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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1883

Chronique n° 1237
31 octobre 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre.

Qu’en sera-t-il décidément de nos affaires françaises ? Sont-elles condamnées à lourner indéfiniment dans le même cercle de violences et d’impuissance, ou vont-elles se dégager des confusions misérables et prendra une facs nouvelle ? Les discours que M. le président du conseil est allé prononcer récemment à Rouen et au Havre, sur tous les chemins de la Normandie, ne sont-ils qu’une retentissante et vaine déclamation jetée à l’opinion à la veille d’une session difficile, ou bien doivent-ils être considérés comme l’acte sérieux, réfléchi d’un chef de gouvernement frappé de la gravité des choses, résolu à y porter remède ? Où en est enfin, où en sera demain la politique de la France ?

C’est la quastion du jour, la question qui domine et contient toutes les autres. Elle se débat suus toutes les formes, dans toutes les polémiques depuis quelques semaines, surtout depuis les tristes incidens qui ont marqué le passage du roi d’Espagne à Paris et qui ont mis brusquement à nu les incohérences de toute une situation ; elle va nécessairement se préciser avec plus de netteté et de force devant les chambres maintenant réunies depuis huit jours et placées en face du problème. Ce qui est positif, s’est qu’il y a désormais dans le pays un seniiraent assez profond et assez universel. Tout le monde a plus ou moins cet instinct que le moment est venu de voir clair dans nos affaires, qu’on ne peut aller plus loin sans prendre des résolutions décisives. Pour tous ceux que n’aveugle pas absolument le fanatisme de parti, il y a une expérience faite et consommée ; il y a une politique qui est arrivée au bout de son évolution. Elle a régné et gouverné souverainement depuis quelques années, cette politique prétendue républicaine, qui, le plus souvent, n’a consisté qu’en une série de concessions au radicalisme, à des passions de secte ou de parti, et elle a porté tous les fruits qu’elle devait porter. Elle n’a produit que de déplorables mécomptes dans les affaires extérieures, dans l’administration civile et morale du pays, dans les finances publiques, dans l’organisation des forces nationales. Avec la jactance de dominateurs improvisés, les républicains ont conduit les affaires de la république à ce point où l’on touche à la nécessité d’une sorte de liquidation avant d’aller plus loin. Tout le monde le sent et l’avoue. Les discours par lesquels M. le président du conseil a préludé à la session n’ont aucun sens, ils ne sont que la plus banale et la plus inutile des tactiques, s’ils ne signifient pas que le gouvernement lui-même est le premier à sentir la nécessité de s’arrêter dans la voie où l’on s’est laissé entraîner, de rompre avec une certaine politique, de chercher ce qu’on appelle, dans le langage du jour, une orientation nouvelle. M. le président du conseil en dit assez pour laisser croire qu’il a un certain instinct des difficultés qui l’entourent, auxquelles un gouvernement sérieux a aujourd’hui à tenir tête s’il veut reconstituer une situation meilleure. Il resterait seulement à savoir comment il entend cette orientation nouvelle, ce qu’il veut dire avec ses déclarations de guerre aux « intransigeans, » avec ses appels à l’union des républicains et ses protestations en faveur d’une république modérée. Il resterait aussi à savoir, en supposant qu’il ait lui-même des idées nettes, jusqu’à quel point il peut se promettre l’appui d’une majorité dans les chambres. C’est là encore une autre question qui n’est ni résolue ni éclaircie, qui recevra peut-être quelques lumières des prochaines discussions du parlement.

