées à présenter telles quelles les recueils d’historiettes qu’il comptait tirer de ses manuscrits, mais formaient, comme le prouvent le contexte et les allusions à son écriture difficile, une sorte d’introduction aux manuscrits eux-mêmes. Elles contiennent cependant assez d’idées générales, et que Beyle eût certainement reprises un jour sous une forme ou une autre, pour qu’on ait cru devoir les retenir et les publier à cette place.

    M. Doyon, après MM. Ch. Henry et Ad. Paupe, en a donné l’essentiel en tête de son édition des Chroniques Italiennes mais c’est pour la première fois qu’on en pourra lire ici un texte à peu près correct et intégral. N. D. L. É.

  2. Ce fragment non daté se trouve au début du manuscrit N° 179. N. D. L. É.
  3. Ce second fragment, daté de Rome, Palazzo Cavalieri le 24 avril 1838, se trouve en tête du manuscrit N° 171. Stendhal y a ajouté cette note en surcharge :
    « To the happy few »

    « Toute ma vie j’ai désiré être lu par fort peu de personnes 30 ou 40, des amis comme Madame Roland, M. de Tracy lui-même, le Gal Miollis, le Gal Foy, Mme de Barkoff, φιλλιππιδιον de Bulow, Béranger. Je me réjouis de ma mauvaise écriture, qui dégoutera les sots et me tiendra lieu de chiffre. » N. D. L. É.

  4. Ce dernier fragment est daté du 10 mai 1833, et se trouve en tête du manuscrit N° 172. N. D. L. É.
  5. Cf. Soirées du Stendhal-Club, deuxième série, p. 241 N. D. L. É.
  6. En blanc dans le manuscrit. À la fin de ce même manuscrit N° 172, Stendhal a ajouté à la table, à propos du siège de Gênes : « Cela n’est bon qu’autant que cela montre un peu comment l’Italie voyait Louis XIV, ce grand Roi qui eut si bien le talent de sa position. (Je viens de lire, avec une extrême attention et mal aux yeux, les 12 premiers volumes de St-Simon). 29 mars 1834. » N. D. L. É.