Que ce ne soit pas une œuvre facile de raffermir une situation si profondément ébranlée, de ressaisir une certaine autorité de direction et de rallier à une politique de raison et de modération une majorité parlementaire accoutumée jusqu’ici à n’obéir qu’à des passions de parti, nous en convenons. Encore cependant faut-il commencer par s’entendre, par dire avec quelque précision ce qu’on veut faire et comment on veut le faire. M. le président du conseil, dans son discours du Havre, s’est très vivement défendu de vouloir être le chef d’un gouvernement de réaction, d’un gouvernement stationnaire, ennemi du progrès et des réformes républicaines. Qui donc lui demande d’inaugurer une ère de réaction ou de répressions violentes, d’être l’ennemi du vrai progrès et des réformes sérieuses ? Tout ce qu’on lui demande, c’est de savoir ce qu’il veut, de conformer ses actions à son langage et de ne pas prétendre toujours faire de l’ordre avec du désordre, selon le vieux mot révolutionnaire. Car enfin il faut être clair ! C’est d’un bel effet sans doute de se camper fièrement, d’appeler les « intransigeans » en combat singulier, de leur dire qu’ils sont le péril du moment, qu’ils ont seuls fait tout le mal dont on souffre aujourd’hui et de finir par déclarer que « les drapeaux sont déployés, » que « la question est réellement posée entre la politique gouvernementale et l’autre, la politique intransigeante, » — que désormais « il faut choisir, » Fort bien ! M. le président du conseil ne veut pas être avec les « intransigeans » et il a bien quelque raison : il ne veut ni de leurs systèmes de subversion indéfinie, ni de leurs procédés d’agitation perpétuelle, ni de leur appui ; mais quelle politique a-t-il lui-même à leur opposer ? Quels sont ses moyens et où cherche-t-il les appuis dont il a besoin pour vivre ? C’est évidemment un jeu frivole de traiter les radicaux avec cette véhémence en même temps qu’on est d’intelligence avec eux dans les questions les plus graves, toutes les fois qu’il s’agit ou de leur livrer l’administration, ou de menacer le sénat par la revision, ou d’avilir la magistrature par une prétendue réforme, ou de compromettre les finances publiques par des gaspillages de parti, ou de frapper un instituteur qui enseigne encore le catéchisme. M. Jules Ferry, dans ses discours, parle en ministre qui voudrait être modéré, et d’un autre côté, au même instant, il se plaît à exalter tout ce qui s’est fait depuis plusieurs années contre les modérés, tout ce qu’il a fait lui-même, tout ce qui a conduit le pays à la situation pénible où il est. En d’autres termes, il dit le pour et le contre, il veut et il ne veut pas ; il pulvérise « les intransigeans » et il se garde de désavouer une politique dont tout le secret a consisté à livrer par degrés aux radicaux les plus grandes institutions du pays, à laisser s’infiltrer les influences radicales dans toutes les administrations publiques. Où donc est la vérité ? M. le président du conseil se trompe étrangement s’il se figure qu’il suffit de parler de modération, de mettre deux drapeaux en présence dans un discours ou de représenter l’ordre comme « l’assise fondamentale de l’édifice républicain. » Cet ordre, comment l’entend-il ? Le comprend-il, par exemple, comme M. Paul Bert, qui se dit le chaud défenseur du ministère et qui, aussi bien que M. Jules Ferry, fait de virulentes harangues contre les « intransigeans ? » C’est là une perpétuelle confusion sur laquelle des explications sont évidemment nécessaires.

Il ne faut pas équivoquer en effet. M. Paul Bert, lui a son système qu’il développe avec une brutalité qui voudrait être habile dans ses discours de voyage ou dans les journaux ; il a sa manière de traiter les affaires religieuses, qu’il croit probablement conforme à la politique ministérielle puisqu’il défend cette politique. Il ne veut pas, lui non plus, de la dénonciation du concordat, de la séparation de l’état et de l’église, et sait-on pourquoi il repousse, au moins pour le moment, l’application de ce qu’il appelle « un principe de politique philosophique ? « Oh ! ce n’est pas qu’il aime ou respecte le concordat et qu’il ne soit prêt à signer des deux mains la séparation de l’église et de l’état ; seulement, il ne croit pas le moment venu et la raison qu’il donne est au moins singulière : « C’est que l’église a encore malheureusement dans le pays une grande autorité sur les âmes, » Si elle avait aujourd’hui sa liberté par la séparation des pouvoirs, elle serait capable d’en profiter pour reconquérir son ascendant. Voilà le péril ! Il vaut bien mieux procéder avec ordre, avec méthode et commencer par se servir du concordat pour réduire l’église à merci. Il faut avant tout s’occuper de ramener le budget des cultes dans les plus strictes limites, supprimer les bourses ecclésiastiques, prier « monseigneur » de quitter son palais épiscopal qui appartient à l’état, faire sortir aussi les séminaristes des maisons qu’ils habitent, traiter de Turc à Maure les malheureux prêtres qui ne se montreront pas assez républicains, qui n’auront pas illuminé le 14 juillet. Puis, quand on aura fait cela pendant quelques années, quand on aura formé « des générations nouvelles débarrassées de tous les préjugés et de l’esprit des ténèbres, » on verra ; il n’y aura plus qu’à pousser « le colosse aux pieds d argile, » l’église, pour la « précipiter par terre. » On en sera délivré ! En d’autres termes, M. Paul Bert prétend se servir de l’acte qui a contribué à maintenir la paix religieuse depuis quatre-vingts ans pour détruire méthodiquement la paix religieuse. Le système est simple, il est surtout franc, honnête et libéral pour un ancien ministre des cultes et pour un républicain. M. Paul Bert développe imperturbablement ses idées avec la satisfaction d’un homme qui croit avoir découvert le secret de la grande politique, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’après avoir parlé ainsi un jour à Grenoble, il se croit obligé le lendemain, à Saint-Étienne, de fulminer contre ses anciens amis, les radicaux, les « intransigeans. » M. Paul Bert ne ménage pas les « intransigeans » de l’extrême gauche ; il les traite comme de simples curés de village ou des évêques, et, au besoin, il a recours au répertoire de Rabelais pour donner plus de montant et de couleur à ses vitupérations contre les radicaux. Il les accuse d’être des fous, des inconséquens, des alliés de la droite, des hommes de négation, des esprits absolus, — de ne rien comprendre, ni les merveilles de la loi sur la magistrature, ni le système savant de la « guerre au cléricalisme, « ni la politique suivie au Tonkin. Puis, après avoir tout dit, il se repose en s’avouant à lui-même qu’il a parlé avec « une rude franchise, » qu’il est décidément un homme fait pour le gouvernement ! Voilà vraiment un chaud ministériel venu fort à propos pour servir de lieutenant à M. Jules Ferry dans la campagne contre l’intransigeance.

Eh bien ! c’est ici justement la question. M. le président du conseil entend-il marcher avec des ministériels comme M. Paul Bert et pratiquer la politique religieuse dont l’ancien ministre des cultes semble faire une tradition, une loi acceptée par le gouvernement ? Non, dira-t-on, M. Jules Ferry est un homme qui a un bien autre sens politique et qui comprend tout autrement les conditions de gouvernement. Il ne veut pas traiter l’église en ennemi perfide et recourir aux plus indignes subterfuges de l’esprit de secte ; il est pour ia paix religieuse comme pour la paix civile. C’est possible, nous voulons bien admettre que l’expérience des grandes affaires lui a été profitable, qu’il a fini par comprendre qu’on ne gouverne pas un pays en violentant sans cesse les consciences ; mais alors il faut s’expliquer et ne pas laisser croire au’on peut accepter une complicité dans les plus étranges interprétations du concordat. Si M. le président du conseil, comme on le dit, comme quelques-uns de ses amis républicains l’en accusent, a eu la prudente pensée de mettre fin à cette persécution puérile et arbitraire de la suppression des traitemens infligée à des prêtres, qu’il ne se contente pas d’accomplir cet acte sans bruit, d’une façon presque clandestine, qu’il ose l’avouer tout haut. S’il veut, comme il l’assure, fonder la république sur l’ordre, qu’il accepte les conditions de l’ordre ; s’il veut rétablir une certaine autorité, une certaine régularité dans la direction des affaires, qu’il prenne la résolution nécessaire de défendre l’administration contre les basses délations, contre l’invasion des influences de parti. C’est pour lui la meilleure manière de se distinguer des radicaux, des « intransigeans » et de ceux qui, en réalité, font cause commune avec les radicaux en prétendant être les plus chauds amis du gouvernement. — Il faut choisir entre deux politiques, a-t-il dit. Rien de plus vrai : que M. le président du conseil ose donc choisir entre la politique qui, depuis quelques années, a mis le trouble dans les affaires morales, dans l’administration, dans l’armée, dans les finances, et la politique qui peut rendre quelque confiance au pays en raffermissant par degrés tout ce qui a été ébranlé.

La première condition pour refaire une bonne politique est de savoir reconnaître le mal partout où il est, de ne pas craindre de voir la vérité, si dure ou si importune qu’elle soit, et la seconde condition est de savoir accepter les remèdes efncaces, fussent-ils quelquefois amers, dût-on avoir à payer la rançon d’un mauvais régime. Assurera snt, depuis quelques années, des fautes singulières ont été commises, notamment dans deux ordres de questions qui vont être, qui sont déjà à l’heure qu’il est l’objet de discussions passionnées, dans les finances et dans les affaires extérieures ; elles ont été commises, en cela comme en tout le reste, par l’imprévoyance des pouvoirs, par l’infatuation des partis, par une sorte d’émulation dans l’abus des ressources, des forces du pays, et il s’agit maintenant de réparer ces fautes si l’on ne veut pas arriver au moment où le mal serait peut-être irrémédiable. Que M. le président du conseil, dans ses discours de gala, se plaise encore à parler de « ce grand programme de travaux publics enfanté dans une heure d’enthousiasme, » et se flatte « d’avoir reconstitué dans ce pays toutes les forces vives de sa puissance économique, » on ne sait pas bien ce qu’il veut dire, tant ce langage semble étrange en présence de la réalité des choses. La question ne paraît pas précisément se poser en ces termes flatteurs entre la commission du budget et M. le ministre des finances, occupés depuis quelques jours à chercher les moyens de suffire à une situation devenue fort difficile, à poursuivre un équilibre financier toujours fuyant. Ce n’est pas d’aujourd’hui, sans doute, que le mal existe. Depuis quelques années, les esprits prévoyans l’ont signalé ; ils n’ont cessé de prévenir les républicains du gouvernement et de la majorité que, sur le chemin où ils marchaient d’un si grand pas, ils allaient droit à quelque crise. On n’a voulu rien entendre et aujourd’hui la vérité est là, aussi indéniable qu’inoportune : c’est la série des déficits. Déficit pour 1882, déficit pour 1883, déficit prévu pour 1884 !

Ce qu’il y a de singulier, c’est que les optimistes, qui ne veulent jamais s’être trompés, ne trouvent rien de mieux maintenant que de mettre les diflicultés et les déceptions sur le compte du système d’évaluation des recettes que M. Léon Say introduisait l’an dernier dans son budget. M. Léon Say avait imaginé ses combinaisons tout simplement pour établir une sorte de frein, pour laisser moins de place aux illusions, pour montrer ce qu’il y avait de chimérique ou de spécieux dans les plus values dont on parlait sans cesse, qu’on s’accoutumait à croire indéfinies et inépuisables. Quel que soit d’ailleurs le système d’évaluation préventive, il est bien clair qu’il ne change rien au bout du compte, que les recettes réelles restent ce qu’elles peuvent, ce que les circonstances les font le plus souvent. La cause des difficultés d’aujourd’hui n’est point évidemment là ; elle est dans un phénomène sensible, frappant : c’est que les recettes ne se développent que lentement et souvent se ralentissent, tandis que les dépenses courent à pas précipités sans s’arrêter jamais. Ces plus-values qui ont existé un moment, en effet, qui étaient le résultat d’une administration jusque-là prévoyante, on a cru qu’elles ne finiraient pas, qu’elles suffiraient à tout, et on s’est mis à dépenser sans mesure. Il fallait se populariser par les libéralités ! On a augmenté les traitemens et les pensions. On a prodigué les millions pour les écoles nouvelles comme pour les travaux. On ne s’est pas contenté des ressources ordinaires, on a multiplié les emprunts, on a mis le crédit en réquisition sous toutes les formes. Chose étrange ! on a emprunté depuis quelques années en pleine paix plus qu’on n’avait été oblige d’emprunter pour payer les frais d’une guerre désastreuse. C’est là ce que M. le président du conseil appelle « reconstituer la puissance économique du pays ! » Le résultat a été que l’équilibre n’a pas tardé à se rompre, et il faut aujourd hui songer à le rétablir. C’est là justement la question qui s’agite, sur laquelle la commission du budget et M. le ministre des finances ne sont pas toujours d’accord. Il y a sans doute, pour combler les déficits, un procédé commode qui consisterait à puiser dans le chapitre consacré à l’amortissement. De grands financiers ont trouvé sans effort ce secret ; mais ce ne serait là évidemment qu’un dangereux palliatif, un affaiblissement pour le crédit, à qui on enlèverait un gage. Le vrai remède serait de revenir à de meilleures règles financières, d’en finir avec le budget extraordinaire, qui est un moyen de satisfaire toutes les fantaisies, de diminuer les dépenses, de mettre un terme aux gaspillages, et, ce qu’il y aurait de mieux par-dessus tout, ce serait qu’il y eût une politique de raison, de prudence assurant la vigilance dans l’administration des ressources et des forces du pays.

C’est toujours le dernier mot parce que c’est l’inévitable vérité, et si on avait eu cette politique, on aurait probablement échappé à une partie des difficultés et des embarras de cette affaire du Tonkin, sur laquelle est engagé à cette heure même, au Palais-Bourbon, un débat qui peut être décisif. Ceux qui ne voient avant tout que les intérêts supérieurs et permanens du pays ne peuvent certes se faire, dans ces discussions compliquées de tant de passions de parti, les auxiliaires de ceux qui ne voient qu’un ministère à défendre ou à renverser. Il n’y a pas de quoi triompher des épreuves de la France, parce qu’un cabinet peut en souffrir. Il n’est pas moins évident que le gouvernement, par ses tergiversations, par ses incohérences de conduite, a singulierement contribué à laisser s’oggraver toutes ces affaires, qui se compliquent aujourd’hui plus que jamais d’une rupture imminente avec la Chine. M. le ministre des affaires étrangères paraissait croire hier encore que les polémiques violentes et injurieuses dont on a poursuivi le gouvernernent depuis quelques mois ont été un encouragement pour la diplomatie chinoise, qui a mis son espoir dans quelque incident parlementaire, dans quelque inierpellaiioo comme celle d’aujourd’hui. C’est possible ; on peut bien dire aussi que c’est la faute du gouvernement d’avoir laissé à la diplomatie chinoise le temps de jouer ce jeu. Aujourd’hui, quel que soit le dénoûment du débat parlementaire qui vient de s’engager, et il paraît devoir être favorable au ministère, il reste toujours, dans ces régions lointaines de l’Orient, une situation d’où l’on ne peut se tirer qu’avec quelque fermeté de résolution mêlée de beaucoup de prudence.

Les affaires de la France ne sont, pour le moment, ni simples ni faciles à débrouiller, nous en convenons. Les affaires de l’Europe se débrouilleront-elles plus aisément, et l’hiver qui arrive à grands pas portera-t-il une certaine clarté, un certain apaisement dans une situation qui a paru, il y a quelques semaines, assez troublée ou assez obscure pour causer des inquiétudes, une vague appréhension de l’avenir ?

Le dernier automne n’a point été en effet sans laisser des nuages sur les affaires du monde. Voyages princiers et ministériels, visites de toute sorte de rois à l’empereur d’Allemagne ou de l’empereur de Russie à la cour de Copenhague, entrevues des fortes têtes de la diplomatie, polémiques retentissantes comme des trompettes guerrières, menaces et défis partant de Berlin à l’adresse des uns ou des autres, tout s’est réuni pour donner à penser. Ce mouvement inusité de politiques affairés, occupés à chercher des alliances, n’a pas paru de bon augure, et il y a eu un instant où les esprits craintifs ont pu voir en tout cela l’inquiétant préliminaire de complications nouvelles et infaillibles, si ce n’est pour demain, du moins pour le prochain printemps. Il y aurait évidemment trop d’optimisme ou d’ingénuité à ne rien voir que d’insignifiant ou d’inoffensif dans tous ces mouvemens et tous ces incidens qui se sont succédé, qui ont tenu en éveil la curiosité universelle pendant ces derniers mois. Il y aurait peut-être aussi quelque exagération à voir tout se préparer dès ce moment pour un conflit à prochaine échéance ; ce serait ajouter les dangers d’une inutile panique aux difficultés d’une situation déjà assez compliquée. Par le fait, les conditions générales du continent n’ont pas changé autant qu’on le croit après toutes ces rencontres princières et diplomatiques, après ces promenades auxquelles vient s’ajouter encore aujourd’hui le voyage d’un des principaux chefs militaires de la Turquie, de Mouktar-Pacha, à Vienne et à Berlin. L’Europe reste ce qu’elle était avec ses discordances et ses malaises, avec ses antagonistes profonds contenus par un immense désir de paix qui se fait jour en toute circonstance et à tout propos. L’empereur d’Autriche, qui a eu récemment à prononcer un discours officiel, a parlé en souverain vivement préoccupé de maintenir la paix, d’éviter toute occasion de conflit. Le ministre des affaires étrangères de l’empereur François-Joseph, le comte Kalnoky, a eu ces jours derniers à s’expliquer devant les délégations réunies à Vienne, et il a témoigné une certaine confiance dans « une longue durée de la paix. » Il n’a point hésité à déclarer au sujet de la Russie, — et c’est là le point délicat, — que les rapports personnels des deux souverains sont toujours pleins de cordialité, que les relations des deux gouvernemens sont « tout à fait normales, » que, s’il y a dans la presse russe une certaine animosité contre l’Autriche, cette irritation est très restreinte et ne tardera pas à s’apaiser. Voilà certes des déclarations qui paraissent assez rassurantes et qui sembleraient faites pour dissiper ou atténuer la crainte d’un prochain conflit de ce côté. Le désir de la paix est du moins ici très évident, et il est sincère, puisque le cabinet de Vienne est le premier intéressé à ne pas aller au devant de conflagrations nouvelles.

Est-ce à dire que des déclarations officielles soient le dernier mot d’une situation et que la réalité soit absolument conforme aux sentimens manifestés par le gouvernement autrichien ? Il est bien certain que la manière même dont le ministre de l’empereur François-Joseph témoigne sa confiance dans la durée de la paix n’est point exempte de quelque réserve, et que M. le comte Kalnoky parle au moins en homme qui fait de la politique sans illusions. Il rejette bien loin l’idée que la Russie méditerait une guerre d’agression contre l’Autriche ; il ne se fie pourtant pas absolument aux « relations cordiales » des deux souverains ou aux « relations tout à fait normales » des deux gouvernemens. Le comte Kalnoky a une autre raison moins sentimentale à donner : il ne croit pas à une agression, non-seulement parce que la Russie est enchaînée par ses affaires intérieures, « mais aussi et encore parce qu’on sait bien partout que, dans le cas d’une agression de cette nature, l’Autriche-Hongrie ne se trouverait pas isolée… » Voilà le vrai mot de la situation ! C’est un langage qui a eu, qui devait avoir du succès à Vienne, qui n’est peut-être pas fait pour plaire aussi complètement au cabinet de Saint-Pétersbourg, à qui on montre ainsi la pointe de l’épée allemande. C’est une façon de laisser pressentir qu’il y a des cas où les relations pourraient n’être pas aussi « cordiales, » aussi « normales » qu’on se plaît à le dire. Il est bien clair de plus que, quelle que soit la mesure avec laquelle le comte Kalnoky parle des affaires d’Orient, de la Serbie, de la Roumanie, de la Bulgarie, il ne peut dissimuler tout à fait ce qui peut créer justement des difficultés dans les relations des deux empires. Ces difficultés, elles sont partout en Orient, dans les Balkans. Elles sont à Belgrade à la suite de ce récent imbroglio électoral, où l’Autriche a éprouvé visiblement un échec, où la Russie a repris de l’ascendant, et qui laisse le jeune roi Milan fort embarrassé en face d’une assemblée hostile à sa politique d’alliance avec l’Allemagne et l’Autriche. Elles sont en ce moment même plus que jamais à Sofia, dans la Bulgarie, où le prince, après avoir essayé de tous les moyens constitutionnels ou dictatoriaux, cherche à se concilier les partis nationaux en s’émancipant de la tutelle russe, et se trouve en lutte réglée avec ses anciens protecteurs de Saint-Pétersbourg. Ces difficultés, elles sont dans la nature des choses, dans la politique même de l’Autriche, qui, tournée désormais vers l’Orient, avec l’appui ou sous la pression de l’Allemagne, doit nécessairement rencontrer à chaque pas la Russie : de sorte que les déclarations par lesquelles le comte Kalnoky témoignait, ces jours derniers, sa confiance dans la durée de la paix déguisent à peine une réaliié incohérente et précaire, moins rassurante que toutes les paroles qu’on prodigue et même que les bonnes intentions manifestées par les gouvernemens.

Le fait est que, sous la pression d’événemens violens qui ont confondu tous les rapports et déplacé toutes les conditions de l’équilibre universel, l’Europe a été conduite à cette extrémité où l’on croit aisément à tous les conflits parce qu’on les craint, parce qu’on sent qu’ils sont possibles. Ce n’est point sans doute un motif pour que ces conflits éclatent nécessairement de sitôt, et qu’il y ait à prévoir la guerre au mois d’avril, comme on a pu le penser. Les intérêts, les besoins, les désirs des peuples conspirent heureusement pour la paix, et ils sont une garantie au moins aussi efficace que toutes les combinaisons de la diplomatie, que toutes les alliances artificielles qu’on s’efforce de nouer. Seulement, il faut l’avouer, dans la situation créée à l’Orient comme à l’Occident, il y a un certain nombre de ces allumettes dont parlait autrefois lord Palmerston et qu’on fera bien de surveiller. L’Autriche, quant à elle, ne souhaite que la paix, cela n’est point douteux, elle n’est entrée dans l’alliance allemande qu’avec une pensée de défense, et elle n’a que des préoccupations pacifiques. Elle l’a déclaré plus d’une fois ; son ministre des affaires étrangères, le comte Kalnoky, l’a répété encore pour elle l’autre jour. Soit ! Qui peut cependant lui assurer que, dans la position délicate où elle s’est placée, en dépit de toutes les précautions qu’elle tâche de prendre, elle ne sera pas entraînée, un jour ou l’autre, à des rivalités à main armée, à des aventures qui dépasseront ses propres prévisions aussi bien que ses vrais intérêts ? Qui peut lui garantir, de plus, que le jour où elle aurait à invoquer cette alliance dont elle se prévaut aujourd’hui, dont elle croit se faire une force et un bouclier, elle n’ciurait pas à la payer de de ce qui lui reste de puissance en Allemagne ? L’Autriche, il est vrai, peut dire qu’elle ne pouvait pas faire autrement, qu’elle a subi une nécessité de situation en souscrivant à un pacte qui lui a été proposé il y a quelques années, qu’elle a renouvelé au courant du dernier automne avec l’Allemagne. C’est à elle maintenant de se détendre contre les conséquences de la politique qu’elle a acceptée, qu’elle s’est appropriée. Ce qu’on ne voit pas bien, daus tous les cas, c’est l’intérêt qu’auraient d’autres peuples à chercher une place dans cette alliance austro-allemande, à se faire les complices ou les auxiliaires d’une combinaison dont on ne cesse de proclamer la signification pacifique, qui peut bien plutôt conduire à de redoutables conflits, peui-être à une subversion totale de l’Europe.

L’Espagne a été un moment tentée d’aller chercher un rôle en Allemagne, elle a été promptement désillusionnée. Le dernier voyage du roi Alphonse lui a prouvé suffisamment qu’elle n’avait rien à voir, rien à gagner dans toutes ces combinaisons austro-allemandes, que ce qu’elle avait de mieux à faire était de rester chez elle, de s’occuper de ses propres intérêts. Ce voyage du roi Alphonse n’a eu d’autre résultat que d’être l’occasion de ces malheureuses scènes de Paris qui ont été pénibles pour tout le monde et de hâter le dénoûment d’une crise ministérielle qui, à vrai dire, n’était que suspendue depuis quelques semaines, qui avait réellement commencé au moment où des insurreciions militaires avaient éclaté à Badajoz et dans la vallée de l’Èbre.

Comment le ministère que M. Sagasta présidait et avait réussi à faire vivre depuis plus de deux ans est-il tombé ? Il est certain qu’il a toujours eu une existence assez laborieuse ; il a vécu par une série de transactions entre les libéraux représentés par le président du conseil et une fraction plus conservatrice particulièrement représentée par le ministre de la guerre, le général Martinez Campos. Le jour où la sédition avait reparu dans l’armée, le ministre de la guerre avait aussitôt témoigné l’intention de se retirer, et si la crise n’avait pas éclaté dès ce moment, c’est qu’on avait voulu laisser au roi le le temps d’accomplir son voyage en Allemagne. Le retour du souverain devait dans tous les cas coïncider avec une reconstitution du cabinet. L’incident diplomatique qui est survenu dans l’intervalle, qui est né du passage du roi en France, n’a donc point été la première cause de la crise de Madrid. On ne peut pas dire cependant qu’il y ait été absolument étranger, puisque la retraite définitive du cabinet de M. Sagasta a été précipitée et brusquée par l’insistance du ministre des affaires étrangères, du marquis de la Vega y Armijo, à demander au gouvernement français un supplément de réparation que ses collègues croyaient désormais inutile. L’incident diplomatique a disparu, par le fait, avec le dernier ministère espagnol ; il n’est resté que la question intérieure, et elle ne laisse pas d’avoir un dénoûment un peu imprévu. Au premier abord, on avait cru que l’ancien président du conseil, M. Sagasta, serait chargé de refaire un cabinet, et que, pour cette reconstitution, il s’entendrait avec une fraction de libéraux plus avancés, avec un parti qui s’appelle maintenant « la gauche dynastique, » et qui a pour chef le maréchal Serrano. Il n’en a rien été ; soit qu’il ait pressenti des difficultés d’une nature personnelle, soit qu’il ait voulu laisser à d’autres le soin de tenter une expérience à laquelle il croyait peu, M. Sagasta s’est récusé, et le roi a chargé de la formation d’un cabinet M. Posada Herrera, qui était récemment encore président de la chambre des députés.

M. Posada Herrera est un des plus anciens parlementaires de l’Espagne. Il a appartenu autrefois au parti modéré, et il a été ministre de l’union libérale avec le général O’Donnell ; il est sans nui doute fort libéral ; il est certainement aussi conservateur d’instinct, d’éducation, de tradition. M. Posada Herrera n’a point recalé devant la besogne, il n’a pas hésité à nouer alliance avec la gauche dynastique. Il a formé le cabinet avec quelques-uns de ses amis personnels et avec les principaux, amis du maréchal Serrano, notamment le général Lopez Dominguez qui est un des plus brillans officiers de l’armée, et M. Moret, qui est un des plus éloquens orateurs du parlement. Ainsi, en quelques années, la politique de la restauration espagnole a fait du chemin. Il y a un peu plus de trois ans, le roi Alphonse n’hésitait pas à se séparer du plus éminent des conservateurs, de M. Canovas del Castillo, et il confiait le pouvoir à M. Sagasta, qui était un de ? chefs de l’opposition libérale. Aujourd’hui M. Sagasta n’est plus, à ce qu’il paraît, qu’un réactionnaire, et le ministère va à la gauche dynastique, à des hommes brillans, quoique peut-être un peu impatiens et aventureux, qui entrent aux affaires sous le pavillon du vieux M. Posada Herrera. Le jeune roi montre visiblement dans tous ces jeux de la politique autant de tact que de hardiesse. Quelles que soieni ses préférences, il agit en souverain impartial qui est le roi de tous, qui ne veut décourager personne. Il lient à bien montrer que le pouvoir est ouvert à tous les partis, que le régime constitutionnel dont il est le chef couronné n’exclut aucune opinion, aucune réforme libérale dans le cercle des institutions, et c’est là vraiment la plus heureuse, la plus efficace des habiletés.

Quelle sera maintenant la politique de ce nouveau ministère qui vient de se former à Madrid ? Les membres de la gauche dynastique entrent au pouvoir avec des ambitions passablement excessives et hasardeuses ; ils ont inscrit dans leur programme bien des choses un peu étonnantes, la revision de la constitution, le suffrage universel, le rétablissement du mariage civil, la réorganisation militaire, etc. La question n’est pas de mettre toutes ces réformes dans un programme d’opposition, la difficulté est de les réaliser quand on est au pouvoir. Elle est d’autant plus réelle, cette difficulté, que la revision de la constitution n’est pas réclamée par l’opinion, que bien des libéraux eux-mêmes, M. Sagasta en tête, ne paraissent nullement partisans du suffrage universel, et que les doctrines de liberté commerciale que quelques-uns des membres du cabinet portent au pouvoir n’ont rien de populaire en Espagne, surtout dans les régions les plus agitées comme la Catalogne. De sorte que voilà le nouveau cabinet de Madrid aux prises avec de singuliers embarras, obligé de faire face à tous les partis à la fois, aux libéraux récalcitrans aussi bien qu’aux conservateurs, et ayant, pour commencer, à compter avec un parlement dont la majorité ne lui est peut-être pas favorable. Le cabinet de M. Posada Herrera a-t-il en réserve le droit de dissoudre la chambre des députés ? Il est possible que le roi ne lui ait pas refusé d’abord cette faculté de faire des élections, qui est la grande ressource de tous les ministères espagnols. C’est dans tous les cas une partie toujours hasardeuse à jouer. La meilleure chance est que quelques-uns des nouveaux ministres, qui ne nianquent pas de talent, soient assez habiles pour contenir leurs amis en leur montrant que par leurs impatiences ils n’ont rien à gagner, qu’ils iraient probablement tout droit à la résurrection d’un ministère conservateur. Il n’est pas dit que ce ne soit pas là, en définitive, le dernier mot de cette expérience nouvelle que le jeune roi a acceptée de bonne grâce, mais à laquelle il n’entend pas sans doute livrer la monarchie, et avec la monarchie la paix intérieure de l’Espagne.

CH. DE MAZADE.